Vacarme dans la salle de bal
Chapitre VI
VI
– J’ai trouvé une phrase pour ta thèse sur la danse ! a crié Célestine, un soir où je rentrais du Centre, encore assourdi par mon bilinguisme professionnel. Une citation ! De quoi méditer ! La matière d’un chapitre entier, peut-être même un axe essentiel !
Célestine enseigne la philosophie au lycée et pratique, d’une manière qui me déconcerte parfois, l’art de la dialectique appliquée à la vie banale.
J’essaie de me défendre : je ne suis pas certain de vouloir écrire une thèse sur la danse. Dois-je répéter jusqu’à la fin des temps que j’ai seulement et bêtement inventé ce pieux mensonge pour me débarrasser d’un gêneur ?
– Un PIEUX mensonge, comme tu dis, ce n’est pas un mensonge comme les autres, c’est le début d’une vérité cachée.
Voilà, elle m’estomaque. Elle n’écoute pas mes protestations, ne lâche plus son raisonnement. Mon lot quotidien. Aujourd’hui, elle me réclame mon œuvre, elle ne veut pas en démordre.
– Je n’en ai pas encore écrit la première phrase.
– Je te la donne, ta première phrase : une citation ! Tu n’as plus qu’à trouver la deuxième.
Je proteste plus fort. Je n’ai aucune intention d’écrire la moindre deuxième, la plus infime troisième phrase ! Je m’emballe : et encore moins une quatrième ou une cinquième !
– Un dernier petit effort, Géo, tu arrives bientôt à la sixième. Tu vois comme c’est simple !
Je renonce à toute discussion. Finissons-en avec cette citation.
– C’est de Pascal.
– Blaise Pascal ?
– Oui, docteur, Blaise Pascal.
– Ce que je connais de ce garçon ne m’incite pas à imaginer une seconde qu’il ait compris quoi que ce soit à la danse.
– Tu te trompes. Écoute plutôt : « La danse, il faut bien penser où l’on mettra ses pieds. »
– Et puis ?
– Comment et puis ? « Il faut bien penser. » « Bien penser. » Tu peux montrer à partir de là que la danse n’est pas un simple amusement ou un sport virtuose : c’est de la pensée en action. À tout moment, la pensée doit diriger les pas, les organiser. C’est quelque chose, non ?
– Va tenir un discours pareil à notre voisin. Et surtout à tous ces gens qui dansent le samedi soir. Tout ce qu’ils détestent, c’est penser.
– Mais leur corps pense malgré eux. Le corps du plus bête d’entre eux pense en dansant. Notre monsieur Émile aime danser et penser en même temps, j’en suis sûre. Parlez-en à votre prochaine rencontre. Je suis curieuse de savoir ce qu’il te répondra.
– Pour ce qui est de penser, il pense. Et depuis que je lui ai lancé comme un os ma stupide idée de thèse, il ne fait même que penser. Il a des théories sur tout, y compris sur les costumes de bal.
– Tu vois bien.
Je vais me coucher. Je ne supporte plus mes deux jambes, lourdes, si lourdes, de pensée. Dans ma somnolence, une taupe croise Pascal, ils sont aussi gris l’un que l’autre, ils bavardent. « La danse, il faut bien penser où l’on mettra ses pieds. »
Je ne sais pas où j’ai mis les miens.
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