Vacarme dans la salle de bal

François Vallejo · Chapitre 21 sur 22

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Vacarme dans la salle de bal

Chapitre XIX

XIX

Célestine a consacré l’après-midi de ce samedi à des essayages, comme si cette soirée dans un club guère huppé revêtait l’importance d’un bal de débutantes. Elle hésitait entre un pantalon de marin flottant, avec des rangées de gros boutons blancs, et une jupette plissée à tuyaux. Puis, c’était une robe bouffante – trop chic, ai-je décrété – une autre, plus droite – trop simple. Les recherches continuaient, je découvrais, chez ma philosophe, des réserves de frivolité que je ne soupçonnais pas. Elle a tranché, plus tard, pour une jupe courte et moelleuse d’un bleu pimpant.

Elle m’a engagé à réviser quelques pas en sa compagnie. Je la sentais tendue comme une jeune fille avant un examen. Je n’allais pas me prêter à cette mascarade.

– Ce n’est pas le grand bal à la cour, ai-je protesté plusieurs fois.

– Je le sais bien. Mais, pour M. Émile, il n’y a pas de petit bal. Il faut lui faire honneur.

Plus tôt que prévu, notre voisin nous hèle depuis la rue ; je l’invite, pour la première fois, à monter chez nous ; l’occasion est trop belle : accomplissons ce geste symbolique. Il ne veut pas déroger à l’usage tacitement établi entre nous ; il nous attend ; il nous presse ; il tient à être en avance. Il nous conduira : je ne lui connaissais pas de voiture, ai-je fait remarquer à Célestine, comme s’il s’agissait d’une relation féminine. C’est la mauve et vénérable 4 L de son oncle. En même temps que la sienne, précise notre voisin. Le bon oncle, voilà des années, a eu l’idée de l’acheter, au nom de son neveu, tout en s’en réservant la jouissance, afin de faciliter la transmission de ce seul héritage, en cas de disparition. M. Émile est donc propriétaire d’un véhicule dont il ne dispose qu’exceptionnellement selon le bon vouloir de son oncle. Il est à craindre que son patrimoine, mangé année après année par la rouille, ne se réduise bientôt à une pure épave. M. Émile sourit tristement : que pouvait espérer de plus un héritier de sa trempe ?

Embarquons. Notre voisin s’agite comme un capitaine tenu par un horaire de marée. Appareillons et vite : longue et rectiligne traversée de la Ville Basse, jusqu’au pied de Sainte-Adresse ; la 4 L jette toutes ses forces dans l’ample montée qui rejoint, au terme de sa courbe, la route d’Octeville pour longer l’extrême occident jusqu’à Étretat. L’auto ronfle et tangue. Il fait jour encore, à l’approche de l’été. Une petite demi-heure de route, nous a annoncé le chauffeur. Il semble peu accoutumé à la conduite : nous nous taisons pour le laisser se concentrer sur la ligne blanche. Chaque relief de la route me traverse la colonne vertébrale. Je saute, je tressaute sur la banquette arrière, tout en retenant de la main gauche l’étui du saxophone, posé à côté de moi, et qui menace, à chaque instant, de basculer. Une boîte oblongue, rigide, sombre, avec des coins en métal doré, rivetés, bien astiqués, qui jettent des éclairs, si les derniers rayons du soleil, de proche en proche, viennent les effleurer. Célestine, à l’avant, s’efforce d’amortir de son mieux les contrecoups d’une suspension défaillante, pour ne pas se chiffonner.

L’allure modeste de notre carriole ne nous empêche pas d’arriver largement en avance. M. Émile ne cherche même pas à nous entraîner vers le casino, au contraire :

– Faisons quelques pas le long de la plage. Je voulais revoir les falaises avant la nuit. Et puis, j’aime bien sentir l’atmosphère qui précède une grande fête.

Nous longeons les galets, seuls marcheurs sur la promenade, en direction de la falaise d’Aval. Je remarque que notre voisin tire la jambe. Dansera-t-il ? Il a surpris mon coup d’œil :

– Ça tiendra ! Vous en faites pas ! C’est pas la première fois. Chez certains artistes, l’estomac se noue avant le spectacle ; moi, c’est le genou. Après, quand je suis lancé, quand il est chaud, rien ne l’arrête !

L’étui de son instrument semble peser au bout de son bras et accentuer sa claudication. Je lui propose mon aide ; je l’agace ; il refuse d’une main brusque et serre la boîte contre lui, comme pour se protéger d’un voleur.

Arrivés au bout de la promenade, nous faisons demi-tour. Marche lente jusqu’au pied de la falaise d’Amont. Là, M. Émile nous invite à nous retourner pour contempler une dernière fois, vue sous son angle le plus large, la falaise d’Aval, ce monument de carte postale, érodé par des millions de regards plus que par le vent ou les eaux.

– Vous avez vu l’arche ? Tout le monde trouve ça élégant. Moi, je veux bien. Je l’aime aussi, cette arche, remarquez. Pas pour son élégance. Moi, c’est des souvenirs : quand j’étais gosse, mon oncle et ma tante m’amenaient là-bas, comme tout le monde. Quand je la voyais, cette arche, grande ouverte, comme elle est toujours, je pensais à un entrecuisse, avec une bonne jambe bien plantée et une deuxième grosse jambe boiteuse qui se traîne dans la mer. À marée basse, on allait dessous, j’essayais de voir ce qu’il y avait entre les jambes. Eh bien, croyez-moi, c’est une femme. Allez-y voir un jour.

– Et l’Aiguille ? ai-je demandé, avec ma perfidie coutumière.

– Oh, pour moi, ce n’est pas une aiguille non plus. Vous avez déjà vu des aiguilles de cette forme ? Je l’ai souvent examinée, elle aussi : c’est un grand doigt qui menace le ciel.

L’entrecuisse et le doigt se sont volatilisés au cours de la conversation : la nuit n’a sauvé d’eux que leur ombre massive. M. Émile nous propose de dîner dans un de ces restaurants de la plage, protégés du vent par de grands panneaux de Plexiglas souillés par les embruns. Nous commandons, en terrasse, des darnes de saumon à l’oseille. Notre voisin engloutit sa part, sans prendre le temps d’en apprécier la finesse, sans laisser s’installer, contrairement à ce que nous aurions pu escompter, un climat propice aux confidences. Mes questions sur ses amours passées ou plus récentes (son Allemande ? Ces deux femmes, en ciré de couleur, si semblables, qui étaient-elles ? Deux sœurs ?) tombent dans le vide. Celles de Célestine sur ses navigations sont écartées d’un : « Ça ne vaut plus le coup d’en parler, à présent. »

Il ne consent à évoquer que les cours de danse de sa voisine et la soirée qui s’annonce : il semble en attendre beaucoup. Cette insistance nous surprend et nous déçoit. Pour la première fois que nous le tenions assis sur une chaise, nous nous prenions à espérer je ne sais quelles révélations définitives, après toutes celles que nous avons recueillies au long de deux années, sans parvenir à les confirmer, et qui ont fait de M. Émile un homme exceptionnel à nos yeux, amical et haïssable, familier et énigmatique. Mais non : il avale, il avale, il répugne à se révéler.

Nos îles flottantes à peine dévorées, il se lève de table. Ne nous laissons pas aller. La vraie fête nous attend. Il exige, dit-il, de régaler la compagnie ; je n’ose pas protester longtemps contre des largesses si peu raisonnables pour sa bourse, de peur de l’insulter.

Sur la place qui s’étend au-delà des terrasses des restaurants des groupes affluent ; des voitures tournent, cherchent en vain à se stationner, lâchent leur volée joyeuse en habits de fête, et repartent. M. Émile saisit la poignée de son étui d’une main ferme, malgré les premiers effets d’un vin blanc hors de prix.

– C’est par ici, dit-il, l’entrée ne se fait pas du côté de la plage, mais par derrière, côté rue.

Je découvre, en effet, que nous avons dîné devant le casino ; je ne m’en étais pas aperçu : l’édifice est sans charme, presque invisible, malgré les doubles lampadaires qui jettent des feux prétentieux sur sa façade à la blancheur terne. À bien observer on devine une vague intention architecturale : le toit, en creux, fait une sorte de V inégal et aplati, ou, mieux, figure le symbole des racines carrées ; on entre dans le monde des chiffres, des sommes à multiplier ou à diviser.

Je suis venu bien des fois à Étretat, sans jamais remarquer, plus qu’une autre, la présence de cette bâtisse.

– Ça ressemble à tout, ai-je dit, sauf à l’idée qu’on se fait d’un casino, avec ailes, flanquées de tours trapues et cossues, entrée spacieuse, donnant sur le front de mer des villes balnéaires… le casino début de siècle, prospère… celui-là crie misère…

M. Émile s’élève contre mes sarcasmes. Il ne le trouve pas laid, ce casino, pas splendide, mais pas laid. Je ne le contrarierai pas davantage, ne suis-je pas son invité ?

Nous nous engageons dans une rue étroite, la rue Adolphe Boissaye : l’entrée du casino, là-bas, avec son auvent rouge passé, ne paie pas de mine. Une petite foule piétine sur le trottoir, déborde sur la rue, et parle fort. Notre guide se lance. À nous. Laissez passer. Un artiste et les siens. Il bouscule les bavards immobiles, les heurte de sa boîte aux coins d’or qu’il pousse de son genou valide, comme une valise trop lourde. Il répond, renfrogné, aux protestations. Arrogant. Je crois qu’il se sent au-dessus du lot. Pas un danseur qui l’égale, parmi tous ceux-là, c’est certain.

Il nous mène droit au but, nous martèle qu’il connaît bien l’endroit. Il l’a fréquenté longtemps, comme tous les casinos de la côte, de part et d’autre de l’estuaire de la Seine, de Dieppe à Cabourg. Là où ça brille, assure-t-il, il se sent chez lui. Il nous montre, avec la fierté d’un propriétaire, le geste large, les tapis mauves, la décoration chatoyante…

Célestine flotte dans son sillage, je trotte pour ne pas les perdre, il se lance à l’assaut du grand escalier, nous ouvre le chemin : il est déjà là-haut, il file à droite… l’entrée du club… le sanctuaire de mon voisin…

Je m’attarde à gauche : un autre saint lieu ; des portes battent sans arrêt ; un va-et-vient continuel de fidèles : la salle des machines à sous… des dizaines de machines à sous, des dizaines de joueurs, le tintamarre des bras actionnés selon le rite, la grêle des pièces de monnaie… Et dans ce tintamarre, et sous cette grêle, j’éprouve la sensation d’un silence ; le silence des joueurs ; le regard triste et halluciné des joueurs.

J’ai rejoint Célestine près de M. Émile. Il s’est fait reconnaître d’un personnage de la maison qui nous invite à entrer. Celui que nous avons, depuis le début, considéré comme un solitaire maladif serre des mains à la ronde, échange des mots avec l’art consommé d’un mondain, sous l’œil protecteur du personnel.

Un couloir bordé de colonnettes couvertes de lamelles argentées (« Ça fait riche », dis-je à M. Émile, pour lui complaire… Il ne relèvera pas…) nous conduit à la piste de danse circulaire, luisante, d’une taille modeste (« C’est une piste de club », concède mon voisin), ceinte en partie d’une estrade où sont disposés, pour les consommateurs, de petits boxes, avec tables rondes et fauteuils. Nous réservons une place avant de rejoindre les musiciens qui finissent de s’installer. M. Émile tape dans de nouvelles mains, échange des bourrades de vieux copains, fraternise à tout va. Je reconnais l’un de ces hommes : le demi-chauve, venu frapper, un matin, au carreau de M. Émile, en compagnie d’un Hercule armé ; il tient la contrebasse. On manifeste une joie bruyante, le rire est franc, la blague solide. On rappelle qu’en fin de soirée un bœuf réunira les vieux amis.

Notre voisin s’écarte un instant du quintette des jazzmen pour aller déposer, à côté du matériel de ces musiciens, son propre étui à saxophone, qu’il couvre, comme pour le soustraire aux regards, de sa veste de daim râpée. Sous cette peau défraîchie, se découvre un homme neuf, avec sa chemise blanche aux manches bouffantes et un petit gilet à l’ancienne, matelassé, satiné, or, aux motifs d’abeilles, fermé de boutons bronze patiné, où se glisse une fine cravate moirée. L’homme du sous-sol renaît sous nos yeux, plus droit, plus grand, plus ample, sûr de lui dans ses chaussures pointues, ses chaussures noires et brillantes de danseur. Il est beau. Il est lumineux dans la demi-obscurité qui s’installe pour les premiers rythmes doucement entraînants. Il faut attirer et arrimer quelques danseurs sur la piste, créer l’ambiance. On s’observe, on circule, chacun cherche sa place, achève une conversation.

Puis le ton monte, la petite foule grossit et se trémousse, applaudit un solo de clarinette. Le trio que nous formons reste en observation :

– Pour l’instant, c’est de la petite bière, commente notre spécialiste. Quand ce sera sérieux, bien lancé, nous irons. Je compte sur vous, pas ? Ils verront.

De la petite bière ! Célestine et moi nous sentons autorisés par ce jugement à laisser se développer notre goût de la charge. Nous relevons les efforts appliqués d’un pataud ; un homme au cou épais et à la bedaine débordante fait l’élégant et se contorsionne sans crainte de faire rire ; une quinquagénaire rubiconde prend des poses de ballerine…

J’ai envie de demander à M. Émile qui singent tous ces danseurs, quel modèle il faut avoir dans l’esprit pour consentir à faire subir à des corps inaptes de pareilles transformations. Je juge, cette fois, plus prudent de m’abstenir de toute remarque susceptible de m’attirer de nouveaux ennuis avec mon voisin. Du reste, à mesure que les airs défilent, il semble absorbé par le spectacle, comme attiré par une force supérieure, prêt maintenant à se jeter dans la ronde. Célestine n’a pas ma retenue : elle n’a jamais su résister à une citation :

– Quand je vois tous ces lourdauds qui s’enlisent dans la piste, alors qu’ils croient danser, je commence à comprendre un mot de Nietzsche…

– Zarathoustra, naturellement ? ai-je demandé.

– Oui, il dit : « Une jambe n’est pas une aile. »

M. Émile va-t-il mal le prendre, avec son pauvre genou ? Il a sursauté, il scrute le visage de Célestine, se détend :

– Vous vous avancez un peu : des jambes qui volent, vous allez en voir tout à l’heure, je vous le promets. Les vrais amateurs vont se lancer.

L’orchestre soulève maintenant l’enthousiasme avec un cycle d’airs sud-américains. M. Émile entre dans la danse et agrippe une partenaire avec un naturel confondant. Tour, demi-tour, le genou ferme, la hanche immobile, l’épaule décalée – tout dans l’épaule ! Le pas descend de l’épaule, file, file, et revient. Le bras allège le pied ; la tête, droite, prolonge le mouvement ; le corps tout entier s’emballe, glisse, glisse, pied droit, pied gauche, glisse, glisse. Les guitares emportent les talons, des mains empoignent des nuques, les groupes se serrent, se fondent. Tous se regardent et personne ne semble se voir. Je me livre à une observation singulière : je choisis un danseur ou une danseuse au hasard et je l’examine détaché des autres ; je suis ses variations parfois désaccordées : je ne vois plus qu’une sorte de sourire figé, sous un regard vide et triste comme celui des joueurs, mais un sourire désarmé et sensuel, à la fois innocent et obscène. Oui, c’est cela, le sourire du danseur. Il est nu, comme un Adam au Paradis terrestre, mais il est devant tout le monde.

Célestine interrompt ma méditation déplacée à cette heure et à cet endroit :

– Arrêtons de faire tapisserie, veux-tu ?

Nous basculons dans la ferveur mystique. Nos pieds se mêlent aux pieds de la foule. Célestine me sourit (le sourire obscène du danseur !). Il est probable que mon sourire, en réponse, révèle le même soudain abandon. Dépouillé de toute vergogne, j’ajoute mon roulis à la vague générale. Une vapeur s’élève de cette mer ; les vêtements collent aux peaux (les dénudent !) ; les parfums forts des femmes se colorent de sueur, le musc animal se répand dans l’air raréfié…

Les lumières animées et colorées des spots décomposent les visages… les superposent… les échangent… les têtes sautent d’un corps à l’autre… des bras… des bras nus et fins s’attachent à des corps massifs… et les jambes… cette paire de jambes… moulées dans des bas à motifs… se glisse sous des torses divers… tourne ici… surgit là… glisse, glisse… file, file… Partout à la fois. Des mains volent de l’un à l’autre… la meute des pieds s’éparpille au milieu des aboiements de l’orchestre… taïaut !… on tourne, on saute… on tourne… on saute. On tourne et saute. Toujours… toujours… tout s’efface… on ne sent plus ses pieds… Que reste-t-il ? Une paire de jambes, la même, pour tous les danseurs, dans la confusion des danseurs. Il n’en reste qu’un : un danseur unique roule sur la piste. Je suis ce danseur unique, uni à tous les autres.

Combien de temps ai-je été immergé dans ce flot brutal et indolore ? Célestine elle-même, retrouvée par miracle, n’en sait pas plus que moi. Sa jupe bleue a souffert dans l’agitation, elle se rajuste, touche ses joues brûlantes :

– Il faudrait boire, dit-elle.

Justement, M. Émile bondit derrière elle, trois coupes dans la main gauche, une bouteille de champagne dans l’autre.

– Vous êtes le diable ! lui dis-je.

– Pas loin ! (Et il rit dans sa moustache hirsute.) Que dit notre bon docteur de cette première expérience ? Car c’est une première expérience, pas ?

– N’exagérez rien ! Mais je reconnais que je ne m’étais pas livré de cette manière depuis des années.

M. Émile rit une seconde fois, mais d’un rire triste, mêlé de soupirs, où je sens une hostilité voilée :

– Au moins, je t’aurai fait danser, mon petit !

Le tutoiement le reprend ; je vois son œil mauvais, violent. Est-ce qu’il va me faire une scène en plein bal ?

– Oui, dire que c’est moi, au bout du compte, qui t’aurai fait danser ! Moi le raté. Tu m’as bien fait comprendre que tu me prenais pour un raté. Mais je suis pire que ça. (Il crie pour ne pas se faire étouffer par une brusque bouffée de musique : ) Je suis même pas un raté ! Je suis un raté raté ! C’est dire ! Allez, trinque avec ton raté, docteur ! Buvons ! Buvons à la joie ! À la danse ! Tu vois ça ? Regarde-les tous : pour moi, vivre, c’était ça. Danser et faire danser les autres. Tu comprends ? Au moins, je t’aurai fait danser, toi ! Tu sais que tu te débrouilles pas mal pour un ignorant ?

Il est minuit passé, la bouteille est vide, on entend les premières notes d’un tango.

– Je vous emprunte Madame ? me demande M. Émile.

Célestine est déjà partie au bras de cet homme que je croyais réconcilié et qui vient de m’assener, une nouvelle fois, son dépit, presque sa haine. Je ne sais plus que penser de ce petit bonhomme orgueilleux. Il a rêvé sa vie ? Il s’est cru investi d’un pouvoir chorégraphique imaginaire sur le monde ? Du moins, son petit monde, ce petit monde qui se réunit le soir pour danser. Il m’a fait danser, pense-t-il, il en est fier, mais moi, où l’ai-je mené, au long de ces deux années de voisinage ?

Ils dansent, loin déjà, à grandes enjambées cadencées… basculent… et retour… Ils balancent d’avant en arrière… rapides et lents à la fois… et retour… Quel picotement au ventre, quelle brûlure au bas-ventre, quand je vois Célestine dans cette posture, soumise à un autre homme ! Soumise, mais souveraine ! Elle s’y entend, ma philosophe ! Ses pas sont réglés comme un syllogisme ! Le geste épuré, le regard ferme et droit ! Elle avance… avance… bascule… et retour… C’est bien ça, un syllogisme, le tango. Le morceau me semble durer plus qu’aucun autre. M. Émile ne donne à aucun moment l’impression de souffrir de son genou ; sa jambe plie, en souplesse ; ses glissades coulées, ses reprises aériennes, buste rejeté en arrière, font grande impression sur les spectateurs. Le couple occupe maintenant le centre de la piste. D’autres rivalisent. On s’écarte. Qui sera le prince ? Les abeilles sur le gilet de M. Émile dansent devant mes yeux, leur essaim vibrionne et tourne autour de Célestine, l’enveloppe, la pique !

Dernières mesures, dernière parade, tout s’éteint dans un grand souffle. Célestine revient vers moi, dans notre box, épuisée et radieuse, conduite par M. Émile qui me défie d’un regard noir, comme un voyou argentin. Il a tenu son rôle et son rang : à quatre pas d’ici je te le fais savoir, doit-il penser, s’il en a encore la force, après avoir donné son cœur pareillement. Il voulait que je sache enfin à qui j’avais affaire.

– Vous tenez là une fameuse danseuse, me dit-il, dommage que vous vous en soyez jamais aperçu. J’aurais fait quelque chose d’elle, moi, il y a dix ou vingt ans…

Un coup bas ? Qu’importe, j’ai commandé une seconde bouteille de champagne, trinquons. Nous ne sommes plus les mêmes. Plus les mêmes, depuis ce soir, à cause de ce champagne. Plus les mêmes depuis deux ans, l’un à cause de l’autre, ai-je dit à mon voisin. Il n’a pas répondu ; j’ai le sentiment soudain que son cœur n’y est plus ; ses traits déjà si marqués se crispent ; je devine comme un accès de tristesse, puis une absence : il ne nous écoute plus vraiment, ses yeux vagues glissent sur la foule qui a repris possession de la piste et sautille, sans grâce et sans talent, d’un pied sur l’autre.

Il quitte notre table sans un mot, sans un regard. Il circule dans le club, soulève un lourd rideau bleu : vue sur mer, la nuit. Il disparaît, revient, erre. À distance de nous. Parfois, il plonge dans la masse grouillante et s’y fond un instant ; reparaît ailleurs, fluide, insaisissable, comme il a toujours été à nos yeux. Les moments de calme succèdent à de brefs éclairs de frénésie.

– Je crois bien qu’il nous a oubliés, dit Célestine.

L’heure avance, le public change insensiblement. Les plus fatigués ou les plus sérieux se sont déjà retirés, remplacés après quelques minutes de flou où tout menaçait de s’arrêter et où tout a repris plus vivement, par des groupes de fêtards plus jeunes, plus rieurs, plus acrobates.

M. Émile continue à nous ignorer. Nous remarquons que sa jambe, à intervalles réguliers, fléchit : un masque de souffrance s’est déposé sur son visage. La chaleur, le champagne, la puissance de l’orchestre, les cris des danseurs nous pèsent à notre tour. Nous faisons des signes à M. Émile ; il ne nous voit pas. Il boite, il grimace. Le rejoindre sur la piste ?

Après de longues minutes d’un martèlement routinier, les musiciens annoncent un nouvel épisode « à l’ancienne », une de ces danses que seuls de bons amateurs, aujourd’hui, peuvent exécuter : un paso doble. La jeunesse pousse un hurlement joyeux et moqueur ; elle s’enchante à l’avance de voir évoluer des couples sérieux et kitsch… le clou comique de la soirée…

– Et après le paso doble, crie l’ami de M. Émile, à côté de sa contrebasse, grand bœuf final, avec tous ceux qui veulent nous accompagner !

Un paso doble ! Ma philosophe ne voudrait manquer ça sous aucun prétexte ! Elle m’entraîne, le pied sûr, dans la ronde ; je m’essaie, sans doute un peu grotesque, à fondre mes pas dans les siens. Nous croisons M. Émile agrippé à une forte femme, et incapable, désormais, de rester en mesure : il abandonne, sous nos yeux, sa cavalière ébahie, et fuit. À mon tour, je ne veux plus danser, j’abandonne Célestine au milieu d’une figure, je suis du regard notre danseur blessé, si profondément blessé.

Il est passé derrière l’orchestre, il resurgit sur le côté : je devine, dans les éclats de lumière colorée, l’étui de son saxophone, avec ses coins dorés.

La jeunesse pousse des cris de plus en plus stridents, le tempo syncopé du paso doble atteint des sommets de virtuosité.

Les couples tournent sans heurt, l’allure est belle, l’harmonie les enveloppe. Pour un peu, je plongerais de nouveau avec eux, dans le cercle. Mon regard revient à M. Émile, sur le côté.

Il ouvre sa boîte, dans la pénombre qui scintille… son instrument brille un instant… je ne le distingue pas encore nettement, ce saxo que j’ai tant entendu et jamais vu… il le porte à sa bouche… je m’approche… il m’a vu ?… un signe ?… son œil rit ?… dans la demi-obscurité, je ne peux être sûr de rien… sa main descend, semble-t-il, jusqu’à la touche la plus éloignée… il cherche la note… une note enfin… une note parfaite ?… il souffle dans l’embouchure… non – je comprends tout en une fraction de seconde – c’est l’instrument qui souffle en lui… dans un mince éclair blanc… je suis le seul à le voir, le seul à entendre sa note… sa note parfaite… sa détonation… sa détonation perdue dans les cadences du paso doble… et qui lui emporte le visage…

Je crie, je cours. Les musiciens et les danseurs poursuivent leurs joyeuses embardées. Non, l’orchestre se débande, les couples ne sont plus en mesure et s’emmêlent. Un bref silence, puis un mouvement de foule se dessine, me rejoint auprès du corps affaissé. Il perd son sang. Je l’étends. On se penche sur nous, on nous presse, j’étouffe : je repousse du bras les premiers curieux. Je dis :

– Laissez faire, je suis médecin.

On se recule, un murmure de soulagement court derrière moi. Un médecin… un médecin. Je procède à un rapide examen, clair, bien trop clair :

– Plus rien à faire.

Je reconnais, serré contre lui, le fusil de chasse qui m’avait tant inquiété un dimanche et dont il a scié le canon. Le fusil de son père ?

On crie dans tous les sens, on réclame du secours. Je ne peux que répéter à tous ceux qui demandent si quelqu’un le connaît :

– C’est mon voisin. Mon voisin.

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