Vacarme dans la salle de bal

François Vallejo · Chapitre 19 sur 22

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Vacarme dans la salle de bal

Chapitre XVII

XVII

 

Je m’efforcerai, dans le désordre mental qui est à présent le mien, de rassembler ici des événements – non : plutôt des aspects de mon existence… enfin… plus exactement, de l’existence de mon voisin… ou, pour dire la vérité, de nos existences désormais indémêlables. Je les rassemblerai, je ne les ordonnerai pas : ils se chevauchent ; et je ne suis pas sûr d’en donner une interprétation bien juste.

Je n’ai pas revu, depuis notre dispute au Centre médical, mon voisin. Nous nous évitons soigneusement ; nos portes respectives claquent à distance, comme des alarmes, et nous mettent à l’abri l’un de l’autre ; nous hâtons ou retenons notre pas, selon l’occasion ; nous portons l’art de l’esquive à un degré inégalé. Les coups qu’il me porte sont, comme toujours, d’un autre ordre ; je l’entends plus que jamais : je considère même comme une mesure de rétorsion de sa part l’augmentation sensible du volume sonore sous mes pieds. Les airs dansants, déjà fréquents, sont devenus la matière permanente de nos vies, nuit et jour. Une longue insomnie. Par un effet curieux, ces rythmes effrénés ont fini par me donner le sentiment de l’immobilité, d’un continuo que rien ne pourrait arrêter, ni mes coups de talon, ni mes insultes qu’il n’est pas en mesure d’entendre. Je devrais me présenter chez lui, engager une nouvelle bataille, sans souci de le ménager. Célestine m’en dissuade.

La situation a ceci de frappant et d’inquiétant que je semble être le seul à en souffrir encore. Célestine ne se montre plus du tout incommodée par ce que j’appelle devant elle un charivari de kermesse. Si je prétends que les bruits venus de ces bas-fonds atteignent des sommets rarement entendus, elle m’assure que j’exagère. Elle trouverait même que notre voisin fait preuve de plus de mesure. Là où je perçois une fanfare carillonnante, elle se laisse bercer par un tranquille fond musical. Je m’imaginais avoir retrouvé une entente indéfectible avec elle, il me faut déchanter.

Je reconnais que son oreille s’est affinée. Des mois de cours ont fait d’elle une experte : quickstep, dit-elle, à certains moments ; puis : samba, ou : cha-cha-cha. Nous ne parlons plus la même langue. Je me sens, moi, victime de brutalités sonores, comme si une longue tresse de sons tonitruants me fouettait les oreilles ; comme si une foule se pressait pour danser dans cette solitude ; comme si je baignais, à gros bouillons, dans une marmite sur le feu, et qui déborde.

– La danse, c’est l’harmonie, ose me dire Célestine, comme sortie d’une méditation.

Je prends un ton désespéré :

– On s’en fatigue. Si un homme riait de façon permanente, son rire finirait par prendre quelque chose de triste. L’harmonie éternelle me donne l’impression d’une cacophonie. Je n’en peux plus.

Je vois dans le regard de Célestine une lueur d’incompréhension qui m’effraie.

Entre-temps, et sur une période de plusieurs semaines, j’ai eu à subir d’autres désagréments : mon courrier disparaissait. S’il ne disparaissait pas, il était ouvert. Ou bien il m’arrivait de le découvrir déchiré sur le trottoir, devant la porte. Parfois, je ne retrouvais que les enveloppes vides, poussées par le vent, au milieu des feuilles. Mes soupçons se sont aussitôt portés sur M. Émile, malgré Célestine qui m’incitait à la modération, incriminait des gamins malveillants. Je ne comprenais pas son acharnement à le défendre. Sans doute, je n’avais aucune preuve contre lui, je me suis pourtant décidé à frapper à son carreau, puis à sa porte… Sans obtenir la moindre réponse… Circonstance aggravante à mes yeux… D’autant plus que les bruits de soufflerie de sa musique parvenaient, au même instant, jusqu’à moi. Si je l’apercevais de loin, je n’avais pas le loisir de le rejoindre qu’il s’était déjà enfoui, sans un regard pour moi, dans son trou, en véritable artiste de la fuite.

Je ne doutais pas qu’il cherche, par tous les moyens à sa disposition, à me faire subir les pires vexations. Célestine a tenté de me convaincre du contraire : d’autres voisins, interrogés par ses soins, déploraient la perte de lettres précieuses, attendues de l’étranger ou d’organismes officiels. J’ai protesté : une ruse supplémentaire !

*

L’affaire a pris un tour plus grave quand le propriétaire de l’immeuble m’a rendu visite un soir. Cet homme bien droit, un peu raide, a commencé par me rappeler que j’étais un locataire irréprochable, toujours ponctuel à l’heure du loyer ; puis, se frottant les mains, avec une gêne visible, après diverses circonvolutions, il m’a révélé qu’il avait reçu une lettre de M. Jacques Émile. Une lettre de plaintes, presque de dénonciation :

– Je ne vous apprends pas, m’a dit cet homme guindé, que votre bail précise bien que vous devez occuper les lieux en bon père de famille, ce dont je ne doute pas, naturellement. Cependant, M. Émile m’écrit que vous vous conduisez bruyamment, que vous marchez en permanence en chaussures sur le parquet au-dessus de sa tête. Je ne voudrais pas vous créer d’ennuis, mais pour sauvegarder le bon voisinage, il me semble qu’un tapis épais, ou une moquette, ou bien des chaussons ne seraient pas de trop. En outre, il vous accuse – et cela m’inquiète énormément – de subtiliser son courrier. Vous comprenez que cela est extrêmement grave et…

– C’est la femme de Potiphar ! ai-je crié.

– Comment ? Quelle femme ? Quel Potiphar ?

– Oui, ai-je repris, M. Émile se comporte comme la femme de Potiphar avec Joseph, l’Hébreu, en Égypte. Il refuse ses avances et, pour se venger, elle l’accuse, auprès de son mari, d’avoir voulu coucher avec elle. C’est exactement ce que fait M. Émile : il m’accuse de ce dont il est coupable. C’est du pur dépit amoureux, croyez-moi !

– Comment pouvez-vous dire une chose pareille ? s’étrangle mon propriétaire. Je loge M. Jacques Émile depuis des lustres, je n’ai jamais eu à me plaindre de lui ni de son comportement et encore moins de ses mœurs !

Mon propriétaire était véritablement indigné et prêt à me donner tort sur tous les points. J’ai dû promettre de faire moins de bruit et jurer que j’étais innocent dans l’affaire du courrier volé, dont tous les habitants de l’immeuble, ai-je affirmé à mon tour, étaient les victimes.

– Je vous en donne acte, m’a-t-il dit, en sifflant entre ses dents, et m’en vais de ce pas rassurer M. Jacques Émile et apaiser sa colère contre vous. Je tiens par-dessus tout à ce que l’harmonie règne entre mes locataires.

Il a fallu quelques jours avant que les lettres parviennent toutes, et intactes, à leurs destinataires, preuve incontestable selon moi, de la responsabilité de mon voisin ; simple coïncidence, si je dois suivre Célestine.

*

À un autre moment – ce devait être bien plus tard – j’ai eu, par hasard, connaissance d’un nouvel incident inquiétant.

J’avais remarqué, depuis quelque temps, que mon voisin avait des fréquentations inhabituelles. Il n’était plus si seul que par le passé : des gaillards douteux, à mes yeux, empruntaient le portillon de service pour se rendre chez lui.

Ils n’avaient pas l’allure des chercheurs de gâteaux que j’avais rencontrés en sa compagnie, non, plutôt des semi-artistes ratés dans son genre.

Célestine m’expliquait que M. Émile faisait de la musique avec eux. Comment le savait-elle ? Par le maître d’hôtel, m’assurait-elle, qui avait de nouveau des connaissances communes avec son vieux collègue. M. Émile, selon lui, avait renoué avec d’anciens compagnons, dont certains avaient poursuivi une petite carrière dans la musique, les bals, les boîtes, les clubs de jazz… Il s’entraînait avec eux, depuis qu’il se sentait revenu à un niveau musical honorable.

Je soupçonnais Célestine de tenir ses informations de la bouche même de notre voisin. Il m’avait semblé entendre, un soir, le son conjugué de leurs voix sur le trottoir, comme s’ils menaient grande conversation. De ma fenêtre, je n’avais vu personne. Célestine rentrée, je l’avais questionnée d’une manière si pressante qu’elle avait pris un air offusqué, tout en niant avoir eu une telle conversation :

– Mais de quoi me soupçonnes-tu, à la fin ? D’ailleurs, mon pauvre Géo, tu soupçonnes tout le monde de tout, depuis trop longtemps, tu m’inquiètes vraiment, tu sais !

J’ai préféré garder le silence : Célestine, en termes à peine voilés, m’attribuait une maladie de la persécution dont je ne me sentais pas le moins du monde atteint.

L’événement qui allait suivre me confirmerait que je n’inventais pas des menaces fantaisistes.

C’était un dimanche matin, veille de printemps – je témoigne avec exactitude, sous serment s’il le fallait ; je parle en médecin, non en malade, de ce que j’ai vu et entendu.

Entendu, d’abord : les coups cadencés au carreau – le code des intimes – mais plus forts que d’ordinaire, comme frappés par une brute (mes propres vitres en transmettent la vibration), plus nombreux, insistants. Je me montre à ma fenêtre : je surplombe deux crânes penchés dans l’attente d’une réponse ; un demi-chauve, une couronne de cheveux longs tirés vers l’arrière, gominés ; l’autre grisonnant, une courte brosse serrée sur une tête large, épaisse, des épaules lourdes sur un ventre rond… Et j’aperçois, le long de ce ventre, descendant depuis l’aisselle gauche… j’aperçois, à l’instant où les deux compères se voûtent pour se glisser par la porte basse, un fusil.

Je ne mens pas, je n’invente pas, mes sens ne sont pas abusés : une carabine de chasse au canon cassé, sous le bras tranquille d’un athlète de foire !

Des hypothèses incompatibles se tressent dans mon esprit, je les repousse, les reprends, les chasse, les ressasse. Deux hommes de main viennent apurer un compte avec mon voisin ? Il ne leur ouvrirait pas sa porte. Il a des rats dans son sous-sol, les rats de nos caves le dérangent ? Des affiches ont annoncé une campagne de dératisation dans le quartier. Des mouettes ou des goélands ont fait leur nid sur notre toit et nous empêchent chaque matin de dormir ? Peut-être. C’est de moi qu’il veut se débarrasser ? Il me hait au point de m’assassiner ? Il ne ferait pas venir, en plein jour, des complices armés. Il veut me faire peur ? Il exhibe un Hercule sous mes fenêtres ?

Je me suis jeté, sans maîtriser mon geste, bras en croix, sur le parquet, l’oreille droite collée sur une latte. Mon voisin n’a pas coupé sa radio pour ses visiteurs. Elle braille et se mêle à la conversation des trois hommes. Les grosses voix se lèvent, se heurtent, s’interrompent, remontent. Une dispute ? Non, ils parlent fort, mais calmement. Le battement du sang sur mon tympan m’empêche de distinguer des mots, des phrases, avec netteté. Je suis tendu vers la moindre inflexion, bong, bang, le sang, rats ? rats ?… non, bang, bong, mouettes ? mouettes ?… mon sang, bong, bang !

C’est fini, les voix se taisent, la radio lâche une chanson, aussitôt arrêtée : la porte basse grince. Je me redresse. Vite, à la fenêtre, juste le temps de voir s’éloigner les trois têtes – chauve, rase et queue de cheval. Je me penche : chacun sa démarche, chacun son rire, tous les mains dans les poches. Le fusil ? Plus de fusil. Ai-je cru voir un fusil tout à l’heure ? Non, non, témoin digne de foi, diplômé, en possession de toutes ses facultés : l’arme est sous mes pieds, ses chevrotines me sont destinées. Tout doux, Géo, tu te montes la tête, tu donnes dans l’épopée, la tragédie : tes meurtriers n’iraient pas arroser ta mort avant leur forfait. Les rats, les goélands, les nuisibles, voilà les seules victimes possibles d’une carabine de chasse dans un immeuble bourgeois. Rassure-toi, Géo.

Mes mains en tremblent encore.

*

– Quelle histoire ! ai-je dit, plus tard, à Célestine.

Et j’ai fait, devant elle – alors qu’elle dévorait son dîner et que je ne touchais pas à ma pintade au miel – la somme de mes terreurs.

– La peur est l’ennemie du sage, m’a-t-elle répondu.

Et elle entreprend de me démontrer, more geometrico, l’absurdité de mes craintes. Propositions, démonstrations, corollaires, scolies… tout y est passé… J’ai dû subir l’attaque jusqu’à son dessert.

É

Selon elle, M. Émile n’aurait pas réclamé à des comparses un fusil dans un but quelconque. Non, il se serait contenté de récupérer une arme personnelle, prêtée à des amis pour un usage inconnu. En tout état de cause, je ne pouvais être visé. Des preuves ? Elle m’a affirmé que le père de notre voisin était, dans l’entre-deux-guerres, un jeune valet de ferme qui avait dû « monter à la ville », comme beaucoup, pour s’engager dans l’industrie. Ce citadin malgré lui avait gardé la nostalgie de sa vie à la campagne, en particulier de la chasse, des canards dans les marais, des gabions. Il était mort jeune, laissant le petit Jacques orphelin, à la fin de la guerre. La carabine de chasse était tout ce qui restait à M. Émile de ce père disparu.

Je me suis étonné d’entendre Célestine décrire avec de telles précisions les origines et les goûts d’un homme jusqu’ici inconnu. Elle savait aussi qu’une tuberculose mal soignée avait emporté la mère peu de temps après. C’est le maître d’hôtel, soutient Célestine, qui lui aurait transmis ces informations ; il aurait le souvenir d’évocations, par notre voisin, de ce père grand chasseur, assertion à laquelle je refuse de souscrire. Pour moi, Célestine ne peut tenir de telles confidences que de la bouche même de M. Émile. Pourquoi ne me l’avoue-t-elle pas simplement ? Pourquoi me cache-t-elle ces conversations privées ? Et pourquoi les poursuit-elle, alors que cet encombrant personnage m’est devenu hostile ? Je n’ai pas osé formuler mes questions à haute voix : je crains les réponses. Qu’il me suffise de savoir que M. Émile n’a pas l’intention d’user de son arme contre moi, conclut Célestine.

Je révérerai longtemps l’ancienne philosophie passée au tamis de Célestine : elle fait d’un fusil pointé sur moi un tendre souvenir d’enfance et le symbole aimable de la piété filiale. CQFD.

J’ai entamé ma pintade.

*

Je n’en ai pas fini avec mes contrariétés ; je dois mentionner un dernier incident qui m’a semblé le comble de la provocation.

Je bénéficiais d’un moment de répit, ce dimanche après-midi. Un silence ténu s’éternisait. Le voisin était-il sorti ou assoupi ? Une vraie joie. Célestine lisait les divagations de ses élèves sur un texte de Leibniz, moi celles d’un de mes confrères, ancien condisciple, dans une revue médicale qu’il m’avait adressée.

Et puis… ce ronronnement soudain… bientôt un ronflement… croissant… des crépitements… des craquements de bois… une chaleur… et des lattes du parquet Versailles qui noircissent sous mes yeux… une flamme enfin…

Je me précipite, je laisse de côté les questions digestives, Célestine quitte Leibniz, nous crions au feu, aspergeons le plancher. Les pompiers ne tardent pas. M. Émile est dans la rue. Tout excité. Je le soupçonne d’avoir mis le feu chez lui pour me griller au-dessus. Je ne vois pas d’autre explication. Nous nous adressons la parole pour la première fois depuis des mois, pendant que les pompiers étouffent ce qui n’était, disent-ils, qu’un début d’incendie : une installation électrique défaillante, réalisée, à moindres frais et en dehors des normes, par M. Émile lui-même. Il était rentré chez lui juste à temps pour éviter la destruction de l’immeuble. Il se vante de ce retour opportun comme d’un exploit inouï. Il pirouette au milieu de la troupe des badauds attirés par la voiture rouge et l’espoir d’une catastrophe, il va de l’un à l’autre, parlant fort, comme un homme bien éméché.

De cet épisode, je garde d’autres raisons de lui en vouloir. Quand il s’est agi de réparer les dégâts – un parquet en chêne ! – Il s’est révélé insolvable ; il avait résilié sa police d’assurance, depuis bien des années. J’ai constaté qu’à cette occasion encore le propriétaire a fait preuve à son égard d’une mansuétude que je ne m’explique pas, refusant d’entendre mes propres récriminations.

J’ai réparé de mon mieux les petites lattes que la chaleur du feu a fait travailler, m’efforçant d’effacer les traces de ce qui aurait pu être mon bûcher. Non, Géo, ne parle pas ainsi… trop pompeux… épique…

Il reste entre nous, et malgré mes efforts, sur mon parquet Versailles, dans un coin du salon, une tache. Une tache noire et indélébile. Le rappel perpétuel de la présence de M. Émile sous mes pieds, si proche. Le signe, non plus d’un voisinage, mais d’une promiscuité.

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