Ton père
Dans la file d’attente devant la caisse…
11.
Dans la file d’attente devant la caisse, j’ai vite repéré Benjamin. Il est accompagné d’un garçon de nos âges, les cheveux très courts, des épaules de nageur, un blouson de cuir vert d’eau, sourire américain, relâché. Je n’ai pas douté un instant que ces deux-là étaient amants et je me suis étonné de ne ressentir aucune jalousie, j’étais heureux pour lui, sincèrement, je priais juste qu’il ne se retourne pas, je ne voulais pas être présenté. Benjamin semblait avoir minci, ça ne lui allait pas vraiment. Ils s’éloignèrent vers le premier étage quand j’approchais pour payer ma place. J’étais sauvé. Sauf qu’ils se sont arrêtés sur le palier des machines à pop-corn et cette pause a aboli la distance qui nous séparait et, alors que je montais à mon tour les escaliers, il nous fut impossible de ne pas nous croiser. Nous saluer. Embrasser ce garçon qui devait en fait avoir dix ans de moins que nous et sentait bon. Je n’ai pas pu m’empêcher de faire remarquer qu’il était interdit de manger au cinéma, Benjamin n’a pas pu s’empêcher de se plaindre comme c’était chiant d’aller au cinéma avec moi, petits rires inutiles, puis il m’a demandé des nouvelles de ma fille, et nous avancions tous dans la même direction, et j’ai angoissé : avaient-ils choisi le même film que moi ? Non, ce n’était pas le goût de Benjamin, mais malgré tout si c’était le cas, comment m’asseoir à côté d’eux sans mourir pour de vrai ? Je devais anticiper, les interroger sur ce qu’ils allaient voir. C’était bien mon film, et ils m’ont interrogé à leur tour, j’ai bafouillé, j’ai répondu que moi c’était la salle juste à côté, la 6, voilà la salle 6, et qu’ils n’avaient pas intérêt à faire du bruit en grignotant leurs saloperies parce que l’insonorisation de ce cinéma était plutôt défaillante, il n’était pas question qu’ils me pourrissent ma séance, petits rires inutiles, Benjamin a eu l’air surpris, il a insisté, quel film allais-je voir ? J’ai pris une drôle de voix, un accent mal imité de fantôme ou de castor enroué, c’est le fameux film de la salle 6, allez bonne projection les gars, oui c’est bien moi qui ai prononcé « les gars », puis j’ai franchi avec précipitation la porte battante sans réussir à lire sur le petit tableau de leds rouge le titre du film qui m’était destiné.
Je me suis assis en bout de rangée, exténué. Il n’y avait presque personne dans cette salle. Je me suis penché vers une étudiante devant moi, je me suis excusé, je voulais savoir si c’était bien la salle pour… J’ai laissé les points de suspension enfler entre nous.
— C’est pour Alibi.com…
— Parfait, je vous remercie.
Connard de Benjamin.
Nous nous sommes rencontrés un mois avant la naissance de ma fille. Après plusieurs nuits occupées à baiser, nous nous sommes trouvé du charme l’un à l’autre, une certaine tendresse s’est installée, quatre ans avaient passé quand j’ai annoncé que notre histoire manquait à mes yeux d’un peu d’amour. Depuis, nous nous étions rarement croisés.
Mon téléphone a vibré. J’avais reçu un texto de Benjamin, il me proposait qu’on se retrouve dans trois minutes aux toilettes du couloir. Le coquin. J’ai commencé à calculer le temps qu’il me faudrait pour le rejoindre, je ne voulais pas arriver le premier, et puis je fantasmais Benjamin déjà installé, debout face au mur dans un des cabinets, porte entrouverte, son pantalon baissé à mi-cuisse, les fesses cambrées, c’était le genre de petite mise en scène qui nous plaisait lorsque nous étions ensemble, mais j’étais préoccupé de n’avoir sur moi ni gel, ni préservatif, j’imaginais Benjamin dans la même situation, peut-être alors qu’il aurait préféré se mettre à genoux, qu’il ne désirait que sentir mon sexe dans sa bouche, sa gorge, sur ses joues et ses paupières, il était temps d’y aller, les trois minutes étaient largement écoulées, peut-être que ne me voyant pas venir, Benjamin serait retourné s’installer auprès de son amant aux cheveux courts, je devais me dépêcher, j’ai remonté l’allée en courant, porte battante, couloir, toilettes. Benjamin était debout face au lavabo, il se lavait les mains. Il a parlé en direction de mon reflet dans le miroir qui lui faisait face.
— Je voulais pas t’embarrasser devant Kevin, oui il s’appelle Kevin et je ne t’autorise évidemment pas à faire le moindre commentaire, ni sur son prénom, ni sur son âge, mais bref, toi, tu vas comment ? T’as l’air très soucieux, t’as mauvaise mine, tu as des problèmes ?
— Non… Pourquoi j’aurais des problèmes ?
— Je sais pas, je me suis dit que peut-être dans ton travail ou bien…
— Ça va, je tourne bientôt, au printemps, là dans trois semaines.
Benjamin fait demi-tour vers moi, les mains en l’air, mouillées, sourire satisfait.
— Ah mais c’est une bonne nouvelle, je suis content pour toi.
Ton paternel, il me pousse un peu pour accéder au séchoir dont le moteur se met en marche et m’oblige à parler plus fort que je ne le souhaiterais.
— Tu voulais seulement savoir comment j’allais…
— Oui.
— Et maintenant tu vas retrouver Kevin ?
— Oui, je peux pas rester longtemps. Mais j’étais content de te voir.
— D’accord. File, il doit s’impatienter.
— C’est sec. Parfaitement sec. Je suis content que tu ailles bien.
— Tu es un garçon très sec et très content, dis-moi.
— On ne va pas commencer…
Benjamin s’est sauvé. Je suis revenu voir le film que je ne voulais pas voir.
On est toujours entré et sorti de ma chambre avec facilité. Toujours on s’est allongé à mes côtés pour ensuite m’abandonner seul dans mon lit. On a su où me trouver et où me quitter. On n’a jamais douté que je ne partirais pas d’où on m’avait laissé. On ne m’a pas donné la possibilité de dégager de chez moi. On n’a pas cherché à me faire voyager. On est venu me rendre visite toute ma vie. Auprès de moi on s’est installé pour un moment. On a profité de mes affaires et de la chaleur qui régnait. On m’a fixé. Je n’ai rien connu de la vie des autres quand ils n’étaient pas assis au bord de mon lit, ils n’ont jamais tenu à m’en faire part. On m’a entretenu dans l’idée qu’ils n’existaient qu’à mes côtés, jusqu’au jour où tous sont partis retrouver leurs vies sans moi. J’ai vécu avec les autres comme mon père dans sa tombe a vécu avec moi. Et je crains qu’un soir où je serai mort déjà, ma fille vienne me voir dans ma chambre. Elle voudra savoir si je vais mieux et si je pense qu’il neigera la nuit prochaine et si elle tiendra jusqu’au matin et d’autres choses inutiles auxquelles je serai bien incapable de répondre avec mon cerveau éteint. Puis elle se déshabillera un peu et entrera dans mon lit. Ses pieds seront froids. Elle sera inquiète. Nous serons fin décembre. Son visage ne ressemblera pas vraiment à celui qu’elle a aujourd’hui. Elle me parlera d’une voix à peine audible et très vite. Elle ne prendra pas le ton de la prière. Elle ne sera pas tant décidée que ça à ce que je l’écoute. Je m’efforcerai de ne pas faire attention à elle. Je la laisserai s’approcher. Elle me redira combien elle est émue à l’idée que je dois être gelé et si profondément seul et ce sera comme le prologue d’une conversation qu’elle hésiterait à avoir avec moi. Puis brusquement son corps se regroupera et en une pirouette, elle s’assiéra sur le bord du lit. Elle tendra ses pieds nus vers le parquet. Elle se plaindra que ce n’est pas possible : elle ne peut pas continuer à me rendre visite pour rien, hiver comme été, elle dira « pour rien », parce que je n’étais tout de même pas grand-chose, je pouvais l’admettre, je n’étais même pas un ami pour elle, d’ailleurs à quoi lui aurait servi mon amitié ? Elle avait beau croire à l’éternité, elle se trouvait bien seule à saigner sur terre, puis elle m’expliquera que j’avais été comme ces pères qui s’endorment dans les cafés pour ne pas rentrer chez eux, que je n’avais pas été un père réel, un père réel ne meurt pas si facilement. Je ne tenterai pas de me défendre. Je la regarderai se rhabiller dans le silence. Elle quittera la chambre sans s’occuper du lit défait. Je continuerai à être mort.
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