Vacarme dans la salle de bal
Chapitre III
III
C’est fait, la nouvelle est d’importance et mérite d’être communiquée au monde : en des temps où, dans des états disloqués, chacun se croit tenu d’exécuter à bout portant son ex-voisin, j’ai parlé au mien. Je n’ai pas même eu besoin, en cette époque douloureuse pour mes oreilles, de tambouriner lourdement à sa porte. Il fixait d’un air déçu son palier vierge d’enveloppe timbrée. Pas un message, pas une quittance. Je l’ai surpris par derrière, comme si je surgissais de ma cave ; j’ai pris un air enjoué ; j’agitais, la main haut levée, deux lettres tamponnées, un véritable triomphe. Quand il a compris le but de ma visite, son œil s’est allumé, il s’est jeté sur moi, qui le dépasse d’une tête ; j’ai baissé la main pour ne pas jouer avec ses nerfs.
– Votre courrier en main propre, monsieur… Monsieur ?
J’étais embarrassé car une enveloppe portait la mention : « Monsieur Jacques Émile », l’autre : « Monsieur Émile Jacques ». Rat ou taupe ? avais-je pensé. L’un ou l’autre, il se précipitait dans le piège tendu par mes soins. Monsieur Émile ou monsieur Jacques, je te tiens.
A-t-il répondu à ma question ? M’a-t-il remercié ? Je ne crois pas : pas plus que le bonjour, le merci ne lui est familier.
– Une lettre de Paul ! a-t-il crié. Et une autre de mon vieux collègue !
Un ancien collègue ! Je me doutais bien, pour l’avoir observé au long de quelques semaines, que ce solitaire, encore loin de l’âge de la retraite, menait la vie d’un homme sans emploi : reclus le plus souvent, errant parfois, le pas lent, cherchant un but. Je joue mon rôle de voisin qui s’intéresse :
– Quelle était donc votre profession ?
Il s’assombrit, me répond hâtivement. Une autre époque… fini… il n’exerce plus… de l’histoire ancienne…
Il m’attendrit, je l’ai traité avec trop de condescendance. J’ai l’arrogance facile, je m’en voudrai toujours. Et puis, il m’intrigue avec ses airs mystérieux : je le presse de questions. Rien à faire, il ne se livrera pas ce matin. Trop fuyant, évasif.
J’allais oublier l’objet réel de ma venue : ne nous laissons pas émouvoir par un petit personnage hâve et maigre ; nous avons un contentieux à régler, le mécanisme de ma souricière doit claquer sur ce cou osseux. Mais comment glisser ici une allusion à notre affaire ? Après ce petit épanchement sentimental, même vite refréné, comment lui lancer de but en blanc : « Votre musique vulgaire me casse les oreilles, c’est insupportable ? » Plutôt agir en douceur, suivant le conseil de Célestine, saisir l’occasion qui se présente toujours…
M. Émile (ou Jacques ? Non, non, Émile), pour ne plus avoir à me répondre, me questionne à son tour, en voisin poli : mon métier ? Mes occupations ?
Je crois alors pouvoir jouer au plus fin ; le moment est venu de lui faire comprendre, avec discrétion, sans le blesser, avec habileté (ah ! Célestine, pourquoi t’ai-je écoutée ?) et, toutefois, ce rien d’ironie à la fois aimable et méchante qui laisse l’interlocuteur dans le doute, oui, le moment est venu de lui suggérer au moins ma désapprobation, peut-être mon agacement :
– Voyez-vous, actuellement, je prépare une thèse, oui, oui, une thèse historique, sociologique, psychologique sur les bals à travers les siècles. Leurs formes diverses. Leur rôle dans la société de leur temps. Les danses qu’on y pratiquait. Les musiques qui les accompagnaient. Vous me comprenez, j’imagine, vous me comprenez, n’est-ce pas ? Les bals, bal à la cour… bal champêtre… bal populaire… et toutes leurs musiques ! La variété inépuisable de leurs musiques !
Je ne me lasse pas d’insister et je sens le fantôme d’une malice poindre dans le coin de mon œil… S’il n’a pas saisi… Je vois le sien : il n’a pas saisi.
J’ai eu tort, j’en conviens : pourquoi m’adresser à cet homme sur ce ton ? Pourquoi bâtir un mensonge si grossier qu’il en devient invisible ? Comment ai-je pu ne pas mesurer les conséquences de cette plaisanterie anodine ?
– Mais vous êtes quelqu’un, alors, me dit M. Émile (et sa moustache s’est dressée, son regard brille comme tout à l’heure). J’aimerais bien lire votre travail, même s’il n’est pas tout à fait fini. Je suis sûr qu’il me passionnera. Vous savez, le bal, c’est toute ma vie. Vous vous en doutiez ? Quelle chance de vous rencontrer ! Un monsieur s’installe au-dessus de moi, et qu’est-ce qui l’intéresse ? Le bal. Exactement comme moi, mais moi, naturellement, c’est comme pratiquant. Comme quelqu’un qui en a vu et entendu. Ça, je peux vous dire. Vous, bien sûr, c’est l’histoire, c’est intéressant aussi. C’est toujours bien de savoir. Mais, dites-moi, vous en êtes à quelle époque ? À quel chapitre ? Quelle danse ? Quel pas ? Quel pays ? Quelle musique ? Quels instruments ?
Il s’anime, il s’emballe, il virevolte, un pas en avant, en arrière, demi-tour, pas double… il m’entraîne dans le couloir, je trébuche, arrêt, mouvement du buste, il crie :
– Ah ! Ça alors ! Je n’aurais jamais cru ça de vous ! C’est du sérieux, une thèse sur le bal ! Le bal ! Le bal !
Je tourbillonne avec lui, à droite, à gauche, et une et deux, le bal ! le bal ! et trois et quatre. J’entre dans une drôle de ronde, dont on ne sort peut-être jamais.
Le piège s’est refermé. Sur moi.
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