Vacarme dans la salle de bal
Chapitre I
I
Emménager dans un nouvel appartement, c’est comme venir au monde : parfois on tombe mal. Et impossible de se débarrasser du mal, à moins d’en crever ; ou de déménager une nouvelle fois, avec l’espoir de la résurrection. Grande affaire.
Longtemps, j’avais cherché l’issue : depuis ma rencontre avec Célestine, j’avais changé de ventre ; un jour chez elle, une fois chez moi, jamais vraiment quelque part. À quand le terme ?
Et puis, un soir, vous marchez sur un boulevard, vous vous arrêtez devant des volets fermés. Pourquoi ? Vous êtes prêt sans le savoir. C’est votre heure. Un grand type se précipite sur vous. Vous venez de la part de l’Agence ? Quelle Agence ? L’Agence Vie Nouvelle. Pas moins. Vous êtes ébahi ; et innocent. Vous voilà embarqué pour la visite du nouveau monde. Trompeur, le nouveau monde : il est vieux, quelques murs à rafraîchir, des moulures à repeindre, des carreaux fendus, mais il a encore belle allure, vaste, haut, lumineux. Si on visitait sa vie future, on négligerait les défauts, on ne retiendrait que le bonheur possible ; ceux qui sont destinés à nous nuire passeraient dans un brouillard lointain, les tragédies seraient silencieuses.
J’ai conclu l’affaire immédiatement, vivons ici puisqu’il faut vivre. Acceptons quelques semaines de douleur, le temps de rassembler meubles et effets, de convaincre Célestine de partager avec moi ce modeste Éden, elle qui a toujours vécu libre et seule. Un matin, je passe la tête par la porte.
Tiens, c’est un peu plus petit que je ne le croyais. Mais de bonne dimension encore. Un peu plus sale aussi. Rien d’alarmant ; les précédents occupants ont laissé quelques débris.
Tant pis, j’aurai bien le temps de relever les ruines de mon palais. Jouissons de la nouveauté, des surprises des recoins, des menus objets oubliés par des prédécesseurs pressés de partir. Pourquoi pressés ? N’y songeons pas. Plutôt ouvrir et fermer sans fin des portes et des fenêtres. Chez nous, dans le monde, et seuls.
L’illusion m’a duré quelques jours. Puis, il a fallu me rendre à l’évidence : nous avions des voisins.
– Grand enfant, m’a dit Célestine, tu ignorais encore que l’engeance des voisins pullule sur cette terre ?
Je tombais du ciel.
– L’histoire du monde, a-t-elle continué selon sa manière philosophique habituelle et souvent irritante, pourrait bien n’être qu’une histoire de voisinage. Adam et Ève finissent toujours par avoir des voisins, et des ennuis.
Un petit bonhomme, en particulier, s’est manifesté de façon saugrenue : désordre, agitation, vacarme sous nos pieds. Sous nos pieds ? Je croyais avoir loué le rez-de-chaussée d’un vieil immeuble de ville ; voilà que je me découvrais un voisin du dessous. Il vivait, plutôt non : il s’abritait dans une ancienne loge de concierge, en sous-sol. Notre cave donnait sur sa chambre à coucher. Je n’avais pas imaginé que ces étroites fenêtres à barreaux noirs, qui s’ouvraient à même le trottoir, dissimulaient un homme, une sorte de taupe moustachue et solitaire.
Lui ai-je dit bonjour, durant ces premiers jours ? Deux fois peut-être, une fois sans doute ; je ne sache pas qu’il ait répondu à mon salut. Que je sois un locataire de fraîche date explique-t-il qu’il fuie si obstinément mon regard ? Qu’il me donne l’impression d’être hostile quoi qu’il arrive ? Nous pourrions nous ignorer, comme bien des voisins au monde, mais un petit rien établit un lien entre nous, un lien ténu et flou, intermittent, mais déjà plus lourd et plus douloureux à l’épiderme que des chaînes : dès que nous nous enfermons, lui dans sa taupinière, moi dans mon entresol, et que nous séparent seulement lui son plafond, moi mon parquet, ce petit rien entre nous, c’est son grand boucan. Ça barde tout de suite. Voici que du fond de la crypte sur laquelle je m’apprêtais à bâtir avec Célestine une cathédrale de paix vouée au recueillement voluptueux et à la musique de chambre, s’élève un sabbat de bal musette.
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