Ton père
Hier, vingt février, la journée n’était pas belle…
4.
Hier, vingt février, la journée n’était pas belle, cependant on devinait le reste d’un bleu brillant dans l’air qui faisait penser à celles qui le furent la semaine précédente. J’avais passé la matinée à filmer des castings dans un bureau de production près du métro Rambuteau. J’étais à la recherche d’un acteur pour un rôle d’étudiant breton homosexuel. Je l’espérais joli et habile, je ne rencontrais que des prétendants ternes et endormis. Dépité, je décidai de rentrer chez moi et consacrer mon après-midi à l’écriture. Rue Vieille-du-Temple, je me suis mis à suivre un garçon qui portait un blouson de velours beige avec un col en fausse fourrure. Le blouson était cintré et court, fermé, il flottait autour de la taille étroite, surplombait les hanches, cadrant d’une manière étudiée des fesses bulles qui bombaient la toile claire d’un jean épuisé. Je ne doutais pas que le garçon en question soit tout à fait conscient de ses choix de mise en scène, je ne doutais même pas que se faire bientôt déculotter soit son projet. Je doutais en revanche qu’il ne se souciât pas de notre différence d’âge. Je restais prudemment à distance, implorant mes dieux bretons pour qu’ils fassent ce garçon s’arrêter, me sourire, me prendre la main, la poser sur son cul et déclarer sur l’honneur qu’il ne se laissait toucher que par des hommes vieux, gras, mal coiffés, mal habillés, maladroits et orgueilleux. Ou bien même, je m’en serais satisfait, que par jeu il dégrafât quelques boutons de sa braguette, et tout en marchant, les mains creusant dans les poches, glissant le tissu sur ses cuisses, l’air de rien, chantonnant, s’arrangeât pour que le jean se dégage de ses hanches saillantes ; après un petit effort, se stabilise à mi-fesse, me découvrant la naissance de sa fente ombrée, le troublant contraste avec sa peau blanche et rose et tout ça danserait gaiement dans le froid rien que pour mes yeux, une présentation soignée, une audition réussie, un garçon qui veut se faire regarder pleinement, l’étudiant breton homosexuel idéal qui se révèle à moi dans les rues du troisième arrondissement, bon à filmer, il serait mon trésor et mon allié, l’ange annoncé, ma nouvelle vie. À force de feux rouges, de changements de trottoirs, de poussettes, j’ai perdu sa trace Cité Dupetit-Thouars.
Je suis revenu avenue Parmentier la tête pleine d’idées hypocrites à propos de mon âge, mon poids, ma coiffure, mes habits, ma timidité et mon orgueil. Immeuble, cinquième étage, j’avais faim. Dès que j’ai ouvert les battants de l’ascenseur, j’ai aperçu l’enveloppe cartonnée déchirée déposée devant ma porte et dessus : une merde. Il y avait aussi une enveloppe blanche, une quittance de loyer.
J’ai dit : putain ! Je l’ai d’abord dit à voix haute puis exactement pensé, formulé, en associant l’injure à ma vie avant de fermer les yeux. Et ce n’était pas par légèreté, ni par grandiloquence, mais par abattement sincère, comme un premier soupir, inachevé, adolescent, la préparation au pire. J’aurais dû rire, cela m’aurait sauvé.
Dans le temps qui suivit, alors que le bruit de l’ascenseur rappelé au rez-de-chaussée, et une chanson de Maître Gims dans les étages, et depuis la cour intérieure les aboiements du chien de la gardienne et des dizaines d’autres événements s’accordaient à l’heure de ce déjeuner d’hiver de semaine où rien n’importait vraiment sinon savoir de quoi l’après-midi serait faite, comment la remplir au mieux, regagner le temps perdu du matin, penser aux enfants assis dans les cantines, aux parents à qui on devrait téléphoner le soir, alors que la vie se dépliait sans surprise ; moi, assis sur une marche d’escalier, une main plaquée contre ma bouche et mon nez, je me soumettais à tout, laissais tout m’envahir, pendant de longues minutes d’effacement je me pliais, m’efforçais d’appartenir à l’apparence de la vie sans surprise, me voulais comme tous, noyé dans la tendresse, noyé dans la propreté, noyé dans l’inexactitude, de longues minutes je m’échappais, je refusais d’être celui différent, devant chez qui on venait de mettre une merde. Et j’avais froid.
L’enveloppe avait été déchirée et les deux livres qu’elle contenait sortis, étudiés puis reposés dessus : André Gide, le Journal, tomes un et deux. J’ai eu peur soudain que quelqu’un descende des étages et de devoir me justifier, me plaindre, raconter, reprendre l’histoire depuis le début – existait-il un début, pouvais-je sérieusement me présenter comme victime d’un complot ? – et cette peur a laissé place à une fatalité incongrue, je me suis senti prêt à me comporter comme si j’étais un voisin dégueulasse qui venait de chier devant sa porte, prêt à céder à tout, qu’on me dénonce, qu’on en finisse et vraiment, je n’arrivais plus à bouger, peur et fatalité avaient fait mon corps incapable, je ne me décidais à rien. Personne n’est venu. J’ai mis un temps considérable à détailler le mal qu’on m’avait destiné et pris une photo, les bouts de mes chaussures apparurent en bas du cadre. Je me suis accroupi finalement pour vérifier que ce n’était pas un gadget de farces et attrapes mais non. La merde avait dû être ramassée dans la rue et portée jusqu’ici. Ou bien un chien s’était faufilé dans l’immeuble, était monté dans les étages, avait joué avec mon courrier, de la gueule l’avait déchiré, puis avant de partir s’était assis dessus pour le souiller, un chien doit pouvoir faire ça, pas une personne. Un chien qui saurait lire, qui prendrait le temps de sortir deux livres d’une enveloppe cartonnée, un chien qui connaîtrait Gide, qui aurait des idées sur le contenu du Journal de Gide, un chien à la morale puritaine, qui aurait visé le milieu de la couverture pour marquer son désaccord, son opinion tranchée sur ce genre d’écrits.
Pourquoi toute cette obscénité ne m’a pas mis en joie ? Pourquoi mes pensées ont-elles viré vers la déduction sinistre ? Un punaiseur puis un chien, à deux semaines d’intervalles, me faisaient signe, m’apprenaient que j’étais à leur merci. Deux masques pour un unique ennemi, je m’en suis vite convaincu, le même ennemi qui renouvelait sa parade devant ma porte d’entrée. Oui, il était solitaire, celui qui m’intimidait, il n’était pas l’ambassadeur d’une unanimité contre moi. C’était un ennemi personnel. Quelqu’un qui tenait à se venger du mal que je lui avais fait. À qui ai-je fait du mal ? En quelle occasion ? Était-ce dans mon travail où je pouvais admettre que je perdais de plus en plus patience, devenais parfois brutal face à des collaborateurs dont j’estimais la compétence fragile, l’implication trop légère ? Était-ce l’un de mes amis qui aurait été blessé par une remarque déplacée de ma part, qui aurait estimé que j’avais dépassé les bornes, qu’il fallait me remettre à ma place ? Était-ce un amant à qui j’aurais joué la comédie de la désinvolture, du célibat revendiqué et qui aurait pris pour du mépris le fait que je ne réponde plus à ses textos ? Mais pourquoi un collaborateur, un ami, un amant viserait en moi l’homosexuel ? Non, c’étaient deux affaires séparées, deux plaisanteries non concertées, je me suis convaincu à tort. On me connaît, on punaise une contrepèterie sur ma porte pour me faire rire et on ne me connaît pas, on a dix ans et on s’amuse à salir mon courrier avec une merde de chien. Une affaire drôle et une autre puérile, aucune agressivité là-dedans, allez, lève-toi, ouvre cette porte, ce n’est rien.
Je ne me suis pas levé et je suis devenu fou sur ce palier. Minute après minute, de plus en plus inapte à percevoir le monde qui m’entourait, je ne détectais désormais que des signes, j’inventais des formes, je m’assurais qu’un autre monde, que je savais créé par mon imaginaire – mais en même temps comment pouvais-je en être assuré ? –, me menaçait. Un monde qui ne voulait pas de moi, où désormais me serait révélée régulièrement mon absence désirée. J’étais mis à la porte. Une heure j’ai participé à ma perte.
Ensuite, j’ai bu. Je ne sais plus combien de verres j’ai bus. J’ai bu avec discipline assis à la table de la cuisine, les livres de Gide et la quittance de loyer dans un sac poubelle à mes pieds. J’ai bu des heures durant et j’ai voulu joindre quelqu’un par téléphone sans réussir à décider qui. Et pour dire quoi ? Qu’on complotait contre moi ? J’écris « j’ai bu » mais je ne cherche pas d’excuses, sans boire peut-être que j’aurais fait la même chose, peut-être que la peur, non je n’avais plus peur, j’étais mal, j’étais noyé, c’est trop facile de réduire ça à la peur, je me soupçonnais, voilà, je me suis rempli d’une angoisse qui m’a mis en doute, elle a atteint chez moi un point d’affaiblissement qu’aucune détermination ne pouvait protéger, un point où ma raison tremblait en vain, comme une douleur obsédante qui nous fait tout accepter dans l’espoir d’en être débarrassée, arracher la mâchoire, ne pas soigner la dent, tout démolir mais que ça finisse cette solitude, voilà, j’étais seul, terriblement seul et l’alcool a profité de ma solitude, il m’a donné l’élan fou, il a appliqué la sentence et organisé l’exécution.
Je réalise aujourd’hui que j’ai vécu des heures de solitude, de nuit totale. Nous sommes le vingt et un février, il pleut, c’est la fin d’après-midi, ma fille est dans sa chambre et je m’efforce d’écrire ce que j’ai fait hier après avoir poursuivi un blouson de velours beige dans les rues du troisième arrondissement et c’est encore dans un état perplexe, comme ces périodes instables qui succèdent à des très courts sommeils et où on est incapable de distinguer ce qui fut vécu de ce qui fut rêvé. J’aimerais être honnête, rendre compte avec précision de mes actes, mais je suis impuissant à exprimer les idées insensées qui me firent alors rester debout, agir, persévérer.
Après avoir bu, je me suis tenu un long moment devant ma bibliothèque et j’ai d’abord pleuré, des larmes exagérées sur mon sort, sur mon temps, une protestation véhémente et alcoolisée, j’ai pleuré de solitude puis j’ai retiré des étagères l’un après l’autre chacun des livres de Reinaldo Arenas, W. H. Auden, François Augiéras, James Baldwin, Neil Bartlett, Mathieu Bermann, Jean-Louis Bory, Stéphane Bouquet, Scotty Bowers, Anthony Burgess, Renaud Camus, Truman Capote, Constantin Cavafy, Claude Michel Cluny, Jean Cocteau, Ilan Duran Cohen, Cyril Collard, Dennis Cooper, Copi, Charles Dantzig, Serge Daney, René de Ceccatty, René Crevel, Michael Cunningham, Jean-Baptiste Del Amo, Henry de Montherlant, Olivier de Vleeschouwer, Christophe Donner, Arthur Dreyfus, Guillaume Dustan, Tony Duvert, Bret Easton Ellis, Didier Eribon, Rainer W. Fassbinder, Dominique Fernandez, E. M. Forster, Michel Foucault, Matthieu Galey, Federico García Lorca, Jean Genet, André Gide, Allen Ginsberg, Witold Gombrowicz, Julien Green, Jim Grimsley, Hervé Guibert, Pierre Guyotat, Joseph Hansen, Jean-Luc Hennig, Pierre Herbart, Alan Hollinghurst, Christopher Isherwood, Henry James, Max Jacob, Thomas Jonigk, Marcel Jouhandeau, Bernard-Marie Koltès, Tony Kushner, Denis Lachaud, Jean-Luc Lagarce, Jérôme Lambert, Gilles Leroy, Guillaume Le Touze, David Leavitt, Mathieu Lindon, Édouard Louis, Stephen McCauley, Nick McDonell, Thomas Mann, Christopher Marlowe, Armistead Maupin, Daniel Mendelsohn, Yukio Mishima, Yves Navarre, Fabrice Neaud, Dominique Noguez, Rachid O., Andrew O’Hagan, Nicolas Pages, Pier Paolo Pasolini, Petrone, Robert Pinget, Platon, Marcel Proust, Olivier Py, Erik Rémès, Arthur Rimbaud, Umberto Saba, Olivier Steiner, Pier Vittorio Tondelli, Fernando Vallejo, Paul Verlaine, Jules Verne, François Villon, Oscar Wilde, Edmund White, Tennessee Williams, Walt Withman. L’un après l’autre je les ai laissés tomber sur le plancher, et parcourant les rayons de manière alphabétique, je marchais sur mes livres, les sentant s’affaisser ou résister sous mes pieds, tandis que mes yeux à l’affût détaillaient les dos de couverture. Je ne voulais en oublier aucun. Tous ces livres qui m’avaient fait lecteur homosexuel, dont j’avais traqué dans les textes le petit moment à adorer, la caresse et le sourire, ces livres qui m’avaient un moment embrassé à une fin de page, derrière un chapitre tenu serré dans leurs bras, qui s’étaient adressés à moi dans un murmure parce qu’ils savaient que je pouvais trembler d’un mot par eux tenté, un mot suffit pour se sentir tremblant et aimé, et c’est ce que j’entends par lecteur homosexuel, ce sont des livres dont j’espérais l’éventualité d’un sentiment amoureux, et tous j’avais le souvenir qu’ils m’avaient aimé, et je les regroupais en tas à mes pieds parce que j’avais décidé alors que nous devions nous séparer. Je ne les reniais pas, je n’en avais pas honte. C’était plus simple et fort que ça : je voulais m’en défaire. Je voulais à la fois admettre que j’étais devenu cet intellectuel homosexuel qui avait partagé les désirs d’autres intellectuels homosexuels, mais qu’il était temps d’en finir, dépasser le statut de lecteur homosexuel, ce n’était plus sérieux à mon âge, je devais espérer autre chose qu’être aimé par un livre. Et si j’ai pensé ainsi, ce n’était pas en réaction, du moins je l’ai cru, ce n’était pas une solution offerte au punaiseur et au chien, ce n’était pas une obéissance, un renoncement après leurs mises en garde, mais la simple et forte conséquence que je croyais joyeuse de ce petit événement surgi devant ma porte d’entrée. Le chien avait chié sur Gide, il avait désigné l’intellectuel homosexuel comme la part de moi qui méritait l’ordure, le sale, la merde. Eh bien soit, il n’y avait pas de raison pour que je sois plus malin que lui, me disais-je, accordons-lui une intelligence que je n’aurais pas, et admettons que cette part sans mériter la merde, ne mérite pas tant d’attention, de considération. Ce ne sera pas si mal de quitter la fête, la nuit tombe, mes désirs n’illuminent plus grand monde, je peux me défaire, m’alléger, je les ai lus ces livres et j’ai été aimé par eux, je n’ai plus besoin de ça. Je n’ai plus besoin d’amour. Ces livres peuvent sortir de chez moi, je vivrais mieux sans eux, voilà ce que j’ai conclu.
Aujourd’hui je suis effaré par le caractère lâche de mon geste, je me suis comporté comme un coupable qui devance la peine, croit pouvoir racheter sa faute, faire place nette, effacer les preuves. On me reprochait mes livres ? Je pouvais m’en séparer. Inutile d’insister, je comprenais, m’exécutais. Lâcheté et bêtise. Pourtant, hier j’étais convaincu que je n’agissais que par une déduction étrange, comme on se met à suivre soudain un conseil qu’on nous donne, histoire de voir. Hier j’étais convaincu que le chien n’avait pas eu tort, qu’il était temps pour moi d’oublier mes mauvaises habitudes de lecteur homosexuel, je pouvais prendre le risque de suivre son avis, vivre sans, ce n’était pas un effort insurmontable qu’il attendait de moi, c’était pour mon bien après tout, pourquoi ne pas essayer ?… Et je l’ai fait, j’ai essayé.
J’ai enfermé les cent dix-huit livres dans une valise et un grand sac de sport.
La valise n’a pas de roulette, et quand je m’empare de la poignée, elle me reste dans les mains, je dois la charger sur mon épaule, là où la sangle du sac de sport frotte et pèse déjà sur ma peau. Ainsi harnaché, il est impossible de rentrer dans l’ascenseur, il faut prendre l’escalier. C’est une torture, marche après marche, je cale à chaque palier ma hanche contre la rampe pour me soulager un peu du poids, je m’essouffle, mais je ne cède pas. C’est un jeu dont je dois respecter les règles. Je joue le jeu. Parvenu au rez-de-chaussée, il faut prendre la direction de la porte qui mène aux caves, et descendre de nouveau un étage. Je pourrais tout balancer depuis le haut de l’escalier vers la terre battue du sous-sol, mais je tiens à vivre chaque moment de mon calvaire. Les marches sont étroites, rendues glissantes par l’humidité. Je suis prudent, j’ai mal aux genoux, au cou. J’avance maintenant vers la porte de ma cave, elle est verrouillée par un cadenas que j’aperçois et je me souviens, il est à numéros, et je me souviens, je ne sais plus lesquels. Je ne vais pas me mettre à chercher ça ce soir, prenons-le comme un signe, mes livres n’ont rien à faire ici, il ne s’agit pas de les dissimuler à ma vue, ni de les conserver sous mes pieds, il s’agit de s’en débarrasser ; alors demi-tour, reprenons le petit escalier, sortons des caves et direction la rue. Valise et sac, l’effort réclamé en lutte permanente contre la douleur. Avenue Parmentier, la nuit est là, peu de voitures, je n’ai aucune idée de l’heure qu’il peut être mais pas une seule poubelle ne traîne sur les trottoirs, le camion est déjà passé. Je m’appuie contre la vitrine de la pharmacie. Si j’abandonne ma valise et mon sac près du parking à Vélib’, ils risquent d’être éventrés, les gens les fouilleront, mes livres n’intéresseront personne, ils seront dispersés sur le bitume, aux yeux de tous, or je ne dois pas m’exposer, il s’agit d’être discret, de n’incommoder personne, il s’agit d’être radical.
Je suis une mule heureuse qui descend la rue du Faubourg-du-Temple, je sais où je vais, sur les berges du canal Saint-Martin, je vais les noyer. Je suis fier de ma résistance physique, je me prépare à être bientôt récompensé. Et une jeune fille que je croise, qui ne m’a pas vu, concentrée sur son téléphone, me bouscule et s’excuse et de la main touche mon épaule pour répéter qu’elle est désolée, et je perds l’équilibre, trébuche, entraîné par le poids de la valise qui s’effondre sur le trottoir tandis que je m’étale à mon tour. La fille a poussé un petit cri, elle se penche vers moi, tient à m’aider, veut me relever mais je lui gueule de dégager, que c’est une folle, j’ai pas besoin de son aide, qu’elle se tire avec son téléphone de merde puisqu’elle ne regarde pas où elle va, et comme je gueule vraiment fort et qu’il n’y a personne d’autre que nous dans la rue, elle se sauve en me traitant de connard.
Je me suis assis sur les marches du Palais des glaces. J’ai traîné jusque-là la valise et le sac. Je peine à récupérer mon souffle. Mon corps est comme tranché par l’énervement, l’alcool et la souffrance. Je suis trempé de sueur. Avec la fatigue, ma tête se remplit de chansons et c’est Michel Sardou qui s’impose : « Ne m’appelez plus jamais France », et cela devrait me faire rire, mais je m’écoute avec attention, m’attache démesurément aux paroles, j’interprète chaque mot comme une sage révélation : « La France, elle m’a laissé tomber. » Cette chanson en boucle ne s’est pas mise à régner dans ma tête pour me faire gagner du temps. Elle ne retarde pas ma mission, elle la révèle. Il n’importe pas que le temps s’amasse sur ce bord de trottoir, il me faut raisonner. Je m’écoute et je me comprends. Michel Sardou m’instruit. Je me relève, je suis décidé. Je vais reprendre ma route, mais pour remonter chez moi. Ces livres m’appartiennent, ils me portent, ils ne m’ont pas laissé tomber. Et je recharge la valise sur mon épaule et je l’assure, c’est en chantant que je rebrousse chemin, je chante si fort, sans honte, sans précaution, absolument embarrassant, je chante : « C’est ma dernièreee volontééé » !
Une fois chez moi, j’avais tellement mal au dos et à l’épaule que je me suis resservi à boire. Il était trois heures vingt du matin quand j’ai terminé la bouteille dans la cuisine. J’étais redevenu calme. En bavant, je me répétais que c’étaient des enfants. Ils étaient montés dans les étages, ils avaient choisi un palier au hasard. La gardienne avait déjà déposé mon courrier. Un des enfants a proposé d’ouvrir l’enveloppe cartonnée, ce serait plus amusant de crader ce qu’elle contenait, et cela tombait bien, c’étaient deux livres, un présentoir idéal pour la merde qu’ils avaient enveloppée dans un mouchoir en papier, il ne restait plus qu’à la faire tomber au milieu de la couverture, c’était parfait, très réussi, les enfants pouvaient dévaler les escaliers en poussant des cris vainqueurs.
Dans la nuit, je me suis réveillé plusieurs fois, rendormi, passé les mains sous l’eau dans l’évier, les deux paumes éraflées par ma chute, elles avaient saigné, rassis face à la petite table de la cuisine où j’ai allongé une joue, les bras protégeant ma tête. Puis je me revois, il ne faisait pas encore jour, je suis à genoux sur le parquet dans l’entrée et je ressors l’un après l’autre les livres de la valise, du sac de sport. Je les tiens délicatement dans mes mains, je murmure « pardon » et je les porte à ma bouche, un rapide baiser sur la couverture avant de les empiler par colonne de dix contre le mur sous le portemanteau. Une cérémonie. Une sincérité. Un manège dont je doute encore tandis que j’écris ces lignes douze heures après. Pourtant les livres sont là, rangés dans l’entrée, je peux les voir, je l’ai donc fait. J’ai fini par trouver mon lit, j’ai réussi à me déshabiller. Plus tard, il faisait jour, je tournais et retournais mon oreiller à la recherche de fraîcheur et de sommeil.
Il est dix-huit heures et j’ai encore mal au crâne. J’ai envoyé ma fille acheter notre dîner au Monoprix. Je lui ai dit de choisir le menu. Avant de quitter l’appartement, alors qu’elle attrapait son blouson, elle a remarqué les piles de livres. Elle m’a demandé si je voulais m’en débarrasser, elle m’a proposé de les prendre pour la bibliothèque de l’école.
— Ils ne sont pas vraiment de l’âge des lecteurs qui traînent dans ton école.
— Tu vas les jeter ?
— Depuis quand est-on autorisé à jeter un livre ?
— C’est toi qui m’as toujours dit ça. Que les livres mauvais, qui nous ennuient, il ne fallait pas craindre de les balancer, hop, par la fenêtre…
— Ce ne sont pas de mauvais livres.
— T’es sûr qu’il n’y a aucun livre pour enfants dans le tas ?
— Ils sont irrémédiablement pour adultes.
— J’en vois un qui s’appelle Voyage avec deux enfants…
— Ne fais pas ta concierge.
— Ne les laisse pas dans l’entrée si tu veux pas qu’on les remarque.
— Rends-toi utile au lieu de raisonner et va chercher notre repas.
— Tu les ranges en attendant ?
— Je fais ce que je veux.
— Ils prennent la place de nos chaussures.
— Cette conversation de palier doit-elle encore durer longtemps ?
— Ce sont tes livres secrets ? Ceux qui me sont interdits ?
— Je t’ai interdit aucun livre, mais là je suis très fatigué.
— Il y en a cent dix-huit.
— Comment tu sais ça ?
— Je les ai comptés. Tu me les confieras à ma majorité ?
— Dehors ! Du balai ! Je ne veux plus voir votre petit air de fouine reporter !
Ma fille dort. Qu’elle dorme une semaine, j’ai besoin d’une semaine. Le temps nécessaire pour me décider et informer la police. Déposer une main courante. Prévenir la gardienne. Enquêter dans l’immeuble. En parler à sa mère. Régler l’affaire. Que ma fille disparaisse un moment, qu’elle se suspende. J’ai besoin de retrouver mon assurance passée. Du temps où je n’étais pas père et où je ne risquais que de me perdre moi-même. Le temps tranquille de la norme : j’étais le copain et le frère et le collègue pédé. La norme racontait que je devais sortir plus qu’eux. Je devais baiser plus qu’eux. Je devais m’amuser plus qu’eux. Mais la tristesse aussi qu’on me supposait. L’égoïsme. La vacuité. La laideur vicieuse. Et l’inquiétude que j’inspirais : je finirais par choper un truc à coucher avec autant de monde. Je me ferais démonter la gueule à traîner la nuit dans ces endroits sordides, à accueillir chez moi des inconnus. Je perdrais un jour mon travail à cause d’une affaire. Aujourd’hui, c’est l’affaire. Et père et gay, j’échappe à la norme. On ne s’inquiète plus pour moi et c’est moi qui effraie.
Ma fille dort. Qu’elle dorme une année entière parce que aujourd’hui, j’ai peur que quoi que je dise, on ne me croie pas.
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