Vacarme dans la salle de bal

François Vallejo · Chapitre 6 sur 22

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Vacarme dans la salle de bal

Chapitre IV

IV

Une musique sucrée et lancinante s’est infiltrée entre les lattes de notre parquet, tout au long de la soirée qui a suivi, et même une grande partie de la nuit. M. Émile est insomniaque. Il a choisi, ce soir, des rythmes plus paisibles qu’à l’ordinaire, plus feutrés, mais ininterrompus.

Lui ai-je procuré une sérénité nouvelle ? Je l’imagine, dans son trou noir, allongé, fumant, l’œil vague, l’oreille ravie, persuadé qu’au-dessus de sa tête, son voisin « bûche » sur le bal à travers les âges ; il aura choisi pour moi ces airs propices à la réflexion.

J’ai rapporté à Célestine ma petite aventure du jour ; elle en a ri, d’abord, puis, grave :

– Géo, c’est une chance pour toi, voilà des années que tu affûtes tes crayons pour rien. Tu passes tes soirées à rédiger des articles pour tes revues médicales et tu ne les termines presque jamais. Combien sont sortis ? Deux ou trois ? La plupart du temps, ils sont scientifiquement dépassés avant que tu sois arrivé au bout de l’introduction. Aujourd’hui, c’est un sujet tout nouveau qui s’offre à toi. D’accord, ce n’est pas ta spécialité, mais quelle est ta spécialité au juste ? Le jour, médecin, mais le soir, quand tu cherches une occupation ? Alors, pourquoi pas le bal ?

Célestine a l’habitude de fustiger mes velléités d’hygiéniste démodé ; mes recherches médicales, selon elle, sont bien trop marquées par mon dilettantisme naturel ; la science ne s’en accommode pas, dit-elle souvent, de son ton faussement sentencieux. La danse, c’est autre chose, alors, au travail ! Et en musique, s’il vous plaît !

Je fourgonne dans les rayons de notre bibliothèque ; quelques-uns de ces ouvrages mal rangés doivent bien évoquer la question… voyons cela… le bal à travers les âges… La poussière me colle aux doigts, la première rangée écrase la seconde, la seconde repousse la première ; littérature, médecine, philosophie et histoire s’affrontent en rangs serrés ; je me promets sans cesse de classer nos livres ; les auteurs se bousculent, s’écornent les uns les autres ; je m’époumone à jurer dans la mêlée. Les bals, les bals, mais qui en a parlé sérieusement, scientifiquement ? La danse, oui, c’est sérieux, mais le bal ? Tiens, Valéry, L’âme et la danse, je feuillette : « Que peuvent dire des pas ? » Je suis bien avancé. Et dans ses Cahiers : « Le danseur ne va nulle part. » Moi non plus.

J’appelle Célestine, je lui montre les décombres de notre bibliothèque : rien, dans tous ces livres, rien. Que faire ?

– Géo, te rappelles-tu le jour où nous nous sommes rencontrés ?

Célestine aime à poser des questions apparemment hors de propos.

– Je n’ai pas le temps de m’en souvenir en ce moment.

– Cette grande soirée des étudiants en médecine, un peu déguisée, où tout le monde dansait ? Sauf toi.

– Sauf toi aussi.

– C’est bien pour ça que nous nous sommes rencontrés. Tu m’as dit que tu détestais danser.

– Tu m’as dit la même chose.

– Tu crois vraiment que c’est une bonne idée, cette fausse thèse ?

*

Ma paresse, depuis ce jour, a repris le dessus, mais je ne vis plus, ou plutôt ma vie est celle d’un guerrier. Je fais des tentatives de sortie en solitaire : mon voisin, qui m’a si longtemps ignoré, me guette. Nous nous croisions à peine, nous nous heurtons sans cesse. J’entrouvre la porte, il ouvre grand sa fenêtre :

– Alors, qu’est-ce que vous NOUS avez écrit aujourd’hui ? me dit sa tête, au ras du trottoir, entre les barreaux.

Le lendemain, il me barre l’entrée :

– La civilisation du bal, telle que je l’ai connue, se meurt, monsieur, il faut le dire noir sur blanc.

Une autre fois :

– J’ai bien réfléchi – depuis que je sais que vous faites une thèse, je n’arrête pas de réfléchir à la question –, eh bien, pour moi, dites-moi si je me trompe, le bal c’est l’univers en miniature, je vous explique…

J’essaie de ne pas entendre la suite, je suis pressé. Jour après jour, il s’agrippe à moi, il vocifère, il m’apostrophe. Ses propositions… ses certitudes… ses idées… Je bats en retraite. Son expérience… il insiste… sa documentation : il a une documentation : d’anciens amis, son oncle et sa tante, de vrais amateurs, eux aussi, avant guerre, toute une époque… Il fait l’homme de bonne volonté, prompt à m’encourager et à me proposer des services dont je n’ai pas besoin.

Je n’ose plus faire un pas dehors ; je ne me sens pas tranquille chez moi ; j’attends à tout moment son coup de sonnette ; je crois entendre sa voix triomphante, lourde des révélations qu’il veut me faire à tout prix. Je me sens assiégé. Mes propres murs vont tomber. Oui, c’est bien cela, je suis emporté dans sa ronde.

J’ai honte d’avouer mon état à Célestine. Elle ne s’aperçoit de rien, pendant que la musique, mesure après mesure, avec des odeurs de miel chaud glisse et monte, une nouvelle fois, entre les lattes bien cirées du parquet.

*

J’en suis arrivé à rester cloîtré trois journées entières. Célestine a fini par s’étonner de cette situation inhabituelle. J’ai prétendu avoir obtenu un congé exceptionnel du Centre médical qui m’emploie. Dans quel but ? Pour réfléchir à ma thèse, voyons. Célestine balance entre l’incrédulité et la satisfaction. Pendant que tous les rythmes mondiaux défilent sous nos pieds, elle a parfois des mouvements d’impatience ou de lassitude. Curieusement, comme malgré moi, comme pour mieux la convaincre de mes intentions ou comme si j’étais passé à l’ennemi – je ne saurais dire laquelle de ces trois hypothèses est la plus juste – je m’entends lui lancer :

– Mais c’est mon sujet d’étude. Je travaille in situ, comme un archéologue, que demander de mieux ?

Nous n’en restons pas là ; le soir, comme si nous n’avions plus rien d’autre à faire, nous nous interrogeons : que fait un homme qui écoute, seul, et sans fin, de la musique de danse ? Reste-t-il immobile sur une chaise ? Lit-il un journal ? Mange-t-il ? Rêve-t-il ? Boit-il un verre ? Il bouge une épaule, un pied ? Il se gratte ? Il passe sa main sur les poils de son bras ? Au fond, que fait un homme ? Et que fait notre voisin ?

Me voici non seulement assiégé mais hanté par lui, qui devrait ne m’être rien. Je me couche sur le parquet, l’oreille collée au bois, pour mieux savoir : il me semble percevoir le bruit de talons sur le sol, de pieds en mouvement. Danse-t-il ? Il danserait seul ? Notre voisin danse des heures entières ?

*

Je crois que Célestine me rejoint petit à petit dans la drôle de ronde. Il lui prend de me parler de LUI. Sans prévenir. La conversation, pour une fois, roule sur un tout autre sujet ; mais sa pensée est indifférente à nos propos, lointaine ; elle surgit soudain de son eau profonde et jette la panique dans nos phrases, comme un plongeur qui émerge au milieu de simples baigneurs.

– Il a dû être danseur mondain, murmure la rêveuse.

Il aurait fait valser du beau monde… des dames de la haute…

– En attendant, dis-je, il est au plus bas.

– Mais il danse encore. Un bon danseur, où qu’il soit, doit se sentir supérieur.

– Je le vois plutôt s’agiter comme un vieux singe derrière ses barreaux.

– Oui, mais comme un singe qui se sent supérieur. Un homme. Ça ferait un bon chapitre de ta thèse, non ?

Ils sont deux maintenant à me croire attelé à ce savant travail, à m’entourer de leurs conseils. Et nous sommes deux à avoir, plus que de raison, l’esprit occupé de notre voisin.

Trois jours sans sortir de chez moi. Et pour qui ? Et pourquoi ?

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