Ton père

Christophe Honoré · Chapitre 16 sur 16

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Ton père

Il me semble que c’était un dimanche…

14.

 

 

Il me semble que c’était un dimanche. J’avais pris un train le matin depuis Rennes où j’étais alors étudiant à la faculté de lettres modernes. C’était l’après-midi, au centre Beaubourg, à l’époque où j’ignorais qu’il s’y jouait aussi des spectacles, l’époque où je pensais que c’était un musée, c’est tout. On m’avait conseillé, on m’avait guidé vers les sous-sols. Je ne connaissais pas grand-chose à la danse contemporaine, je ne connaissais rien à la signalétique du centre Beaubourg. C’était l’époque où je voulais tout ressentir et comprendre, où mes vingt ans réclamaient chaque jour du nouveau : un cinéaste, un romancier, un metteur en scène, un chorégraphe, un photographe… chaque jour des bras où me jeter. Il me fallait des inconnus, des étrangers qui, je l’espérais, m’aimeraient un peu. L’époque où je croyais que je venais voir, alors que je venais m’abandonner.

Un gradin. Assis, on domine la scène. À main droite, des enceintes gigantesques, entassées les unes sur les autres. À main gauche d’autres enceintes, des carcasses. Pas le souvenir que c’était une configuration en miroir, aucun souvenir du fond de scène. Il y a des lignes tracées au sol, comme des couloirs sur les pistes d’athlétisme, ou il n’y a peut-être rien. Jours étranges, c’est le titre. Pendant que la salle se remplit de spectateurs, on entend ici et là des murmures, voix retenues et concernées, messes basses. La chose est entendue pour la majorité de ceux qui viennent de s’asseoir. Il se répète que « ce n’est pas l’original que nous allons voir ». J’écoute le public, je ne comprends pas de quoi ils parlent, je mets ça sur mon ignorance de provincial et me recroqueville sur mon siège de peur d’être débusqué. « J’ai vu l’original, moi, il y a quoi, un an, non ? La création… Oui ce sont les mêmes danseurs… Non pas tous… D’autres sont là… Ils tenaient à être là… C’est leur manière de témoigner, la seule vraie manière pour les danseurs, il faut danser. Très important. Dans leurs corps, la mémoire. Eux seuls peuvent dire maintenant, ce que c’était l’original… La partition. Comment danse-t-on après ? La diffusion, ça se fait comment ? Il y a le risque de la prolifération. Tout le monde peut prétendre à… Il suffit d’un stage, d’une heure, soudain, les voilà héritiers. Et ça se dégrade ensuite. Pas du tout la même exigence, il manquera toujours l’œil de celui qui… Ça ne se copie pas même si ça se relit… Mais c’est un plaisir aussi, de le revoir. C’était si beau, l’original. » Je commence à me demander ce que je fais ici, alors que le noir tombe et que résonnent les premières notes d’une musique que je connais. Je la connais par cœur, le plaisir revient, c’est une chanson des Doors, « Strange Days », je l’anticipe, je me retiens de murmurer les paroles.

Sur la scène sont apparus les danseurs. Ils ressemblent à des danseurs. Ils en ont la tenue. C’est Fame. Ils s’échauffent, ils tentent un saut, une course. Non, c’est La Boum. Ils dansent pour l’autre. Pour le séduire, l’entraîner, lui résister. Ils dansent dans l’excitation amoureuse, la promesse sexuelle. Danse de couple, danse de salon. D’un mur d’enceintes à l’autre. Ils enchaînent les trajets. Ils se défient, ils se courent après, ils se heurtent. Ils vivent pleinement, et la musique qui se suspend, reprend, bégaie, les élève dans un mouvement unique. Des vagues qui déferlent, puis la mer se retire comme une langue qui dessèche, un ciel soudain très beau, quelques secondes, une fausse teinte, très légère, épuisée. La joie dure, elle offre l’opportunité du détail, de l’espionnage. Le cadre se resserre sur les mains, elles scandent puis dessinent dans l’air des combinaisons compliquées, elles se secouent, nettoient, et débutent de nouvelles phrases illisibles. Les pieds tracent des énigmes. Mains et pieds militent pour un autre temps que celui de l’élan en vue d’ensemble, un temps interrompu, un freinage. Et je ressens ce que je n’avais pas compris. J’assiste à une danse d’après. Nous sommes après la mort de celui qui l’a inventée. Mais nous sommes juste après. C’est une réunion de danseurs jouant comme on jette une fleur dans une tombe, sur le bois autour d’un corps aimé et mort. Se déroule là un événement qui ne nous est pas adressé mais auquel nous sommes conviés. Et si je cadre maintenant les visages des danseurs, je lis des regards perdus, affolés, la peau qui tremble au-dessus des joues, la détresse dans les bouches, la peine qu’on retient mais qui les dévaste tous. Il faut tenir, et courir, s’élancer d’une enceinte à l’autre. Papillonner, flirter, continuer la discipline de légèreté. Tenter d’obtenir ce sentiment impur, inachevé et possible du chagrin heureux.

Le lendemain, j’ai repris le train pour Rennes. Et la semaine suivante, j’ai cherché qui était Dominique Bagouet. C’était l’époque sans internet, où donc étais-je allé chercher ça ? J’ai découvert ce dont j’étais déjà certain, qu’il était mort du sida peu de temps auparavant. J’en étais certain parce que c’était l’époque où tous ceux par qui j’étais aimé mouraient du sida : Koltès, Guibert, Demy, Mapplethorpe, Daney, Jarman, Collard… Cette fois, Bagouet. Jours étranges, non, jours sinistres et terrifiants.

Dans les rues de Rennes, je n’ai plus traîné les pieds depuis des années. Je ne saurai même pas où aller boire un verre, le dernier bar que j’aimais ayant fermé depuis longtemps. J’ai quarante-sept ans et demain je débuterai dans cette ville le tournage d’un nouveau film. Il se déroule à l’époque où ceux que j’avais choisis comme modèles pour ma vie, mes amours, mes idées se rangèrent tous du côté de la mort. Je serai bien incapable de les faire revivre à travers les corps de mes comédiens, il y a peu d’espoir que fantômes, ils viennent réchauffer ma pellicule ; mais peut-être que le temps de certains plans, je pourrais réussir à croire qu’ils ne sont qu’à quelques centaines de kilomètres de moi, ceux qui ont toujours séparé Rennes de Paris : oui voilà mon rêve pour ce film, les deviner de nouveau à ma portée, comme lorsque j’avais vingt ans, et que je m’étais secrètement juré de les rencontrer un jour et de m’en faire aimer. La production m’a installé dans une chambre d’hôtel quai Lamennais, les fenêtres donnent sur une station toute neuve de la ligne de métro. Là où il y avait les cinémas Gaumont, un parking a été construit. J’ai cru naïvement que Rennes aurait sauvé du passé ma jeunesse, j’ai pu m’apercevoir lors des repérages pour ce film qu’à l’image d’un dieu sournois, elle s’est plu à effacer mes traces dès que j’ai eu quitté les lieux.

Il ne faudrait pas que je me couche trop tard, je suis convoqué demain matin sur le plateau dès sept heures. Mais avant de rejoindre mon lit, je dois passer trois coups de téléphone. Le premier à ma mère, pour lui promettre que je suis heureux d’être ici de retour en Bretagne, et lui mentir un peu, qu’elle sera la bienvenue sur le tournage, je ne peux pas encore lui dire quel jour, que je suis en forme, pas du tout épuisé et qu’il me tarde d’être à demain pour enfin débuter ce film. Le deuxième sera pour l’acteur ami qui devait tenir le rôle principal et a abandonné le projet il y a quelques semaines. L’acteur qui m’a trahi après m’avoir répété pendant des mois que je devrais faire attention, veiller à ce que ma mise en scène atténue les scènes sexuelles présentes dans le scénario, que cela embarrasse toujours les spectateurs de voir les acteurs nus, surtout les hommes entre eux, cela ne fait plaisir à personne, que les salles ne peuvent pas s’empêcher de penser aux coulisses, de se poser la question de si ça a plu ou non à l’acteur, que cela détruit la fiction, il ne faut pas que nous fassions un film gay, pense au plaisir des gens Christophe, des scènes sexuelles trop explicites, c’est réserver l’accès de ton film à un public spécialisé. Ce soir je ne désire pas revenir sur tes paroles insistantes et déplacées, et qui se sont révélées être le prologue de tes adieux, non mon minime ami, je n’ai pas encore la force de pleurer notre fraternité blessée. Je ne t’appelle ni pour me plaindre ni pour dénoncer ta cruauté. Je t’appelle pour te dire que demain, au premier « moteur » de la journée, je penserai à toi, comme on pense à une personne perdue de vue et qui nous manque. Je vais penser à toi quelques secondes, le temps que l’ingénieur du son puis le chef-opérateur me répondent « ça tourne », que mon assistant clame un dernier « bien le silence partout » et alors je dirai « action » et ce ne sera pas pour toi, ce ne sera plus jamais pour toi, mais considérable ami, je peux te jurer qu’à l’instant de cette « action », je t’aurai brusquement oublié ; la pensée que je t’adressai se changera en une forme nouvelle, une forme vivace, un affront, un torse bombé, un rouge baiser, elle sera une adolescence, une impureté, elle sera belle et acharnée, comme un mépris pour la mort. Enfin je téléphonerai à ma fille, elle sera déjà couchée, mais sa mère lui passera le téléphone, de toute façon elle attendait de me parler, elle n’aurait jamais dormi avant. Elle me posera mille questions sur la chambre d’hôtel, les costumes, les figurants jusqu’au moment où elle me posera la seule question qui compte à ses yeux : est-ce que ce nouveau film elle aura le droit de le voir ? Je tergiverserai un peu, mais je finirai par lui avouer que non, il ne sera pas de son âge. Elle sera déçue, elle ne se privera pas de me le dire, c’est nul, je ne vois pas pourquoi tu fais des films que je ne peux pas regarder, en plus c’est un film où tu racontes ta vie d’étudiant, pourquoi je n’aurai pas le droit de savoir ce qui t’est arrivé quand tu étais plus jeune, alors que toi tu es prêt à partager tes souvenirs avec des gens qui ne te connaissent même pas ? Je ne saurai pas vraiment quoi lui répondre, elle aurait raison, évidemment, il n’y a pas d’explication recevable à ce que je lui cache des aspects de ma vie, et je le lui dirai, je lui annoncerai que c’est d’accord, elle le verra ; l’an prochain elle sera au collège, le collège c’est l’autorisation accordée de lire tous les livres, de voir tous les films, et d’ailleurs je vais faire mieux, je vais te dédier ce film. Grâce à ma fille, je comprendrai que lui dédier ce film est la seule réponse valable à la question « comment danse-t-on après ? ». Nous nous embrasserons par téléphone, nous jouerons à quelques manches de notre jeu « qui tu es, si je suis ».

— Si rose empoisonnée ?

— Papillon en armure.

— Si John Travolta ?

— Peigne en écailles.

— Si serviette de plage ?

— Nez qui coule en sortant de la baignade.

— Ha ha, allez ciao bella, je t’aime.

Puis je me mettrai au lit avec un roman et je m’endormirai, heureux. Mais je ne m’endormirai pas, il est impossible de dormir la veille du premier jour d’un tournage. Je me relèverai dix fois, un verre d’eau, une cigarette à la fenêtre, et je finirai par regarder à la télévision une émission où l’on filme des gens qui se battent à coups d’enchères pour récupérer des lots dans des conteneurs dont ils ignorent ce qu’ils renferment. Il sera deux heures passées et je me rhabillerai et déciderai de sortir dans les rues. J’irai traîner autour du parc du Thabor, avec l’espoir d’y croiser les nouveaux garçons, ceux d’aujourd’hui, qui comme moi quand j’avais vingt ans, parce que c’est la nuit, se sentent un peu seuls, un peu saouls, un peu joyeux à l’idée d’escalader en clandestins les grilles d’un parc à la suite d’autres garçons qui les déshabilleront peut-être, d’une main tremblante et impatiente et les plaqueront trop brusquement contre un arbre ami.

Ce soir j’aimerais être un arbre dans le parc du Thabor, et veiller sur eux le temps de leur toute petite histoire d’amour.

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