Veneneuses
Prologue
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 9 parties.
d'eux, la maison. C'était une construction de plain-pied, délabrée et pourvue d'une magnifique terrasse. Des palmiers abritaient ce lieu décrépit. Les mauvaises herbes colonisaient les sentiers qui reliaient les bâtiments secondaires de la propriété, et de petits oiseaux au plumage turquoise jaillissaient des denses frondaisons.
Diana traversa la pelouse, suivie d'Henry, et monta l'escalier de ce qui devait avoir été la bâtisse principale. Ils se retrouvèrent devant une vieille et majestueuse porte en bois sculptée fermée par une énorme serrure de fer.
— On ne peut pas entrer, fit Diana contrariée en insistant sur la poignée.
— On pourrait peut-être casser une vitre, hasarda Henry, montrant les fenêtres qui flanquaient l'entrée principale.
— Non ! Il n'en est pas question, s'indigna Diana.
Elle prit la main d'Henry et l'entraîna sur la terrasse revêtue de carreaux de faïence aux dessins bleus et blancs géométriques à moitié effacés.
— Pas question de toucher à quoi que ce soit, le réprimanda-t-elle gentiment. J'ai entendu dire chez la señora Conrad que la maison est exactement comme il l'avait laissée en partant, tous les livres sont restés à la même place. Dieu doit veiller sur cette bâtisse, car elle semble préservée des voleurs. On dit – là sa voix se fit plus basse, et son visage prit cette expression de conspiratrice que lui avait vue parfois Henry – qu'il a écrit là ses plus beaux vers, et que lorsqu'il est parti, tout était fini pour lui.
Ils firent le tour de la maison, admirant à travers les fenêtres les fauteuils en cuir tanné et les bibliothèques chargées de milliers de livres qui tombaient en poussière. Une lumière dorée filtrait d'un ciel par ailleurs menaçant qui offrait toutes les palettes de gris, illuminant les vieux candélabres, les tableaux et les masques qui décoraient ces murs entre lesquels s'était déroulée l'existence sédentaire du poète. C'étaient les vestiges d'une vie très différente 73
de la leur, et ils traversaient les jardins comme ils auraient parcouru les salles silencieuses d'un musée. Diana était envoûtée par la magie du lieu, et Henry, devant son visage radieux et fasciné, était envoûté par elle. Elle le regarda à son tour, ouvrant grands ses yeux comme pour lui dire : Peux-tu y croire ? Nous trouver là, ensemble, dans un tel lieu !
Sans doute parce qu'elle était occupée à se remémorer les vers du poète qu'elle s'était récités certains soirs, il y a longtemps, pendant qu'Henry restait captivé par la beauté et la grâce inconscientes de son visage ombragé par les palmiers et caressé par le vent, elle ne remarqua pas, au début, que la température avait brusquement chuté et que l'humidité augmentait. Ils avaient presque fait le tour de la propriété, main dans la main, elle l'entraînait d'une fenêtre à une autre, lorsque des gouttes de pluie aussi grosses que des grains de raisin se mirent à tomber.
Ils commencèrent alors à courir tous les deux, traversèrent la terrasse panoramique devenue glissante et descendirent l'escalier.
Mais leur réaction première d'échapper à l'averse, comprit bientôt Henry, avait été stupide. Les énormes gouttes bombardaient maintenant le sol. Le temps qu'ils dépassent le jardin, la chemise d'Henry fut trempée. Ils atteignirent rapidement une remise surplombée d'un grand auvent métallique. Il essaya d'ouvrir la porte, qui était fermée de l'intérieur. Mais déjà la peur et la surprise avaient quitté le visage de Diana pour faire place à une expression de plaisir. Elle regardait, ravie, la pluie former des rideaux devant ses yeux, et des torrents d'eau dévaler la colline.
— Nous serons noyés avant d'arriver en ville, si nous bougeons d'ici.
Henry s'épongea le visage. De là où ils se trouvaient, la vue se déployait jusqu'à la baie, tout en bas. Ils pouvaient imaginer que des enfants couraient se protéger sous les arcades, et que les bouches d'égout débordaient.
— Tu as raison, acquiesça Diana. Mais comme c'est beau !
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— Comme c'est beau, répéta-t-il.
Il prit alors conscience de toute cette splendeur qui s'étendait autour de lui, des couleurs étonnamment vives. Il lui était impossible de respirer à fond. Tout allait être balayé par la pluie, tout, sauf l'essentiel.
— Regarde ! Nous avons de la chance !
À un mètre de lui à sa gauche se trouvaient une petite table en fer-blanc et deux chaises recouvertes de la même peinture écaillée.
Diana sourit, et ses dents brillèrent comme des perles entre ses lèvres pulpeuses. Elle dénoua son chapeau, puis tous deux allèrent s'asseoir. Henry ouvrit le couvercle du panier en osier qu'il avait apporté. Mais aucun d'eux n'avait faim. Il ouvrit alors les deux bouteilles de Coca que Diana avait emballées pour eux ce matin, quand l'air était encore sec et qu'il faisait soleil, et alluma deux cigarettes.
— Tu as vu comme les rayons du soleil traversent les nuages ?
La peau rose de Diana luisait de sueur ; ses cheveux bruns et humides s'agglutinaient autour de ses jolies oreilles. Henry avait du mal à détourner les yeux de son visage, et quand il le fit, il vit des rayons dorés traverser la pluie et percer les nuées grises et noires. Le parfum de la terre monta, se mêlant aux gouttes fraîchement tombées du ciel ; la pluie jouait une musique cacophonique contre l'auvent métallique. Il prit une gorgée de Coca et tira une bouffée de sa cigarette. Son souffle était calme, à présent ; il se sentait rasséréné. Même s'il pensait qu'il était toujours soldat volontaire dans la United States Army, il n'avait jamais été aussi éloigné du confort dans lequel il avait vécu chaque jour de ses vingt et une années. Ils étaient loin de la ville, pourtant il avait tout ce dont il avait besoin. Il regarda la jeune fille dont il avait rêvé si souvent les mois précédents. À côté de lui, à ce moment précis de son existence, au cœur d'une averse torrentielle, elle était bien réelle, et elle aussi semblait heureuse d'être assise là, comme si elle avait voulu y rester pour toujours.
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Elle souffla la fumée de sa cigarette et tendit sa main vers la sienne.
Henry reprit doucement conscience de la réalité. Vaguement, derrière la porte, il entendit un bruit de bottes, et les voix lointaines des hommes qui lançaient le réveil. Il était de nouveau à la caserne, qui avait été le premier lieu où ils avaient pu se réfugier la nuit précédente, quand la pluie s'était mise à tomber à torrents. Bien qu'il ait ardemment désiré ne plus jamais partir de cet endroit, et rester à boire du Coca, fumer des cigarettes et observer les différentes façons dont la pluie balayait la campagne, ils avaient décidé d'un commun accord d'essayer de retourner en ville avant la nuit tombée. Mais il appréciait aussi d'être là auprès de Diana, d'admirer son visage las et abandonné, en partie caché par ses boucles rebelles, et la courbe douce de son épaule émergeant de la couverture. Elle murmura et remua un peu dans son sommeil, se pelotonnant contre lui comme un chaton nouveau-né.
Au début de son arrivée à La Havane, Henry s'était efforcé de prouver qu'il était comme les autres soldats. Il s'était levé à l'aube et avait couru avec eux jusqu'à l'épuisement de ses forces. Mais inévitablement, l'indulgence excessive du colonel aidant, il avait commencé à déraper. Il avait continué à essayer de se lever tôt, mais ce n'était jamais facile après une soirée passée à boire du rhum. Et maintenant qu'il avait retrouvé Diana, il avait totalement abandonné l'idée de se lever aux aurores ; en entendant ses camarades s'exhorter à sortir dans le matin humide, il ne ressentit pas le moindre sentiment de culpabilité.
— Schoonmaker ! cria quelqu'un d'une voix bourrue.
En même temps, un rayon de lumière tomba sur le plancher de la caserne. La moustache du colonel apparut dans l'encadrement 76
de la porte, au-dessus d'un sourire niais. À sa vue, Henry tira la couverture sur le corps de Diana, qui était en train de se réveiller.
Comme elle tendait les bras vers lui, il tâcha de lui faire muettement comprendre qu'il fallait qu'elle reste tranquille et silencieuse.
Qu'il n'ait jamais aimé le colonel Copper jusqu'à ce moment-là, c'était une chose ; mais ce n'était rien à côté de la haine qu'il éprouvait maintenant devant le visage contorsionné de l'homme : une série de tics faciaux manifestant une compréhension lubrique avait succédé à son trouble et à sa surprise de ne pas trouver Henry seul.
Un clin d'œil complice de plus, et Henry le tuait.
— Il y a un problème ? demanda-t-il au bout de quelques instants durant lesquels son supérieur resta muet, mais visiblement à son aise, les yeux gros comme des soucoupes.
— Ah, Schoonmaker ! hurla encore le colonel. (Le doux corps de Diana, à côté d'Henry, sursauta à ce bruit.) Je m'inquiétais de votre absence depuis vendredi, mais maintenant je vois que vous avez tiré profit de mes conseils !
— Je peux faire quelque chose pour vous ? lui lança Henry.
— Vous avez manqué l'appel au réveil, répliqua le colonel, mi-figue mi-raisin. Je pensais... Mais ne vous en faites pas, mon vieux...
Le colonel s'appuya contre le chambranle. La lumière du jour filtrant par la porte entrouverte éclaira la veste en sergé d'Henry, suspendue à un crochet avec ses habits de rechange – une chemise et un pantalon. Les vêtements de Diana, salis et mouillés après leur course de la maison du poète jusqu'à la caserne, étaient empilés sur une chaise de bois.
— Vous m'avez manqué, malgré tout. Sans vous je n'avais personne à qui parler hormis des gens de basse extraction. Bien 77
sûr, à cause de l'orage, il n'y aura pas de course cet après-midi, c'est pourquoi j'ai pensé que nous pourrions peut-être converser...
Henry observa le colonel avec une expression de grande lassitude, essayant de l'inciter à quitter sa chambre dans les meilleurs délais. Il sembla y être parvenu, car l'homme lui fit un clin d'œil, marmonna un « au revoir » dépité et s'éloigna en traînant les pieds. Si Henry avait espéré qu'il disparût avant d'apercevoir Diana pour de bon, il fut bientôt déçu, et pire que déçu, parce que la jeune fille se défit légèrement de son étreinte, découvrant ainsi son dos nu.
— Hola ! fit le colonel avec une prononciation ridicule.
— Bonjour, répondit sèchement Diana.
— Mais vous êtes... américaine !
Son écœurante jovialité céda la place à un sentiment qui plongea Henry dans les abîmes de la détestation.
— Et alors ?
Diana cacha son visage sous les couvertures et se pressa de nouveau contre la poitrine d'Henry, qui l'entoura instinctivement de ses deux bras, mais son geste ne fit pas pour autant partir le colonel Copper qui, avec ses bottes de cuir brun ornées d'éperons d'argent totalement superflus, traversait maintenant bruyamment la pièce. Il marchait d'une façon plus raide à présent, carrément militaire, et quand il s'arrêta au pied du cadre métallique du lit étroit dans le coin opposé de la pièce, il bomba le torse comme s'il commandait une salve de vingt et un coups de canon.
— Et pas n'importe quelle jeune fille américaine !
Henry se figea quand Diana repoussa lentement les couvertures, sortant progressivement des brumes du sommeil, et tourna la tête pour regarder le colonel. Si elle semblait quelque peu choquée, ce n'était pas étonnant, car quelles que fussent les innombrables règles de bienséance qu'elle avait enfreintes pour se trouver dans ce lit à cette heure, si loin de chez elle, il ne faisait 78
aucun doute qu'elle n'avait jamais vu un homme si près de sa couche et se comporter aussi grossièrement. Henry, pour autant qu'il le sût, était le seul homme à avoir mis les pieds dans la chambre de Diana, dont les yeux offusqués s'arrondissaient comme des billes, preuve que l'éducation qu'elle avait reçue de sa mère, si attentive à l'étiquette, avait laissé des traces.
— Et qu'est-ce que cela peut vous faire ? demanda-t-elle, essayant de prendre un ton un peu coquin.
— Oh, mon Dieu ! (Le colonel recula d'un pas et regarda Henry.) Je la connais !
— Non, c'est impossible.
Henry fut soulagé que le colonel ait cessé de lorgner Diana, mais il appréhendait la cause de ce changement.
— Mais si, mais si ! Je me souviens parfaitement d'elle.
Le colonel agita son doigt et commença à bégayer, répétant comme un perroquet une information qu'il avait sans doute lue dans son journal quotidien :
— Elle était à la soirée donnée par l'amiral Dewey au Waldorf-Astoria en septembre dernier. Elle portait une robe lavande et dansait avec Mr Edward Cutting. J'en suis sûr, je l'ai certainement noté. J'en suis doublement sûr, parce que ce matin, quand je lisais la chronique mondaine – seule façon de savoir où sont nos amis dans le monde -, je suis tombé sur un entrefilet qui racontait qu'elle portait les cheveux très courts, or vous, mademoiselle, vous êtes la première jeune fille que je vois avec une coupe pareille ! Le seul problème, continua-t-il en se tordant les mains, c'est que vous êtes censée être à Paris...
— Vous devez me confondre avec quelqu'un d'autre, lui répliqua-t-elle d'un petit rire impavide.
Mais son cœur ne savait pas mentir et cela se voyait. Henry comprit que des problèmes allaient surgir. Les heures qu'ils avaient passées dans la petite cabane, pendant que la pluie 79
ruisselait autour d'eux, à fumer, à attendre et à se raconter ce qui leur était arrivé dans les lieux qu'ils avaient découverts, ces moments l'habitaient encore, mais il pressentait qu'il n'y en aurait plus de pareils.
— Schoonmaker, quel genre d'opération pensez-vous que je mène ici ? Je vous conseille de me prendre au sérieux. Vous ne pouvez amener une fille comme elle dans une caserne, une jeune fille censée fréquenter les plus grands bals de Paris ou de New York, on va forcément se mettre à sa recherche !
Jusque-là, Henry n'avait pas vu son supérieur user de sa position hiérarchique avec lui. Le colonel Copper arpentait la pièce, tirant nerveusement sur son gilet. Il n'était pas en colère, il avait peur de perdre l'importance qu'il était seul à se donner, et cela ne présageait rien de bon.
— Ils vont la rechercher, reprit-il plus bas maintenant, comme se parlant à lui-même, mais c'est ma tête qu'ils veulent. Ils vont dire que j'ai tenu ici un bordel pour les gens distingués et ce sera ma ruine. Elle sera ma ruine. C'est inadmissible, absolument inadmissible !
Diana interrogeait ironiquement Henry du regard. Qu'allait-il faire ? se demandait-elle avec insouciance. Henry aurait aimé la rassurer, mais ne trouva rien de mieux que de remonter la couverture sur ses épaules, et de la border aussi soigneusement que possible. Il était clair que la réaction du colonel Copper l'inquiétait. Ce qu'il venait de voir, une jeune fille du gotha qui s'était glissée dans la caserne comme une fille à soldats, avait affolé le pauvre homme, et il n'allait pas en rester là. Il allait prendre des mesures. À la vue du visage d'Henry, le petit sourire de Diana s'éteignit, et ils se tournèrent alors tous deux vers le colonel.
— C'est inadmissible, répéta-t-il plus fermement cette fois en fixant les amoureux.
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La lumière matinale estompait les contours dans la pièce simple et nue, ainsi que les traits de l'homme, et ses mots répétés résonnèrent comme une complainte :
— C'est inadmissible !
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Dix
LA WESTERN UNION
TELEGRAPH COMPANY
À L'ATTENTION DE :
William S. Schoonmaker
ADRESSE :
Hotel particulier des Schoonmaker
416, Cinquième Avenue, New York
14 heures, lundi 9 juillet 1900
Mr Schoonmaker.
Permettez-moi de vous informer que je
renvoie Henry à New York aujourd'hui même par mission spéciale. Je vous demande de bien vouloir comprendre que j'y suis obligé. Je vous expliquerai plus amplement la situation par courrier.
Votre ami,
le colonel Copper.
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e lundi après-midi était le moment où la fine fleur de New LYo rk se rendait à l'hôtel particulier des Schoonmaker dans la Cinquième Avenue pour échanger de menus propos et admirer le grand luxe où vivaient ses occupants. Une heure avant d'accueillir les visiteurs, la famille se rassemblait afin que les patriarches s'assurent que tout le monde remplirait son rôle à la perfection.
Penelope sortait momentanément de ses appartements, une semaine après sa première réapparition en société, et descendait à pas discrets vers les pièces principales de la maison. Son beau visage au teint d'albâtre trahissait un mélange de méfiance et d'agitation. Henry l'avait abandonnée, la livrant à un ennui mortel, cependant l'élite vieux jeu de la ville avait mal pris son apparition en public. Les journaux n'avaient pas commenté ce petit scandale, mais si elle continuait à se comporter de cette manière, ils ne manqueraient pas de le faire. Comme tous ceux qui la connaissaient le savaient, Penelope n'était pas stupide, et elle était cruellement consciente que sa stature sociale était étroitement liée au nom d'épouse qu'elle portait.
— Ah, Mrs Henry ! appela le maître d'hôtel, alors qu'elle se dirigeait vers le salon.
« Mrs Henry » : c'était ainsi que le personnel la nommait afin de la distinguer de l'autre Mrs Schoonmaker, et, n'avait pu s'empêcher de ressentir Penelope, pour la remettre subtilement à sa place.
— Ceci est arrivé pour vous, l'informa-t-il discrètement en montrant le guéridon de marbre.
Les yeux de Penelope étincelèrent. Là jaillissaient d'un immense vase incrusté d'or mille pivoines magenta aux pétales veloutés.
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Elle ne put retenir un cri d'admiration. Les fleurs dégageaient une telle paix et une telle splendeur que son visage se détendit aussitôt.
— De la part du prince de Bavière, continua le maître d'hôtel en détournant les yeux, qui se trouve actuellement à l'hôtel New Netherland...
— Oh ! fit-elle encore, cette fois d'un ton différent.
Elle caressa du bout des doigts les pétales satinés. Le bouquet lui ressemblait. Les fleurs étaient rares et spectaculaires, au point qu'on ne pouvait en détacher les yeux, mais elles étaient aussi fragiles à leur façon, et elle comprit que le prince avait reconnu toutes ces qualités en sa personne. Sa méfiance et son mauvais pressentiment s'évanouirent et, en ressentant le plaisir inattendu de se trouver en présence de très belles choses, elle retrouva la haute estime d'elle-même qu'elle avait momentanément perdue.
Elle était toujours redoutablement séduisante, ces fleurs le lui rappelaient, et toujours aussi capable d'attirer les hommes les plus raffinés, quelle que soit la façon dont Henry la traitait.
— Merci, Conrad.
Elle tripota son bracelet en or blanc serti d'agates noires.
Comme tous les beaux objets qu'on lui avait offerts pour son mariage, ce bijou lui venait du vieux Schoonmaker, dont la fortune très ancienne s'était largement agrandie grâce aux affaires qu'il avait réalisées dans sa jeunesse dans les chemins de fer et les mines d'argent, grâce aussi à ses héritages et à d'autres choses dont on avait appris aux dames comme Penelope à ne pas être curieuses. Sa belle-mère lui avait dit un jour qu'une femme s'amusait beaucoup après son mariage, quand personne ne se souciait plus alors de sa pureté, et, devant le compromis magnifique que sa beauté lui avait valu, elle se sentit enfin prête à accepter cette idée comme vraie. Avant, quand elle restait enfermée dans la maison, constamment en alerte, à s'interroger sur la fidélité de son mari, elle en doutait. Mais maintenant elle 84
voyait les émotions intenses qu'elle pouvait vivre, même en l'absence d'Henry. Plus exactement – elle révisa sa pensée, au souvenir du regard admiratif du prince dansant avec elle dans la salle de bal de Carolina Broad – spécialement en l'absence d'Henry.
Avec un sourire mutin, elle vérifia sa coiffure bouffante dans le miroir au cadre en noyer du couloir, puis se dirigea vers le salon où était rassemblée sa belle-famille.
— Quelle joie ce sera d'avoir toute ma famille réunie à nouveau sous le même toit... disait William Schoonmaker au moment où elle entra dans la salle de réception du rez-de-chaussée.
L'homme était grand et somptueusement vêtu. Chaque détail de sa personne attirait le regard, mais elle eut du mal à feindre la déférence, et même à lui prêter beaucoup d'attention. Pourquoi le ferait-elle, quand elle avait tout récemment captivé celle d'un prince ?
— ... Et juste à temps pour le bal du Family Progress Party.
La seule famille dont le progrès intéressait réellement le vieux Schoonmaker était installée dans le vaste salon, reposant sur des fauteuils et des canapés Louis XIV, tous à une distance prudente de la colossale cheminée en acajou d'où les contemplait le patriarche. Isabelle, la seconde Mrs William Sackhouse Schoonmaker, était proche de lui, le coude appuyé sur l'accoudoir volute de la méridienne qu'elle occupait. Ses cheveux étaient blonds comme ceux d'une fillette et ses joues roses pleines de santé, en harmonie avec sa robe, qui bouffait aux manches et se resserrait aux poignets, et était rehaussée d'un énorme nœud de satin qui recouvrait son buste. En face d'Isabelle était assise Prudence, sa belle-sœur, dissimulée dans son habituelle robe en soie noire à la coupe ecclésiastique. À leurs pieds, le tapis persan aux dessins prune et ocre sur lequel était allongé Robber, le boston terrier de Penelope, auquel personne ne prêtait la moindre attention. Après avoir franchi le seuil, Penelope choisit un canapé et alla s'y installer rapidement, arrangeant les plis de sa jupe en 85
crêpe de Chine saumon, de sorte qu'elle recouvrît presque entièrement la tapisserie en soie turquoise. Elle portait un chemisier à col officier gris foncé à fines rayures et aux reflets irisés à manches gigot. La lumière dorée de l'après-midi tombait sur les Schoonmaker depuis les hautes fenêtres qui donnaient sur la Cinquième Avenue, faisant resplendir les statues en marbre qui décoraient la pièce et les meubles en acajou ciré, et dessinant dans les plis des jupes des dames des crêtes chatoyantes et des ravins obscurs. Plusieurs domestiques à livrée de velours blasonnée aux armoiries des Schoonmaker étaient tranquillement postés le long des murs de la pièce, où ils pourraient plus facilement ne pas voir et ne pas entendre au cas où on leur demanderait quelque chose.
Dans l'intervalle, Penelope avait cessé de sourire pour, quelques instants plus tard, entrouvrir à nouveau ses lèvres parfaitement maquillées, fixer de ses yeux bleu vif le père de son mari et lui demander nonchalamment :
— De quel bal s'agit-il ?
Oh, Penny, tu te souviens bien, protesta Mrs William Schoonmaker.
L'amitié complice entre les deux Mrs Schoonmaker s'était quelque peu ternie, depuis que Penelope, pour compromettre Diana Holland, avait tenté de lui jeter son frère Grayson dans les bras, au mépris des sentiments d'Isabelle qui mourait d'envie d'avoir une liaison avec lui. De toute façon, c'était il y a longtemps, et le plan de Penelope n'avait pas abouti. À présent, Grayson était retourné à Londres pour s'occuper des affaires de la famille, triste surtout d'avoir perdu la petite Holland, chose qui irritait Isabelle au plus haut point.
— Le bal du Family Progress Party, vendredi prochain, quand la candidature de William à la fonction de maire sera annoncée, précisa-t-elle.
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Sa belle-mère dépassait tout simplement les bornes, avec ce ton glacial qu'elle prenait pour lui parler.
— Et où le public verra pour la première fois réunis Mr et Mrs Henry Schoonmaker, termina le candidat à l'adresse de Penelope, feignant un sourire chaleureux.
Si par cette grimace hypocrite il avait l'intention de l'apaiser, il se trompait largement. L'été divertissant qu'elle s'était plu à imaginer venait tout simplement de tomber à l'eau.
— Comment cela ? fit-elle d'un ton hargneux.
Son visage s'était renfrogné, elle ne put le cacher. Elle se souvint d'Henry, la dernière fois qu'elle l'avait vu, dans son seyant habit militaire et ses guêtres en cuir sur ses bottes noires cirées, totalement indifférent à sa souffrance de le voir partir.
— Donnez-le-lui, ordonna son beau-père.
L'un des serviteurs se détacha du mur.
Obéissante, Penelope prit le télégramme jaune et lut ce qui y était écrit avant de le reposer sur le plateau d'argent.
— Vous voyez ? continua Schoonmaker. Vous allez bientôt revoir votre mari.
Ses yeux fixaient le télégramme, pressentant ce qui allait arriver. Le vieux Schoonmaker ferait en sorte que les journaux, les moins sérieux bien sûr, écrivent qu'Henry s'était comporté courageusement dans la bataille. Ces journaux-là étaient, bien entendu, ceux que ses proches amis et plus chers rivaux lisaient, qui la féliciteraient et se réjouiraient tous, quand ils la reverraient, que son si beau mari lui soit revenu entier de la guerre. Mais pour Penelope, qui suintait tranquillement la haine assise sur son canapé, rien ne pouvait être plus inopportun.
Après un silence, Penelope leva les yeux pour offrir à sa belle-famille le plus faux de ses sourires. Elle savait que les gens devaient chuchoter à son propos, et qu'il fallait qu'elle ait l'air heureuse de retrouver la présence protectrice de son mari. Or elle 87
était incapable de ressentir un sentiment de ce genre. Elle avait toujours aimé gagner, et depuis longtemps, déplorait-elle, la chance avait cessé de lui sourire.
— Aux Schoonmaker ! disait maintenant William, en levant son verre de bourbon. (Les glaçons tintèrent contre le bord du verre et accrochèrent la lumière.) Et au Family Progress Party ! ajouta-t-il.
Penelope ne put se retenir de lever les yeux au plafond d'un air excédé. Mais elle ne fut pas la seule : Isabelle venait de cesser de feindre de l'intérêt pour les ambitions politiques de son mari –cela lui avait juste fourni une occasion d'être cassante avec sa belle-fille.
— Et au jeune couple qui pourra bientôt s'occuper à nouveau d'agrandir notre famille et de perpétuer notre grande lignée... !
Pénélope essaya de ne pas accuser le coup. Elle était furieuse, mais sachant qu'elle devait prendre un air affligé, elle rougit un peu et plissa son joli front.
Un silence pesant envahit la pièce richement meublée. Le vieux Schoonmalcer parut regretter sa remarque blessante. Toute la famille savait qu'Henry s'était comporté de manière hostile envers sa femme en décidant de partir alors qu'elle attendait un enfant.
Aussi, conformément aux usages accommodants de leur monde, la conversation s'arrêterait le temps que le malaise se dissipe. Puis ils retourneraient à un sujet non sensible et sans risque. Penelope cligna les paupières d'un air furieux, puis regarda les autres membres de la maisonnée, immobiles, debout et resplendissants dans leur cadre fastueux, tel un immense portrait de famille des plus hypocrites. Les humiliations qu'elle avait essuyées de la part des Schoonmaker, soudain, lui devinrent insupportables.
— Veuillez m'excuser, fit-elle, enfreignant les usages.
Elle se trouva à nouveau mortifiée, car lorsqu'elle se leva et avança vers la porte, personne ne bougea pour l'en empêcher.
Personne ne lui demanda si elle ne se sentait pas bien, si elle 88
n'était pas trop faible, ou si sa mélancolie était revenue. Voyant cela, elle marcha plus vite et fit claquer ses talons jusqu'au seuil du salon. Dans le couloir, elle serra les dents et avança raide comme un manche à balai, ne sachant plus où poser ses yeux. Elle vit alors le maître d'hôtel venir vers elle depuis le vestibule.
— Mrs Henry... commença-t-il, mais elle l'interrompit.
— Écoutez !
La voix de Penelope était stridente, mais cela ne la gêna nullement. L'important était qu'on l'entende dans le calme et luxueux salon où les trois Schoonmalcer continuaient sans aucun doute à débiter d'étourdissantes fadaises.
— Mon mari revient, comme vous le savez. Il convient donc de préparer une chambre indépendante, car je suis encore trop faible pour pouvoir partager son lit. Choisissez-la loin de la mienne ; le flanc est de la maison fera l'affaire. Vous voudrez bien dire au personnel que je ne souhaite pas être informée de ses faits et gestes. Veuillez maintenant déposer le cadeau du prince de Bavière sur ma coiffeuse.
Sur ce, elle tourna les talons et se dirigea d'un air supérieur vers ses appartements. Déjà qu'elle se voyait douloureusement privée de la perspective de s'amuser cet été, elle n'allait quand même pas leur faciliter la vie, y compris à son ancienne complice qui était plus ou moins au courant de l'humiliation qu'elle vivait au sein de son couple et de l'enfermement auquel l'obligeait sa condition de femme mariée.
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Onze
Parfois la fin est en fait le commencement ; ou le commencement de la fin. Du moins est-ce ainsi que cela s'est passé dans certaines soirées où je me suis trouvée. Raison pour laquelle je ne voyage jamais sans une garde-robe très variée.
MRS L.A.M. BRECKINRIDGE,
L'ART DU SAVOIR-VIVRE DANS LE GRAND MONDE
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iana regardait l'horizon de La Havane s'éloigner d'elle Dcomm
e un rivage utopique dont elle avait à jamais été bannie. Comme les dômes des églises baroques devenaient de plus en plus petits, elle pensa tristement qu'elle ne se promènerait plus jamais sous les arcades de la vieille ville tandis que la pluie mitraillait les places, qu'elle ne cueillerait plus de feuilles de palmiers dans l'arrière-pays, et qu'elle ne contemplerait plus, après avoir travaillé jusqu'à l'aube, le lever du soleil sur les pavés.
Au lieu de cela, elle serait à New York, New York qu'elle avait quitté au cœur de la nuit, New York où l'épouse de son amant l'attendait, armée de tous les écarts secrets dont elle s'était rendue coupable aux yeux de la société. Malgré tout, elle ne les regrettait pas vraiment, ces écarts. Henry était derrière elle, l'enveloppant de ses bras pour la protéger du vent qui soufflait fort sur le pont des ouragans.
Derrière lui se trouvaient deux membres de la brigade du colonel Copper, chargés d'escorter la jeune fille du monde chez sa mère. Elle avait beaucoup plaidé sa cause ce matin-là, la discussion était allée bon train, mais le colonel n'avait pas changé de position : il manquerait à son devoir de patriote s'il ne faisait pas partir Miss Holland du port étranger dont il était, après tout, la plus ancienne autorité militaire américaine. Il aurait souhaité qu'Henry restât à Cuba, mais ce dernier avait insisté sur le fait qu'il serait incorrect, pour une jeune fille qui faisait une aussi longue traversée, de ne pas bénéficier de la protection d'un ami de sa famille, a fortiori, n'est-ce pas, un homme marié. Et comme le raisonnement du colonel s'appuyait du début à la fin sur l'étiquette, il avait été forcé d'acquiescer.
Henry portait son uniforme complet ce jour-là, dont il avait fermé tous les boutons. Diana se souviendrait de lui longtemps 91
sous cet aspect-là, pensa-t-elle ; son beau visage empreint de gravité, ses yeux sombres brillants d'émotion, sa carrure magnifiée par sa veste bleue. Le couple banni n'avait guère échangé de paroles depuis qu'on les avait découverts au lit ce matin. Leur émotion devant l'énormité de ce qui les attendait était muette. De toute façon, aussi loin que remontait leur amour – ils s'étaient entichés l'un de l'autre quand Henry était encore fiancé à la sœur aînée de Diana -, ils n'avaient jamais été très communicatifs quand ils se retrouvaient tous les deux.
— Je suis désolé, ma Diana, chuchota Henry.
Ils avaient dépassé la baie, et l'océan, qui devenait houleux, s'ouvrait à l'infini derrière le sillage du navire.
— J'aurais dû être plus prudent.
Elle pencha la tête en arrière, si bien que les lèvres d'Henry effleurèrent ses cheveux ; elle caressa la main de son amant. Il n'y avait pas de mots pour exprimer ce qu'elle ressentait, et de surcroît le roulis lui donnait le mal de mer.
— J'aurais dès le début dû être plus prudent, poursuivit-il, se penchant délicatement en avant pour appuyer son visage contre le sien, et ses lèvres sur sa joue. À La Havane, à New York, après mon mariage, avant. Tout spécialement avant. Si j'avais été plus prudent, je ne me serais jamais marié. Un petit sourire joua sur les lèvres de Diana, au souvenir du matin suivant la nuit qu'ils avaient passée ensemble. C'était la seule fois qu'il avait dormi dans sa chambre. Elle lui avait donné sa virginité la veille au soir, acte qu'elle n'avait jamais regretté.
Mais Claire, sa femme de chambre, était entrée et les avait vus.
Elle avait dû le répéter à Lina, sa sœur, et de là le bruit était parvenu aux oreilles de Penelope, qui avait menacé Henry d'informer tous les parents et amis collet monté des Holland s'il ne l'épousait pas. Penelope était devenue Mrs Henry Schoonmaker grâce à ce chantage : la réputation de Diana était en jeu. C'était le 92
marché qui avait très efficacement séparé Di du seul homme qu'elle eût jamais aimé.
— C'est moi et moi seule qui ai agi de façon irréfléchie, déclara Diana avec un petit rire.
— Mais c'était moi l'aîné, moi qui avais le plus d'expérience, soupira-t-il.
C'était la vérité, bien sûr, mais elle pensa, malgré elle et sans savoir vraiment comment l'exprimer, qu'elle était en un sens plus expérimentée, ayant davantage voyagé qu'Henry à ce moment de leurs vies. Elle buvait peut-être même plus que lui, maintenant !
Le dos collé contre la poitrine du jeune homme, elle l'entendit avaler bruyamment sa salive avant de prononcer :
— Je ne serai plus jamais imprudent avec toi, désormais.
C'était comme s'il avait dit : « Je veux unir mon destin au tien. »
Elle inspira profondément.
— Cela semble plus vrai que jamais, n'est-ce pas ?
— Oui, plus vrai que jamais.
Le soleil se couchait, et pendant un long moment ils contemplèrent la mer qui s'assombrissait et battait les flancs du navire. Leurs chambres étaient au niveau inférieur – séparées, bien sûr – mais aucun d'eux n'avait envie d'y descendre alors que la ville où ils s'étaient retrouvés avec tant de bonheur n'était plus maintenant qu'un point à peine visible à l'horizon.
— C'est encore plus vrai qu'avant. Je n'arrive pas à imaginer ce qu'était ma vie avant toi. Je ne peux envisager d'être une nouvelle fois séparé de toi aussi longtemps.
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Le sentiment d'insécurité que Diana éprouvait d'être perchée au-dessus des flots tumultueux se mêla, l'instant suivant, au trouble particulier qui montait en elle, à se voir l'objet de l'attention constante d'Henry. Elle s'appuya contre lui pour ne pas vaciller et reprit son souffle. Il y avait dans la voix d'Henry une 93
fermeté et une résolution qu'elle n'y avait jamais perçues. C'était quelque chose de nouveau. Quelque chose de puissant, et le début d'une promesse qu'elle désirait entendre depuis des mois.
— Je ne peux supporter l'idée de revenir à la situation d'avant, surtout maintenant, après ce que nous avons vécu. Diana... c'est toujours toi que j'ai voulu. C'est toi qui devrais être ma femme.
Son mal de mer s'évanouit au son du mot « femme ». L'air marin, qui emplissait ses narines et glaçait ses oreilles, aiguisait son esprit. Une grande douceur l'envahit. Elle lui chuchota :
— Un jour, tu m'as offert un bijou qui portait l'inscription :
« Pour ma vraie femme. » J'ai pris ces mots au sérieux, tu sais.
— Oui, je sais.
Elle se retourna sans se défaire de son étreinte, et contempla les lignes nettes de son visage caressé par les derniers rayons du soleil. Il plissait les paupières. Un vent âpre soufflait.
— De toute façon, rien ne sera plus comme avant, après ce qui nous est arrivé. Pas après t'avoir retrouvé, un soldat parmi mille autres, dans une ville étrangère. N'est-ce pas extraordinaire ?
Henry hocha la tête d'un air mélancolique et soupira.
— Mais que d'obstacles, que de difficultés...
Elle détourna à demi son visage, sans cesser toutefois de le regarder au fond des yeux, ses yeux si sombres. Elle sourit. Elle n'avait jamais, jusque-là, vu Henry aussi peu sûr de lui. Cela la troubla, car il était un célèbre libertin, et elle n'était somme toute que la préférée des sœurs Holland.
— Henry... chuchota-t-elle de sa voix la plus caressante, les bras autour de son torse.
— Oui ?
— Aucun de nous deux ne peut revenir. Ni à La Havane, ni à la situation d'avant, même si nous le voulions. (Elle pesait scrupuleusement chacun de ses mots, réfléchissait avant de les 94
prononcer.) Nous ne pourrions plus nous plier maintenant au protocole rigoriste de New York. Oui, de nombreuses difficultés nous attendent, mais comment leurs jugements ou leurs sermons moralisateurs pourraient-ils nous empêcher de nous voir ? Nous nous aimons, n'est-ce pas ?
— Di...
Il déglutit encore bruyamment. Cette fois la tristesse semblait l'accabler, et l'angoisse se lisait nettement sur son visage.
— Je ne veux pas que tu ne sois que ma maîtresse.
Le bateau tanguait et, à quelque distance derrière eux, sur le pont, les deux soldats observaient le spectacle des amoureux serrés l'un contre l'autre sur la rambarde, au risque de tomber par-dessus bord. Mais Diana ne s'était jamais sentie aussi stable, aussi sûre. Son mal de mer avait complètement disparu, et elle se dit qu'elle devait être beaucoup plus âgée maintenant, pour s'être rendu compte, si soudainement et si clairement, que les hommes, contre toute attente, représentaient le sexe faible. Même un garçon comme Henry était fragile dans des circonstances comme celle-ci, et elle prit conscience que c'était elle qui devrait être courageuse et envisager la suite des événements.
Maintenant le sourire de Diana était serein.
— Mais ce ne sera pas pour toujours, continua-t-elle, tout change, et de toute façon, que m'importe d'être ta maîtresse, si je suis à toi !
Ils se pressèrent l'un contre l'autre. Leurs fronts se touchaient.
La perspective de sacrifier toute sa dignité pour lui et pour une si belle histoire d'amour lui sembla alors tout à fait héroïque.
— Comment pourrais-je ne pas aimer être ta maîtresse, puisque je t'aime tant ?
Il hocha la tête, et leurs fronts penchés l'un contre l'autre semblaient bercés par le rythme de l'océan. Une mouette fondit en piqué sur le pont, juste derrière Diana, et, malgré leur surprise, ils 95
ne se détachèrent pas l'un de l'autre. La mer était devenue vert-de-gris, et derrière eux le ciel était sombre et chargé de nuages que traversaient les derniers rayons du soleil déclinant. Le lieu où ils allaient, les regards qu'ils allaient affronter, Diana ne pouvait encore l'imaginer. Elle se pressa contre Henry dans cet espace intermédiaire, cet entredeux, et une joie incomparable la submergea.
96
Douze
Elizabeth,
Un
événement
aussi
miraculeux
qu'impardonnable s'est produit. Ta sœur m'est revenue escortée de deux militaires arrivés aujourd'hui de Cuba. Elle sera punie, bien sûr, et n'aura pas le droit de sortir ni de s'éloigner de ma garde.
Je compte sur toi pour lui faire comprendre son erreur. Nous venons dîner chez toi ce soir, et je souhaite que tu lui rappelles que les escapades loin de New York se terminent toujours d'une façon lamentable.
Bien à toi,
Ta mère.
97
ans la maison en grès brun des Cairns, dans la partie la plus Dém inemment respectable de Madison Avenue, tout était en ordre, et une atmosphère de bien-être et de prospérité flottait dans chaque pièce. La cuisinière préparait le repas, car toute la famille Holland venait dîner ce soir. Elizabeth avait eu une semaine très active, mais elle avait pu se reposer quelques heures cet après-midi, et maintenant que l'ordre régnait et que le lieu ressemblait vraiment à un foyer, son visage respirait davantage la santé. Du moins était-ce ce qu'elle pensait, tout en s'attardant devant le miroir au cadre en chrysocale ciselé qui reflétait, derrière elle, le papier peint grenat et le lit à baldaquin blanc de sa chambre. Son teint avait toujours été pâle, mais en observant son reflet, elle pensa que cette roseur sur ses joues, Will l'aimait autrefois. Depuis qu'elle avait appris que son terrain était riche en pétrole, elle portait du noir en hommage secret à son amour défunt ; elle n'en paraissait pas pour autant plus mince, ne put-elle s'empêcher de remarquer.
Bientôt Diana franchirait la porte, et Elizabeth imaginait sa sœur l'étreindre doucement dans ses bras et s'écrier : « Mais tu es énorme ! »
En dépit de la remarque acerbe de leur mère, Elizabeth savait que celle-ci était soulagée, tout comme elle, de voir revenir Diana.
C'était le principal, et elle savourait la chance qu'elle avait d'avoir une si belle maison où accueillir sa sœur cadette. Elle n'avait cessé de s'affairer au ménage toute la semaine, et n'était pas mécontente de l'avoir fait, maintenant qu'elle savait que le retour de Diana serait une fête.
Certes il y avait une autre raison, dont elle était à peine consciente, à cet affairement presque constant : quand elle 98
s'arrêtait trop longtemps, elle pensait au document qui unissait son nom à celui de Will avant qu'ils ne soient vraiment mariés.
Comment son père s'était-il rendu compte qu'ils s'aimaient ? Elle aurait tant voulu le savoir. Will s'était-il confié à lui ? Elle n'obtiendrait de toute façon jamais la réponse à cette question. Les deux hommes qui auraient pu la lui donner avaient disparu. Ce qui la mettait mal à l'aise, c'était que son mari, celui dont elle portait officiellement le nom, celui qui s'était engagé à la protéger, celui à qui elle venait tout récemment de promettre de se dévouer, le savait depuis longtemps et ne lui en avait rien dit. Mais une petite voix dans les zones reculées de son esprit lui soufflait que Snowden ne toucherait pas à ce qui avait été destiné à Will et à elle.
Elizabeth contempla longtemps son reflet, en jeune fille coquette qu'elle était, et non comme la mère qu'elle allait bientôt devenir. Quand la sonnette retentit au rez-de-chaussée, elle rattacha quelques mèches de cheveux qui s'étaient échappées de son chignon noué sur sa nuque et se pinça les joues pour leur redonner de la couleur. Comment le temps avait-il pu passer si vite ?
Mais quand elle arriva dans le couloir qui reliait les pièces du premier étage et débouchait dans l'escalier menant au vestibule, elle vit le soleil ruisseler à travers le vitrail de l'auvent et réalisa alors qu'il n'était pas encore l'heure : sa famille n'arriverait pas tout de suite. Elle s'arrêta sur le palier et regarda en bas. Le chemin d'escalier, qu'elle avait choisi au début de la semaine pour son beau dessin oriental couleur terre de Sienne brûlée tissé de fils bleu sarcelle, se déroulait du palier jusqu'à la porte d'entrée. Elle ne put résister au plaisir de le contempler, et se félicita de son choix. À ce moment précis, Mrs Schmidt arrivait dans le vestibule pour accueillir le visiteur. Elizabeth posa une main sur la rampe et se pencha pour voir son visage, mais un lustre lui masquait la vue.
— Je suis désolée, il est sorti, disait Mrs Schmidt.
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Elizabeth se déplaça à pas de loup vers la gauche pour voir à qui parlait l'intendante. Elle sentait qu'elle ne devait pas laisser deviner sa présence, sans comprendre vraiment pourquoi : ne se trouvait-elle pas, après tout, dans sa propre maison ? Mais quand le visage de l'homme lui apparut, grêlé et bouffi, derrière le lustre en porcelaine, elle comprit que son instinct ne l'avait pas trompée.
Elle le connaissait – mais où l'avait-elle déjà vu ? Il était grand, ni richement ni pauvrement vêtu. Selon toute apparence il n'était pas de sa classe, mais il n'avait pas l'air non plus d'un domestique.
Snowden était entouré d'hommes lors de ses voyages d'exploration, mais celui-ci n'en faisait pas partie.
Il n'était ni beau ni laid. Il y avait quelque chose d'enfantin dans son visage joufflu qui n'incitait pas, à première vue, à la crainte.
Mais aux yeux d'Elizabeth, il était terrifiant. Un frisson glacé la parcourut, bien qu'elle souffrît de la chaleur depuis des semaines, une chaleur contre laquelle les ventilateurs de plafond ne pouvaient rien.
— Je le lui remettrai, énonça Mrs Schmidt.
Ce disant, elle posa un billet sur le guéridon en marbre rose à gauche de l'entrée. La porte se referma, et Mrs Schmidt dépassa l'escalier sans lever une seule fois les yeux.
Sur le palier, Elizabeth respira. Le visiteur était parti, mais son visage l'obsédait. Elle n'arrivait pas à comprendre ce qui, en cet homme, lui donnait non seulement la nausée, mais aussi l'envie instinctive de s'accroupir pour se cacher. Elle regarda le billet qui était resté sur le guéridon. Ce n'était qu'un bout de papier blanc plié, mais il l'attirait comme un aimant. Elle descendit à pas lents et mesurés, une main sur la balustrade, l'autre posée sur son ventre rond. La lumière du soleil, quand elle mit le pied sur la dernière marche de l'escalier puis dans le vestibule, l'aveugla un instant.
— Mrs Cairns, vous allez bien ?
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Elizabeth sursauta à la vue de Mrs Schmidt, debout dans l'ombre du couloir. Elle se sentit honteuse d'avoir voulu lire en cachette la correspondance privée de son mari, honteuse des sombres pensées qui l'avaient traversée. Ce doit être la fatigue, se dit-elle. Elle était si lasse qu'elle ne pouvait plus raisonner de façon sensée.
— Puis-je faire quelque chose pour vous ?
La femme sortit de l'ombre. Elle portait, sur une épaisse robe noire, un tablier qu'elle ne quittait pas même durant les plus fortes chaleurs.
Elizabeth se redressa avec toute la dignité dont elle était alors capable, et sourit.
— J'ai entendu quelqu'un entrer dans le vestibule, commença-t-elle d'une voix douce.
— C'était un visiteur pour Mr Cairns. Il a laissé un billet. Peut-
être que vous...
— Ah, très bien, fit Elizabeth avec une légèreté feinte. Alors je n'ai pas à m'inquiéter ! Je crois que je vais essayer de me reposer un peu avant l'arrivée de ma famille.
Mrs Schmidt détourna le visage avec une expression d'acquiescement servile, et Elizabeth, tout en remontant péniblement l'escalier, essaya de garder une contenance supérieure.
Quand elle atteignit sa chambre, elle marcha jusqu'à son lit, incapable de se regarder à nouveau dans le miroir. Elle était, en fait, soulagée d'avoir été interrompue avant que d'absurdes états d'âme ne la poussent à fouiller dans le courrier de son mari. Ce genre d'épouse la rebutait. Mais elle eut beau rester allongée, elle ne parvint pas à s'endormir.
101
Treize
Si une autre rencontre comme celle que nous
avons eue à l’opéra vous intéresse, je serais très heureux de vous revoir afin de trouver un arrangement à l’heure et au lieu qui vous conviendront.
Affectueusement,
T.W.
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arolina franchit le seuil de l'hôtel de la Cinquième Avenue, C enveloppée d'un nuage de parfum et coiffée d'un grand chapeau couronné de fleurs en tissu. Elle ressentit toute la poésie qui se dégageait du lieu de rendez-vous qu'elle avait choisi. Sa mission de cet après-midi la rendait nerveuse, mais les habits qu'elle portait, un tailleur en lin très ajusté à fines rayures roses et ivoire merveilleusement seyant comme seuls le sont les vêtements luxueux, étaient là pour prouver son ascension sociale depuis cet après-midi de triste mémoire où elle avait été renvoyée de l'établissement par un concierge odieux. Maintenant, cet hôtel de la Cinquième Avenue, face à Madison Square, ne l'intimidait plus.
Il n'était pas aussi moderne ni aussi beau que le New Netherland, où elle avait vécu un certain temps, et ne portait pas un nom aussi glorieux et royal que le Waldorf-Astoria. En vérité, elle n'y était jamais retournée non parce qu'elle avait encore peur du concierge, mais parce que ce prestigieux hôtel ne l'impressionnait plus depuis longtemps.
— Miss Carolina...
Elle se retourna, surprise de se sentir si fraîche malgré la chaleur, et si indifférente à la vue de son interlocuteur, lequel représentait, c'était incontestable, une menace contre tout ce qu'elle avait acquis. Mais il faisait sombre, et le silence régnait dans le hall de l'hôtel ; en outre, elle avait été courtisée toute la semaine par le plus beau parti qui soit. Ces sept derniers jours, sa confiance en son pouvoir de séduction et en sa réussite sociale avait décuplé. Si par un fait extraordinaire quelqu'un avait tout misé la semaine précédente sur son succès, il aurait pu partir à la retraite, riche comme Crésus. Elle affronta le regard doré de Tristan Wrigley, un petit sourire aux lèvres.
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— Eh bien Mr Wrigley ?
Elle employait souvent cette tournure banale, qui faisait partie de son charme.
— Un thé, une pâtisserie vous feraient-ils plaisir, ou peut-être un petit apéritif ?
Il portait un gilet brun et une chemise blanche comme le jour où ils s'étaient rencontrés par hasard sur le trottoir en face de l'hôtel, alors qu'elle fuyait le concierge et qu'il quittait son travail chez Lord & Taylor. Elle n'aimait plus trop penser à ce jour-là, où elle s'était comportée avec lui d'une façon plutôt légère. Quand, ce mercredi, elle avait reçu un billet de Tristan, il lui avait rappelé toutes ses anciennes bévues, et elle avait éprouvé de la honte. Puis elle s'était fait la remarque que son écriture était sans élégance, son choix de mots maladroit, et qu'elle ne devait avoir aucun scrupule à le faire disparaître de sa vie.
Elle inspira profondément pour retrouver son calme.
— Non merci, Mr Wrigley.
Il croisa les mains derrière son dos et s'inclina. C'était une attitude chevaleresque, mais elle perçut rapidement que, bien que l'objet de leur rencontre fût tout autre — Tristan estimant avoir été floué d'une partie de sa fortune -, il lui faisait la cour.
— Nous sommes en rendez-vous d'affaires, n'est-ce pas, ajouta-t-elle d'un ton de fausse modestie.
— Comme tu veux, lui rétorqua-t-il.
Il sourit, d'un sourire effronté qui remonta ses pommettes ; ses yeux noisette pétillaient d'une lueur malicieuse. Puis il eut un élégant mouvement de main, comme s'il l'invitait à se diriger vers le rayon des gants de chez Lord & Taylor, et ils s'installèrent dans le canapé en velours, sous les feuilles d'un grand palmier en pot.
Elle s'assit, les épaules droites et les mains sagement posées sur les genoux. D'une voix douce, elle lui demanda : 104
— Tu estimes que je te dois quelque chose ?
— Nous savons tous les deux que tu serais retournée travailler comme servante, ou même pire, si je n'étais pas intervenu, lui répliqua-t-il sur le même ton charmeur.
— Mr Longhorn savait très bien qui j'étais, mais il s'est senti responsable de moi.
Elle baissa les yeux et caressa un instant la riche étoffe de sa jupe. Quand elle reprit la parole, ce fut sur un ton beaucoup moins doux.
— Mais après tout, je sais quel genre de personne tu es, toi, et je crois qu'il faut aussi que je prenne soin de toi.
Ce disant, elle se tourna vers lui et le regarda dans les yeux. Il l'observait intensément, et elle s'imagina un instant que le désir qu'il avait ressenti pour elle le soir où il l'avait pressée contre la paroi de l'ascenseur devait avoir pris des proportions insupportables, maintenant qu'elle était devenue cette femme si raffinée.
— Je savais que tu ne m'oublierais pas, Carolina.
— Peut-être vaudrait-il mieux que tu me dises ce que tu as en tête.
Il posa son coude sur le dossier du canapé, étendit son bras comme pour l'enlacer, et approcha sa bouche de son oreille. Des bruits de pas légers et de voix distinguées résonnaient dans le hall, des chasseurs allaient et venaient, poussant des chariots sur les épais tapis couleur lie-de-vin. Quelques clients traînaient près de la réception, mais, comme elle s'en était doutée, dans ce lieu qui avait été autrefois le meilleur hôtel de la ville, il n'y avait personne qui faisait partie de son cercle. Il lui chuchota une somme qui, six mois auparavant, lui aurait semblé extravagante, mais qui aujourd'hui ne représentait pour elle qu'un modeste petit voyage. Tout compte fait, le salaire annuel qu'elle gagnait 105
auparavant en tant que femme de chambre ne lui aurait pas suffi pour s'offrir le tailleur qu'elle avait enfilé ce matin.
Elle pencha la tête de sorte que son chapeau dissimule l'expression de son visage, puis resta un instant sans parler.
Lorsqu'elle leva le menton, la physionomie qu'elle offrit à Tristan était impassible. D'un air morne, elle lui tendit sa main gantée et, sans sourire, murmura :
— Je te signerai un chèque correspondant exactement à cette somme. Je le ferai porter chez Lord & Tay l or avant la fin de la journée.
— Pourrais-tu plutôt me le faire livrer directement chez moi ?
demanda-t-il un peu précipitamment.
Elle comprit alors qu'il avait des dettes, un besoin urgent de cet argent et qu'il ne voulait pas que les employés du magasin, ou n'importe qui d'autre, le sachent. Il y avait en lui quelque chose d'inquiet et de pathétique qu'elle n'avait jamais remarqué jusque-là. Un peu comme si elle était son dernier espoir.
— Ce sera fait.
Dans quelques instants leur rendez-vous prendrait fin, pourtant elle fut surprise de ne pas avoir hâte de partir.
C'était comme si, maintenant qu'elle avait gagné, elle regrettait que la bataille fût déjà finie. Elle se redressa et prit une pose orgueilleuse, une main sur la hanche. Elle eut alors conscience que la lumière du lustre flattait merveilleusement son beau visage.
— Tu es terriblement jolie, Miss Broad, lui dit Tristan avec un sourire.
Son compliment lui procura un frisson de plaisir, et elle brûla alors d'envie de prononcer les mots qu'elle avait sur les lèvres depuis des jours, mais pour lesquels elle n'avait pas trouvé d'auditeur idéal.
— Qu'est-ce qui se passe ? continua-t-il.
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Elle sourit et, ce fut plus fort qu'elle, les mots s'échappèrent de ses lèvres :
— Je suis amoureuse, murmura-t-elle. Cela donne toujours un éclat incomparable aux jeunes femmes, n'est-ce pas ?
Tristan haussa les sourcils, et aussitôt Carolina se trouva sordide d'avoir fait allusion à son histoire d'amour avec Leland dans la pièce même où le vendeur l'avait rencontrée au pire de sa condition.
— Ah vraiment ? fit-il d'une façon plus narquoise que chevaleresque.
Son corps élancé, ses gestes souples et ondulants évoquaient la reptation d'un serpent.
— Avec ce type du nom de Bouchard ?
Elle réagit en s'écartant de lui et, essayant de retrouver sa morgue :
— Vous pouvez compter sur ce chèque, Mr Wrigley. Je ne pense pas que nous nous reverrons.
Carolina tourna aussitôt les talons et se dirigea vers la sortie, espérant plus que jamais que ce qu'elle venait de dire se vérifie.
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Quatorze
Diana Holland, la jeune fille aux célèbres yeux émerveillés pleins d'innocence et aux cheveux récemment coupés court comme un garçon, débarquera aujourd'hui du Continent dans son New York natal. Bienvenue au pays, Lady Di.
EXTRAIT DE LA RUBRIQUE « LE JOYEUX DANDY ».
THE NEW YORK IMPERIAL, VENDREDI 13 JUILLET 1900.
108
e 17 !
L Diana s'écarta de la fenêtre et revint dans la pièce où tant d'événements importants de sa vie avaient eu lieu. Rien n'avait changé : les lambris en cuir repoussé vert olive des murs, les plafonds en bois teinté et sculpté, le petit coin oriental où s'entassaient les coussins. Cependant, après ses voyages, l'effet d'ensemble lui semblait plutôt vieillot, exigu et un brin poussiéreux.
— Et justement, j'ai dix-sept ans ! ajouta-t-elle en riant.
— Je suis ta mère, répliqua froidement Mrs Holland, debout près des hautes fenêtres qui ouvraient sur la rue. Je sais parfaitement depuis combien d'années tu es venue au monde.