Veneneuses

AMA · Chapitre 1 sur 2 · partie 6/9

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Veneneuses

Prologue

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 9 parties.

Puis il lui prit le bras et approcha ses lèvres de son oreille et lui demanda, d'une voix devenue agréablement rauque :

— Et si vous me montriez le parc ?

Penelope regarda les invités du coin des yeux, tout en s'éloignant avec le prince vers l'entrée principale. Elle ne chercha pas à être discrète. Plus tôt dans la soirée, avant de retrouver le prince, elle se doutait qu'elle était spécialement à son avantage, un spectacle à elle seule, un spectacle si beau qu'on n'avait pas envie d'en perdre une miette. Mais cette conscience de sa beauté était alors à son comble, tandis qu'elle marchait bras dessus bras dessous avec son premier admirateur de sang royal. Elle avait l'impression que ses pieds ne touchaient plus terre.

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— Comme vous le voyez, nous avons de très belles tapisseries dans cette maison... dit-elle comme ils s'approchaient du vestibule.

Elle lui parlait maintenant d'une façon plus distante, comme une jeune mère montrant les trésors familiaux.

— Mais je suppose que vous en avez un peu assez des tapisseries.

— Oui, répondit-il d'un ton neutre qui faisait mentir le mouvement de sa main descendant du coude de Penelope vers sa taille, nous avons une pléthore de tapisseries dans notre pays.

Mais non, je n'en ai pas assez, mon admirable Mrs Schoonmaker, continuons et faites-moi découvrir vos merveilles.

Ils traversèrent plusieurs allées. Les bruits de voix et la musique de la soirée étaient devenus confus et lointains. Au bas d'une volée de marches se trouvait l'entrée vers la serre, qui était le lieu de rendez-vous favori d'Henry, quand il la désirait encore.

— Que souhaiteriez-vous voir ? Nous avons beaucoup de statues, et toutes sortes de fleurs de serre...

Le prince laissa tomber son bras et s'écarta d'elle un instant, comme s'il cherchait vraiment quelle partie de cette belle demeure il était le plus curieux de découvrir. Il retint un sourire et leva un doigt bien manucuré, qu'il posa sur la clavicule nue de Penelope.

Il le fit glisser sur la peau douce de son décolleté, vers la broderie fine et dorée qui bordait son corset de velours noir, puis doucement le long de la broderie jusqu'à son bras droit, où il remonta vers son autre clavicule. Il avait pris son temps, et quand il eut fini, Penelope haletait un peu, ses lèvres entrouvertes.

Les bruits de la maison avaient grandi en clameurs, et elle se rendit compte que l'ambiance de la soirée montait. En tant qu'hôtesse, elle allait bientôt manquer aux invités. Un parfum de fleurs et de terreau émanait de la serre, ce lieu qui avait toujours 183

signifié pour elle quelque chose de précis. Elle avait envie de s'offrir au prince, mais savait que ce n'était pas encore le moment.

Elle tendit le cou, attendant son baiser. Quand il vint, ce fut avec une telle force qu'elle se sentit écrasée contre le mur sur lequel elle était appuyée, et que les médailles de la veste militaire du prince lui rentrèrent pratiquement dans la chair. C'est ainsi que doivent embrasser les rois, se dit-elle, juste avant d'entendre les serviteurs crier depuis le hall que les deux Mrs Schoonmaker étaient demandées. Les pas se rapprochaient, elle courait le risque qu'on ne les découvre, pourtant elle ne bougea pas, continuant à regarder dans les yeux le prince qui la serrait contre lui.

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Vingt-Quatre

Puis Jésus dit à ses disciples :

« Je vous le dis en vérité, un riche entrera difficilement dans le royaume des cieux. Je vous le dis encore, il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume de Dieu. »

ÉVANGILE SELON SAINT MATTHIEU. XIX, 23-24.

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r Cairns regardait silencieusement par la fenêtre tandis que M sa femme lisait une bible qu'elle tenait ouverte sur son ventre rond. La lumière fantomatique d'un réverbère éclairait la rue. Ni l'un ni l'autre n'avait beaucoup parlé depuis le dîner, qui s'était déroulé dans un silence presque total. Elle ne cessait de penser à ce qui pouvait occuper ainsi l'esprit de Snowden, quelles préoccupations le tourmentaient, et cette interrogation la jeta dans une humeur encore plus maussade. Pourtant il avait tant fait pour elle – le hochet en argent si parfaitement choisi en était l'exemple le plus récent.

Mais bien sûr il y avait le mot « Klondike », gribouillé d'une main enfantine, qui ne cessait d'obséder ses pensées. Elle essaya de le chasser, puis posa la petite bible, se leva et alla jusqu'à l'une des hautes fenêtres. Une lumière violette baignait l'avenue, plus claire aux endroits où les lampadaires l'éclairaient. De nombreuses voitures à chevaux y circulaient. C'était un lundi, mais elle savait, d'après les commérages des servantes, que les Schoonmaker et d'autres familles donnaient ce soir des fêtes chez eux. La saison allait bientôt se terminer, et Elizabeth mesurait parfaitement, en vertu de son expérience antérieure, à l'époque où elle était le principal centre d'attention de la ville, la frivole énergie qu'exigeaient toutes les réceptions mondaines.

— Tout va bien, Mr Cairns ? lui demanda timidement Elizabeth en s'arrêtant derrière lui, et en regardant leurs deux reflets dans la vitre.

Il fit oui de la tête.

— J'ai un aveu à vous faire, continua-t-elle d'une petite voix pétillante.

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C'était sa façon de parler quand elle jouait les hôtesses, les parfaites maîtresses de maison, quand elle était la jolie et modeste jeune fille qui représentait la perfection pour ses pareilles.

Dans le reflet de la vitre elle le vit lever les sourcils, puis tourner la tête dans sa direction, mais pas suffisamment pour que leurs yeux se rencontrent.

— Ah bon ?

— Oui.

— J'ai vu le hochet, dit-elle avec douceur, quoique avec un peu trop de précipitation. Enfin... je ne l'ai pas vu vraiment, mais comme j'avais déjà fait le même cadeau, j'ai deviné ce qu'il y avait dans le paquet. Je suis désolée, mais j'ai ressenti une telle gratitude envers vous toute la journée, c'est tellement gentil de votre part de me faire ce présent, que je voulais vous en remercier.

— Ah ! Je suis content qu'il vous plaise, dit-il sur un ton qu'elle ne lui avait jamais connu auparavant. Ou plus précisément, d'être sûr qu'il vous plaira, corrigea-t-il.

Il ne se retourna pas complètement pour la regarder. Dans le silence du soir elle posa alors une main bienveillante et rassurante sur son bras, et l'y laissa. Il ne dit pas un mot, ne lui jeta pas un regard, ce qui n'empêcha pas Elizabeth de penser qu'elle se comportait en épouse admirable, et quand elle sentit que sa main était restée suffisamment longtemps sur le bras de Cairns, elle partit chercher une boisson qui l'apaiserait. Peut-être du thé, ou mieux, du cognac. Elle avait disposé des bouteilles de cristal sur la table de service du grand salon pour que les domestiques le transvasent, ce qu'ils n'avaient pas encore trouvé le temps de faire.

De jour en jour elle grossissait et se déplaçait de plus en plus lentement, l'enfant qu'elle portait lui prenant presque toute son énergie. Elle mit un certain temps à trouver un plateau, le cognac, et un verre à liqueur. La cuisine était calme à cette heure, Mrs Schmidt étant pointilleuse et veillant à ce que tout soit nettoyé et 187

rangé dès la fin du dîner. La vue des pots et des casseroles en cuivre suspendus et celle des murs en carrelage blanc divertit un instant Elizabeth de sa tâche. Sa nouvelle demeure avait été construite à la même époque que celle où elle avait grandi, et le fourneau à charbon de bois avec son chapeau en fer forgé, l'évier en porcelaine, la cuvette d'eau chaude, tout lui rappela la pièce de Gramercy qu'elle connaissait si bien. Non qu'elle ait jamais passé beaucoup de temps dans la cuisine des Holland, mais elle la traversait furtivement chaque nuit pour aller retrouver Will. Quel plaisir anticipé elle avait chaque fois éprouvé, à respirer cette légère odeur de graisse cuite mêlée à celle du savon, juste avant d'arriver dans le domaine de Will : les écuries.

Ces beaux souvenirs lui avaient largement fait oublier la culpabilité et l'anxiété qu'elle ressentait à l'égard de Snowden, et, en sortant du couloir, elle se surprit à sourire dans le miroir ovale accroché devant l'escalier. C'est alors qu'elle entendit une voix masculine qui n'était manifestement pas celle de son mari, suivie par le timbre familier de Snowden.

— Il est tard, disait Snowden d'un ton dédaigneux.

— Il est tard, il est tard... Je le sais, qu'il est tard.

L'accent de l'homme, constata Elizabeth, n'était pas celui qu'on utilisait dans les salons comme le sien.

— C'était pour être sûr de vous trouver.

Elizabeth, dans l'ombre de l'escalier, comprit qu'elle devait s'annoncer. Elle baissa les yeux vers le plateau et le verre dans lequel le cognac oscillait silencieusement. Elle s'arrêta net.

— Alors allez-y, qu'est-ce que vous voulez ? Je ne vous ai pas déjà donné assez ? Vous m'avez saigné à blanc, ces derniers mois.

— C'était pour le service rendu, mais maintenant il y a quelque chose de nouveau, une petite histoire que j'ai découverte sur vous qu'il vaudrait mieux ne pas raconter. En fait, je pense que nous 188

serions plus en paix et dormirions mieux tous deux si l'argent était équitablement réparti entre nous.

— Alors, faites vite. C'est la maison de ma famille, protesta Snowden.

L'autre homme émit un bruit qui ressemblait à un rire, mais c'était le son le plus horrible, le plus sardonique qu'Elizabeth ait jamais entendu.

— De votre famille... répéta l'homme en ricanant.

Alors elle réalisa que ce rire se référait à elle, à son enfant, à leur arrangement. Elle eut un haut-le-cœur.

— C'est à propos de ce que vous avez fait dans le Klondike.

Ainsi ce visiteur du soir était l'homme qui avait écrit le billet.

Un frisson parcourut le corps d'Elizabeth et, bien que la chaleur de l'été fut plus suffocante que jamais, elle eut l'impression qu'elle se trouvait depuis des heures dans un grand vent d'hiver. Mais cette sensation n'était pas simplement intérieure ; ses mains se mirent à trembler, et bientôt son plateau et le verre qui était dessus se renversèrent. Elle essaya en vain de les rattraper, ce qui ne fit que précipiter leur chute, et quand ils heurtèrent le sol, le verre se brisa en mille morceaux et l'odeur douceâtre du cognac lui monta aux narines.

Consternée, les lèvres tremblantes, elle regarda le désastre.

Immédiatement, son mari apparut derrière la porte coulissante.

Non loin de lui se tenait cet homme au visage plein et enfantin qui avait la particularité d'être vérolé. Quand il vit Elizabeth, il sembla aussi surpris qu'elle, et elle eut alors la conviction qu'ils s'étaient déjà rencontrés. Il devait porter un uniforme, pensa-t-elle en son for intérieur, tout en commençant à s'excuser pour le bruit et en se baissant pour ramasser les éclats de verre à ses pieds.

— Revenez me voir demain. Vous troublez ma femme. Nous trouverons un arrangement, entendit-elle dire Snowden.

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Bientôt résonnèrent les pas de l'homme en direction de la porte, puis le bruit de la gâche qui se refermait.

L'homme était parti, mais sa vue lui avait causé une telle peur que ses mains continuaient à trembler malgré elle. Elle essaya de ramasser les morceaux de verre à deux mains, ce qui n'arrêta pas leur tremblement. L'instant suivant, elle se rendit compte qu'elle s'était coupée et que des gouttes de sang tombaient sur sa robe de chambre en coton blanc.

— Ça va ?

Snowden se penchait vers elle.

— Non...

Elle n'allait pas bien du tout. Les mots « service rendu », « ce que vous avez fait dans le Klondike » et « l'argent équitablement réparti » résonnaient dans ses oreilles.

— Je... je connais cet homme.

— Ce n'est pas possible, riposta-t-il d'un ton cassant.

— Bien sûr... Je ne veux pas dire que je le connais, mais je l'ai déjà vu. C'est un policier, c'était l'un des hommes... (La nausée l'assaillit maintenant, et elle s'effondra contre le mur.) L'un des policiers qui a tué mon mari.

— Votre mari, c'est moi.

— Will.

Elle avait du mal à parler. Elle ressentait à présent la même horreur et la même peur que lorsqu'elle était sur le quai de Grand Central, sous la grande verrière du hall de la gare, avec le son des balles qui sifflait à ses oreilles et l'odeur du sang qui s'écoulait du corps de son mari. Quand la fumée du train s'était dissipée, les policiers s'étaient approchés d'elle et l'avaient emmenée, et cet homme, avec son visage vérolé, était parmi eux. C'était l'un des hommes qui avaient tué Will.

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Snowden se baissa pour l'aider à se relever. Elle ne tenait pas sur ses jambes, et il dut la soutenir.

— Vous êtes épuisée, ma chère, et excessivement tendue.

— Non ! Je connais ce visage. Je l'ai vu dans mes cauchemars. J'ai revécu tant de fois ces moments. (Sa voix était devenue stridente, et elle dut s'accrocher à l'épaule de Snowden pour ne pas tomber.) Mais que faisait-il là ? Qu'est-ce qu'il voulait ? Oh...

Mon Dieu. (Sa voix devint tragique et se transforma en gémissement quand elle comprit alors le genre de service que l'homme avait rendu à Snowden.) Oh, Seigneur... Oh, Seigneur.

— Vous avez des hallucinations, ma chère.

Elle s'éloigna alors instinctivement de Snowden, comme de quelque chose d'abominable.

— Il a tué Will parce que vous le lui avez demandé, murmura-t-elle. (Elle recula encore, se tenant au mur pour ne pas tomber.) C'est pour cela que vous l'avez payé. Vous l'avez payé pour tuer Will, pour pouvoir m'épouser. Pour pouvoir devenir propriétaire du terrain de Californie, pour pouvoir posséder tout ce pétrole dont nous vivons maintenant.

L'attitude impassible et vigilante de Snowden avait quelque chose de troublant. Il l'écoutait, mais il n'essayait plus de la convaincre de quoi que ce soit. Ses cheveux blonds éclairaient comme un fanal l'obscurité du vestibule, et elle ne pouvait déchiffrer l'expression de ses yeux.

— Et le Klondilce ? continua-t-elle. Pourquoi voulait-il vous voir au sujet du Klondilce ? Qu'est-ce qui a pu bien se passer dans le Klondike ?

La nausée montait, et elle dut porter les mains à sa bouche. Car une seule chose s'était passée dans cette partie du monde pour Elizabeth : son père y avait trouvé la mort. Elle comprit alors d'instinct que Snowden en était responsable, aussi. Elle continua à 191

reculer, une main sur le mur pour se soutenir, reconstituant l'histoire à voix haute.

— Cet argent que vous avez donné à ma mère l'automne dernier, vous l'avez volé, n'est-ce pas ? Vous n'alliez pas nous donner la part de mon père. Vous l'avez tué pour cela, et vous auriez tout gardé pour vous, si vous n'aviez compris qu'il y avait plus d'argent à gagner en conservant des relations avec sa veuve et ses filles, et en vous liant par les liens du mariage à la famille.

(Elle couvrit ses yeux de ses mains et se mit à gémir.) Oh, Seigneur.

Snowden s'approcha d'elle et arracha ses mains de son visage.

La lune, dont les rayons, à travers la fenêtre, frappaient la lumière du lustre, illuminait maintenant ses yeux, et Elizabeth y vit alors l'évidente, la violente cupidité qui l'avait conduit à faire d'elle sa proie, ainsi que de ceux qu'elle aimait le plus.

— Vous êtes surmenée, ma chère, répéta-t-il, sans plus chercher à être persuasif. (Maintenant elle voyait sa vraie nature, il ne pouvait plus la cacher.) Vous n'êtes pas en bonne condition, vous n'allez pas bien, et cela peut être dangereux pour vous de porter un enfant. Combien de jeunes femmes meurent en essayant de donner naissance à leur précieux bébé ? Je crois que je ferais mieux de vous mettre au lit et de vous y laisser le plus longtemps possible.

Elizabeth essaya de s'écarter de lui, mais il la tenait fort entre ses mains. Ce que l'homme avec qui elle vivait depuis tant de mois était capable de lui faire, elle commença à le comprendre, et la nausée céda la place à la panique. Ces traits quelconques et massifs s'étaient mis à manifester, en l'espace de quelques minutes, une menace impossible, et bien qu'elle sache qu'il fallait qu'elle crie, sa terreur était si grande qu'elle lui noua la gorge. La dernière chose dont elle se rendit compte avant d'avoir la vue brouillée et de perdre conscience, fut qu'il l'avait brutalement prise dans ses bras et la portait en haut de l'escalier.

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Vingt-Cinq

Le paquebot Campania de la Cunard Company assurant la traversée New York-Southampton-Le Havre part à midi du quai 54, avec d'éminents passagers à son bord, dont Grace Vanderbilt qui se rend à Monte Carlo, et le duc et la duchesse de Marlborough qui retournent au pays de leurs ancêtres.

EXTRAIT DE LA RUBRIQUE MONDAINE DU

NEW YORK NEWS OF THE WORLD GAZETTE.

MARDI 17 JUILLET 1900.

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ardi, la chaleur monta, et pour Diana, New York jouissait M de cette caractéristique propre à tous les lieux qu'on a décidé de quitter, dont la nostalgie adoucit déjà tous les aspects.

Le tapis de feuillages qui recouvrait le parc n'avait jamais été aussi épais, jamais aussi vert.

— Les Schoonmaker ont toujours été des amoureux, déclara Edith d'une voix sereine.

Elles étaient assises côte à côte sur la méridienne en tapisserie jacquard défraîchie, tout près de la fenêtre du grand salon, en train de terminer leur café, Diana vêtue de batiste bleue, sa tante de batiste blanche. La lumière du matin, presque aveuglante, frappait les tasses en porcelaine et les doigts délicats de la vieille dame.

Tout

commence

à

disparaître,

pensa

Diana

mélodramatiquement. Le petit déjeuner était fini, il était huit heures passées, et dans une heure, peut-être deux, elle rejoindrait les quais où Henry l'attendrait et ils s'embarqueraient. Ils avaient décidé de prendre leurs billets à la dernière minute pour éviter tout compte rendu dans les journaux, avant de se retrouver et de monter ensemble à bord du paquebot au dernier moment, juste après le dernier appel.

— Pas le vieux William Sackhouse, non, pas lui, corrigea distraitement Diana.

Elle ne pouvait détacher son esprit de la mallette qu'elle avait cachée sous son lit, qui contenait quelques-uns de ses livres préférés et autres petites affaires indispensables, qu'elle allait emporter avec elle en quittant la maison.

Mrs Holland observait d'un air condescendant sa fille, et la conversation qui s'échangeait sur la méridienne. Diana avait toujours été complice avec Edith et elle avait senti que la vieille 194

dame comprendrait ce qu'elle allait faire ce jour-là. Elle ne lui avait pas encore parlé de son projet avec Henry. Par une sorte de superstition, elle préférait rester muette sur le sujet, aussi ne livrait-elle à sa tante que quelques bribes de ce qu'elle avait vu à l'étranger, et ne faisait-elle que des allusions très générales sur sa relation avec Henry.

— ... Si, mais quand il était jeune, disait sa tante, le regard tourné vers la fenêtre. Henry, c'est son portrait tout craché...

Diana fut distraite par l'approche de sa mère, qui arrivait du fond de la pièce en robe chemisier bordeaux agrémentée de jabots discrets, avec son implacable regard noir.

— De quoi parlez-vous ?

Edith leva alors les yeux vers sa belle-sœur comme sur quelqu'un qu'elle avait oublié jusqu'à ce moment précis, et lui adressa un sourire neutre.

— Oh... d'une vieille histoire, répondit-elle.

— Diana, continua Mrs Holland, ignorant le commentaire d'Edith et interrompant à dessein leur complicité romantique, il nous reste beaucoup trop de viennoiseries du petit déjeuner.

Peux-tu les apporter à ta sœur, s'il te plaît ?

De là où était Diana, elle voyait Mrs Holland entourée du fouillis accumulé par les générations : le portrait de son défunt mari sur la cheminée, les nombreuses bergères défraîchies, le cuir sombre des lambris, les petites tables décoratives, le coin turc. En entendant cet ordre, Diana se vit aussitôt en train de quitter la maison de son enfance avec sa valise. Elle partirait simplement plus tôt qu'elle ne l'avait imaginé, sévèrement privée de ses dernières minutes chez elle. Ce fut un choc, et son audace l'abandonna momentanément. Elle se leva, hésitante, regarda sa mère, puis sa tante, tout en arrangeant sa large ceinture sur sa taille de jeune fille.

— Eh bien vas-y, lui ordonna Mrs Holland, et prends la calèche.

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Diana détourna les yeux puis sortit aussitôt de la pièce – la seule façon de quitter un lieu pour toujours étant de le faire le plus vite possible.

Quand Diana arriva à proximité de la demeure d'Elizabeth, elle dit à Donald, le nouveau cocher, qu'elle allait marcher seule jusqu'à la porte, l'air étant tiède et le ciel limpide. Sur ce, prenant le grand sac en papier qui contenait les viennoiseries, et sa petite valise qu'elle avait cachée sous un long manteau bien que Donald n'y prêtât aucune attention, elle gravit le perron. Elle savait que sa sœur n'était pas amoureuse de Snowden, mais elle semblait très heureuse de sa nouvelle vie, et de toute façon Diana était soulagée que ce soit sa sœur aînée et non elle qui ait troqué son nom de jeune fille contre celui de Mrs Cairns. Car l'hiver précédent, avant le retour de Liz, Mrs Holland lui avait demandé de se montrer aimable avec l'ancien associé de son père, qui avait tant fait pour elles. Ainsi c'était une reconnaissance teintée de soulagement et de tendresse qu'elle portait à son beau-frère, pour avoir sauvé sa sœur de l'opprobre et lui avoir permis de garder son enfant.

— Vous avez l'air un peu fatigué, lui dit-elle d'une voix douce.

Elle remarqua les cernes mauves sous ses yeux et crut y voir la preuve qu'il s'inquiétait de l'arrivée du bébé d'Elizabeth comme s'il était le sien. Ils restèrent ainsi à se regarder un certain temps, dans cette entrée qui semblait à Diana vide et sévère, les caissons en cuir noir martelé tranchant fortement sur les boiseries claires en bois de bouleau du lambris.

— Oui... commença-t-il. Votre sœur a eu un petit malaise. Le docteur était ici la nuit dernière. Il lui a conseillé de garder le lit jusqu'à l'arrivée du bébé, et lui a donné quelque chose pour la faire dormir.

Diana ne put s'empêcher de ressentir un peu d'irritation en réalisant que la santé de sa sœur pouvait mettre en péril son plan d'évasion.

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Mais quand elle lui demanda « Est-ce qu'Elizabeth va aller mieux bientôt ? », il répondit sans hésiter par un hochement de tête confiant, et la crainte de la jeune femme de voir son départ retardé disparut presque instantanément.

— Bien sûr, dans la mesure où nous suivons les prescriptions du médecin, et la laissons dormir.

— Bien, alors je vous donne ceci, continua gaiement Diana, pleinement rassurée. (Elle lui passa le sac de brioches et de petits pains, son excuse pour rendre une dernière fois visite à Elizabeth.) Mais avant, j'aimerais embrasser ma sœur...

— Je ne sais pas si...

— Mr Cairns, l'interrompit Diana en défaisant le ruban qui retenait son chapeau, vous êtes marié à une Holland, aussi vous ne vous étonnerez pas que je passe outre votre refus.

Snowden semblait vouloir s'obstiner à empêcher Diana de déranger Elizabeth, il était clair qu'il avait ses raisons : elle avait tant souffert, et portait maintenant un enfant dans son ventre.

Mais Diana partait dans quelques heures, pour longtemps, et sans projet de retour, et aucun jeune futur papa si angoissé fût-il ne pourrait l'arrêter. Elle le repoussa et grimpa l'escalier.

— Miss Diana, cria-t-il en lui emboîtant le pas. J'insiste...

Tout en continuant à monter, Diana se retourna et adressa un sourire gracieux et confiant à Snowden, le sourire dont Liz gratifiait ses soupirants dans le passé :

— Quelques instants ne vont pas lui faire de mal. Je ne resterai qu'une minute, ensuite je partirai.

Sur ces mots elle entra dans la chambre et referma la porte derrière elle. Elizabeth était étendue sur le lit à baldaquin blanc recouvert de plusieurs courtepointes, son ventre formant au milieu une petite montagne. Ses cheveux blond cendré auréolaient sa tête enfoncée dans les oreillers, et elle respirait un peu bruyamment, ce qui étonna Diana, qui avait toujours connu sa 197

sœur attentive aux convenances jusque dans son sommeil. Une odeur entêtante et douceâtre flottait dans l'air, indéfinissable, puis elle se souvint que le médecin était passé. C'était précisément cela : l'odeur que laissait un médecin dans une chambre après son passage.

Diana s'approcha du lit et s'assit dans un coin. La teinte grenat du papier peint, reflétée sur les joues pâles de sa sœur endormie, lui prêtait un teint de rose.

— Oh, Liz, fit Diana en lui prenant la main.

Cette main était molle, mais Elizabeth n'avait jamais eu une poigne ferme. Elle ouvrit légèrement la bouche, et Diana prit cela comme un encouragement à poursuivre.

— J'ai suivi ton avis, je pars... Nous partons, murmura-t-elle.

Ce qu'elle était en train de faire était si incroyable, que même son imagination débordante ne lui permettait pas d'envisager ce que serait sa vie dans un mois.

— Je suis tellement triste à l'idée de ne pas être là pour la naissance de ton bébé. Mais nous nous écrirons souvent... Et puis, comme tu l'as dit, c'est la seule façon pour qu'Henry et moi puissions vivre ensemble.

Pendant un certain temps elle parla tout doucement, supposant qu'il valait mieux ne pas réveiller Elizabeth si sa santé était aussi chancelante que le prétendait Snowden. Elle articulait à peine, tant les diverses émotions qu'elle ressentait lui donnaient le vertige : le plaisir anticipé, l'inquiétude, et maintenant cette ombre de culpabilité de quitter et d'abandonner sa sœur enceinte. Elle aurait pu rester longtemps encore, bien que la journée avançât et qu'elle eût un rendez-vous à respecter, quand les doigts d'Elizabeth s'agrippèrent à sa main.

— Liz ? chuchota-t-elle.

— Je ne me sens pas bien, dit Elizabeth comme en rêve, sans ouvrir les yeux.

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— Je sais, répondit Diana. Mais tu vas bientôt te sentir mieux.

Tu veux quelque chose ?

— Teddy.

— Comment ?

Elizabeth répéta, de sa voix douce :

— Tu peux aller chercher Teddy Cutting, s'il te plaît ?

Diana en resta interloquée. C'était vraiment étrange. Elle y aurait pensé plus longtemps, et le souvenir de sa sœur et de Teddy marchant bras dessus bras dessous il y a quelques mois en Floride lui serait revenu, si la porte ne s'était pas ouverte. Diana tourna la tête et aperçut la silhouette imposante de l'intendante.

— Bonjour, Mrs Schmidt. Liz ne se sent vraiment pas bien. Elle délire.

— Oui. (La femme au large visage entra dans la pièce.) Je crois que vous devriez la laisser se reposer, maintenant, mademoiselle.

Diana soupira et jeta un dernier regard à sa sœur.

— N'oublie pas, Di, chuchota-t-elle, la tête enfoncée dans l'oreiller.

— Au revoir, Liz.

Diana se pencha pour embrasser sa sœur sur le front, comme si c'était elle la plus âgée et la plus mûre des deux.

— Il est temps de partir, insista Mrs Schmidt, qui ne semblait pas avoir l'intention de ressortir de la chambre.

Et Diana savait qu'elle avait raison. Il était temps pour elle de s'en aller pour de bon. Elle posa ses mains sur ses cuisses dans un geste de bonne volonté, puis se laissa accompagner hors de la chambre et jusqu'en bas de l'escalier.

— Mon beau-frère est-il encore là ? demanda-t-elle devant la porte d'entrée.

— Il est sorti, répondit Mrs Schmidt.

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— Eh bien je vous en prie, dites-lui au revoir pour moi.

Puis, d'une voix moins convaincue :

— Dites-lui que j'ai hâte de le voir bientôt.

— Très bien.

Quand Diana eut coiffé son grand chapeau de paille, elle ramassa sa valise, qu'elle cacha encore sous son long manteau gris, et avança sur le perron. Des jeunes filles passaient sur le trottoir, à l'évidence au service de grandes maisons, et des voitures et des tramways roulaient à toute allure sur la chaussée.

Elle prit une grande inspiration pour se donner du courage, mais elle s'aperçut alors qu'elle n'avait pas été assez vigilante, et que son plan aurait demandé plus de prudence. En effet, debout sur le trottoir et sous le ciel bleu, vêtue d'une veste marron sur sa robe blanche et coiffée d'un chapeau en tissu clair, elle aperçut Edith.

Un moment, Diana se convainquit qu'elle était assez loin pour pouvoir s'échapper sans se faire remarquer. Mais quand sa tante lui fit signe, elle n'eut pas d'autre choix que de tenter un sourire et de marcher dans sa direction. Quand les deux femmes furent assez proches, Edith passa un bras autour de l'épaule de sa nièce, et l'attira loin de chez les Cairns.

— Tu sais la nouvelle ? lui dit la vieille dame.

Il y avait quelque chose de sinistre dans son ton.

— Non...

La possibilité que sa mère savait tout, depuis le début, traversa l'esprit de Diana, et elle eut honte quand elle se rendit compte qu'elle redoutait la colère de Mrs Holland.

— Hier soir. William Schoonmaker... Il est mort.

— Quoi ?

Diana arrondit les yeux. Le visage de sa tante était pâle. Elle porta sa main gantée à sa bouche.

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— Ceci est arrivé pour toi. J'ai réussi à le prendre avant Mrs Holland, et j'ai pensé que tu voudrais le lire avant défaire quoi que ce soit d'autre.

Elle lui tendit un morceau de papier, que Diana déplia en hâte.

Elle cessa alors de trembler d'inquiétude. Un grand silence commença à s'installer en elle.

Chère Di,

Un drame vient d'arriver, que tu liras je suppose dans les journaux sinon aujourd'hui, au plus tard demain. Ces événements m'enpêchent de me rendre à notre rendez-vous de cet après-midi. Je te verrai très bientôt.

Remettons notre projet à mardi prochain.

H.S.

Ainsi, ce ne serait pas pour aujourd'hui. Elle regarda les immeubles autour d'elle, dans leur disposition géométrique familière, qui se dressaient côte à côte le long de l'avenue, comme sur toute l'île de Manhattan, et sur toutes les avenues du monde.

Elle froissa le billet dans sa main. Elle ne ressentait presque rien

– alors que quelques instants auparavant, elle était on ne peut plus fébrile. Elle ne pouvait encore dire si c'était le soulagement ou la déception, ou quelque chose d'autre qui avait pris la place de cette impatience. Un événement terrible s'était produit dans la vie de son amant, il y avait des heures de cela, et elle ne s'en était pas doutée. La nostalgie avait laissé place à un sentiment étrange.

— De mon temps, on avalait des billets comme celui-ci, dit Edith.

Diana se sentit moins déconcertée, et un rire lui échappa.

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— Crois-tu vraiment que ce soit nécessaire ? Je pensais juste le jeter dans le caniveau.

Edith souriait aussi, maintenant.

— Ce serait un geste un peu exagéré, n'est-ce pas ? Allons, c'est un coup de théâtre. Je te promets de ne te poser aucune question, mais j'insiste pour que nous prenions un long déjeuner quelque part où le Champagne est servi à volonté...

Diana haussa les épaules en signe d'acquiescement, et les deux dames marchèrent côte à côte vers le centre de Manhattan. Après tout, quand pourrait-elle passer à nouveau tout un après-midi avec sa tante ? Elle partirait mardi prochain, et les bons moments, on ne savait jamais quand ils arrivaient. Et puis une semaine, cela passait si vite.

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Vingt-Six

Félicitations à Mr Leland Bouchard et à Miss Carolina Broad, dont les fiançailles sont

annoncées ce matin dans tous les journaux. Selon les échos, les invitations vont partir aujourd'hui, pour leur mariage dimanche à Grâce Church.

Certes nous avons très envie de croire

spontanément en l'amour, mais le sceptique en nous se demande si cette précipitation vers l'autel est due à l'amour de Mr Bouchard pour la vitesse, compte tenu de son enthousiasme pour les

voitures à moteur, ou davantage à la grande différence de niveau social entre une jeune fille qu'il connaît depuis un an à peine, et une auguste famille qui pourrait, avec suffisamment de temps pour la réflexion, penser que cette union n'est pas une bonne idée ?

EXTRAIT DE RUMEURS DE LA VILLE,

MERCREDI 18 JUILLET 1900.

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a ne va pas, dit Carolina devant son reflet qu'elle était arrivée C à aimer en quelques jours plus qu'elle n'aurait jamais pu l'imaginer.

Comment était-il possible qu'elle ait grandi en l'espace d'une semaine ? Bien sûr, elle était debout sur l'estrade du tailleur, et le miroir triptyque de deux mètres de hauteur allongeait considérablement sa silhouette. Mais, et cela était certain, ses yeux étaient d'un vert plus limpide. Ses cheveux bruns étaient attachés sur sa tête, afin que Madame Bristede – la couturière que Longhorn lui avait choisie au cours de leur brève amitié – puisse mieux voir l'arrangement de la dentelle et celui des boutons qui mettaient en valeur son long cou, qui, Carolina le savait, quand bien même elle sous-estimait sa beauté, la flattait. Elle et Leland étaient tombés d'accord, dans la précipitation de leurs fiançailles, pour faire fi du qu'en-dira-t-on. Ils avaient gaspillé déjà assez d'années l'un sans l'autre ; en moins d'une semaine ils seraient mariés.

— Je fais tout ce que je peux, Miss Broad, dit Madame Bristede, accroupie devant l'ourlet incrusté de perles.

Cette robe richement travaillée était déjà en cours de fabrication pour Carolina, mais n'avait pas été destinée au départ à être une robe de mariée, c'est pourquoi, pendant ces dernières vingt-quatre heures, le tulle noir avait été enlevé à grand-peine de l'ample jupe à volants et remplacé par une dentelle au point de gaze écrue.

Deux jeunes femmes aux mains déjà usées mais non moins agiles s'affairaient à lui coudre une traîne enrichie de plumes d'autruche et d'opales. Près d'elles était assise une domestique aux cheveux roux, que Carolina avait tenu à emprunter à Mrs Carr pour la semaine, et qui observait sereinement les opérations, l'air 204

émerveillé, les vêtements de ville de sa nouvelle maîtresse temporaire plies sur ses genoux. Depuis qu'elle avait vu sa sœur à l'hôtel, Carolina avait été obsédée par l'idée de l'avoir près d'elle et avait cherché les moyens d'y parvenir ; après la demande de Leland, il lui fut encore plus évident que Claire devait assister à son mariage.

— Mais je dispose de moins d'une semaine pour la finir, aussi je suis désolée, mais il faudra bien que ça aille.

Puis la couturière leva les yeux vers Carolina, comme si elle venait de se souvenir qu'elle ne parlait plus à une dame quelconque favorisée par le destin, mais à la future Mrs Leland Bouchard.

Carolina avait envie de faire valoir l'immense importance de cette robe, de ce mariage, et la sienne propre ; mais comment aurait-elle pu éprouver la moindre colère alors qu'un sentiment d'euphorie l'envahissait en pensant au chemin merveilleux que prenait sa vie ? Le souvenir de la demande en mariage de Leland devant toute sa famille lui revint, comme il lui revenait toutes les cinq minutes, et comme chaque fois, les larmes lui montèrent aux yeux et sa poitrine enfla de bonheur. Comment continuer alors à faire la difficile avec Madame Bristede ? Elle sourit. Madame Bristede lui rendit son sourire, puis se remit à la tâche. Non, elle garderait pour plus tard ses exigences pour la fleuriste et Isaac Phillips Buck, dont elle avait loué les services afin qu'il supervise son mariage improvisé — Buck qui faisait maintenant son entrée dans la pièce. Quelle chance que Penelope n'ait pas besoin de lui cette semaine, lui avait-elle fait observer plus tôt, à quoi il avait répondu par un silence diplomatique qu'elle n'avait pas cru bon de prendre le temps d'interpréter.

— Une livraison pour Miss Broad, annonça une petite main de la couturière en passant la tête par la porte.

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Bien que Carolina possédât à l'heure actuelle tout ce qu'une jeune fille pouvait désirer, le mot « livraison » lui tinta agréablement aux oreilles.

— De la part de Mr Bouchard. Le vendeur de chez Lord & Taylor est là pour vous le remettre.

— Nous sommes très occupées. (Madame Bristede ne leva pas les yeux de son ouvrage.) Dites-lui de le déposer là.

— Il dit qu'il a un message particulier, et qu'il est pour Miss Broad en privé. La couturière leva le regard vers Carolina, la questionnant de ses yeux fatigués.

— Cela ne prendra qu'une minute, lui dit Carolina.

Elle appréciait encore l'idée de recevoir un nouveau présent, bien que les mots « Lord & Taylor » ne soient pas tout à fait agréables à ses oreilles.

Avec un grand soupir, la couturière se leva et alla vers les filles qui cousaient dans un coin. Claire les rejoignit, au regret de sa sœur, bien sûr, mais les deux jeunes filles devaient prendre garde à ne laisser paraître aucun lien entre elles, a fortiori aucun degré de parenté.

— Faites attention, dit Madame Bristede à Carolina en lui montrant sa jupe ouvragée.

Sur ce, toutes quittèrent la pièce.

La future mariée descendit avec précaution de la petite estrade et alla s'asseoir sur le divan en velours bleu fané.

— Ma chère Miss Broad, vous êtes ravissante.

Elle tourna la tête et aperçut, par-dessus son épaule, la silhouette familière de Tristan qui entrait d'un air fanfaron dans la pièce. Cette vision la mit aussitôt de mauvaise humeur.

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— Mr Wrigley, j'espère que vous venez me livrer quelque chose de beau, je vous ai déjà payé une jolie somme pour que vous m'épargniez désormais votre présence.

— C'est vrai, et sans attendre. (Le sourire de Tristan était assuré, et son regard brûlant.) Mais je crains pour vous que cette histoire de colis ne soit qu'une ruse.

— Alors je pense que vous feriez mieux de partir, répliqua-t-elle froidement.

— Ah, mais nous devons parler affaires ensemble.

— Je ne crois pas. L'affaire a été conclue.

— Oui, en ce qui concerne celle-là...

Tristan avança avec la même aisance et le même air attentif qui le rendaient si séduisant auprès des clientes écervelées de son magasin.

— Mais, continua-t-il sur un ton volontairement familier, c'était avant tes fiançailles avec Leland Bouchard qui, j'ose le dire, te rendent deux fois plus riche, sans compter qu'elles t'introduisent dans l'une de ces familles qui se soucient encore de choses comme la pureté de leur descendance. Ces gens seraient probablement moins enthousiastes quant au choix de leur fils s'ils apprenaient d'où tu sors.

Carolina en resta quelques secondes abasourdie. Puis un sentiment d'indignation commença à l'envahir.

— C'est ignoble ! rétorqua-t-elle.

Tristan haussa les épaules :

— Penses-en ce que tu veux. Mais ça ne signifie pas que tu ne me souhaites pas une vie tranquille et heureuse.

Il s'était avancé tout près d'elle. Maintenant il se penchait en avant, le visage très proche du sien. S'il projetait des postillons en parlant, elle les recevrait dans la figure.

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— Tu me dégoûtes, lança-t-elle en reculant. Je n'arrive pas à y croire !

Elle tendit le bras vers son sac à main qu'elle avait négligemment placé dans le coin d'un canapé à son arrivée, et en sortit un billet de vingt dollars, qu'elle gardait en cas d'imprévu.

— Voilà, dit-elle sans regarder Tristan. C'est tout ce que j'ai. Je fais porter tous mes achats sur mon compte, ces jours-ci, tu as donc de la chance.

— Ah, mais Miss Broad, vous croyez que...

— Buck ! appela Carolina d'une voix stridente.

Tristan recula instantanément. Buck arriva alors en trombe, aussi vite que le lui permettait sa corpulence.

— Oui, mademoiselle ?

— Cet homme me harcèle. Veillez, je vous prie à ce qu'il ne m'importune plus.

Elle détourna les yeux quand Buck poussa Tristan hors de la pièce. Il sortit contre son gré, mais sans se débattre. Alors elle inspira profondément et tenta d'oublier ce déplaisant rappel de ses origines.

Carolina se rappela ces moments où, enfant, quand elle allait au lit, sa mère penchée vers elle lui murmurait qu'elle aurait été faite pour une plus belle existence, que si son père avait vécu plus longtemps, il aurait veillé à ce qu'elle ait une vie différente. Mrs Broud avait été une beauté, et Carolina avait nourri l'espoir qu'elle-même pourrait être un jour admirée pour son physique, et bien considérée. Et voilà, c'était arrivé, ses espoirs s'étaient réalisés. Elle était une Bouchard, c'était un fait que tout le monde allait devoir explicitement reconnaître. Plus exactement, elle le serait dans quelques jours, et là il ne serait plus question de ses origines, pensa-t-elle en se redressant de toute sa hauteur. Elle remonta sur l'estrade, devant son reflet divisé en trois parfaites images de mariée idéale.

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Vingt-Sept

William Sackhouse Schoonmaker, l'un des grands

hommes de sa génération, reposera au cimetière de Trinity Church dans Upper Manhattan. Il était au sommet de sa gloire, et des rumeurs ont circulé sur les propos que son fils lui aurait tenus juste avant l'épisode fatal, qui auraient pu lui causer un tel choc.

EXTRAIT DE LA RUBRIQUE MONDAINE DU

NEW YORK NEWS OF THE WORLD GAZETTE.

MERCREDI 18 JUILLET 1900.

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u'est-ce qu'elle fait là ?

Q Aucun vent ne soufflait, et le ciel au-dessus du cimetière sur Riverside au niveau de la Cent Cinquante-Cinquième Rue était d'un bleu très pur. Le feuillage verdoyant était aussi immobile que les innombrables pierres tombales qui se dressaient, en rang sur la colline, de Broadway jusqu'à l'Hudson qu'on apercevait en contrebas dans le fond du paysage, derrière les chapeaux noirs des élégantes. Parmi elles, Diana Holland observait tranquillement la cérémonie. Elle était trop loin du révérend pour entendre ce qu'il disait. Il y avait foule à l'enterrement d'un homme comme William Schoonmaker. Le pollen restait suspendu dans l'air comme de la poussière d'or.

Ils disaient... pensa Diana intérieurement. Si, au lieu d'un article mondain sur ces obsèques, elle avait dû écrire un texte littéraire, elle aurait décrit les gens exactement tels qu'elle les voyait et les entendait.

— On dit qu'elle et Henry Schoonmaker étaient ensemble en Inde, et qu'elle a coupé ses cheveux selon le rituel hindou...

Diana se tourna brusquement vers l'auteur de ces paroles, qui était Mrs Olin Vreewold, s'adressant à Jenny Livingston, la vieille fille. Elle leur lança un regard noir qui les fit taire sur-le-champ, et pincer les lèvres sous leurs chapeaux noirs. La rumeur des propos qu'Henry aurait tenus devant son père se répandait comme une traînée de poudre, malgré le fait que la presse mondaine rechignait à imprimer une aussi fâcheuse histoire pendant la semaine des funérailles du vieil homme. Diana ne pouvait être sûre qu'ils seraient dans la même disposition une semaine plus tard, mais quoi qu'il en soit, d'ici là, elle et Henry seraient partis.

Entre-temps, elle voulait gagner le plus d'argent possible. Son 210

vieil ami Davis Barnard, qui dirigeait la rubrique « Le Joyeux Dandy », lui avait dit il y a longtemps que la mort a l'avantage de nettoyer le scandale à grande eau, ou de l'enterrer à jamais.

— Peut-être voulait-il qu'elle soit à lui là-bas, chuchota Jenny.

Diana tourna encore vivement la tête vers les commères, furieuse. Avant qu'elle ait le temps de leur répondre à sa façon, le ronronnement plaintif des cornemuses reprit, et la foule se dispersa. Comme les parents et les amis du défunt s'éloignaient de la tombe, elle surprit sur elle d'autres regards aussi méprisants et glacials que ceux de Mrs Vreewold et de Jenny Livingston. Le sang monta aux joues de Diana, et d'un air de défi elle leva le menton devant les mégères réduites au silence. Elle avait toujours été non conformiste et plutôt originale, mais jamais la cible de tels regards.

Là-dessus Henry arriva dans sa redingote noire, qui devait être insupportable par cette chaleur, un bandeau de crêpe noir au bras gauche. Son beau visage avait une expression triste et lasse, et il regarda Diana plus longtemps probablement qu'il ne l'aurait dû, compte tenu des circonstances. C'était sa façon de lui faire comprendre qu'il aurait immédiatement fait place nette et évacuer tout un village s'il l'avait pu pour se retrouver seul avec elle à ce moment-là. Elle essaya de lui renvoyer ce sentiment en lui lançant un petit sourire furtif. Penelope restait près de lui en épouse aimante, comme depuis le début de l'après-midi. Son visage était recouvert d'un voile noir, aussi était-il impossible de voir si elle était sincèrement touchée ou simplement cramponnée à sa position d'épouse d'Henry Schoonmaker. À son autre bras était agrippée sa belle-mère, Isabelle, qui, on le voyait même à travers son voile, semblait avoir été frappée par la foudre. Entretemps Henry s'était éloigné sur la colline, en direction de la calèche familiale qui les attendait.

Un moment, Diana resta à observer stupidement le couple Schoonmaker s'éloigner, quand elle se rappela qu'elle ne devait 211 pas trop montrer ses sentiments, qu'elle aussi avait perdu un père, et qu'elle devrait être patiente avec Henry. Il faisait de son mieux, et vivait probablement des moments terribles. De toute façon, elle l'aurait bientôt pour elle.

— Miss Holland ?

Diana se retourna. Elle ne s'était pas rendu compte à quel point elle s'était sentie seule et vulnérable au milieu de cette foule jusqu'au moment où elle vit Teddy Cutting qui lui tendait le bras, un peu en contrebas de la colline. Il portait son uniforme d'officier, et son front aristocratique, sous ses cheveux blonds et lisses, était barré de nouvelles rides. Pour autant que cela fût possible, il y avait encore plus de sincérité clans ses yeux gris que la dernière fois qu'elle l'avait vu en Floride, au Royal Poinciana à Palm Beach. Elle savait vaguement qu'il s'était engagé dans l'armée, mais elle était partie loin, elle aussi, et il lui semblait quasiment aller de soi qu'ils se trouvent là tous les deux maintenant.

— Mr Cutting, comme vous avez bonne mine, dit-elle, en acceptant volontiers son bras.

— Vous de même, Miss Holland.

Ils commencèrent à gravir la colline, avec les autres.

— Je ne suis parti que cinq mois, mais il semble que le monde entier, en tout cas New York, est révolutionné. Je n'arrive pas à croire que Mr Schoonmaker soit mort si vite. Et votre sœur... Elle va bientôt être mère ?

Diana jeta un regard de pitié à Teddy, qui avait toujours été sentimental quand il parlait de Liz, et essaya de changer de sujet.

— Oui, cela doit vous sembler très provincial maintenant que vous êtes allé aux Philippines, que vous avez vu le monde et vécu de grandes aventures ?

— De grandes aventures...

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Teddy eut un rire amer. Il jeta quelques regards furtifs autour de lui, sur le paysage et les visages détournés, sur cette colline qui descendait jusqu'au fleuve, comme s'il se sentait coupable d'être là, maintenant, entier, et dans une telle tranquillité. Il reprit, d'une voix profonde et grave :

— Rien de tel qu'une jolie petite guerre... J'ai vu de ces choses dans le Pacifique... (Il s'interrompit, chassant un souvenir.) Mais vous êtes une dame, et il ne faut pas penser à cela. Je me contenterai de dire que je n'y retournerai pas. Mais parlez-moi de vous et de votre famille. Tout le monde va bien ?

— Mère est égale à elle-même, elle prend le thé avec les gens les plus importants et forme des alliances secrètes, commença Diana d'un ton qui se voulut léger. J'ai vu Elizabeth hier matin, elle semblait aller très bien jusque-là, mais le médecin a dit qu'elle devait rester au lit jusqu'à ce que... le bébé arrive... Elle était si épuisée qu'elle pouvait à peine parler.

Teddy sembla chagriné par cette nouvelle.

— J'aurais aimé la voir.

— Oh, mais vous le pouvez.

Ils s'éloignaient de la tombe, soulevant le gravier et la poussière sous leurs pieds, et Diana recouvrait un peu de son exubérance, malgré la tristesse de ce jour.

— C'était étrange, elle ne m'a pas dit un seul mot tout le temps que je suis restée auprès d'elle, mais quand j'étais prête à partir, elle a prononcé votre nom. J'ai cru avoir mal entendu, mais alors elle m'a demandé, aussi clairement que je vous le dis, de faire venir Teddy Cutting.

— Mais comment le pourrais-je ? Ce serait inconvenant de lui rendre visite dans sa condition, et...

— Teddy... l'interrompit-elle.

Ils montaient une volée de marches de pierre au bord érodé, et Teddy soutint Diana pour qu'elle ne glisse pas. Autour d'eux, les 213

femmes murmuraient que ce qu'elle avait fait allait la perdre, espérant que cela arriverait, afin de pouvoir jacasser à qui mieux mieux sur le sujet dans leurs salons identiques, tous décorés des mêmes couleurs prétentieuses et encombrés des mêmes meubles et objets superflus, inutilement dorés sur toutes leurs faces.

— Ne soyez pas ridicule. Vous êtes son ami, et si vous l'êtes vraiment, vous devez lui rendre visite quand elle est malade, sans vous soucier du qu'en-dira-t-on.

Ils étaient arrivés dans la rue où attendaient les calèches, et un instant le jeune homme fixa tristement sur Diana son regard gris, réfléchissant à ce qu'elle venait de dire.

— Merci, dit-il enfin. (Il y avait quelque chose de penaud dans son expression, en même temps qu'une soudaine lueur d'espoir.) Vous avez raison, bien sûr. Puis-je vous raccompagner jusque chez vous ?

Les Schoonmaker étaient déjà partis. Les cornemuses gémissaient toujours devant la nouvelle pierre tombale, et au-delà, des bateaux descendaient l'Hudson. Qui d'autre la raccompagnerait, se dit-elle, et de toute façon la compagnie du meilleur ami d'Henry la réconfortait, lui qui avait joué, à divers moments, tantôt en connaissance de cause, tantôt à son insu, un certain rôle dans leur histoire d'amour. Quoi qu'il en fût, il la guidait déjà vers sa voiture, sous le nez et au mépris des odieuses pipelettes à la fois fascinées et indignées par ce qu'elles imaginaient s'être passé entre Diana Holland et Henry Schoonmaker.

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Vingt-Huit

Les vivants n'ont que des défauts.

Les morts, eux, deviennent de jour en jour, après leur disparition, de plus en plus parfaits dans l'esprit de ceux qui sont restés sur terre.

MAEVE DE JONG. AMOURS ET AUTRES FOLIES

DES VIEILLES FAMILLES NEW-YORKAISES.

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e révérend avait terminé son long éloge, et la musique des Lcornemu

ses avait repris. Henry leva les yeux vers le ciel. L'air était plein de vie, mais il se sentait dévasté, et la nature des émotions qui l'habitaient lui échappait. Le bleu limpide du ciel et le vert délicat des feuilles lui paraissaient insipides, et sale la terre dont il venait de jeter des pelletées sur le corps de son père. Le vieil homme avait toujours tellement impressionné Henry, depuis qu'il était un petit garçon orphelin de mère qui se cachait derrière les jupes de sa gouvernante, jusqu'au jour où Schoonmaker avait insisté pour que son fils épousât Elizabeth Holland sous peine de se voir déshérité. Maintenant son père n'avait plus de pouvoir ; bientôt il ne serait plus que poussière. Ils n'avaient jamais été proches, Henry le savait, et il avait l'impression qu'un lourd vêtement d'hiver venait de lui être enlevé des épaules. Mais comme il restait là à regarder, à travers ses paupières plissées, tous ces visages compatissants, il sentit soudain que la lumière de l'été était, étrangement, plutôt froide. Quelques jours plus tôt, Paris lui manquait. Aujourd'hui, il aurait tout donné pour y être déjà, en train de dormir dans les bras de Diana dans quelque mansarde où personne ne penserait à les chercher.

Quand il vit Diana, il lui fallut toute sa volonté pour ne pas interrompre la montée de la famille Schoonmaker et courir enfouir son visage contre la poitrine de la jeune fille. Elle était là, si belle et si menue, sa robe en crêpe noir sublimant son teint de rose, plus rayonnante que jamais. Le ruban noir qui attachait son chapeau soulignait le dessin parfait de son petit menton pointu. Ses doux yeux bruns ombrés de cils épais le fixèrent, jusqu'à ce qu'il ne puisse plus le supporter.

— Il est temps d'y aller, dit Penelope à son côté.

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Elle portait une robe noire trop moulante et un chapeau à plumes chatoyantes, cependant elle avait été étonnamment grave et prévenante toute la journée. Henry jeta un coup d'œil à son ami Teddy Cutting, qui se tenait un peu à l'écart avec les autres porteurs de cercueil. Henry ressentait pour lui une gratitude sans mélange – ce bon vieux Teddy aurait déjà pu retourner à New York. Plus tard ils prendraient un verre et Henry lui expliquerait tout. D'un hochement de tête, il exprima à son ami que sa maîtresse avait besoin de sa compagnie. Après quoi il prit le bras de sa belle-mère et commença à gravir la colline avec le groupe. Il accueillit les dernières condoléances présentées par plusieurs associés de son père qui attendaient près de la voiture familiale, qu'il eut du mal, en vérité, à distinguer les uns des autres.

— Henry, dit Isabelle quand ils furent montés dans la voiture, avant de se moucher fort dans son mouchoir noir. Qu'est-ce qu'on fait, maintenant ?

Les chevaux s'ébranlèrent ; bientôt ce serait la longue descente de Broadway jusqu'au sud de Manhattan. Il jeta un regard par la vitre arrière à la foule qui lui présentait ses derniers respects, et au fleuve qui étincelait sous les rayons du soleil de l'après-midi. Il n'avait aucune idée de ce qu'il allait faire maintenant, cependant une voix étrange, qui ne lui était pas familière, mais qui sortait pourtant de sa gorge, répondit :

— Nous sommes des Schoonmaker. Nous continuerons ensemble.

À sa gauche, il entendit un reniflement à peine audible, qui venait manifestement de Penelope. Sa sœur Prudence, assise en face de lui, lui lança un regard mécontent et incrédule.

— C'était un homme... continua Isabelle d'une voix brisée, respectueuse et intimidée – une voix d'éloge funèbre. Un grand homme. Il était trop bon.

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Henry regarda à sa droite, là où sa belle-mère était assise clans une profusion de crêpe noir, le teint pâle comme jamais, ses boucles blondes et enfantines cachées sous son chapeau et sous son voile. Personne, depuis qu'il était enfant, n'avait jamais dit que son père était trop bon, ni même bon tout court. Il se surprit à penser que peut-être Isabelle, qui n'était après tout que la seconde épouse depuis seulement quelques années, et n'avait porté aucun enfant de son mari, sentait que sa position au sein de la famille était fragile. Il y avait quelque chose de particulièrement frappant dans son aspect, et il conclut après un moment de réflexion qu'elle se sentait vraisemblablement coupable des cabrioles romantiques qu'elle s'était permises au cours des mois qui avaient précédé le décès de son époux.

Puis Isabelle enleva son chapeau, et il prit conscience pour la première fois des bizarreries du cœur. Car il put voir, dans ses yeux rouges et dans sa pâleur fantomatique, que, quelles que soient les autres émotions qui la submergeaient, elle l'avait aimé, et que le souvenir de cette affection perdue la hanterait à jamais.

Continuer : partie 7 sur 9