Veneneuses
Prologue
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 9 parties.
— Je vais devoir vous arrêter, monsieur.
— Vous ne le ferez pas. (Elizabeth ne pouvait tenir debout toute seule, mais sa voix était soudain devenue forte, claire et belle.) Vous ne ferez pas un pas de plus vers lui.
Le policier leva haut les sourcils et, s'adressant à elle d'une voix méprisante :
— C'est un meurtrier, Mrs Cairns. Vous pouvez en effet ne pas croire que des gens comme vous puissent se faire arrêter, mais c'est pourtant le cas, je vous l'affirme.
— Mon mari est tombé accidentellement, continua-t-elle d'une voix calme et égale, en dépit des battements de son cœur. Cela ne regarde pas la police. C'est un coup du sort, rien d'autre. Vous ne parlerez plus de ce que vous avez vu ici. Sans quoi je serais forcée d'avertir vos supérieurs et de leur raconter comment vous avez fait chanter mon mari. Je ferai en sorte de ruiner votre carrière. Et je ne m'en tiendrai pas là. Parce que vous avez commis un crime bien plus grand encore, dont j'ai été le témoin malheureux. (Là sa voix devint rauque, et malgré elle, elle baissa les paupières.) Souvenez-vous de ce garçon que vous avez abattu à Grand Central. Pour votre seul profit. Si jamais vous m'importunez encore, ou Mr Cutting, ou n'importe quel membre de notre famille à l'un ou à l'autre, je veillerai à ce que vous soyez jugé pour le meurtre de William Keller.
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Son cœur cognait si violemment dans sa poitrine qu'elle était certaine qu'on pouvait entendre ses battements depuis la rue. Ses traits s'étaient effondrés, tout comme son maintien de jeune femme du monde que la fine fleur de la société avait toujours tant célébré. Mais elle sentait que la douleur inhumaine qu'elle avait retenue en elle depuis la violence cauchemardesque de ce Jour de l'an explosait sur son visage.
— J'aimais ce jeune homme que vous avez tué, et si vous croyez que je suis trop convenable pour comparaître devant la barre des témoins et dire devant tout le monde ce qu'il était pour moi, et ce que vous lui avez fait, vous vous trompez lourdement.
L'horrible visage du policier ne montrait pas la moindre trace de regret ou de remords. Il la regarda encore un instant d'un air furibond, avant de l'aire un signe du menton à l'autre policier.
Tous deux quittèrent la pièce en silence et la tête haute. Elle était consciente qu'elle avait été jusqu'au bout de ses forces, qu'elle avait résisté et lutté autant que son état le lui permettait. Alors, toujours appuyée contre Teddy, elle se tourna vers Mrs Schmidt.
— Je vais rentrer chez moi, maintenant. Quand je reviendrai, ou enverrai quelqu'un à ma place, vous serez partie. Est-ce clair ?
Mrs Schmidt avait ce genre de visage inébranlable et enlaidi par la dureté, incapable de trahir la peur ou l'intimidation.
Néanmoins elle hocha la tête, signe qu'elle avait compris de quoi Elizabeth l'accusait, et qu'elle devait partir. Elizabeth regarda ensuite Teddy, l'air d'attendre quelque chose, comme si son mari c'était lui, et non l'homme qui gisait à leurs pieds.
— Pouvez-vous m'emmener chez moi ? lui demanda-t-elle.
Son noble et fin visage changea d'expression quand il l'entendit formuler cette phrase si simple et si intime. Il la regarda avec une grande attention.
— Oui, Lizzie, je vais vous emmener chez vous.
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Elle fit quelques pas, appuyée sur lui, mais ses dernières forces l'abandonnèrent. Les jambes tremblantes, elle s'affaissa.
— Allons-y, lui chuchota Teddy.
Ce disant il se pencha pour la relever, l'emporta dans ses bras loin de cette scène sordide, dans la lumière radieuse du jour naissant.
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Quarante et Un
Quand le Lucida partira aujourd'hui pour
l'Europe, il emportera parmi ses passagers Mr et Mrs Reginald Newbold, leur invitée Jenny
Livingston, le prince de Bavière et son escorte, le peintre Lispenard Bradley, qui voyage en groupe
avec les Abelard Gore, enfin la comtesse de Pérignon et sa fille, qui, selon la rumeur, n'auraient pas profité de notre littoral autant qu'elles l'espéraient...
EXTRAIT DE LA RUBRIQUE MONDAINE DU
NEW YORK NEWS OF THE WORLD GAZETTE.
MARDI 24 JUILLET 1900.
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'espère bien que je ne vais pas vous encombrer, déclara Mrs J Henry Schoonmaker d'un ton contrit qui ne lui était pas coutumier, le coin de ses lèvres laquées de rouge relevé dans un petit sourire narquois, en promenant son regard sur le grand et haut vestibule de la demeure des Schoonmaker – pour la dernière fois peut-être.
Elle faisait allusion aux huit ou neuf malles contenant ses plus beaux habits et plus précieux bijoux, qui bloquaient l'entrée principale. Ce matin-là, elle venait de sortir du lit du prince de Bavière, et s'était parée une fois de plus pour lui. Elle avait pris un bain puis s'était changée, aidée par sa femme de chambre. Et maintenant elle se tenait là, toute fraîche, longue et mince, vêtue d'une veste ivoire ajustée et d'une jupe assortie, un bandeau de dentelle bleu ciel autour du cou, ses cheveux bruns relevés sous un grand chapeau de paille joliment agrémenté de moineaux factices.
— Je me suis arrangée avec Mr Rathmill, le majordome de ma famille, pour les faire prendre rapidement.
Le majordome des Schoonmaker hocha froidement la tête.
— Au revoir donc, conclut Penelope en enfilant ses longs gants.
Elle s'était efforcée de ne pas être odieuse avec les domestiques, car même si les jeunes époux souhaitaient l'annulation rapide de leur mariage, leurs familles pouvaient, dans cette situation, avoir une réaction inattendue, et Penelope préférait mettre en lieu sûr sa collection de vêtements et de bijoux dans la maison des Hayes au cas où quelque problème surviendrait. Mais il commençait à se faire tard, et elle perdait patience. Elle franchit la porte d'entrée et descendit les marches de pierre blanche sans jeter un regard en arrière.
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Les filles comme elle n'étaient pas censées voyager en fiacre, mais elle se trouvait dans une période délicate où elle ne pouvait plus se servir des chevaux de son mari et n'avait pas encore l'usage de la voiture de son amant. Qu'importe après tout, elle n'était plus une débutante, mais une femme mariée qui avait séduit un prince ! Et c'était certain, il serait son mari avant Noël prochain, qu'ils passeraient dans les Alpes. Sur la Cinquième Avenue elle héla donc, faisant fi des regards curieux et les langues médisantes, un fiacre qui passait devant elle, et demanda au cocher de la conduire au New Netherland.
En entrant dans le hall de l'hôtel, avec son sol en mosaïque resplendissant, son parfum de fleurs et ses fragrances de thé, ses chasseurs en uniforme bleu roi regardant de tous côtés, attentifs au moindre signe, elle ne put s'empêcher de penser qu'elle y reviendrait un jour, mais différente ; elle serait un peu plus âgée alors, encore plus élégante et pomponnée, en possession d'un ou de deux nouveaux titres surtout, et se souviendrait de sa première vraie et importante histoire d'amour. Parce que ce qu'elle voyait clairement à présent, du haut de sa position actuelle, c'était qu'Henry n'avait été pour elle qu'un emballement.
— Madame, puis-je vous aider ?
Mr Cullen, le concierge à la silhouette tout en longueur, l'observait. Les mains croisées derrière le dos, il s'approcha d'elle au milieu de l'effervescence du hall. Elle en fut étonnée ; sachant qu'elle avait passé les deux précédentes nuits à l'hôtel, il aurait dû se montrer plus discret.
Elle eut un sourire interrogatif et quelque peu déconcerté, puis l'avisa :
— Je suis ici pour le prince de Bavière.
Un long silence lui répondit. Aussi précisa-t-elle :
— Frederick.
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— Le prince a quitté l'hôtel, madame, prononça enfin Mr Cullen.
— Vous devez faire erreur, répliqua Penelope d'un ton aussi assuré qu'irrité.
— Madame, la chose est certaine, mais voici son valet de chambre...
Penelope se retourna vivement et vit, tout au bout du hall, à côté d'un bouquet de palmiers en pots, le valet du prince devant une pile de bagages. Sans jeter un regard au concierge, elle traversa la salle à grands pas.
— Où est Frederick ? demanda-t-elle une fois arrivée devant les montagnes de valises en cuir et de paquets.
— Ah... Mrs Schoonmaker... fit le valet de chambre en levant les yeux de son journal.
Avec sa prononciation anglaise raffinée, le domestique ne manquait pas de souligner la distinction de son nom de femme mariée américaine.
— Il est déjà parti, j'en ai peur.
— Que voulez-vous dire, parti ? (Son corps se contracta, et elle rentra instinctivement les épaules.) Parti où ? Pour un autre hôtel ? Quelque chose lui a déplu dans le service ? Parce que ma famille donne souvent de grandes soirées au Netherland, et si vous avez besoin que mon père parle au directeur...
— Il s'est embarqué aujourd'hui pour l'Europe.
— A-t-il laissé des instructions pour moi ?
Sa voix laissa percer malgré elle le désespoir qu'elle ressentait à cette nouvelle humiliante. Elle s'en voulut, mais se trouva incapable de donner le change.
— Dois-je le rencontrer sur le quai ou bien...
— Le prince fait route sur l'océan, en ce moment, continua le valet en détachant clairement chaque mot. Il s'est fiancé à Thérèse, 298
la future comtesse de Pérignon, et souhaite voir sa propre famille le plus vite possible pour le lui annoncer, avant que l'événement ne soit connu de tous.
— Mais... (Penelope ferma les yeux, terrassée, au dernier degré de l'humiliation.) Je croyais... commença-t-elle, avant de s'arrêter pour ne pas dire tout haut : Je croyais qu'il était amoureux de moi.
Le valet remarqua certainement sa pâleur soudaine sous le choc et l'offense qu'elle venait de subir. Peut-être eut-il même un peu pitié d'elle, car il poursuivit, tout bas :
— Vous devriez prendre cela pour un compliment. Le prince est connu dans son propre pays pour son habileté à séduire, et les dames qui lui ont sacrifié leur honneur s'en vantent pendant des années.
— Mon Dieu, mais quel salaud ! éructa-t-elle.
Elle avait posé sa main sur sa taille pour se calmer et assurer son équilibre. Sa célèbre taille fine tant admirée qui lui serait désormais inutile, car elle avait à peine vingt ans, et déjà sa réputation était ruinée. Elle n'allait nullement devenir princesse ; ce beau rêve ne se réaliserait jamais. Elle devrait rester à New York, cette ville où le gotha tenait déjà des propos cruels sur son inconduite, et où son mari était sur le point de l'échanger contre celle qu'il lui avait toujours préférée.
— Vous pourriez peut-être encore le rattraper, lui lança le valet d'un ton peu convaincu. Le bateau part à midi, mais il voulait arriver en avance pour s'assurer que sa fiancée et la mère de celle-ci soient confortablement installées.
Mais Penelope n'avait aucun désir d'aller vers les docks.
L'affront était bien trop cuisant pour la jeune femme que le prince avait aussi vite abandonnée que consommée. Il s'était tout bonnement débarrassé d'elle. Mais comment avait-il pu trouver le temps de faire sa proposition de mariage à la petite Française ?
Penelope et lui ne s'étaient pas quittés d'une semelle depuis 299
l'après-midi où le mariage de Carolina Broad avait été annulé. Elle comprit alors que son prince était peut-être déjà fiancé à son arrivée dimanche. En l'espace de quelques minutes, la honte l'accabla d'un tel poids que son corps menu parut rétrécir. C'était trop pour elle ; ses longs cils noirs s'abaissèrent sur ses grands yeux bleus. Sa svelte et haute silhouette blanche vacilla, puis s'écroula telle une statue ; sa tête tomba sur son épaule, et elle perdit peu à peu conscience de ce qui l'entourait. Elle entendit des pas précipités dans sa direction : quelqu'un appelait un médecin.
La dernière chose qu'elle perçut fut la voix condescendante d'une dame qui disait :
— Ma parole... Ne serait-ce pas Mrs Schoonmaker, cette femme déshonorée ?
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Quarante-Deux
J'ai suivi avec grand intérêt l'histoire de Carolina Broad, l'héritière venue de l'Ouest dont le gratin new-yorkais a découvert le nom pour la première
fois dans cette même rubrique. Son étoile brillait trop haut dans le ciel du gotha, sa réussite était trop belle pour être vraie : ce dimanche en effet, son mariage avec l'un des célibataires les plus en vue de la ville a été annulé d'une façon spectaculaire. Il a été révélé qu'elle n'a jamais été rien d'autre que la servante d'une lady de New York, qui mourait d'envie d'être vêtue comme sa maîtresse. Bien qu'elle ait perdu sa chance d'entrer dans l'une de nos familles les plus estimées, elle demeure une riche jeune femme. Mr Carey Lewis
Longhorn l'a généreusement pourvue d'argent, et
il convient de voir dans cette situation particulière l'avenir de la haute société que nous avions pressenti : la richesse sans la classe.
EXTRAIT DE LA RUBRIQUE « LE JOYEUX DANDY ».
THE NEW YORK IMPERIAL. MARDI 24 JUILLET 1900.
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iss Broad, puis-je vous préparer quelque chose, du thé peut-M être, ou bien...
— Rien, répondit Carolina à sa servante sans même ciller.
Elle était allongée sur un sofa tapissé de soie rose, devant la fenêtre du premier étage de sa maison de ville, enveloppée dans une robe de chambre en dentelle corail qui retombait tristement autour d'elle. Il était un peu tard, elle en était vaguement consciente, pour rester ainsi vêtue, mais elle ne s'en souciait pas vraiment. Elle n'avait cessé de fixer la fenêtre de la maison de Leland à s'en faire pleurer, mais à quoi bon. L'une des filles de cuisine lui avait dit qu'elle avait entendu de la bouche d'une domestique des Bouchard que le maître avait déjà quitté la ville pour un long séjour dans la maison de campagne de sa famille à Long Island.
— Rien.
Depuis son retour de l'église ce dimanche, elle n'avait pratiquement pas pu prononcer un seul mot, et n'avait eu envie de rien. Rien, c'était tout ce qu'elle pouvait dire.
La nourriture, le thé, une boisson, des fleurs, des robes, des bijoux, le soleil, les étoiles, tout cela lui semblait futile et absurde.
La seule chose qu'elle voulait en ce monde était Leland, or il lui était devenu inaccessible. Ses yeux étaient rouges à force d'avoir pleuré. Elle se sentait sèche et aride, après toutes ces larmes versées.
Comment était-il possible qu'elle fût encore l'une des jeunes filles les plus riches de son entourage ? C'était pourtant vrai.
Tristan ne pouvait rien faire pour elle, et peut-être était-ce pour cela qu'il n'avait pas essayé de lui réclamer une nouvelle récompense. Sa modeste maison de ville donnant sur le parc était 302
encore à elle, elle pouvait encore y vivre, mais comme elle lui semblait grande, maintenant, pour elle toute seule, atrocement seule. Tout comme sa richesse, impuissante à lui offrir la seule chose qu'elle désirait, lui semblait une sorte de corruption.
— Mais alors peut-être un livre, un gâteau, des journaux... ?
— Pas de journaux. (Carolina appuya sa joue sur son épaule ronde tachetée de son, et ferma les yeux.) S'il te plaît, simplement, laisse-moi seule.
La servante s'en alla, et Carolina essaya de trouver le sommeil.
En vain. L'idée de cette triste pièce et de cette rue l'obsédait autant qu'elle l'angoissait. Le regret et l'amertume l'assaillaient chaque fois qu'elle pensait pouvoir s'endormir. Du temps passa, combien de minutes, combien d'heures, elle n'aurait su le dire, avant qu'elle entende gémir les marches de l'escalier, comme si quelqu'un montait du rez-de-chaussée.
— Miss Broad, je suis désolée de vous déranger... commença la servante.
— Je t'ai dit de partir, murmura Carolina, paupières closes.
— Mais Lina, dit une troisième voix, tu ne peux pas rester là toute une journée sans rien faire.
Carolina ouvrit les yeux. La lumière du soleil traçait un rayon d'or sur le parquet, jusqu'à l'endroit où Claire avait posé une petite valise de cuir noir, que les années avaient rendue grise.
— Oh, ma chérie ! soupira sa sœur aînée.
Ses cheveux roux étaient épinglés sous un simple chapeau, et elle portait la robe noire à col officier qui avait été l'uniforme des deux sœurs pendant des années.
— Oh, que t'est-il arrivé ?
Un moment, la maîtresse de maison du 15 de la Soixante-Sixième Rue fut contrariée qu'on ait autorisé sa sœur à la voir vaincue, dans cet état de faiblesse. Mais le besoin de chaleur 303
humaine la submergea. Carolina tendit vers elle ses deux bras affaiblis. L'aînée s'approcha et l'attira contre elle. Elle l'étreignit comme quand elles étaient enfants, après la mort de leur mère, et que Lina faisait des cauchemars.
— Je n'étais qu'une imposture, gémit Carolina.
Claire l'embrassait sur le front, à la naissance des cheveux. Le cœur de Carolina déborda ; elle ressentit comme d'autant plus cruel ce qu'elle avait perdu, et se remit à pleurer.
— Ils m'ont tout pris, gémit-elle tandis que sa sœur essuyait les larmes qui coulaient sur ses joues.
Non seulement les larmes l'inondaient, mais tout son corps était secoué de sanglots.
— Ils me l'ont pris.
— Oh, ma petite Lina, ma petite Lina, chuchotait Claire en berçant sa sœur. Tu l'aimais vraiment, n'est-ce pas ?
— Oui.
— Mais au moins, tu as vécu une si belle histoire, la raisonna gentiment Claire. Tu n'es pas comme moi, qui n'ai jamais été amoureuse...
L'intention était bonne, mais il n'y avait rien à dire après une telle phrase, qui rendit la situation encore plus triste aux yeux de Carolina. Elle gémit encore et se lova contre sa sœur.
— Écoute, continua Claire quand les sanglots de sa cadette se furent calmés. J'ai acheté quelque chose pour te remonter le moral.
(Elle s'interrompit pour sortir un journal de sa poche.) C'est ridicule, n'est-ce pas, une fille qui suit dans les journaux chaque mouvement de sa sœur ? Tu dois penser que je suis affreusement sotte, un peu simplette.
Peut-être quelques jours auparavant Carolina aurait-elle réagi à cet aveu avec un embarras quelque peu dédaigneux. Mais maintenant toute sa vie avait été bouleversée, tout son contenu 304
renversé, éparpillé sur le sol, et l'idée que quelqu'un puisse vouloir connaître ses faits et gestes lui semblait, plus qu'une preuve de sottise et de simplicité, le sommet de l'absurdité. C'était si drôle qu'à travers ses larmes, elle ne put s'empêcher de s'esclaffer.
— C'est moi qui suis sotte, et le monde. Pas toi.
Le visage rond et dévoué de Claire exprima un léger soulagement quand elle vit sa sœur rire.
— Écoute, insista-t-elle. C'est dans « Le Joyeux Dandy » : « Il convient de voir dans cette situation particulière l'avenir de la haute société que nous avions pressenti : la richesse sans la classe.
Tout en étant certain que beaucoup déploreront la fin d'une époque, je pense pour ma part que les anciennes familles new-yorkaises issues de la même souche ont régné assez longtemps, et que si le sang neuf vient d'une jeune fille qu'un connaisseur tel que Longhorn a su apprécier au point de lui avoir laissé toute sa fortune, j'incline à penser haut et fort que ce n'est pas vraiment un mauvais signe. »
Carolina vit alors le visage de sa sœur s'élargir d'un grand sourire, et la lumière du jour se réfléchir gaiement dans ses yeux.
Derrière elle, la pièce était pleine des fantômes des soirées et des dîners qu'elle avait donnés, ou envisagé de donner. Elle s'en souvenait : elle était assise exactement là où elle était, le soir où Leland était apparu dans le hall d'entrée, fou de bonheur de la voir. Un instant, elle craignit que cette demeure ne la rende nostalgique à jamais. Mais les magnifiques boiseries en bois de rose, le lustre en cristal miroitant et le beau parquet brillant furent agréables à ses yeux, et elle prit alors conscience que sa maison était tout aussi agréable que la semaine précédente.
— Ne sois pas triste, ma chérie. Ce n'est pas si mal, en fait, tu ne vois pas ? Tu imagines, ma Carolina dans les colonnes du «Joyeux Dandy »! Il pense que, quoi qu'on dise de toi maintenant, tu es maîtresse de ta vie, tu as ton indépendance, et que tu représentes 305
le destin de la haute société. Il dit que le futur, c'est Carolina Broad !
Carolina prit la main de sa sœur, et ses lèvres pulpeuses et naturellement rouges dessinèrent un petit sourire. Ses cheveux bruns, qui peu de temps avant étaient savamment bouclés, retombaient sur ses épaules et sa poitrine. Quand son visage eut recouvré une expression plus heureuse, elle se dit que sa situation, après tout, justifiait une sorte de satisfaction propre à chasser sa tristesse. L'étoffe de sa robe de chambre était d'un contact agréable à sa peau, l'air était chaud et parfumé, et la jeune fille à ses côtés l'aimait quoi qu'elle eût fait.
— Non. Le futur, ce n'est pas moi, c'est nous ! J'espère que tu as emporté de chez Mrs Carr tout ce à quoi tu tiens dans cette vieille valise, et que tu lui as dit adieu, parce que tu vas vivre ici maintenant, avec moi ! Toi et moi, nous allons avoir une vie de rêve !
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Quarante-Trois
Le retour de Teddy Cutting est une véritable bénédiction pour les mères de jeunes filles à marier, car il est depuis longtemps la proie à laquelle elles attachent le plus de prix.
EXTRAIT DE RUMEURS DE LA VILLE,
MARDI 24 JUILLET 1900.
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e ne sais pas si je suis prête à entrer dans cette maison, dit J Elizabeth en levant les yeux vers la simple façade en grès brun du numéro 17, à travers la vitre de la voiture de Teddy.
Elle avait peigné ses cheveux avec les doigts et les avait tressés sur sa nuque pour être un peu plus présentable. Mais elle était à faire peur, se disait-elle, et elle ne voulait pas inquiéter sa mère.
Dans la sombre enceinte de la voiture des Cutting, sur son siège moelleux en velours bleu passé, son cœur battait maintenant à un rythme normal.
— Vous n'y êtes pas obligée, dit Teddy. Vous pouvez rester ici aussi longtemps que vous voulez.
— Merci.
C'était le cœur de l'été, et l'air était doux. Il passait par petites bouffées dans la voiture qui roulait lentement. La lumière indirecte, qui filtrait à travers les frondaisons, baignait ses épaules délicates recouvertes de sa robe de chambre en coton blanc, et embrasait sa petite bouche ronde et fruitée.
— Mais vous avez tant fait pour moi aujourd'hui, vous m'avez écoutée si généreusement, je suis sûre que vous avez beaucoup d'autres endroits où vous rendre.
Teddy, à côté d'elle sur la banquette, répondit au bout d'une minute, stupéfait :
— Mais quels endroits ?
— Oh, je l'ignore, fit-elle d'une voix qui aurait été mieux adaptée une année auparavant, s'ils s'étaient trouvés dans le petit salon de sa famille. Vous êtes un soldat maintenant, peut-être avez-vous des choses à faire dans l'armée ? En tout cas, je suis sûre qu'il y a beaucoup de jeunes filles à marier dans cette ville qui 308
méritent bien plus que moi votre compagnie, dit-elle d'un ton faussement léger.
Car elle savait que le réconfort de sa présence ne pouvait durer plus longtemps, et que même s'il l'aimait encore, à sa façon, il y avait un enfant entre eux, qui grandissait dans son ventre –l'enfant d'un autre homme. Elle avait déjà pris trop de son temps à lui expliquer ce que Snowden leur avait fait, à elle et à son père.
— Ne vous inquiétez pas trop pour moi, je suis plus forte que j'en ai l'air.
Teddy entrouvrit les lèvres, mais l'importance de ce qu'il voulait dire semblait le déborder.
— Je sais que vous êtes forte, commença-t-il en hochant mélancoliquement la tête. J'ai toujours su que vous étiez plus forte que moi, et je cherchais à être digne de vous. Je suis parti à la guerre en croyant que je pourrais me prouver que j'avais cette force, et qu'à mon retour, je vous mériterais. Mais j'ai vu et commis des choses terribles là-bas, et je sais que je ne suis pas fait pour être soldat. Si j'ai mis cet uniforme aujourd'hui, fit-il avec un petit sourire et en montrant son manteau bleu à boutons de cuivre, c'est en pensant qu'il pourrait impressionner Mr Cairns.
Cette confession lui rappela le jeune homme timide qu'il était quand il lui rendait visite à l'heure du thé le dimanche.
— Je suis sûre que cela l'aurait impressionné, répondit-elle de sa voix douce.
— Peu importe, maintenant, Lizzie. Il n'est plus là, Dieu merci.
Je ne sais pas si je pourrai jamais me pardonner d'avoir attendu si longtemps pour vous porter secours... (Il secoua la tête, comme pour chasser cette vaine pensée.) Mais ce qui compte, c'est que vous et votre enfant, vous alliez bien.
Dehors on entendait le gazouillis des oiseaux, le bruit des sabots d'un cheval sur le pavé de l'autre côté du square, et celui, plus sourd, des fiacres dans les avenues.
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— Quand je suis revenu et que j'ai appris que vous étiez mariée... cela non plus, je ne me le pardonnerai jamais. J'ai compris qu'il était stupide de penser que je pourrais me transformer en l'homme que vous aimeriez en parcourant le monde. Ma place est ici, quoi qu'il en soit, et je crois pouvoir mener une vie digne à l'endroit où je suis né.
Teddy s'interrompit pour s'éclaircir la voix. Elizabeth vit son visage devenir pâle, son expression inquiète. Puis il se ressaisit :
— Le plus sûr moyen pour que ma vie soit digne est que vous acceptiez de devenir ma femme, et de vivre avec moi le restant de mes jours.
— Vous ne me voulez pas moi... murmura Elizabeth tout émue, en abandonnant spontanément la façon de parler soignée et quelque peu mondaine qu'elle venait d'adopter.
Elle aurait aimé dire quelque chose de plus clair et de plus convaincant, si elle n'avait craint de fondre en larmes.
La réponse de Teddy ne se fit pas attendre.
— Nous ne sommes ni l'un ni l'autre des enfants, Elizabeth.
Nous avons vécu certaines expériences. Et je vous assure que je ne suis pas le jeune homme parfait que certains voient en moi. (Il ferma les yeux, comme si quelque insoutenable douleur le traversait soudain. Quand il les rouvrit, sa voix était plus calme et son regard plus direct.) Mais je n'ai jamais douté une seule seconde que nous nous rendrions tous les deux très heureux. Je vous jure de toute mon âme, et quelles que soient les circonstances, que c'est vous que je veux.
Ce fut au tour d'Elizabeth de détourner les yeux. Le visage fervent de Teddy, la sincérité de ses paroles, tout cela était trop fort, et l'émotion la submergea. Elle n'avait qu'une envie, lui dire
« oui », mais son sens des convenances qui la quittait rarement lui rappela qu'il y avait certaines autres choses qu'elle se devait de lui révéler avant tout.
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— Vous savez que Cairns n'est pas le père de mon enfant. Je n'ai jamais été... disons... avec lui de cette façon-là.
— Je le sais. Je savais que vous n'auriez pas épousé quelqu'un si soudainement, juste parce que cela tombait bien, si vous ne vous étiez pas trouvée dans une situation désespérée. Et j'ai compris depuis un certain temps que ce qui vous est arrivé est autre chose que le kidnapping qui a été relaté dans la presse.
Elizabeth baissa la tête. Elle n'avait pas l'intention de raconter à Teddy toute son histoire, mais elle pensa qu'il était son ami, et qu'il comprendrait.
— Il s'appelait Will Keller et était le valet et le cocher de mon père. Je suis tombée amoureuse de lui quand j'étais jeune fille. Il fallait que nous vivions ensemble. La chose étant bien sûr impossible ici, nous sommes partis en Californie.
C'était étrange, après avoir gardé ce grand secret si longtemps, de lui raconter son histoire.
— Mon père savait tout, je l'ai découvert après, et il avait fait en sorte que nous puissions vivre là-bas. Si je n'étais pas revenue ici pour ma famille...
Sa voix mourut. Teddy lui prit fermement les mains et la regarda intensément :
— Lizzie, je vous aime depuis longtemps. Je vous aimerai toujours.
À ces mots, Elizabeth fondit en larmes. Elle voulait essuyer son visage, mais lâcher les mains de Teddy ne serait-ce qu'une seconde, cela, elle ne pouvait le faire.
— Si le bébé est un garçon, j'aimerais l'appeler Keller. Qu'en pensez-vous ?
Un sourire éclaira alors le visage grave de Teddy.
— Keller Cutting ? Je trouve que ce serait un très beau nom pour un garçon, ou pour une fille. Vous savez, quand j'ai choisi ce 311 hochet pour vous, je pensais, qui que soit votre mari alors, et malgré ma tristesse que vous ne soyez pas à moi, que c'était une bonne chose que vous deveniez mère. Je pensais que j'allais être heureux d'envoyer des cadeaux à votre enfant pendant des années encore.
— Le hochet de chez Tiffany ? C'est vous qui l'avez envoyé ?
Il fit oui de la tête. Elle faillit lui dire ce qu'elle avait cru, mais elle ressentit une telle joie d'apprendre que le cadeau venait de Teddy, preuve qu'il connaissait bien le fond de son cœur, qu'elle n'eut pas besoin de lui demander la moindre explication.
— Quand nous étions en Floride, continua-t-elle en riant, j'avais tellement envie de vous embrasser. Mais tout était alors si compliqué dans ma vie, je me sentais coupable de tout...
Elle avait mille choses à lui dire, mais soudain, elle comprit qu'il n'y en avait qu'une seule qui importait.
— Je vous aime, murmura-t-elle.
— Vous ne pouvez vous imaginer combien de temps j'ai attendu que vous me disiez ces mots-là.
Il sortit un mouchoir brodé à ses initiales de la poche de son manteau pour essuyer les larmes d'Elizabeth. Puis il prit son visage dans ses mains et l'approcha du sien. Elle le regarda et vit au fond de ses yeux, dans cet infime espace de temps, toutes les années où il avait brûlé de faire exactement ce geste-là. Elle se sentit désarmée devant la douce attente de ce baiser, et se laissa bercer par le rêve de leur future vie ensemble. Dans le silence de l'été leurs souffles se mêlèrent, puis il pressa ses lèvres contre les siennes.
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Quarante-Quatre
Une jeune fille qui a perdu son honneur retrouvera sa place, un jour, au sein des petites réunions et des grandes soirées d'apparat de la haute société, mais on ne lui laissera jamais oublier sa faute, de peur que de plus jeunes demoiselles de bonne famille ne retiennent pas la leçon, et ne soient tentées de reproduire ses écarts.
MRS HAMILTON W. BREEDFELT,
RECUEIL D'ARTICLES SUR L'ÉDUCATION
DES JEUNES LADIES AU CARACTÈRE BIEN TREMPÉ.
1899.
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l y avait des jours, voire des années entières que Diana n'avait Ipas
pensé qu'elle vivait sur une île. L'embarcadère qui avançait dans l'Hudson au niveau de la Dix-Huitième Rue n'était pas si loin de la maison où elle était née, et cependant la brise, l'air salé, les cris, le lourd trafic des bagages et des caisses, les centaines de passagers qui grimpaient sur les passerelles que les remous faisaient osciller lui semblaient un tout autre monde. Pas étonnant, pensa-t-elle en regardant l'Hudson où voguaient des péniches, des remorqueurs et des skiffs en ce limpide jour de juillet, qu'elle se soit sentie piégée dans ce lieu ; le vieux New York était entouré d'eau de tous côtés, et ce n'était que lorsqu'on s'aventurait sur ses rives qu'on pouvait voir combien vaste était le paysage au-delà des gratte-ciel.
Un manteau fin, couleur kaki et ceinturé, qui couvrait en partie sa longue jupe sombre, la protégeait du vent. Elle était coiffée de son chapeau melon noir ô combien magique pour elle, et portait dans une main sa petite valise et son billet de seconde classe, et la liste des passagers dans l'autre. Elle avait acheté le billet avec son propre argent, celui qu'elle avait gagné lors de ses voyages, et en vendant des nouvelles à Davis Barnard. Grass, l'écrivain, lui avait donné les noms d'amis auxquels elle pourrait rendre visite à Paris, et de plusieurs hôtels où elle pourrait descendre les premiers jours de son arrivée.
Barnard l'avait encouragée à lui envoyer des articles, et lui avait fait promettre qu'une fois qu'elle aurait établi des relations dans sa nouvelle ville, elle lui écrirait une lettre chaque semaine. La fraîcheur qui se dégageait de l'eau lui faisait du bien, l'engourdissait un peu, ce qui l'empêchait de commencer à ressentir de la peur et de l'appréhension à l'idée de laisser toute cette vie derrière elle.
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Elle avait posté des lettres pour sa mère, sa tante et sa sœur ; elles les recevraient le lendemain ou le surlendemain, et avec un peu de chance elles comprendraient pourquoi elle devait partir.
Henry, elle le savait, avait déjà reçu sa lettre, qu'elle avait remise elle-même la veille au domestique sur le seuil de son imposante demeure, sorte de dernier acte inconvenant dans sa carrière de jeune fille à marier d'une vieille famille de New York. Elle se sentit blessée dans son amour-propre qu'il ne soit toujours pas arrivé, mais elle avait de l'imagination, et au fond d'elle-même elle savait qu'il allait apparaître d'une seconde à l'autre, marchant à pas rapides, élégamment vêtu, chaque mèche de sa chevelure brune bien en place, lui murmurant des excuses – il avait eu tant de détails de toutes sortes à régler avant de pouvoir laisser derrière lui son ancienne vie. Là-dessus il la prendrait par le bras et s'embarquerait avec elle.
Pendant ce temps, le grand bâtiment dressait ses nombreux étages au-dessus d'elle comme un monstre surgi des profondeurs, avec son immense muraille noire peinte en haut à la céruse, ses portiques, ses cordages entassés, et plus haut encore, la fumée qui s'élevait dans le ciel. Bientôt on appellerait les voyageurs en retard, puis elle partirait pour de bon. Un acte d'une telle ampleur était impossible, elle en perdait le souffle, elle ne pouvait y croire.
Elle n'y croirait d'ailleurs pas vraiment avant d'être sur le pont du bateau, avec suffisamment d'eau entre elle et la terre pour ne plus pouvoir regagner la rive.
Elle se retourna et laissa errer son regard sur la foule des gens qui étaient arrivés avec tous leurs bagages et ceux qui étaient venus leur souhaiter bon voyage. Il y avait tant d'attente et d'espoir, une telle excitation mêlée d'appréhension et de tristesse sur tous ces visages, ronds ou minces, jeunes ou fatigués par les ans, que ce spectacle l'émut. Elle vit alors un homme traverser la foule, son veston noir déboutonné sur son gilet, ses cheveux soigneusement gominés.
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Elle sourit quand leurs yeux se rencontrèrent. La fixité du regard d'Henry indiquait qu'il l'avait vue longtemps avant qu'elle ne l'aperçoive, et en l'espace d'une seconde, toutes ses peurs s'évanouirent et elle sut qu'elle avait eu raison. Naturellement, il était venu. Ils partaient tous deux pour Paris, quel besoin avait-elle de s'inquiéter... Au-dessus de leurs têtes, dans un ciel d'un bleu intense, des nuages blancs glissaient silencieusement. Les cris et l'agitation continuaient autour d'eux, comme si le fait que ces deux personnes se rencontrent de cette façon devant un paquebot en partance pour l'Europe n'avait rien de remarquable. Henry arriva devant Diana, qui rayonnait. Il lui prit son billet et le mit dans la poche de sa veste. Puis, sans un mot, il prit sa main gantée et mit un genou à terre.
— Je ne me suis pas comporté comme je l'aurais dû, ni cette semaine ni jamais. Mais jamais non plus je n'avais rencontré une jeune fille que j'aimais autant que toi, et si tu voulais être ma femme, je te promets que je passerai le restant de mes jours à rattraper mes agissements stupides.
Il la scruta de son regard sombre, parfois difficile à décrypter, mais là d'une évidente sincérité. Il ne souriait pas. Son visage exprimait un désir grave et profond. Quelques instants plus tard, il lui présenta une petite boîte.
— Diana, veux-tu m'épouser ? Rester ici avec moi et être ma femme ? Je te le promets, il y aura de vraies fiançailles, un grand mariage à l'église, et ils pourront dire ce qu'ils veulent, qu'ils aillent tous au diable, je resterai avec toi. Jamais plus je ne prendrai ton amour comme allant de soi.
Il souleva le couvercle de la boîte, et Diana vit la bague. Elle n'était pas comme celle qu'il avait offerte à sa sœur, ou comme celle que Penelope portait pour la triste mascarade de ses fallacieuses fiançailles. Elle avait la forme d'une fleur dont le cœur était un énorme saphir, et son fin anneau d'or était serti de petits diamants. C'était une bague très féminine, mais également 316
audacieuse et provocante, tout à fait à son image. Elle sut qu'Henry avait consciencieusement pensé à elle en faisant ce choix, et cette certitude la détendit. Elle inspira l'air de la mer.
Mais l'instant suivant elle entendit les commentaires qui viendraient bientôt, ceux des femmes qui se disaient les amies de sa mère, les cancans des amies de Penelope, ou les médisances de tous les gens qui avaient du temps à perdre.
« Qu'est-ce qui lui prend de porter une bague pareille ? »
diraient-elles, aussi longtemps qu'elle la porterait, et donc pour toujours si elle et Henry se mariaient.
Pour toujours, pensa Diana, comme si ces mots prenaient un sens nouveau pour elle. Sans attendre sa réponse, Henry retira son gant, le mit dans sa poche et glissa la bague à son doigt. Il la prit par la nuque et passa ses doigts dans ses boucles. Elle ferma les yeux, se sentant presque défaillir de plaisir à l'idée qu'Henry était venu la chercher de cette façon, la persuadant d'être à lui. Leurs lèvres se rencontrèrent, et l'attirance magnétique qui existait entre eux ressurgit d'un coup. Elle était sur le point de céder.
Ils auraient pu continuer ainsi à s'embrasser sur le quai, sous le soleil à son zénith et au milieu de tout ce monde, si le vent ne s'était pas levé. Il emporta le chapeau de Diana, emmêlant ses beaux cheveux bruns, et le melon flotta bientôt sur les eaux du fleuve. Elle poussa un petit cri douloureux. C'était le chapeau d'Henry, qui le lui avait donné quand ils avaient commencé à flirter ensemble, avant de tomber vraiment amoureux. Sur le moment, la perte de ce talisman, de ce porte-bonheur, lui fut insoutenable.
— Mon chapeau ! fit-elle en fronçant les sourcils.
— Ne t'inquiète pas, je te le rachèterai.
Elle leva les yeux vers le visage d'Henry qu'elle voyait de profil, le dessin de sa longue et fine mâchoire, ses pommettes saillantes.
Il observait la foule et les docks pour évaluer la direction qu'avait 317
prise le chapeau. Son maintien, son allure – celle d'un homme que tout New York enviait et désirait -lui fit battre le cœur d'une façon particulière. Sa déception d'avoir perdu le chapeau s'atténua alors à une rapidité qui la surprit. Ses yeux brillèrent comme si elle allait pleurer, cependant elle n'était absolument pas au bord des larmes.
— Non, dit-elle en lui prenant les mains.
Il la regarda, et pour la première fois un sourire interrogateur apparut sur son visage comme si elle venait de dire quelque chose de mystérieux et de pas très gentil pour lui.
— Dois-je le laisser partir ? l'interrogea-t-il.
— Oui. (Elle lui sourit, sentant la chaleur complice de cet instant.) Oui, laisse-le partir. Mais non, non je ne peux pas t'épouser. Pas ici, pas à New York, pas comme cela.
— Comment ?
L'expression de bonheur s'effaça aussitôt du visage d'Henry.
— Oh, Henry.
Elle continuait à sourire, mais ne pouvait plus le regarder dans les yeux. La certitude de ce qu'elle avait à faire lui était venue d'un coup, avant de trouver les mots pour l'exprimer.
— Je ne te menaçais pas de partir parce que tu ne m'avais pas demandée en mariage d'une façon assez romantique. Quelle histoire d'amour pourrait être plus romantique que la nôtre ? Non.
C'est que si je t'épouse, je serai toujours la seconde femme qui sera sans cesse exposée au jugement, celle dont il ne faut pas suivre l'exemple.
— Est-ce que cela compte ? Qu'importe ce que ces dames pensent alors que je t'aime tant et que j'ai tant besoin de toi à mes côtés ? Ma vie est différente à présent, j'ai des responsabilités que je dois assumer, mais je ne sais pas comment je les assumerai si tu n'es pas avec moi, si tu n'es pas ma femme. Je me moque du qu'en-dira-t-on !
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Elle hocha la tête et fit semblant de réfléchir. Si des curieux les regardaient, aucun des deux ne s'en apercevait.
— Ce n'est pas tant que je me soucie du qu'en-dira-t-on, et je sais bien que toi non plus. Mais je ne veux pas vivre dans une ville où j'entendrai tout le temps chuchoter des ragots sur la petite traînée que je suis. Ces gens ne comptent pas, bien sûr, sauf qu'ils vivent à New York. C'est avec eux que nous devrons dîner soir après soir. Leur façon de penser est si pauvre, l'idée de me trouver parmi eux me déprime. Je veux entendre d'autres bruits, d'autres voix, je veux découvrir d'autres horizons...
Sa voix faiblit, car à ce moment-là les rues tortueuses des anciennes villes qu'elle avait vues envahirent ses pensées, et elle savait que l'homme qui était devant elle ne pouvait pas les imaginer. Elle se mordit la lèvre inférieure et battit des cils en regardant Henry au fond des yeux.
— Je veux aller à Paris.
— Alors j'irai avec toi, répondit-il.
Mais elle devina que c'était seulement ce qu'il sentait devoir répondre.
— Non, Henry. Ta place est ici.
Elle ôta la bague de son doigt et la lui rendit. Puis elle reprit le billet et le gant qu'il avait mis dans sa poche. Son côté golden boy, cet air désinvolte et privilégié qui l'avait toujours caractérisé disparurent complètement, et elle se rendit compte qu'elle l'avait sidéré. Cela tombait bien, car aucune parole n'aurait pu alors l'influencer. Elle ne voyait plus qu'un long chemin solitaire jusqu'à la passerelle, et le bâtiment en train de quitter le port.
— Ne t'inquiète pas, reprit-elle. (Elle eut un petit rire voilé, triste et sage à la fois.) Tu tomberas encore amoureux. Sache seulement que quel que soit le lieu où je me trouverai, tu m'auras marquée à jamais. Tu as été mon premier amour.
— Mais...
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Elle passa ses bras autour de son cou, le réduisant au silence, et ils s'embrassèrent fougueusement. Baisers doux et humides qui n'en finissaient pas, comme si tous deux essayaient de boire l'un à l'autre pour la dernière fois. Ils auraient pu continuer indéfiniment si l'équipage n'avait commencé à appeler les retardataires. Puis autour d'eux résonnèrent, depuis le pont supérieur, les cris joyeux, les appels, les adieux des amoureux, des amants, des amis, et Henry et Diana furent emportés dans la confusion et le mouvement. Il n'y avait plus rien à dire. Elle étreignit sa main et chuchota :
— Au revoir.
Sur ce, elle prit sa valise et courut vers la passerelle avant qu'on ne l'abaisse.
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Quarante-Cinq
J'ai souvent observé ceci : pour de nombreux couples, toute la splendeur flamboyante du
mariage arrive quand finit l'amour.
MAEVE DE JONG, AMOURS ET AUTRES FOLIES
DES VIEILLES FAMILLES NEW-YORKAISES.
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enelope s'éveilla horrifiée à la vue de sa chambre toute blanc Pet or. Elle était chez elle, ce qui ne voulait plus rien dire pour elle. Chez les Schoonmaker ? Dans la maison de sa famille ? Elle se demandait comment elle était arrivée là, et redoutait de revenir en arrière pour comprendre ce qui s'était passé. Quelqu'un avait dénoué ses cheveux et dégrafé son corset. Elle sentit sous ses doigts, dans ses boucles défaites, une petite bosse en forme d'œuf sur le côté de sa tête, et quand elle se retourna dans son lit pour voir ce qui l'entourait, elle aperçut la jupe ivoire qu'elle portait avant de perdre connaissance jetée sur un fauteuil. C'était celle qu'elle avait choisie pour aller à la rencontre du prince de Bavière, quand elle croyait encore qu'il allait faire d'elle une princesse. Oh, pensa-t-elle, le prince de Bavière. Son cœur se souleva au souvenir de son humiliation publique. Au pied de son lit, Robber, son boston terrier, haletait, ses yeux noirs en bouton de bottines fixés sur elle comme un reproche.
— Tais-toi, fit-elle en rejetant les couvertures et en balançant ses genoux en arrière, si bien que ses pieds frappèrent très fort le sol.
L'animal, effrayé, traversa le tapis ventre à terre. Elle était vêtue d'une chemise en fine soie blanche et portait ses bagues de mariage. Ses cheveux bruns tombaient librement jusqu'à sa taille.
Elle avait soif, et pour la première fois de sa vie, elle ressentait plus de peur que de haine.
— Qu'allons-nous devenir ? demanda-t-elle à Robber, s'apitoyant sur son propre sort.
Mais le chien était maintenant à demi caché derrière un coussin ; du moins semblait-il aussi effrayé qu'elle, mais pas autant que l'aurait justifié leur situation désespérée. Penelope arpentait la chambre – il aurait été plus exact de dire qu'elle 322
titubait, étourdie qu'elle était après sa chute dans l'hôtel, les jambes molles, et elle cherchait désespérément quelque chose pour étancher sa soif.
On ne lui avait rien laissé. Pas de pichet d'eau fraîche où auraient infusé des tranches de pomme, pas de grand verre de citron pressé. Elle savait parfaitement, venant de gens de maison aussi compétents que ceux des Schoonmaker, que ce n'était pas une interprétation erronée de sa part d'appeler cela un comportement hostile. Et ce n'était pas non plus une surprise, en vérité. Elle avait toujours été une étrangère dans cette maison, elle avait méprisé les serviteurs et mis leur zèle à l'épreuve. Si elle avait la chance de se remarier, se jura-t-elle, elle aurait la sagesse de se montrer plus diplomate. Elle se baissa vers Robber avec le vague espoir qu'il puisse lui donner un peu de chaleur. Elle ouvrit les bras, mais en la voyant arriver, le toutou fila.
Au début de la journée, Penelope croyait presque posséder un prince, mais en cette fin d'après-midi, elle était si démoralisée qu'elle ne voyait aucune raison de ne pas poursuivre un chien.
Robber grimpa à toute vitesse les marches conduisant à la pièce adjacente, qui avait été autrefois la chambre d'Henry avant de devenir son bureau. C'était là qu'il avait dormi, presque toutes les nuits, avant son départ pour la guerre. Elle courut derrière Robber, pieds nus, jusque dans la pièce sombre où aucune lampe n'était allumée, et où l'éclat d'un crépuscule d'été entrait par la fenêtre qui donnait à l'ouest. Son animal réfractaire courut dans cette direction et disparut sous une paire de fauteuils en acajou bordé de cuir noir. À sa grande surprise, elle aperçut une silhouette immobile et pensive.
— Oh... Penny, c'est toi...
Henry, assis dans l'un des deux fauteuils, détourna son regard et contempla à nouveau la fenêtre. Cela faisait longtemps que son mari ne l'avait vue qu'en robe très habillée, et un moment Penelope fut gênée que ses jambes minces soient visibles sous ses 323
sous-vêtements froissés. Celles d'Henry étaient croisées, et son coude restait appuyé sur le bras du fauteuil en bois ciré ; elle était étonnée de le voir, cependant il y avait quelque chose de naturel dans sa présence.
— Qu'est-ce que tu fais ici ? commença-t-elle. Je pensais que tu t'étais embarqué avec ta maîtresse, ajouta-t-elle cruellement.
— Non, dit Henry. (Il poussa un soupir mélancolique et vaincu, chose qui lui était peu habituelle.) Tout est fini.
— Tout est fini ?
— Oui. Elle s'est embarquée pour Paris cet après-midi.
Finalement, être la femme d'Henry Schoonmaker ne lui semblait pas si formidable.
Le ciel rose et orange se reflétait sur le visage d'Henry, comme pour contrarier l'expression triste de sa bouche et de ses sourcils.
Penelope resta derrière lui, se demandant ce qu'il convenait de lui dire exactement. Elle pensa que cet événement était de bon augure pour elle – s'il avait le cœur brisé, il aurait moins d'énergie pour la jeter dehors tout de suite, et peut-être que sa totale déchéance pourrait être retardée jusqu'à ce qu'elle trouve un autre plan.
— Je suppose que tu es surprise de te retrouver ici ? Les servantes m'ont dit que tu avais fait envoyer tes plus belles affaires chez tes parents.
— Oui... reconnut-elle avec circonspection.
— Tu te sens bien ? Apparemment les domestiques du New Netherland t'ont amenée ici. Ils ont dit que tu t'étais évanouie, mais on n'a pas pu en savoir plus.
— Oh... oui. Je ne sais pas. Je ne me souviens pas.
Une douleur aiguë lui traversa la tête, comme un séisme fissurant la surface de la terre. Elle ne voulait pas penser à l'incident.
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— Enfin, je me souviens du New Netherland, bien sûr, mais pourquoi j'y étais, et pourquoi on m'a ramenée ici m'échappe maintenant.
Henry ne répondit pas. Sans doute se souciait-il simplement trop peu des agissements honteux de Penelope pour y prêter attention. Il y avait en lui une sorte de sincère désespoir, et elle pensa qu'après tous les dégâts qu'ils avaient causés, il n'y avait plus de place en eux pour la colère ou les faux-semblants. Elle considéra sa veste noire en tas sur le parquet, et aperçut, tout à côté, une petite boîte à bijoux en daim.
— Je peux regarder ? demanda-t-elle en se penchant sur la pointe des pieds pour attraper la boîte.
— Pourquoi pas ? répondit Henry impassible.
Il plongea la main dans sa poche de poitrine et prit une cigarette. L'odeur douceâtre du tabac monta aux narines de Penelope. Elle souleva le couvercle de la boîte et vit le gros saphir serti dans une couronne de diamants.
— Oh ! s'exclama-t-elle.
— C'était pour Diana.
Même après cela, elle n'a pas voulu rester ? s'étonna Penelope en fronçant les sourcils.
— Non. (Henry poussa un soupir, comme pour détourner la conversation.) Où est ton prince ?
Mille mensonges se bousculaient au bout de la langue de Penelope, mais aucun d'eux n'aurait pu restaurer sa dignité.
— Il est parti pour l'Europe cet après-midi, répondit-elle sur un ton neutre.
Elle tressaillit douloureusement en se souvenant de la façon dont elle avait été utilisée, en pensant au gâchis de sa vie qu'elle avait elle-même provoqué, et combien sottement elle avait cru à 325
son amour. Mais à quoi bon ressasser des faits qui seraient bientôt imprimés dans les colonnes des journaux ?
— Il est reparti pour annoncer à sa famille qu'il est fiancé à la fille du comte de Pérignon.
— Ah.
Henry ne détourna toujours pas les yeux de la ligne des gratte-ciel qui découpaient leurs formes géométriques clans ce tableau aux couleurs déclinantes.
— Je suis désolé que tu l'aies perdu, ajouta-t-il.
Elle pensa alors qu'il était peut-être sincère.
— Eh oui, les hommes sont tous stupides, rétorqua Penelope, reprenant son ton hargneux et orgueilleux. Donne-m'en une.
Henry tourna la tête et lui jeta un regard évaluateur. Il lui tendit son fin étui d'or pour lui offrir une cigarette, qu'il alluma.
— Quel gâchis nous avons fait, répéta Penelope en soufflant une bouffée.
Autour d'eux, tout s'assombrissait de plus en plus.
Elle avait encore des élancements dans la tête, mais rester debout ainsi et avaler la fumée la calmait, tandis qu'elle parlait d'un ton anéanti et contrit avec l'homme dont elle avait cru un jour que faire la conquête arrangerait tout pour elle.
— C'est vrai, répondit Henry, bien qu'il ne parût pas vraiment éprouver de remords.
Il semblait brisé, épuisé, et indifférent. Ils terminèrent leur cigarette en silence, puis Henry en alluma deux autres, dont une pour Penelope. Elle le remercia et la prit.
— Qui aurait pu imaginer cela, reprit-il enfin avec un rire attristé. Cela fait un an maintenant, il faisait chaud comme ce soir, tu te souviens ? Tu vivais avec ta famille dans la Cinquième Avenue, nous nous rencontrions dans des chambres d'hôtel un 326
peu partout dans la ville, et aucun de nous ne prenait cela très au sérieux. Et maintenant nous voici mariés, et tout est en ruine.
— Au moins tu portes bien la douleur, Mr Schoonmaker, répliqua-t-elle sèchement.
Il rétorqua avec le même rire triste :
— Qu'est-ce que cela peut faire ?
— Tu veux dire, qu'est-ce que cela peut faire si nous portons notre douleur et notre humiliation d'une façon pitoyable ou splendide ? Cela n'a aucune importance, effectivement. Mais tant que nous sommes tous deux beaux et malheureux et que nous nous trouvons ensemble ici, nous pouvons tout aussi bien prendre un verre.
Un moment elle craignit d'avoir été trop amicale et qu'il lui dise finalement de partir.
— J'en prendrais volontiers un, se hâta-t-elle d'ajouter.
— Oui, dit Henry toujours sans la regarder. C'est une bonne idée.
Elle coinça sa cigarette entre ses lèvres et marcha vers la série de bouteilles en verre taillé alignée dans le buffet. Elle prit du scotch, en versa deux verres, retourna vers la fenêtre, en tendit un à Henry et s'installa dans le fauteuil à côté du sien. Elle ne se souciait plus de son apparence, de ses cheveux défaits, séparés par une simple raie au milieu, de sa tenue légère qui laissait deviner son corps sans défense et sans apparat. Sans les plis, les volants ou les bouillonnements d'une robe, elle le savait, parfois elle paraissait trop menue, mais qu'est-ce que cela pouvait faire maintenant ? Henry avait enlevé ses boutons de manchette et déboutonné le col de sa chemise blanche.
— Tchin.
Elle leva son verre avec un petit sourire diabolique. Leurs verres tintèrent.
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— Aux cœurs brisés !
— Aux cœurs brisés.
Henry posa un instant ses yeux noirs sur elle avant de boire une gorgée.
— Peut-être nous méritons-nous tous les deux, ajouta-t-il, s'enfonçant plus profondément dans les coussins du fauteuil.
Il la regarda, puis soupira. C'était comme s'il attendait que sa douleur passe. Une douleur qui semble monstrueuse sur le moment, mais qu'on oublie peu de temps après, comme celle d'un doigt de pied qu'on a cogné.
Penelope souleva ses longues jambes et les posa, chevilles croisées, sur les cuisses d'Henry. Il n'eut pas de réaction, mais ne la repoussa pas non plus. Elle baissa la tête et regarda la Cinquième Avenue. Le soleil se couchait dans une lumière mauve, et elle sentit qu'ils pourraient continuer, exactement comme ils étaient là, pendant très longtemps.
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