Vacarme dans la salle de bal

François Vallejo · Chapitre 20 sur 22

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Vacarme dans la salle de bal

Chapitre XVIII

XVIII

 

Au moment même où j’ai résolu de rompre tout lien avec mon voisin, de ne pas me contenter d’échapper à sa vue, même de loin, mais à sa présence, sa désastreuse présence, sous toutes ses formes, au moment où j’allais faire disparaître de mon esprit son visage, son nom, jusqu’à son ombre (bien sûr il reste cette tache sur le parquet…), il est revenu vers moi.

Il me fuyait, il recherche ma conversation ; il me nuisait, il se montre prévenant. Comme si vol de courrier, lettre de dénonciation, incendie n’avaient jamais créé entre nous le moindre climat d’hostilité. Sans doute, s’il s’approche de moi, dans la rue, des cris muets me traversent le crâne : danseur au petit pied ! Pirouetteur bancroche ! Tango des faubourgs ! Java de sous-préfecture !… Je garde mes insultes pour moi : à quoi bon relancer la guerre ? Derrière son sourire sucré, j’entends moi-même d’autres reproches hurlés en secret : bavard ! Faux thésard ! Menteur ! Charlatan !

Tout ce que je devine encore n’empêche pas cette embellie incompréhensible, presque ces démonstrations d’amitié. Je craignais moins l’ennemi déclaré que le faux ami d’aujourd’hui.

Il m’oblige à de longues stations devant sa porte ou la mienne, me convie à boire un verre au café, debout au comptoir, toujours debout. Il est exclu que l’un invite l’autre chez lui. Trop humiliant de recevoir le docteur dans une cave ? Trop arrogant d’exhiber un vieil intérieur bourgeois ? Trop intime de s’asseoir face à face, même dans ces lieux neutres que sont les cafés ? Debout, il nous reste la possibilité de fuir, de nous fuir. De profil, de trois quarts, nous nous observons, nous nous quittons ; le premier fait un écart, le second se tourne, des passants nous gênent, des clients s’interposent, le dialogue tombe et se relève, au rythme des allées et venues des uns ou des autres.

S’il a bu plus qu’il ne faut (nos petits verres s’ajoutent à la bouteille ou aux deux bouteilles qu’il achète chaque jour à la station-service voisine), M. Émile devient disert, sans succomber aux accès de violence que je lui ai connus par le passé. Cet homme fuyant, presque effacé, qui répugnait jusqu’alors aux confidences, parle maintenant de lui, toujours de lui, seulement de lui. Jamais de ces phrases convenues par lesquelles on s’enquiert de l’état de son interlocuteur, de sa famille. Non : moi ! Moi ! Il aboie son moi, chante ses exploits, déverse ses vantardises.

À l’entendre, je devrais croire que ce talentueux et infernal musicien, dont les gammes d’éternel débutant m’ont fait subir les derniers supplices, donne des cours au Conservatoire de Musique. La fine fleur du talent, assure-t-il, va passer entre ses mains. Il sème les rudiments du solfège dans le cœur des enfants ; il fait éclore les dons de jeunes saxophonistes ; il répand son expérience une heure par semaine. Depuis trois semaines, dit-il. Tant de mérites en trois heures. Il ne se lasse pas de me le répéter. Le tout de manière bénévole.

Un autre jour, il a trouvé un engagement de figurant dans un clip musical (il prononce : « clipse », au singulier ; il est persuadé, j’imagine, qu’il s’agit du premier d’une longue série). Il doit apparaître, quelques secondes, vêtu de noir, avec son saxophone ténor, traverser le plan et disparaître, tandis qu’un groupe de jeunes musiciens locaux, dont le film présente le premier enregistrement, déploie ses acrobaties syncopées. Un mince pécule salue cette apparition cinématographique dont il ne doute pas, à plus de cinquante ans, qu’elle va le lancer. Je m’efforce de modérer cet enthousiasme excessif : je crains, comme médecin, qu’il ne laisse place à la déception et à la dépression. Il ne m’écoutera pas, il glapit son moi ! moi ! – le soutient d’une gorgée de bière ou de vin.

Le plus beau, il me l’annonce un soir. Il me happe à l’instant où je franchis la grande porte. À le voir, je le crois malade : son visage me semble plus parcheminé que jamais, son corps plus décharné. Il me fait penser à ces marins qui m’ont consulté cet après-midi et qui m’évoquaient eux-mêmes tous les marins des autres jours avec leurs corps le plus souvent desséchés, calcinés ; ces chairs momifiées qui m’apparaissent quand je me force à leur demander d’ôter leur chemise pour les ausculter ; ces peaux que je dois palper, brunies, comme cuites à la croque-au- sel ; ces éruptions de plaques roses sur ces viandes exposées à une trop longue salaison – et jamais une femme à examiner ! Je me faisais cette réflexion pour la première fois de ma carrière, au moment où M. Émile m’a attrapé par le bras : je suis un des rares médecins à n’avoir aucune femme dans sa clientèle. Cette remarque me peinait, je ne sais pourquoi. L’état de délabrement de M. Émile me peine aussi. Je n’ai pas le temps de lui dire ma compassion qu’il me jette son bonheur à la figure.

Il a trouvé une nouvelle occupation, pas contraignante… une fois de temps en temps… et pas mal payé… Il commence la semaine prochaine. Un ami l’a invité à partager ses activités.

– Vous ne devineriez pas… me dit-il.

– Eh bien ? Dites !

– Vous n’êtes pas d’ici, je crois, mais vous connaissez tout de même le passé de notre ville ? Le point de départ vers les Amériques, autrefois, c’était ici… Les grands paquebots… New York… l’Amérique du Sud… je peux dire que j’ai vu tout ça de près !

– On me l’a dit, oui.

– Ah ?

Il rêve, j’attends.

– Bien sûr, les transatlantiques ne sillonnent plus les mers, à notre époque, comme autrefois. En tout cas, plus sous la même forme. Parce que, imaginez-vous, de grands navires de luxe font encore escale chez nous, de temps en temps. On propose des croisières-souvenirs à travers l’océan. On s’arrête au Havre, comme à la grande époque. Des touristes américains, japonais, riches…

– Enrichis, dis-je.

– Si vous voulez, mais des gens qui en ont et qui peuvent s’offrir le voyage. Évidemment, ils ne passent que quelques heures ici, mais il faut bien les accueillir. Les compagnies leur réservent un traitement privilégié, le grand luxe, comme pour les célébrités d’avant ou d’après-guerre. À chaque débarquement, des musiciens locaux sont invités à offrir la sérénade. Ils se mettent en cercle au pied de la passerelle. Les riches descendent en musique, ils sont ravis, c’est rien que pour eux, ils applaudissent. Des fois, c’est des violonistes, d’autres fois, des groupes de jazz, dans le style de la grande époque, naturellement. Il faut créer l’atmosphère. Parfois, c’est encore mieux, on est admis à bord, parce que les clients ne débarquent pas. C’est le chic du chic, ça : des passagers font toute la traversée, jusqu’ici et ils ne descendent pas à terre. Ils n’ont peut-être pas le temps. De toute manière, ils n’ont rien à voir. Alors, on apporte la distraction. Mon ami Paul, qui tient la basse comme pas un, m’a dit comme ça : « Maintenant que tu t’es bien remis au saxo, joins-toi à notre bande, il y a un bon petit cachet à chaque fois. » J’ai marché tout de suite, je répète avec eux demain, je fais mon premier paquebot mercredi. Ça tourne bien pour moi, en ce moment, pas ?

 

É

J’entends par avance M. Émile faire grincer son saxophone pour une procession de touristes qui singent la gloire, l’honneur et le luxe. Quel accueil : hirsute, maladif, M. Émile, avec ses yeux caves, sa verrue naissante sur la joue, M. Émile, avec son dos cassé, ses doigts noueux, son air malheureux, M. Émile enchante le gratin des mers. Comme dans sa jeunesse, il va se hisser sur le pont supérieur, comme dans ses rêves se pavaner. Musique !

– Buvons pour fêter ça ! me dit-il.

Je ne veux pas le blesser… la paix et l’amitié entre nous… pourtant je doute de la réussite de son projet et de son existence même. Je crois mon voisin en pleine crise mégalomaniaque. Il me décrit deux ou trois fois encore les scènes à venir, il ferme les yeux, il y est déjà, il chantonne, il mime, il m’emporte presque. Notre entente serait à son sommet, si j’accordais le moindre crédit à ses paroles.

Célestine, ai-je pensé, elle seule pourra m’aider à démêler le vrai du faux… c’est son métier… philosophe.

– C’est le tien… médecin… a-t-elle répondu, quand je lui ai soumis mes interrogations.

J’insiste, j’expose mes doutes… cette inexplicable embellie dans mes relations avec le voisin. Elle rit, mais je devine, dans ce rire, une gêne. Elle fait l’occupée… pas le temps de m’écouter… plus tard… tout ça n’est pas bien grave… Elle m’échappe. Plusieurs jours de suite, je relance la conversation ; elle se découvre sur-le-champ une tâche urgente. Kant l’appelle.

– Mauvaise volonté, mauvaise foi, ai-je fini par lui lancer. Mauvaise foi, mauvaises pensées.

Tant de paroles mauvaises la mettent de mauvaise humeur.

– Tu veux savoir la vérité ? Vraiment ? Alors, tu vas l’entendre, puisque tu la réclames si fort. Après tout, c’est toi qui nous as mis dans de si beaux draps !

Oui, moi aussi, depuis longtemps, j’ai eu mes conversations avec M. Émile. Oui, depuis longtemps, j’ai compris que tu l’avais rendu malheureux par ta désinvolture. Il avait placé de grands espoirs en toi et tout s’écroulait. J’ai vu qu’il t’en voulait, comme tu l’avais bien saisi toi-même. Au-delà de ce que tu pouvais imaginer. La situation se dégradait trop clairement. J’ai craint un malheur. J’ai voulu apaiser chacun. Toi, j’ai refusé d’écouter tes jérémiades, d’alimenter ta colère perpétuelle contre M. Émile. Lui ? Eh bien… lui… je sais que tu vas m’en vouloir… je n’aurais jamais dû faire ce que j’ai fait… mais je l’ai fait : je lui ai juré que tu poursuivais ton travail sur la danse, ta fameuse thèse sur l’histoire du bal. Tout ça a une telle importance pour lui. Démesurée. Cet homme est comme fou, Géo. Il a du mal à lire et il a mis toute son espérance dans une thèse de doctorat imaginaire. C’est aberrant, c’est à peine croyable, et pourtant c’est l’exacte vérité. Une vérité maladive. Ce n’est pas moi qui devrais t’expliquer cela : une fixation, une obsession, une compulsion… je ne sais pas comment tu pourrais appeler son mal… à toi de savoir. Je lui ai affirmé aussi que tu parlais de lui dans cette thèse, que tu ne voulais montrer à personne le résultat de tes recherches. Et… ne te fâche pas… il faudra me pardonner, Géo… je suis même allée jusqu’à rédiger moi-même trois chapitres. Très facile pour moi, tu le sais bien, trois dissertations de Terminale. Je les lui ai confiés, comme si je te les avais volés. Je lui ai recommandé le secret, il a promis de ne jamais t’en parler. C’est depuis ce jour-là qu’il t’adresse de nouveau la parole, sans t’ennuyer avec ses réclamations. Il a mis fin, en même temps, à ses provocations. Je ne dis pas qu’il est guéri, mais l’effet placebo a joué momentanément. J’ai fait ton travail. Ce que tu aurais dû faire depuis le début.

Je demande à Célestine si notre voisin a pu croire une invention pareille ; un grossier montage de services secrets en déroute, ai-je ajouté.

– Il est prêt à croire n’importe quoi. Il est fou, te dis-je. Fou et malheureux. Cela dit, je ne suis plus si sûre qu’il me croie encore. Il était enthousiaste, il attendait d’autres pages. Je n’ai pas eu le temps de les rédiger. Et j’ai peur d’entrer moi-même dans la spirale de sa maladie. Certaines allusions de sa part me font penser qu’il a compris qui est l’auteur véritable des pages qu’il a entre les mains, mais il s’en moque, du moment qu’il est question de lui et de son expérience. Parce que, naturellement, j’ai pris soin de mentionner son existence comme témoin de première main.

– C’est idiot, ai-je conclu, mais moi aussi, maintenant, j’aimerais bien la lire, ma thèse. Qu’est-ce que tu as bien pu écrire là-dedans ?

*

Quand j’ai revu M. Émile, il semblait avoir oublié nos précédentes conversations. Plus question de paquebots, de clips. À peine une évocation de ses cours au Conservatoire, sinon modeste : il faut bien passer son temps… ça empêche de penser à autre chose. Ce retour à la raison me paraît aussi inexplicable que ses brusques flambées d’imagination, et beaucoup moins gai. Je me dis que le plus sage serait peut-être de profiter de cette accalmie dans nos relations pour régler définitivement la question de ma fausse thèse. Qu’enfin le malentendu soit levé. Entre deux personnes raisonnables et disposées à une mutuelle bienveillance…

J’ai à peine commencé mon allusion qu’il prend un air détaché et souverain.

– N’en parlons plus, s’il vous plaît. (Puis il ajoute : ) Oui, s’il vous plaît.

Ce second « s’il vous plaît » est un des coups les plus appuyés qu’il m’ait jamais portés pendant ces quelques mois. Les prières font mal à ceux à qui elles sont adressées. Il y avait une douleur, un dégoût, dans ce « s’il vous plaît ». La lassitude d’un homme qui sait et ne veut pas en savoir davantage. Je n’insiste pas ; c’est sans doute préférable ; si une bouffée délirante le reprenait ?…

L’ombre est passée, M. Émile retrouve une sorte de gaieté. Une gaieté factice, selon moi. Nous sommes devant le comptoir du Bar Bleu ; il se frotte les mains, l’air de plus en plus enjoué :

– À propos, j’avais une offre à vous faire…

Une pareille entrée en matière… je frémis.

– Oui, une offre : j’aimerais vous inviter, Madame et vous, samedi soir. Au casino d’Étretat. Soirée dansante, bal autrement dit. Avec orchestre. Petit orchestre, ce n’est pas grand, mais orchestre quand même. Des amis à moi. Entrée gratis. Et puis, à la fin, je vais faire un bœuf, avec les copains. D’autres se joindront à nous. Ce sera quelque chose. Il faut que vous voyiez ça, au moins une fois dans votre vie. Que vous participiez à ÇA, UNE FOIS dans votre vie.

Une fois dans ma vie ! Le perfide ! Vraiment pas dupe, je le vois bien. C’est l’ancien prince de la danse qui me parle, sûr de lui, par la bouche de mon voisin.

Alors, oui, nous irons ! Nous irons voir ! Et danser !

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