Vacarme dans la salle de bal

François Vallejo · Chapitre 15 sur 22

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Vacarme dans la salle de bal

Chapitre XIII

XIII

Ce soir, je marche. Je quitte à pied mon triste Seamen Medical Center et ses bâtiments bleuâtres des années soixante ; lubie ou nécessité plus forte que moi, j’oublie ma voiture le long de son trottoir. Moi qui ne marche jamais, je marche. Et, marchant, je m’aperçois que je compte mes pas, que je soigne mes pas, que je place mes pas. Vais-je me mettre à danser dans la rue ? Virer au coin des immeubles comme un valseur au bout de la piste, maître de l’espace les yeux fermés ? Je ferme les yeux, pardon madame…

Les marcheurs, le cou rentré, à sept heures et demie, en décembre, se déhanchent autour de moi, comme une arrière-garde en déroute, se déploient en silence de tous côtés. Et dans cette troupe sans discipline, je remarque un petit soldat à la silhouette familière, toujours le même qui me poursuit, qui m’épie peut-être. Personne ne voudra me croire : nous sommes loin de chez nous et pourtant IL marche sur le même trottoir que moi. Le rat s’est éloigné de son terrier, il muse et trottine le nez baissé. Il est, décidément, partout où je suis, à mes trousses, j’en suis sûr, et pourquoi ? Impossible encore de parler de fâcheuse coïncidence, comme si nos vies devaient être indissolublement liées.

Je ne sais si les révélations récentes du maître d’hôtel m’abusent : la claudication de mon voisin me semble, aujourd’hui, frappante. Comment avait-elle pu m’échapper jusqu’ici ? Où s’était logé mon fameux coup d’œil médical ? Ou bien souffre-t-il davantage en fin de journée ?

Après tout ce que j’ai appris, rien ne m’échappera plus. Quelle savoureuse sensation d’en savoir sur quelqu’un infiniment plus qu’il ne peut s’en douter ! Il s’avance, enveloppé dans un pardessus, et tout nu. Il n’est plus mon simple voisin, il n’est pas un simple passant : sous mes yeux, c’est un corps ausculté, pesé, palpé, radiographié ; je vois, en négatif, un serveur en tablier, un pianiste, des bateaux, des danseurs, l’Afrique, ces masses de chair, de fer, de continent, qui font un homme, un si petit homme devant moi.

Sa tête penche, il va faire semblant de ne pas me voir, je l’arrête. La surprise est si grande dans son œil que je suis rassuré. Il ne me suivait pas, ne m’épiait pas, ne me cherchait pas. Lui, du moins, ignore qui je suis véritablement. Je doute, un moment, qu’il m’ait reconnu. Enfin, son visage s’éclaire :

– Ah, par exemple, répète-t-il, je m’attendais pas à vous trouver dans ce coin, par exemple ! Comme ça, vous aussi, vous traînez vers le port ?

– Pour mes études, dis-je, comme toujours.

– Vos études ?

M. Émile, ce soir, ne comprend rien à ma présence, à mes propos. Mon œil médical, tout infirme qu’il est, ne tarde pas à identifier le mal : mon voisin a bu son litre, ou davantage, il empeste le vin de pays, il porte sur lui cette odeur chaude de l’alcool qui irrigue le corps et s’évapore. Je ne sais plus s’il boite ou s’il titube. Je lui prends le bras, comme un ami ou un sauveteur ; il se dégage. Comme le froid pique, je lui propose d’aller d’un pas plus vif. Nous marchons. Il respire mal. Une vapeur brûlante, rosie par la lumière des lampadaires, sort par saccades de sa bouche. Le brouillard de décembre s’épaissit avec la nuit. Si je le laisse tout seul, mon ivrogne se perdra dans ce gros nuage tombé sur le quartier. Qu’il me repousse, je ne l’abandonnerai pas.

Après quelques instants, comme sorti d’une absence, il me jette avec violence :

– Z’êtes encore là ? Oh, après tout, vous marchez où vous voulez, c’est pas moi qui vous emmène, c’est pas vous qui m’emmenez. Si on va pareil, personne y peut rien.

– Vous tirez la jambe, c’est d’avoir trop dansé ?

Je n’ai pas pu m’empêcher de le relancer : ma manie des piques, mon vieux démon si néfaste – la gueule du loup. Je me répétais depuis cinq minutes : évite le sujet. Trop tard. L’allusion grossière est sortie de ma bouche de garçon pourtant bien élevé.

– Trop dansé ? répond-il. Non, monsieur, on ne danse jamais assez.

– C’est d’avoir trop marché au pas ou aux ordres, alors ?

Mon deuxième démon, la provocation, quand tout est déjà perdu.

– Là, z’avez peut-être raison, je sais pas d’où vous sortez ça, mais z’avez raison. Tout le monde devrait marcher comme il veut. Et toute la vie vous tombez sur des types qui veulent vous faire marcher droit. Je marche droit si j’en ai envie. J’obéis à personne. C’est pas vous qui me dicterez mon chemin. Tiens, ça me dégoûte, ce qu’ils ont pu me faire marcher, tous.

Cette fois, il est lancé, comme un ivrogne mis en verve et que personne n’arrête plus :

– Vous avez déjà vu un danseur marcher droit longtemps ? Il bute dans le mur. Il faut tourner comme on veut. Tiens, je prends à gauche, ici, et vous ?

– À gauche aussi.

– Z’êtes pas obligé.

Je veux l’amadouer :

– On est libres, jusqu’à un certain point… même un danseur respecte des figures… il obéit à la musique… il ne peut pas tourner exactement où il veut…

– M’faites rire. Et ça fait une thèse ! Je voudrais bien la lire votre thèse, je me marrerais. Je l’attends toujours. Si au moins vous vous adressiez à des connaisseurs… Mais non, vous ne m’écoutez pas. Ah, bien poli, et oui par ci, et bravo par là. Et vous n’en faites qu’à votre tête. Du scientifique ! Du sociologique ! De l’historique ! Du ce que vous voulez ! Moi, je vous dis la vérité et je vous dis que le bon danseur est libre, comme moi. Il y a le cadre, il y a le pas, mais le vrai grand invente des figures. Il a bien fallu des inventeurs de figures pour créer les centaines de danses que vous étudiez. Si tu avais été avec moi, autrefois, je t’aurais montré : à chaque fois, sur la piste, un inconnu sort du lot. Tous les autres sentent qu’il danse mieux qu’eux ; il fait sa figure, il nous épate ; il fait le pas d’une manière spéciale, rien qu’à lui, ça fait un murmure. Ce type-là, ce soir-là, domine tout le monde… il est libre… c’est le prince du bal…

Vous m’avez dit que je tirais la jambe. Ça me fait mal qu’on me le dise, parce qu’à une époque, moi, j’ai été ce prince. J’ai aimé être le prince partout où je passais. Et puis j’ai aimé aussi le voir apparaître au milieu d’une soirée. Si je dansais pas, j’attendais le moment où je dirais : celui-là, c’est le prince de ce soir, ou : celle-là, c’est la princesse. Tout le monde avait sa chance. Avant chaque bal, je me demandais : qui sera le prince, aujourd’hui ? Et, des fois, c’était moi. Tu peux pas comprendre ce qu’on sent. Ça te porte, ça te tient, ça te reste jusqu’après le bal. Même au repos, le vrai prince du bal a l’air de danser.

M. Émile a fait un écart de grand buveur, qui m’a obligé à descendre du trottoir.

Dans toute la ville basse, maintenant, s’insinuent les gémissements de la sirène de brume. Ici, chaque jour de brume trop épaisse, une sirène signale aux bateaux, à intervalles réguliers, l’entrée du chenal. Tous les dix pas, je l’entends meugler, mmmmmm, j’ai l’œil sur mon prince dans le brouillard, mmmmmm , imprégné de son vin mauvais, mmmmmm, et lyrique. Je l’entends encore marmonner quelques phrases, mmmmmm, dont le sens m’échappe. Cette corne vous brûle les oreilles des nuits entières parfois, ruine votre sommeil, vous donne envie de vous jeter à la mer. C’est comme une maladie qui s’empare des quartiers voisins du port et de la mer, un gros rhume chronique, avec ses bourdonnements d’oreilles. Certains habitants préfèrent fuir l’endroit, après un automne ou un hiver particulièrement brumeux.

Nous marchons un moment côte à côte, silencieux, oppressés par ce mmmmmm assourdissant à mesure que nous nous en rapprochons. M. Émile semble savoir où il va, tout en y allant d’un pas hasardeux. Je l’accompagne fermement vers ce but mystérieux.

– Z’êtes sûr que vous ne devez pas prendre un autre chemin ?

– Sûr.

– Vous l’aurez voulu, alors. Si vous saviez où je vais et pourquoi, vous seriez déjà parti. Vous y tenez vraiment ?

Plus que jamais, forcément.

– Oh, et puis je m’en fiche, j’ai pas de honte, après tout. Tu te dis que j’ai un coup dans le nez. Tu me regardes comme les gens, quand je suis un peu saoul. Un peu seulement. Jamais plus qu’un peu. Juste assez pour me foutre de ce que tu penses de moi, toi le grand chercheur. Marre à la fin, grand chercheur ou petit paumé comme moi, qu’est-ce que ça fait ? Allez viens !

Lui et moi, on fait une drôle de gambade dans ces rues alourdies d’une écume jaune et froide. Je calque mon pas sur le sien, pour ne pas le perdre. Nous suivons des courbes, faisons des détours, des boucles, des voltes. À croire que la ville et son fameux tracé rectiligne d’après-guerre se sont effacés sous nos pieds. Cinq minutes de ce trot cahoté, le temps d’une trentaine de coups de sirène gras et appuyés, n’ont pas suffi à m’éclairer sur notre destination.

– On voit pas plus loin que son pied, a dit mon voisin, mais on devrait y être ; tenez, là, derrière, de la lumière, la boutique. Ça va fermer, c’est le moment.

Nous entrons dans une boulangerie-pâtisserie vide ; une grosse tête marquée d’un sourire bien rouge apparaît par le passe-plat, sans prendre la peine de quitter l’arrière-boutique :

– Rien ce soir. La journée a été bonne, tout est vendu. Désolée, revenez la semaine prochaine, vous aurez plus de chance.

La face ronde s’éclipse, mon voisin recule, contrarié, hésitant. Puis, demi-tour à droite, au galop, dépêchons, chez Guertault, au bout à droite, s’ils n’ont pas déjà fermé.

Va-t-il m’expliquer enfin, pendant que je lui emboîte le pas et que nous glissons sur les trottoirs désertés ?

Entre deux mmmmmm plus vrillants de la sirène (la digue Nord ne doit plus être bien loin, même si l’épaisseur du brouillard m’interdit de la distinguer), M. Émile s’essouffle à répondre à mes questions insistantes, s’interrompt sans cesse pour me crier : « Vite ! Vite ! » avec des han ! han ! douloureux (et ces petits han ! han ! à chaque fois propulsent devant sa bouche un long jet de vapeur blanche).

Il presse encore le pas ; je vois bien qu’il boite de plus en plus bas. Pourquoi courons-nous à la fin ? Toutes ces bribes de phrases, ces demi-mots lancés à travers la brume, ces syllabes haletées, je les relie, comme je le peux, les uns aux autres : je devine qu’il court les pâtissiers deux fois la semaine. Pourquoi deux fois ? Parce que les jours de fermeture les plus courants de ces commerces sont le lundi et le mercredi. M. Émile connaît les habitudes de chacun : il se présente, le dimanche ou, comme aujourd’hui, le mardi soir, à la porte des magasins. Il se fait offrir les gâteaux et pâtisseries invendus, qui seraient trop secs ou dont la crème aurait tourné, s’il fallait les remettre en vente le surlendemain. Certains pâtissiers consentent à cette aumône, d’autres, il les connaît, les évite, les hait – de vrais salauds –, préfèrent tout écraser et jeter aux ordures plutôt que d’en laisser une miette gratuite à de pauvres bougres comme lui. Les plus aimables vont jusqu’à vous préparer de gentils petits paquets bien ficelés.

Il a ses adresses, ses circuits du dimanche et du mardi, ses jours fastes et néfastes. Quand tout va bien, il fait à bon compte des orgies de chocolat. C’est qu’il a eu des frais, ces derniers temps, ses travaux, ses peintures, son sax ténor lui ont coûté, dit-il, les yeux de la tête. Sa pension ? Une misère. D’ailleurs, il la dépense en fantaisies : il ne veut pas ressembler à ses pareils qui se privent de tout pour manger un peu. Ceux qui, parfois, le plaignent lui disent :

– Une si petite pension ne nourrit pas son homme.

Eh non, elle ne le nourrit pas, il la gaspille. Pour sa subsistance, il préfère les combines, les plus astucieuses des combines, qui font de lui un gourmand désargenté et repu. Les bons jours, il s’octroie assez de friandises pour toute la semaine, matin, midi et soir. Du rassis, peut-être, mais du bon. Qui pourrait s’offrir autant de gâteries ? Quel riche se goinfre d’autant de douceurs à tous les repas ? Et qui n’y perdrait pas la santé ? Lui, c’est un vrai maigre. Sa peau craque sur ses os ; la chantilly irrigue sans dommage, prétend-il, sa carcasse étroite.

Guertault, c’est ici. Un vrai pâtissier, réputé et généreux. Une chance, le rideau de fer n’est qu’à moitié baissé ; nous nous plions en deux pour entrer dans la place. Un autre quémandeur nous a précédés, un grand maigre, avec un vieux sac de voyage sur l’épaule, et un chien pelé. Il a déjà reçu son lot du mardi soir. Je constate que mon voisin n’est pas l’unique bénéficiaire des bonnes grâces de la profession, ni l’inventeur exclusif de sa combine. Le patron raccompagne en personne notre rival et le salue amicalement. Il lui a donné tous les restes, plus rien pour nous. Mais les deux compères se reconnaissent ; ils ont déjà chassé sur les mêmes terres et acceptent de traiter. J’indique d’un geste que je ne réclame rien pour moi ; mon voisin obtient deux tartelettes et un flan appétissant ; le grand trimardeur garde quatre ou cinq gâteaux, plus des sablés bien dorés pour son chien.

– Rockefeller ! crie-t-il, et l’animal se jette dans ses jambes, la gueule grande ouverte.

La conversation s’engage, sur le trottoir, de pair à compagnon. Je vois M. Émile plus animé que jamais : ce n’est pas un bon soir pour la chasse aux gâteaux ; la concurrence est de plus en plus forte ; le nombre de boulangers et pâtissiers coopératifs s’amenuise. J’écoute ces experts comparer les forêts noires, millefeuilles, fraisiers, brésiliens, paris-brests, meringues des uns et des autres. Mon voisin a une prédilection pour Guertault, l’autre met au-dessus de tout un certain Musguet, de la fournée du dimanche soir.

Je goûte, dans le froid, cette conversation de dames de salon de thé, je déguste charlottes tendres et croquants opéras, j’en imagine les saveurs à travers les éloges croisés de deux misérables goinfres.

Rockefeller a englouti ses biscuits, son maître commence son festin et m’engage à y participer ; j’accepte, pour ne froisser personne, un macaron. Ce beau partage réjouirait mes deux larrons, s’il ne leur rappelait pas que le butin est finalement bien maigre. Ils décident de faire une dernière tentative chez un certain Roulier, qui a des airs pingres, dit le grand, fait mine de se fâcher, mais finit toujours, même en rouspétant, par distribuer de bonnes rations ; il faut savoir le prendre, c’est tout. M. Émile ne l’inclut généralement pas dans sa tournée du mardi, parce qu’il n’a pas apprécié, une fois, de se faire rabrouer par ce boulanger bougon, dont les religieuses sont réputées. Il suffit de se rapprocher de la jetée, c’est en face.

– Il est bien tard, objecte mon voisin.

– Raison de plus pour ne pas traîner, répond l’autre, qui lance Rockefeller devant nous.

Il ajuste ses grands pas raides dans son sillage, confesse, en même temps, une arthrose féroce qui ne l’empêcherait pas néanmoins d’aller au bout du monde.

– Je ne m’écoute pas, dit-il. C’est le secret. Tel que vous me voyez, je suis ici, dans une heure je peux être à l’opposé de la ville, vous en seriez étonné.

Ce n’est pas le moment d’avouer mes fonctions médicales. (Je me garde toujours de ce genre de révélation, de peur de voir se transformer sous mes yeux tout bien portant en malade exigeant. Du reste, je ne me suis jamais senti un médecin comme les autres : j’ai mes diplômes – qu’on ne me soupçonne pas d’exercice illégal de la médecine – mais pas de cabinet privé, ce qui me permet cette discrétion que je ne veux pas rompre aujourd’hui. Médecin pour les marins, spécialisé dans les maladies tropicales, voilà mes titres, même si, certains jours, j’aimerais bien m’en débarrasser. Alors, silence sur l’arthrose, je me contente de prédire intérieurement à ces deux infortunés, et au chien, des maladies de riches.)

Le chien jappe, la sirène lance ses mmmmmm, M. Émile ses han ! han ! Nous suivons nos guides, galop de chasse, au plus court, chez Roulier !

– Je peux plus arquer, me souffle mon voisin, ça coince en bas.

Je passe mon bras sous le sien, il résiste une seconde, il cède…

– On arrive ! On arrive ! crie l’arthrosique loin devant.

Près de la boulangerie, ils sont déjà trois, en grande discussion, trois barbus maladifs et sales qui regrettent vigoureusement d’avoir si peu à se mettre sous la dent.

– La boulangère a encore des réserves, dit l’un.

– C’est toujours comme ça, dit un autre, elle espère VENDRE encore. Jusqu’à la dernière seconde.

– À une heure pareille, reprend le troisième, elle a pas honte ?

Notre arrivée leur déplaît : ils étaient là les premiers. De nouveaux marcheurs approchent, par petits groupes, sur chaque trottoir, de tous côtés, comme nés de la digue, dans l’ombre et la brume. Un vrai corps de ballet, ai-je pensé, qui sort des coulisses et se jette sur la scène. Tous réclament bientôt leur dû et protestent en tapant à la vitre de la devanture.

Ils crient pour s’entendre : la corne de brume nous couvre toutes les dix secondes. La corne dont nous sommes plus près que jamais, la corne qui sauve les marins, la corne qui nous harcèle, la corne les rend fous. Ils s’insultent, s’entre-déchirent. L’expédition qui me mettait en joie, depuis tout à l’heure tourne au désastre. On se retourne bientôt vers le beau monsieur, on le suspecte, qui c’est celui-là ? on t’a jamais vu par là, il est pas des nôtres. On me bouscule. M. Émile parlemente un instant. Les voix rauques, embrumées d’alcool, s’affrontent, se résument vite à de brefs aboiements. Pas plus de dix secondes, les phrases. Dix secondes fatidiques. Sinon le grand mmmmmm dévore et emporte les derniers mots. Ils jappent tous ensemble. Contre moi. Impossible de m’expliquer, ils ne m’écouteront pas… « Qui t’es ?… » « Un flic… » « Messieurs… » « Piquer nos gâteaux… » « Pour qui tu te prends ?… » « Vous vous trompez… » « Des types comme ça… » Rockefeller et son maître s’en mêlent ; curieusement, pas les moins hargneux, comme s’ils voulaient racheter la faute de m’avoir conduit jusqu’ici, comme s’ils voulaient faire corps avec le groupe divisé et soudain ressoudé face à l’ennemi commun. Je me vois menacé par un cercle de visages marqués par la fatigue et la colère. Réconciliés sur mon dos. La rareté des produits, ce soir, c’est moi. L’affameur, c’est moi. À côté de moi, M. Émile est tout à fait dessaoulé, il se sent lui-même en danger, il veut me sortir de ce mauvais pas, me glisse-t-il, désemparé.

C’est moi qui l’empoigne, d’un seul coup, à la faveur d’un mmmmmm et dans la confusion des voix, et l’extrais de l’attroupement. Courons, mmmmmm , han ! han ! plus vite, sauvés.

Mon voisin, où m’avez-vous entraîné ? Dans quel quadrille effréné, dont j’ai failli être le prince malgré moi ? Du moins, j’aurai vu, de mes propres yeux, des affamés s’empiffrer de babas et d’éclairs.

– Tout de même, dit-il, quand il a repris son souffle, j’aurais bien aimé avoir ma provision.

Il n’a pas voulu rejoindre en ma compagnie notre domicile presque commun : nous nous sommes séparés brutalement, sans explication. Chacun de son côté, pour de bon. Par quels détours secrets a-t-il regagné sa taupinière ? Je n’ai pas cherché, cette fois, à le savoir.

Chez moi, personne : Célestine avait son cours de danse du mardi soir.

*

M. Émile a glissé sous ma porte, le lendemain, une longue lettre, un peu confuse, dans laquelle il me présentait des excuses. Il affirmait ne plus oser se présenter devant moi ; ne pas comprendre ce qui lui était passé par la tête, en acceptant ma compagnie dans une virée qu’un homme comme moi devait nécessairement, selon lui, mépriser. Il demandait mon indulgence ; il allait cacher sa honte plus bas que terre. Il n’était pas un vulgaire soûlard, ajoutait-il, contrairement à ce que je devais penser ; il se sentait tout aussi éloigné que moi de ces hommes violents qui m’avaient fait passer « un sale quart d’heure ». Il promettait de s’amender et me demandait de lui accorder à nouveau ma confiance. Après diverses flatteries, il disait regretter certains propos dont le souvenir était vague mais désagréable ; il osait se permettre une dernière remarque, ou plutôt une demande, presque une supplique : il espérait encore avoir le privilège d’être le premier lecteur de ma thèse, de contribuer éventuellement à sa réalisation, dans la mesure où cela serait profitable, et, peut-être, d’y figurer, ce qui serait la meilleure preuve de ma clémence.

Cette lettre tortueuse et mielleuse ne m’a pas rassuré : sous couvert de politesse, elle ressasse une obsession ; je devine un monomaniaque qui ne me lâchera plus.

*

Très vite, à sa nouvelle manière, il s’est rappelé à moi. Le lundi suivant, Célestine a trouvé sur le paillasson un paquet de gâteaux, puis un autre le mercredi, et ainsi de suite. Elle les déguste sans comprendre mon refus de partager son plaisir et d’aller remercier notre voisin.

– C’est lui qui nous remercie, dis-je, plus exactement, il essaie de se racheter.

Il semble que nous n’échapperons plus à ce cadeau rituel, derrière lequel il se cache. Je ne le vois plus, ni aux alentours de notre immeuble, ni dans la rue. Je ne le vois plus, mais je l’entends. Il n’écoute plus guère de musique pourtant : bien plus grave, il en fait. Ce sont des gammes et des gammes, des débuts sans fin, des repentirs sans espoir, des tâtonnements d’enfant. Puis-je croire qu’un artiste pareil a tenu le piano ou la clarinette dans des bars, même comme remplaçant ? J’admets que les années ont passé, qu’il a changé d’instrument ; est-ce une raison pour m’infliger cette punition supplémentaire ?

Je ne le vois pas, ai-je dit, je l’entends. Je le sens aussi. J’avais identifié sur lui, les quelques fois où nous nous sommes trouvés face-à-face, en particulier le soir où il avait trop bu, un parfum singulier. Si je sors de chez moi, je sais qu’il est passé quelques minutes plus tôt ; au coin de la porte, au-dessus de ses fenêtres, son odeur flotte jusqu’à moi : un mélange d’eau de toilette piquante, de tabac froid – des petits cigares, je crois – et de vin ; autre chose encore ? Humus ? Rouille ? Grumes qui sèchent ? Musc ? Savon ? Violette ? Pomme au four ? À cela s’ajoute, certains jours, le fumet de pommes de terre grillées à l’ail. Une odeur de vieux, selon Célestine, mais de vieux seul, qui se laisse aller. Chaque jour, j’affine mes perceptions. A-t-on senti un toit d’ardoises après la pluie, en été ? Cette alliance de chaud, d’humide, de minéral, de mousse, de champignon ? C’est mon voisin, qui transporte son sous-sol avec lui, sur lui. Il est partout où il n’est pas. Dans l’air que je respire, dans les ondes qui traversent mes tympans, dans les pâtisseries dont il me fait l’offrande deux fois par semaine. Moins je le vois, plus il est présent. Tous ces gâteaux, toutes ces notes, tous ces remugles me disent : ne m’oublie pas, pense à ta thèse, le bal, le bal...

*

Au Centre Médical des Marins, que je fréquente presque avec plaisir désormais, un matelot philippin, embarqué sur un bateau libérien, s’est présenté à moi en pleine santé. Il parlait un bon anglais, montrait une aisance inhabituelle chez mes patients ; il ne voulait pas me mentir, jouer une quelconque comédie ; il comptait sur sa franchise pour obtenir un certificat de complaisance, un bulletin d’admission à l’hôpital, contre une certaine somme d’argent dont il ne me montrait rien, mais dont il disait pouvoir disposer très vite. Il m’a avoué ne s’être engagé sur son navire que dans l’espoir de débarquer ici ou ailleurs, pour ne plus reprendre la mer, commencer une vie nouvelle, faire fortune. Une sorte de passager clandestin officiel. L’homme était vif, sûr de lui, pas un fuyard aux abois, non, un déserteur froid. Je reconnais qu’il m’impressionnait beaucoup. Il m’arrive bien souvent d’avoir envie d’être ce déserteur. Je me sens si peu médecin, je l’ai déjà dit, si prisonnier de mon voisin, comme ce marin qui ne voulait plus de son île, plus de son bateau.

J’ai songé un instant, je l’avoue, à accorder à ce faux patient ce qu’il me demandait. Je me suis repris : je me suis écouté, avec la distance ironique que permet l’emploi d’une langue étrangère, lui faire la morale, l’inviter à remonter à bord du Grazie, à accepter son sort de navigateur.

– Never mind, a-t-il dit plusieurs fois, avec un sourire paisible et confiant. Si ce n’est pas vous, ce sera quelqu’un d’autre, dans un autre pays, plus tard. Je trouverai forcément quelqu’un d’autre. Dieu le veut.

J’ai promis à ce garçon alerte de ne pas lui nuire, même si je ne l’aidais pas.

– Je ne vous demande pas de promesse, m’a-t-il répondu, en dressant sa petite taille.

Il est reparti serein, prêt pour un nouvel appareillage. Je suis rentré chez moi, pour essuyer ma tempête de gammes, de parfums et peut-être (c’est demain mercredi) recevoir mon lot d’amandines, de meringues ou de brioches.

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