Vacarme dans la salle de bal

François Vallejo · Chapitre 9 sur 22

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Vacarme dans la salle de bal

Chapitre VII

VII

Avec le temps, la débauche de musique produit sur nous un effet hypnotique saisissant ; je m’efforce, comme médecin, d’observer la progression du phénomène, je n’y parviens pas tout à fait. Ces derniers jours, son emprise a dépassé notre entendement ; nous restons démunis, sans colère, sans réaction.

Six journées accrochées les unes aux autres : le train des journées, un vrai train d’autrefois, ronronnant, routinier, tendu sur son roulis. Mon voisin ressasse ses tempos, déverse sous mes pieds de doux grondements d’essieux : à peine une pause, pauvre insomniaque. La vie d’un homme ne se voit pas, elle s’entend. Je suis le rythme de cet homme-là, je suis son cœur, son pouls, imprégné de sa musique comme d’une odeur.

Une partie du jour me trouve au Medical Center : le bourdonnement de ces accords répétitifs ne me quitte pas pour autant, comme, au sortir d’un long voyage ferroviaire, le tic-tac métallique des roues sur les rails résonne encore, des heures et des nuits, dans la tête du voyageur.

Ma manière de m’exprimer même en est modifiée, modulée, alanguie : les marins m’assènent leurs bobos laconiques, je les enveloppe de litanies analgésiques ; ils me quittent plus apaisés qu’à l’ordinaire. Je retrouve chaque soir nos modulations entêtantes et Célestine dans le même état que moi : elle a bercé ses Terminales au son de Malebranche et Descartes. Six journées.

Le septième jour, patatras. Ça change, ça tonne, ça tourne, et bing, où sont les mélodies onctueuses ? Et bong, ça pioche, ça cogne, swing, swing, tremblent les vitres, vibrent les murs.

– De la musique à coups de marteau, me dit Célestine, comme sortie de sa torpeur.

Je ne veux pas être en reste :

– La trompette de Jéricho ! C’est la fin ! Il nous en aura fait voir. Ce n’est plus de la musique. Il creuse des galeries ! Il veut saper notre appartement, nous faire tomber de notre entresol.

Alerte ! Je suis le premier dehors, sur le trottoir, tiré de ma léthargie des jours précédents, bien décidé à en découdre, à dire ces vérités que j’ai tues depuis trop de semaines, à régler son compte à mon cher voisin, ce voisin trop parfait, cette incarnation du voisinage, autant dire de la malfaisance. Célestine m’a rejoint et s’inquiète : mes colères sont aussi rares que violentes. Elle m’apaise d’une caresse délicate sur le bras, semblable à ce geste habituel dont je gratifie mes malades les plus agités, avant de prendre leur tension artérielle. Elle me montre le portillon, ouvert sur ses deux marches bancales et blanchies de poussière ; plus loin, dans l’étroit couloir ainsi dégagé en contrebas, et serrés contre le mur, un vieux matelas, les ressorts d’un sommier, une petite table de formica, puis deux hommes en bleu de travail, armés de pics et de masses, sortis à l’instant de la fameuse pièce en sous-sol où loge notre voisin, pièce dont il ne nous a jamais été donné, jusqu’ici, d’apercevoir la perspective. La figure de M. Émile, enfin, la barbe mal taillée cette fois, le cheveu plat, s’élève de ce trou obscur et hume le soleil de novembre. Il sourit, sans nous voir, de ce sourire béat et aveugle des danseurs sur la piste, et rentre dans l’ombre. Les deux hommes, munis de nouveaux outils se sont glissés dans l’appartement. Le martèlement reprend, égal longtemps, plus vif soudain, et refréné.

Nous nous retirons sans ajouter un mot. M. Émile fait sans doute ce qu’il est convenu d’appeler de menus travaux. Depuis combien d’années vit-il sous terre ? Dix ou quinze ans, dis-je à Célestine, le temps d’une dégradation insensible.

Pas un bruit, pas un son, ce soir-là, chez notre voisin ; son chantier bouleverse ses usages ; nous retrouvons nos esprits ; nous allions même l’oublier enfin, ce voisin si accaparant, quand il s’est rappelé à nous par un manège aussi troublant que silencieux : son dos voûté nous apparaissait par la fenêtre, sous le réverbère – aller puis retour. Je voyais Célestine, faussement penchée sur ses préparations, le surveiller du coin de l’œil.

Je me tenais dans un angle discret, aux aguets et rageant de ne pas distinguer ce qu’il transportait à chaque fois jusqu’à la poubelle. Il profitait de ses travaux pour faire disparaître des objets de petite taille, nombreux, enfermés dans des sacs qu’il jetait deux à deux.

Le va-et-vient a pris fin, nous avons attendu une demi-heure : sans nous être donné le mot, Célestine et moi sommes sortis de notre immeuble avec l’air dégagé de deux promeneurs ; trois bonds nous ont menés à la poubelle ; le couvercle ; les sacs : des paires de chaussures basses, noires, pointues, râpées, usées, béantes, dessemelées pour quelques-unes, écorchées. Vingt paires, vingt-cinq, trente peut-être, nous ne comptons plus. C’est la reine d’Angleterre ! Un monomaniaque du vernis ! Des passants glissent sur nous des regards mi-inquiets, mi-condescendants.

– Prends-en une, dis-je à Célestine, nous l’examinerons au calme.

Dans notre cuisine, nous disséquons le mocassin de taille quarante et un. Cuir ancien et véritable, même si les autres indications, détrempées par des années de sueur, nous échappent.

– On dirait des chaussures de danseur de tango, dit Célestine.

– Et il en avait des dizaines de paires du même genre. Il ne nous ment pas quand il prétend avoir été un fameux danseur. C’était peut-être un professionnel.

Nous avançons dans la connaissance de notre voisin. Nous nous regardons par-dessus cette godasse et un sentiment de respect nous saisit.

– Tu devrais le questionner, pour en savoir plus, dit Célestine.

– Je ne peux tout de même pas lui avouer que je fouille ses ordures.

*

Après le gros œuvre, les peintures ou ce que nous pouvons en voir. Et ce que j’ai vu m’a laissé pantois. Ses deux fenêtres, pour une fois – peinture fraîche, j’imagine – étaient restées entrebâillées, et, oui, j’ai vu, j’ai vu. Ce petit homme pâlot, vêtu le plus souvent de gris ou de noir, avec du poil grisonnant dans les oreilles, cet homme souriant et triste a badigeonné les montants extérieurs de sa première fenêtre d’un vert vif ; l’intérieur est jaune citron. La seconde fenêtre est enduite de bleu ciel d’un côté, de mauve de l’autre ; le tout laqué, éclatant. Il a jeté les chaussures noires et mélangé toutes les couleurs. Je note au passage que les rideaux eux-mêmes ont l’apparence du neuf : un courant d’air inhabituel fait flotter leur rouge satiné. Que dissimulent-ils encore ? Quelle débauche de tons criards ? Quelle lubie de M. Émile ?

Je m’étais cru jusqu’ici à l’abri des vulgaires curiosités de voisinage, je me découvre plus intrigué que jamais, plus désireux de savoir. Tout savoir.

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