Vacarme dans la salle de bal
Chapitre XII
XII
Je passe sur quelques semaines pénibles où j’ai dû rédiger un rapport sur le marin polonais, présenter les circonstances de sa visite, justifier le délai entre mon intervention et son hospitalisation. On m’a demandé des précisions, des corrections. Ma hiérarchie et la Justice unissaient leurs forces. J’ai reçu des convocations diverses. On soulignait à plaisir mes insuffisances : je sentais qu’on aurait voulu me faire porter le chapeau. Puis un opportun dossier médical, venu de Pologne, a apaisé les esprits. L’homme présentait, paraît-il, des carences antérieures, je ne sais quelles déficiences physiques qu’il aurait cachées à un armateur de toute manière peu regardant. À la satisfaction générale, le coupable était la victime ; l’affaire a été classée sans suite ; le capitaine a repris la mer ; les tracasseries à mon encontre se sont arrêtées.
Je n’étais pas quitte. Un nouveau désastre m’a occupé quelques jours : la collision d’un méthanier ukrainien et d’un porte-conteneurs à l’entrée de l’estuaire. Je n’ai pas eu, naturellement, à traiter moi-même les blessés, évacués par la Sécurité Civile. Mais, plus grave, j’ai vu défiler, dès le lendemain, la troupe des rescapés – la plaie du médecin : les patients indemnes qui souffrent d’avoir réchappé à la catastrophe. Comme on ne les prenait pas au sérieux, on me les avait envoyés. Je ne savais plus comment me débarrasser d’eux ; je me voyais appelé à rédiger un nouveau document sur les effets secondaires du drame humain.
Dans le même temps, Célestine évoque devant moi les subtilités du tango. Sa frénésie s’amplifie. Tant d’insistance de sa part m’agace. Je n’ai pas la tête à ses fantaisies.
Je finis pourtant par m’inquiéter de ses partenaires. Je m’efforce de ne pas avouer ma jalousie naissante, du moins l’espèce d’inquiétude qui me serre l’estomac, chaque fois qu’elle mentionne l’existence des danseurs de son cours. Je reconnais que ce sentiment (ou la sensation désagréable qu’il me procure) ne mérite pas que je m’y attarde un instant : que serait un cours de danse privé de danseurs ? L’un d’eux toutefois me préoccupe plus particulièrement : il me semble avoir pris sur Célestine un ascendant indiscutable. Ses glissades, plus que son âge, la séduisent manifestement. Il a le pied aigu et léger, malgré ses soixante ans passés. C’est un maître d’hôtel à la retraite.
La philosophe et le maître d’hôtel, la fable pourrait me faire sourire ; je redoute sa chute. Célestine a pris l’habitude (et ceci à la fois exacerbe et apaise ce maudit picotement à l’estomac) de me rapporter les confidences dont ce trop aimable valseur paraît prodigue. Si je les reprends à mon tour, c’est, outre qu’elles m’asticotent, qu’elles ont pris un tour qui m’intéresse.
La danse, si j’en crois M. Émile, suppose un cercle fermé : les danseurs tournent sur eux-mêmes et reviennent sans cesse (et avec quelle félicité !) sur leurs propres traces. Il était inévitable que les confidences d’un maître d’hôtel expert en valses et tangos nous ramènent à notre voisin ; l’exact contraire d’une coïncidence. Au paradis, tout le monde se connaît.
Ce maître d’hôtel, selon Célestine, est un bavard infatigable et gourmé. Il bavarde en dansant, il bavarde à la moindre pause, il bavarde pendant les explications du professeur. Ce bavardage la gênait au début, parce qu’elle aspirait à cette discipline du corps dont elle m’avait parlé. Elle espérait qu’une concentration supérieure compenserait la modestie de ses dons : laisser glisser sa pensée dans ses pieds, mettre son orteil à l’écoute. Le bavard intempestif ne lui laissait pas une minute ; il se montrait sur le parquet, en dépit de sa désinvolture, le plus brillant, le plus sûr, le plus confirmé des amateurs du cours. Célestine a fini par prendre ce murmure permanent pour un accompagnement musical, auquel elle ajoutait, par politesse, sa note personnelle, une approbation, une question, une objection (ce qu’elle préfère par-dessus tout). La matière de ce bavardage était d’ordinaire insipide : le maître d’hôtel avait connu des centaines et des centaines de clients, des célébrités, des originaux ; il racontait des anecdotes de ses débuts, les mésaventures de ses collègues, la vie des grands restaurants parisiens ; il avait tout connu.
Célestine lui a parlé incidemment de notre voisin amateur de belles danses et de bals anciens. C’était naturellement une connaissance, un homme de la profession. Oui, M. Émile a été serveur dans divers cafés, brasseries, restaurants. Ils n’ont jamais travaillé au même moment dans le même établissement, mais ils se sont croisés bien des fois : ils avaient des relations communes, bien qu’ils ne soient pas de la même génération.
Un serveur ! Il fallait que Célestine s’inscrive à un cours de danse pour que nous apprenions que notre voisin avait été serveur. Mais pas n’importe quel serveur, dit le maître d’hôtel, selon Célestine, un serveur avec le diable au corps. En dehors de ses heures de service, en cas de défaillance fréquente de tel ou tel musicien, il « faisait le piano-bar », empruntait la clarinette, reprenait la batterie.
Il n’avait pas une réputation de grand talent, non, mais il se défendait assez pour ne pas ruiner une soirée. Et la clientèle, dans le genre d’établissements où il exerçait, n’était pas si regardante sur la justesse des accords. Il a passé des nuits blanches, agitées, en plus de son travail de la journée. Il s’est abîmé la santé, selon le maître d’hôtel qui se vante, lui, d’une vie sobre et équilibrée, d’une pratique réfléchie de la danse qui l’a mené à ce degré de perfection et d’aisance, dans un corps svelte et élégant.
Quand se sont-ils connus ? Voilà près de vingt ans. Ils se sont rencontrés en passant, mais régulièrement (en compagnie toujours, jamais intimes), pendant une dizaine d’années. M. Émile, tout au long de cette période, a, semble-t-il, mené grand train, changé de place plus que de raison. Son grand rêve, sans doute, dit le maître d’hôtel, c’était de mener le bal ; il est resté bouche-trou, apprécié comme tel, toujours serveur.
Ce qui a achevé de l’épuiser, c’est la danse. Quand le vrai pianiste du bar était à son poste, quand le batteur était revenu de son congé, quand le clarinettiste n’avait pas trop bu, quand on n’avait pas besoin de lui, il ne pouvait pas se résoudre à quitter ce monde : il passait encore une nuit à danser. Il ne savait pas s’en aller, comme tout homme, maître de lui-même, selon le virtuose de Célestine, se doit de le faire. Il tenait cette passion de ses débuts. Mais, sur ce point, le maître d’hôtel se montre très réservé. Il ne peut apporter son témoignage sur des faits qui datent d’une bonne trentaine d’années et qu’il tient, dit-il solennellement, de la bouche de Jacques Émile lui-même, ce qui n’est en rien une garantie d’authenticité, tant le jeune homme qu’il était alors lui semblait vantard. Sympathique, mais vantard. Et plus encore : mythomane (mythologue, a dit exactement le maître d’hôtel, mais il faut dire, à sa décharge, ajoute Célestine, qu’il a prononcé le mot en pleine exécution d’une valse à l’envers, exercice particulièrement redoutable).
De telles promesses de révélations, même mensongères, ont, sur le moment, excité Célestine, et moi avec elle, maintenant.
Tout aurait commencé en Afrique occidentale (cette partie paraît la plus digne de foi) : Jacques Émile, tout jeune, aurait travaillé pour une compagnie pétrolière au Gabon, ou au Congo. Dans ces années-là, les expatriés ne rejoignaient pas encore leur poste en avion, mais par bateau. L’Afrique et le pétrole l’ont vite ennuyé ; les traversées en bateau l’exaltaient. On y passait son temps à des distractions bien attrayantes pour un garçon de son âge, en particulier le soir. On improvisait des soirées dansantes. Jacques Émile faisait l’aller-retour une fois par an. Un été, il aurait décidé de ne pas reprendre la direction de l’Afrique ; il aurait réussi à se faire engager sur un paquebot en partance du Havre pour l’Amérique. Comme barman. Ce serait le début de sa carrière (début douteux, s’il faut en croire le maître d’hôtel, qui considère qu’un métier s’apprend plus sérieusement, que lui-même, etc.). Il aurait enfilé, sur ce navire, pour la première fois, la tenue du danseur mondain, faisant, à l’occasion, office d’« entraîneur », pour ne pas dire d’« entraîneuse » (Célestine imite ici la moue dégoûtée du maître d’hôtel, parodie qui me réjouit et me rassure sur les liens éventuels qui pourraient s’établir entre les deux partenaires), auprès de dames riches et solitaires qui dépensaient leur ennui en traversant l’Atlantique.
Il serait devenu l’amant d’une Allemande habituée de la ligne, ce que le maître d’hôtel refuse d’admettre. Longtemps après, l’ancien danseur transatlantique prétendait entretenir encore certains liens avec cette femme bien plus âgée que lui. Elle lui aurait même accordé son aide financière, quand il avait dilapidé ses quelques revenus dans des fêtes effrénées. Le maître d’hôtel, bien entendu, n’a jamais vu cette personne. Tous ceux qui côtoyaient Jacques Émile, à la même époque, et de plus près que lui, mettaient en doute son existence et avaient pris l’habitude de blaguer leur ami sur cette Arlésienne germanique, si bien qu’il avait renoncé à la mentionner lorsqu’il revenait sur ces années.
La grande époque des transatlantiques était arrivée à son terme. Le barman danseur s’était retrouvé au port. Il fallait vivre, il avait trouvé une place de serveur ; il fallait profiter de la vie, il avait continué à danser et à faire danser, au Havre le plus souvent, à Paris parfois, comme le maître d’hôtel lui-même.
Tout au long de ces années, Jacques Émile a gardé sa petite réputation. Il était bien l’objet de quelques moqueries, mais il faisait parler de lui, ce qui le flattait. C’était un garçon voyant, amateur de vêtements excentriques et colorés. Pour les soirées uniquement ; le reste du temps, stricte tenue de serveur. Tout le monde se demandait où il trouvait l’argent pour renouveler si régulièrement sa garde-robe – sa Teutonne, disaient les plaisantins en se poussant du coude. Il exhibait ses costumes jaunes, ses chemises bariolées, ses cravates audacieuses. Il prenait toujours des airs mystérieux. Certains l’appelaient le « clown triste ». C’est vrai que, toute la journée, il était triste, Jacques. Mais, la nuit venue, c’était un autre homme, une sorte de flambeur, un diable sorti de sa boîte, étincelant de couleurs vives.
Un autre grand sujet d’interrogations contribuait à sa notoriété dans le cercle de ses connaissances. Où logeait-il ?
Lui-même laissait entendre qu’il dormait chez les unes ou les autres. Cette prétention à jouer les grands séducteurs était, pour tous ses confrères, la source inépuisable de blagues scabreuses. L’opinion la plus répandue voulait qu’il finisse ses nuits sur les banquettes des bistrots ou des restaurants où il servait. Le dernier couché, le premier levé, pour faire l’ouverture. Où entreposait-il toutes ses tenues de fête ? Dans son casier de fer, dans les vestiaires des employés ? Personne n’a jamais réussi à le savoir. Avec ça, toujours bien repassé le soir. Le grand mystère.
S’il allait en compagnie dans tel ou tel petit cabaret de l’époque, il tenait à emprunter l’entrée des artistes, jamais la porte commune. Il prétendait toujours avoir une danseuse à voir. On ne savait jamais laquelle, les amis se lançaient des clins d’œil. Il se vantait même d’avoir épousé, longtemps avant, une de ces artistes de cabaret. Pur mensonge, selon le maître d’hôtel : d’autres témoins plus anciens lui avaient assuré l’avoir connu marié, un temps, avec une petite serveuse très ordinaire, un peu coureuse, et qui l’avait laissé tomber, entre une matchiche et une rumba, très en vogue à l’époque. Un mariage sans avenir. Et, par la suite, sans doute, quelques aventures sans lendemain.
Le maître d’hôtel se souvient, dit Célestine, de la dernière place de M. Émile. Il s’en souvient pour une bonne raison : c’est lui qui l’a fait engager, grâce à ses nombreuses relations dans le milieu de la restauration. Et quelle place ! Sur une péniche, une de ces péniches amarrées, définitivement immobilisées, une péniche-bar où l’on va, pour être sur l’eau. C’est idiot, mais c’est à la mode, et c’est distrayant d’être sur l’eau et accroché à la terre en même temps. Pauvre Jacques, ça lui aurait rappelé l’époque des grands paquebots, s’il avait servi sur les paquebots, gentille sornette que le maître d’hôtel nie une nouvelle fois avec fermeté. Pauvre Jacques !
L’affaire s’engageait bien : l’artiste, selon son habitude, avait fait valoir ses petits talents ; il tenait le piano, après le service de jour. Le patron de la péniche ne prenait pas la peine de le rémunérer davantage : Jacques Émile aurait payé pour jouer. Il se contentait de quelques pourboires supplémentaires.
Et puis un jour, une douleur, un élancement qui l’arrête instantanément dans sa marche, le plateau en équilibre ; l’éclair passé, il a repris le service. C’est revenu, un soir, et encore un autre jour ; le mal est devenu permanent, la jambe traînait, le genou gonflait, grinçait : arrêt de travail, piqûres, reprise, souffrance, repos forcé. Son patron ne pouvait plus compter sur lui. Dans la profession, on n’est pas tendre avec ceux dont le corps ne suit plus. Et il boitait, il boitait ; et plus il boitait, plus il marchait, se souvient le maître d’hôtel qui l’a rencontré un peu plus souvent à cette époque, dans la mesure où c’est lui, il tient à le rappeler, qui avait procuré cette place à Jacques Émile. Plus il boitait, a-t-il poursuivi, plus il dansait aussi. Il disait que, sur la piste de danse, sa boiterie ne se voyait plus. Il avait mal – et plus encore après – mais il ne boitait pas. Les pas de la danse masquaient le défaut. Parfois, nous entendons la voix fluette ou mal timbrée d’un médiocre causeur ; d’un seul coup, cette même voix s’élève et chante : un ténor. Jacques Émile dansait pour oublier qu’il boitait ; il se détruisait le genou avec application. Tous ceux qui l’ont croisé à ce moment-là le confirmeraient : il vivait dans un état de rage permanent, il montrait son genou à qui voulait bien entendre ses plaintes ; il le frappait du dos de la main, comme un adversaire, ce morceau détaché de son corps, désarticulé, rongé et dévorant.
Son patron s’est débarrassé de lui, une commission médicale l’a réformé, lui a attribué une petite pension d’invalidité. Il n’a plus dansé autant.
Il avait à peine passé la quarantaine. Le maître d’hôtel avoue qu’il ne s’est guère préoccupé de son sort : le patron de la péniche-bar lui reprochait de lui avoir recommandé un mauvais cheval. D’ailleurs beaucoup d’anciens collègues ne se gênaient pas pour dire qu’Émile avait récolté ce qu’il méritait. On l’avait toléré parce qu’il amusait ; maintenant qu’il était tombé, ses ridicules devenaient des crimes. Jacques Émile s’est retiré de ses cercles habituels ; personne n’a fait d’efforts pour le retenir ; il ne faisait plus partie de la profession. Rayé des cadres, comme s’il n’avait jamais existé. On a perdu sa trace ; le temps a passé ; les compagnons de cette époque se sont eux-mêmes dispersés.
C’est sans doute à cette époque précisément que M. Émile s’est réfugié dans son petit sous-sol bon marché, dont le maître d’hôtel ignorait tout, selon Célestine, qui lui en a révélé l’existence. Le partenaire de Célestine, ce danseur de premier ordre, aux genoux de jeune homme (ce sont ses mots emplis de fierté), reconnaît songer avec tristesse, de temps à autre, à son malheureux collègue, si jeune et si fragile. Il l’a croisé deux ou trois fois ces dernières années : ils se sont ignorés, ou plutôt le maître d’hôtel a cru sentir chez Jacques Émile une animosité peu engageante. Chacun a passé son chemin.
Aurions-nous imaginé en apprendre autant sur notre voisin, par la grâce d’un bellâtre sur le retour ? Je n’en veux plus à Célestine de s’être inscrite, malgré moi, à son cours de danse. Cette récolte miraculeuse nous réconcilie et me trouble plus que je ne le voudrais.
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