Veneneuses
Prologue
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 9 parties.
La maison s'élevait autour d'un petit square tranquille et luxuriant entouré d'une grille, entre les Vingtième et Vingt et Unième Rues, et la Troisième et Park Avenues. Cette paisible façade en grès brun percée de grandes fenêtres avait abrité, dans un raffinement discret, trois générations de la famille Holland.
L'âme du père de Diana, Edward, qui y était né ainsi que sa sœur cadette, Edith (laquelle occupait présentement un canapé du salon du rez-de-chaussée), y régnait. Les portes coulissantes grinçaient et se coinçaient toujours dans leurs rails, un peu moins peut-être maintenant, car la pauvreté dont la famille Holland avait souffert ce dernier automne semblait avoir passé comme un mauvais hiver. Il était difficile pour le plus jeune membre de la famille de comprendre comment cela s'était produit. Quoi qu'il en soit, la grande dame née Louisa Gansevoort, mariée à Edward Holland à l'âge relativement avancé de vingt-cinq ans, si elle semblait toujours aussi petite, avait en revanche récupéré l'inflexibilité qui l'avait toujours caractérisée.
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— Où est Claire ? demanda Diana à la vue d'une servante inconnue qui semblait presque trop fragile pour porter un plateau à thé, tremblante dans sa fruste robe noire, debout dans le couloir.
— Qui ?
— Claire Broud ! précisa Diana d'un ton indigné.
Car Claire, outre le fait qu'elle était une jeune fille sincère au cœur tendre qui avait travaillé des années pour la famille, était aussi la fille de la gouvernante des jeunes Holland. La feinte ignorance affichée par sa mère n'était rien d'autre qu'une façon de souligner sa position sociale.
— Elle est partie ailleurs, rétorqua Mrs Holland.
— Ah.
Diana, la gorge nouée, rongée par le regret, resta les yeux fixés sur ses mains. Elle savait que Claire s'était sentie coupable d'avoir trahi le secret de Diana, et responsable des conséquences terribles du fait qu'il était parvenu aux oreilles de Penelope. Mais Claire n'avait pas eu la moindre intention de lui nuire, elle était incapable de faire du mal à une mouche, et Diana ne pouvait nullement lui garder rancune. Cependant, elle le réalisait maintenant, elle ne le lui avait jamais exprimé explicitement.
— J'apprécie que tu aies eu l'ingéniosité de monter une histoire à la presse mondaine avant ton départ, pour expliquer ton absence et garder secrètes tes pérégrinations. Ta sœur n'avait pas eu cette habileté... continua froidement sa mère.
Diana, à côté du foyer éteint, leva les sourcils quand Mrs Holland s'interrompit pour examiner ses mains. Car Elizabeth, quand elle s'était enfuie, avait couvert son absence d'une façon bien plus radicale : elle avait fait croire à toute la ville qu'elle était morte. Mrs Holland lissa les plis de sa veste en mousseline de soie rouille, qu'elle portait sur une longue jupe noire ; depuis la nuit où Diana s'était enfuie, il y avait des mois de cela, sa mère avait visiblement cessé de porter des habits de deuil. Elle n'avait plus sa 110
coiffe de veuve, et l'on remarquait quelques mèches grisonnantes dans ses cheveux bruns rassemblés en chignon sur la nuque.
— J'ai parlé à Mrs Pennington Gore, à la vieille Newbold et à Odette, la manucure ; toutes sont dupes de ta ruse, et c'est un vrai soulagement pour moi. Mais l'inquiétude que tu m'as causée, tu n'en as pas idée.
L'émotion faisait trembler sa voix.
Diana, dans sa robe de batiste bleu ciel ceinturée de cuir brun à manches gigot et à jupe bouillonnée, s'avançait vers les vieilles bergères disposées avec un négligé étudié sur le tapis persan défraîchi. Elle avait emprunté la gomina d'Henry, et ses cheveux lissés étaient plaqués derrière les oreilles et séparés par une raie sur le côté, à la façon des toreros. Elle se sentait libre et légère. Elle avait envie de parcourir de grandes distances, de boire du vin à satiété, de parler trop fort, de danser pendant des heures. Elle avait réussi à se rendre plus intéressante que n'importe quelle héroïne de n'importe quel roman, mais ce qu'elle n'avait jamais voulu, c'était causer de la peine à sa mère.
— Je vous l'aurais dit, se risqua-t-elle doucement, mais je ne crois pas que vous m'auriez laissée partir.
Mrs Holland se détourna brusquement de la fenêtre, et ses yeux d'onyx lancèrent des étincelles. Tante Edith, en robe de crépon blanc et ivoire, ses traits plus que jamais semblables à ceux de Diana, étouffa un petit rire derrière sa main.
— Tu n'as pas tort sur ce point, lança Mrs Holland.
— Vous voyez bien, continua Diana sans se laisser démonter. Je savais qu'il était absolument nécessaire que je...
— C'est moi qui décide de ce qui est nécessaire pour toi !
Si Mrs Holland n'était pas grande de sa personne, elle était du moins capable d'une puissance vocale terrifiante. D'un ton légèrement plus calme mais non moins effrayant, elle ajouta : 111
— Tu es une enfant, et tu ne peux savoir ce qui est bon pour toi.
Tu es obstinée, mais par ma faute. Tu n'as pas reçu les cours particuliers dont une fille comme toi aurait eu besoin. J'aurais dû te mettre dans une institution pour jeunes filles de bonne famille.
Si tu es devenue une petite fofolle et n'as pas su te conduire convenablement, ce qui est le cas, eh bien j'en porte la plus grande responsabilité.
Le visage de Diana perdit alors toute sa douceur. Elle s'attendait à cela, bien sûr, mais elle avait voyagé si loin, hors d'atteinte des préoccupations mesquines de sa mère à propos des convenances, qu'elle ne sut quoi répondre.
— Mrs Cairns est d'accord pour te parler ce soir, dans sa nouvelle maison...
— Elizabeth ! (La joie éclaira de nouveau le visage de Diana.) Nous y allons ce soir ?
— Oui, répondit gravement sa mère, et elle va te dire comment tu dois te comporter. Edith et moi t'accompagnerons. Après quoi, tu ne quitteras pas cette maison tant que je ne jugerai pas bon que tu le fasses. Mais ce ne sera pas pour très longtemps.
Diana trouva cette sévérité et le ton de sa mère tout à fait ridicules, et elle eut conscience que son amusement était visible sur ses traits. Elle essaya de le cacher en tournant son visage vers Edith, avec laquelle elle avait toujours partagé une complicité tacite. Mais sa mère sentit sa révolte :
— Et quand le moment sera venu, c'est moi qui serai ton chaperon.
Tout comme la lumière de l'après-midi qui traversait obliquement les fenêtres, accentuant le fouillis suranné que Diana avait tant aimé, le regard dur et brillant de Mrs Holland accusait les principes vieux jeu auxquels elle se cramponnait. En l'espace de quelques secondes, Diana avait vu que les méthodes despotiques de la vieille dame n'étaient rien de plus que des 112
attitudes d'intimidation, et que toutes ses obsessions de bienséance n'étaient que du vent.
— J'ai travaillé dans des bars et dormi dans des casernes ! lança Diana d'un ton de défi, le menton haut et une main sur la hanche.
Je ne peux pas m'imaginer une seconde passer mes journées à faire de la broderie et à lire des passages de la Bible.
Mrs Holland s'écarta de la fenêtre et avança vers sa fille à petits pas nerveux, l'index tendu :
— Si tu veux dire que...
— Je veux dire – plus exactement je dis – que je suis maintenant chez ma famille, mais ne vous attendez pas à ce que je vous demande chaque fois la permission de lever le petit doigt.
Diana arrangea le col de sa robe, qui formait un V sur sa poitrine, et prit une inspiration pour adoucir sa voix, avant de préciser, d'un ton ferme et presque mélancolique :
— Je ne pourrais tout simplement plus vivre désormais comme cela.
— Tu iras ce soir chez ta sœur avec moi, rétorqua sa mère en pinçant ses lèvres minces.
— Mais oui !
— Tu as dit oui ?
Le ton acerbe de Mrs Holland crispa Diana. Un instant, elle se demanda si elle aurait vraiment le courage d'agir comme elle l'avait dit. Mais l'instant d'après, elle comprit que sa mère l'avait prise au mot, et que plus rien ne serait jamais comme avant.
— Oui, j'irai ce soir chez Elizabeth. Mais d'abord, je vais lui acheter des fleurs. Dans la boutique de Broadway. Je tiens à y aller seule.
Diana soutint le regard foudroyant de sa mère, et un moment les deux femmes restèrent perplexes au milieu de la collection de vieux meubles et de divers bibelots antiques que la famille 113
Holland avait accumulés depuis une cinquantaine d'années. Mrs Holland était abasourdie ou bien furieuse, ou les deux, et Diana comprit très vite que la seconde hypothèse était la bonne. Sur un large et franc sourire, elle quitta la pièce.
Il faisait chaud, et des nuages blancs stagnaient nonchalamment dans un ciel limpide. Les façades de Broadway se dressaient très haut, ornées comme les maisons de poupée de colonnes et de corniches blanches, et trouées d'une myriade de fenêtres encadrant des scènes étranges. Les enseignes lumineuses brillaient au sommet des buildings, et les cannes frappaient les trottoirs. Le jour tombait, et les gens prenaient plaisir à errer sans but dans la rue, comme soulagés d'être enfin sortis de leurs pièces confinées. Diana fendait la foule, heureuse d'être dehors, seule dans sa ville, sans plus se soucier qu'on la juge pour inconduite et légèreté.
La robe de batiste qu'elle portait était ancienne – elle était dans sa garde-robe du numéro 17 depuis l'été indien de 1899 -mais sur elle, à présent, ce vêtement avait une tout autre allure.
Sa couleur bleu de chauffe mettait en valeur sa peau bronzée, et sa coupe faisait ressortir, dans un flou artistique, les courbes de son corps. Tout était à l'avenant, maintenant : tout lui paraissait familier, mais en même temps, c'était comme si elle voyait chaque chose pour la première fois, avec des yeux nouveaux.
Je suis la maîtresse d'un homme marié, se disait-elle en remontant Broadway. Et cette pensée lui donnait des ailes.
Si un passant inconnu lui avait alors demandé de s'identifier, c'est ce qu'elle lui aurait répondu. C'était la seule phrase qui aurait pu sortir de sa bouche Je suis la maîtresse d'un homme marié, se répétait-elle en souriant, dans le bonheur de posséder un tel secret, tout en ouvrant la porte de chez Landry, la fleuriste. À
l'intérieur, les murs étaient recouverts d'une mosaïque hexagonale et décorés de miroirs aux cadres dorés. En inspirant l'air qui 114
embaumait les pétales et le pollen, Diana chercha des lys, la fleur préférée de Liz.
Mais ce fut un grand bouquet de douces pivoines magenta superbement arrangé, près de la caisse enregistreuse en cuivre, qui attira son attention. Elle n'en avait jamais vu de cette couleur.
— Qu'est-ce que c'est ? demanda-t-elle en s'approchant de la jeune fille derrière le comptoir en marbre gris.
— Ces fleurs ?
La jeune fille, qui ne devait pas être beaucoup plus âgée que Diana, regarda le bouquet aux couleurs éclatantes d'un air innocent. Puis plusieurs expressions se peignirent sur son visage
— Diana se reconnut dans ces mimiques qui lui avaient été familières durant son bref emploi de pigiste mondaine : d'abord les yeux de la jeune fleuriste s'agrandirent, pleins du savoir secret qui lui revenait à l'esprit, après quoi ses sourcils se froncèrent prudemment (car ce secret, il ne fallait pas le divulguer), et enfin, ses traits se détendirent quand elle prit spontanément et non sans plaisir la décision de se laisser aller à confier ce qu'elle aurait dû taire. Elle posa ses coudes sur le comptoir et se pencha en avant :
— Ces fleurs sont pour la jeune Mrs Schoonmaker, dont le mari vient de rentrer de la guerre. Mais savez-vous de la part de qui ?
À l'énoncé du nom de Penelope, Diana éprouva une colère mêlée de douleur, mais la curiosité l'emporta bientôt sur ces sombres sentiments.
— Non. De qui ?
— Pas du tout de la part de son mari, mais du prince de Bavière, un client du New Netherland ! Et en plus, ce n'est pas la première fois. Ce même bouquet lui est envoyé tous les jours.
C'est une commande permanente !
— Non ! (Diana feignit d'être choquée.) Mrs Schoonmaker et le prince sont amis ?
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La jeune fille fit une moue, leva les sourcils en signe d'ignorance et ouvrit les mains comme pour dire : Qui sait ? Puis elle ajouta, comme si cela expliquait tout :
— On dit qu'ils ont dansé ensemble au premier bal donné dans la maison de Carolina Broad.
Suite à cet échange d'informations, les deux jeunes filles se sourirent avec satisfaction : elles partageaient le petit plaisir de se sentir légèrement scandalisées. Puis Diana commanda deux douzaines d'arums jaunes. Quand elle retourna dans la rue avec un grand bouquet enveloppé dans du papier kraft, ce fut avec la quasi-certitude que quelqu'un veillait sur elle du haut du ciel. Car elle était une jeune dame qui avait les moyens de placer non seulement un article mondain, mais encore de révéler un secret sur son odieuse rivale.
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Quinze
Veuillez confirmer que vous serez des nôtres au Waldorf-Astoria vendredi soir 3 juillet à 21
heures.
Le Family Progress Party y donnera une fête
en l'honneur de son candidat à la maison de la ville, William S. Schoonmaker.
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a fumée des cigares flottait au-dessus de la salle de bal dorée Ldu Waldorf-Astoria, où des hommes en queues-de-pie et des femmes en robes de batiste aux couleurs vives se pressaient devant de longues tables de banquet ou dansaient sous les lumières des lustres. Les jolies filles et les breuvages étaient nombreux, chose qui aurait plu à Henry à une autre période de sa vie, mais il revenait d'un long voyage qui l'avait à jamais transformé. Il ne trouvait aucun plaisir à être ainsi exposé à la table dressée au fond de la pièce, surtout dans cet uniforme qu'on l'avait contraint à porter alors qu'il n'était même plus sûr d'être, ne serait-ce qu'en théorie, ce qu'on pouvait appeler un soldat. Son père disait un « héros ». Or il se sentait plutôt un clown.
Les reliefs de la fête traînaient sur la bannière en satin du Family Progress Party qui recouvrait la table. Une autre y était accrochée sur le devant, afin que personne dans la salle n'oublie pour qui il convenait de voter aux prochaines élections. Le genre de familles que le parti était censé faire « progresser » n'était pas en grand nombre ce soir – pas le moindre petit occupant de logement insalubre payé à crédit. Le seul moment de légèreté pour Henry fut quand il se fit la réflexion que quelqu'un dans ce salon avait fait un cynique calcul politique en choisissant un Schoonmaker pour mener cette soirée particulière, qui s'avérait une sinistre plaisanterie. À sa droite était assis son père, volubile et imposant, et à sa gauche Penelope, sur son trente-et-un, ce qui ne l'empêchait pas d'avoir l'air de s'ennuyer à mourir.
Elle était habillée d'une robe bleu paon à grand décolleté carré bordé d'un liseré doré, et ses lèvres étaient peintes en rouge sang.
Ses coudes blancs et pointus plantés sur la nappe, elle évitait le regard d'Henry. À moins que ce ne fût lui qui évitait le sien. Ce n'était plus très clair. Il se sentait un peu mal à l'aise — Penelope 118
était si fière, les circonstances actuelles devaient la piquer au vif.
Mais il se rappela combien elle avait été impitoyable en saccageant la seule chose pure et belle de sa vie, et cette pensée lui rendit impossible de prononcer même son nom tout haut. Il enviait Diana, car s'il n'était facile ni pour l'un ni pour l'autre d'être séparés, elle au moins n'était pas obligée d'apparaître en public aux côtés de leur persécutrice.
— Henry Schoonmaker, qu'est-ce que cela vous fait d'être de retour à New York ?
Henry leva les yeux de son assiette d'un air las et regarda son interlocuteur, un homme mince en costume mal coupé. Il reconnut vaguement le reporter du World avec qui son père entretenait une amitié, et supposa qu'il était en partie responsable de la fausse idée qui s'était répandue et s'imposait encore dans le public de sa prétendue bravoure.
— Cela doit vous avoir fait terriblement plaisir, de revenir chez vous et de retrouver une si jolie Mrs...
La rumeur se tut un instant, plongeant la salle dans le silence, si bien qu'on put entendre le bruissement de la jupe de Penelope, laquelle gigotait un peu sur sa chaise, inquiète de la réponse qu'allait donner son mari.
Henry pensa à Diana. Il lui était insupportable de ne pas savoir ce qu'elle allait faire après avoir passé tant d'heures ininterrompues en sa compagnie. Les Holland auraient dû être invités ce soir, mais il l'avait cherchée en vain, et avait fini par conclure que sa mère ne l'avait pas autorisée à paraître en public.
— Comment répondre à une telle question ? répliqua-t-il avec impatience.
— Effectivement, comment le pourrait-il ? éructa Penelope.
Elle n'avait jamais été une jeune femme douce, cependant son ton fut si sarcastique qu'il figea de stupeur l'assemblée.
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— Ne voyez-vous pas le beau bronzage qu'il a rapporté de sa croisière ? Ne serait-ce pas terrible pour n'importe quel homme de renoncer à cela ?
— Une croisière ?
Le reporter détourna les yeux, comme embarrassé par l'idée même, espérant que personne d'autre n'avait compris. Ce n'était pas l'histoire qu'il voulait entendre.
— Henry n'en pouvait plus, après des mois de service, intervint Schoonmaker père sur un ton calme et impérieux. Tous deux n'en pouvaient plus.
Le reporter hocha respectueusement la tête, et ce fut pour lui le sauve-qui-peut. Le vieil homme souffla à l'oreille de son fils :
— Invite ta femme à danser.
— Mais elle... protesta Henry.
— Elle fait la tête, l'avisa William à voix basse. Ainsi sont les femmes. Mais invite-la à danser, elle oubliera aussitôt vos petites chamailleries.
Henry ferma les yeux et regretta comme jamais d'avoir quitté Cuba. Ils auraient pu s'enfuir, il en avait cruellement conscience maintenant. Ils seraient libres alors. Cela avait été une erreur, une erreur colossale, de se laisser imposer ce retour par le colonel. Il avait fait tant de faux pas, des grands comme des petits. Il aurait dû faire l'effort de se rapprocher du colonel, se montrer plus cordial avec lui, il aurait pu ainsi le persuader de ne pas les renvoyer dans leur pays. Il continuerait à voir Diana, au lieu d'être de retour dans la demeure des Schoonmaker comme un chien battu qui revient toujours chez son maître parce qu'il n'a nulle part où aller. Et voici qu'il était obligé de jouer, à son corps défendant, le rôle que son père et Penelope lui faisaient endosser.
— Allons, continua William, sur un ton plus pressant qu'encourageant.
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Henry essaya de se rappeler qu'attiser la colère de Penelope, si tentant cela soit-il, ne servait pas ses desseins, et qu'en conséquence, aussi longtemps qu'il était à ses côtés et non aux côtés de Diana, il ferait tout pour protéger sa bien-aimée, et s'abstiendrait de tout scandale.
— Penny... commença-t-il en se levant pour lui offrir sa main.
Mais elle fut rapide et son caractère vindicatif se manifesta avec une redoutable efficacité. Elle avança un peu le pied et crocheta le sien, si bien qu'il trébucha. S'il n'avait pas pu se rattraper au dos de sa chaise, il se serait probablement étalé face contre terre.
Henry fit une moue en direction de son père, comme si le vieil homme avait pu soudain comprendre la situation telle qu'elle était entre les deux époux, à savoir pathétique, mais le regard qu'il lui retourna indiquait qu'il ne lui lâcherait pas la bride de sitôt.
Henry porta fièrement la main à ses cheveux pommadés pour les lisser, comme si ce geste attirant l'attention sur son élégance pouvait donner le change et estomper le caractère désagréable de la scène. Il essaya de se rappeler son succès d'autrefois auprès de Penelope, et la façon qu'elle avait de l'aguicher.
— Mrs Schoonmaker, reprit-il tout en serrant les dents, un peu surpris de l'animosité du timbre de sa voix. Voulez-vous danser ?
Elle s'écarta légèrement, le menton dans la main, le regard fixé sur la salle de bal, feignant de ne pas avoir entendu.
Henry se pencha vers elle et dit avec calme, mais aussi, du moins l'espérait-il, avec fermeté :
- j'aimerais danser avec toi. Je suis ton mari.
Elle se tourna vers lui, les yeux pleins de haine :
— Tu ne l'as jamais été, pas même une fois, lui lança-t-elle.
— Effectivement, répliqua-t-il. (La colère lui brûlait la gorge : il s'empêchait de lui hurler sa rage au visage.) Cela n'a jamais été un rôle que j'ai convoité.
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Penelope plissa les yeux :
— Peut-être pas, mais tu m'avais promis de le tenir.
— Tu étais si pressée de me passer la corde au cou que tu n'as même pas remarqué que je n'avais pas prononcé la moitié des promesses que tu attendais.
Penelope frappa la table du plat de la main.
— Pourquoi es-tu revenu, alors ? Pour m'humilier, rien que pour m'humilier ? Ou crois-tu que je sois assez faible d'esprit pour ne pas avoir remarqué que ton retour à New York coïncide avec celui de ta petite Di...
— Arrête, l'interrompit Henry juste à temps.
Entendre le nom de Diana prononcé par une langue aussi perfide réveilla ses instincts les plus protecteurs, qui s'étaient particulièrement développés depuis leurs retrouvailles à Cuba.
L'idée de ce que Penelope aurait pu dire le rendit furieux, et il serra les dents si fort qu'elle ne put que s'en apercevoir.
— Danse avec moi, lui ordonna-t-il.
Penelope leva son visage vers lui, un sourire amer aux coins des lèvres. Le son de l'orchestre, les chuchotements des conversations d'affaires entre les politiques et la silencieuse contrariété de son père emplirent l'air de la pièce. Une lueur glaciale passa dans les pupilles de Penelope, puis elle lui tendit sa main gantée.
— Bon... très bien.
Son ton était devenu doux et très féminin, presque enjôleur, mais il la connaissait suffisamment pour savoir qu'elle n'agissait que dans l'intérêt de son père, qui était après tout l'homme qui signait les factures de ses caprices, et qu'elle prononçait en fait des mots de guerre.
— Mais ce sera à mon grand déplaisir.
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Alors elle se leva et se laissa escorter devant les autres invités à la table d'honneur du candidat maire, et dans le grand salon du
Waldorf-Astoria où ils avaient dansé une ou deux fois en des temps plus pacifiques, quand ils se plaisaient. Henry, en smoking, s'inclina devant sa femme, et Penelope fit une profonde révérence.
Après quoi ils s'élancèrent. Il y eut quelques petits halètements de surprise et d'admiration dans la foule, puis la musique enfla, et les invités se mirent à applaudir. Un bref moment, Mr et Mrs Henry Schoonmaker avaient créé l'illusion qu'ils étaient un jeune et superbe couple amoureux.
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Seize
Si tentant que ce soit, vous ne devez jamais laisser vos filles se chaperonner ou se donner des ordres mutuellement. De tels arrangements ont toujours servi de tremplin aux sottises.
MRS HAMILTON W. BREEDFELT,
RECUEIL D'ARTICLES SUR L'ÉDUCATION
DES JEUNES LADIES AU CARACTÈRE BIEN TREMPÉ, 1899.
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a table du dîner avait été débarrassée, et l'on servait le porto Ldan s le grand salon. Les sœurs Holland purent alors se mettre à l'écart pour retrouver un peu d'intimité. En hôtesse bien dressée qu'elle était, Elizabeth jeta un coup d'œil par-dessus son épaule pour s'assurer que ses invités s'amusaient bien. La lueur faible et bleuâtre du lustre à gaz éclairait la pièce – car c'était une nouvelle maison, et bien que Snowden ait affirmé qu'ils y installeraient bientôt l'électricité, le moment ne s'était pas encore présenté. Mais au fond d'elle-même, Elizabeth préférait les pièces éclairées à l'ancienne, la lumière y était douce, presque fantomatique, comparée à l'éclat des ampoules à incandescence. Des cornouillers s'épanouissaient dans de hautes potiches en bronze. Devant la cheminée, Snowden parlait de choses sérieuses avec Mrs Holland, sans doute des richesses du pétrole, dont sa femme n'avait rien su jusqu'ici. Il avait été très occupé toute la journée – gérer le domaine de Will n'était apparemment pas une mince affaire, et il était rentré à la maison juste à temps pour recevoir leurs invités.
— Tu as l'air d'un jeune éphèbe espagnol, chuchota Elizabeth à sa sœur avec une affection un peu condescendante.
Elle passa ses doigts dans les cheveux bruns de sa cadette ; ils avaient poussé et lui arrivaient maintenant à la base de la nuque.
Ils avaient été domptés et raidis par un produit poulies chevelures masculines, et ce nouveau style conférait un mystère particulier au regard brun de Diana.
— Eh bien, repartit la petite Holland avec un sourire rusé, j'en sais maintenant beaucoup sur les beaux et jeunes Espagnols.
— Oh, Di !
Elizabeth essaya de prendre un air désapprobateur, mais son soulagement d'avoir sa sœur à la maison était si grand qu'il 125
submergeait tout autre sentiment. Celle-ci portait une robe en dentelle jaune pâle qui sublimait sa peau brunie ; Elizabeth était debout à côté d'elle, dans une robe en crépon de coton bleu layette qui accentuait sa silhouette plutôt austère, malgré son ventre rebondi et sa poitrine opulente.
— Oh, Liz, pas vraiment. Je veux dire que j'aurais pu, si mon esprit n'avait pas été, tout le temps que j'étais là-bas, entièrement occupé par Henry. Et quand je l'ai retrouvé, je ne l'ai plus quitté.
Quand bien même aurions-nous fréquenté les plus beaux Cubains du monde, je n'aurais vu que lui.
Diana parlait si fort, et ses propos étaient si imprudents, que sa sœur en fut mal à l'aise. Elle tourna la tête pour voir si personne ne les surveillait, mais sa mère, sa tante et son mari étaient de l'autre côté de la pièce, engagés dans une conversation apparemment prenante, et les servantes étaient trop loin pour pouvoir les entendre.
— Tu ne peux pas parler comme cela, chuchota-t-elle.
— Mais c'est la vérité ! s'esclaffa Diana en glissant son bras autour de la taille arrondie de sa sœur.
— Mais c'est un homme marié, Diana, et tu te trouves clans une position très vulnérable. Notre famille a déjà été trop exposée, et nous avons eu de la chance d'avoir pu protéger notre réputation.
Mère voulait que je te parle de...
— Oui, elle me l'a dit. Elle veut que tu me raisonnes, elle espère que tu sauras me mettre en garde et que ton sens des bienséances déteindra sur moi. (Diana posa sa tête contre l'épaule de sa sœur en poussant un soupir à la fois plein de lassitude et d'amusement.) Mais à quoi pense-t-elle, de t'inciter à de telles choses ? Qui es-tu, toi, pour me conseiller de ne rien risquer pour l'homme que j'aime ?
Les yeux bruns d'Elizabeth brillèrent. Elle ne trouvait rien à répondre à cela. Elle regarda par les fenêtres qui donnaient sur la 126
rue. Un air humide stagnait, et les lampadaires projetaient leur chaude lumière dorée dans la pénombre. Mrs Holland avait engagé un nouveau cocher – qui, lui aussi, était probablement un produit des opérations secrètes de Snowden – et le jeune homme était paresseusement adossé à la vieille voiture à chevaux. Il était aussi robuste que Will, mais certainement pas aussi dévoué dans son service. À la pensée que ce garçon dormait dans le même grenier que Will, ce grenier où elle s'était rendue clandestinement maintes et maintes nuits, son cœur défaillit. Diana avait raison ; elle n'était pas en position de faire la morale à qui que ce soit.
— L'aimes-tu vraiment ?
Elizabeth savait, bien sûr, que sa sœur aimait Henry Schoonmaker, depuis l'époque bizarre où elle-même avait porté la bague de fiançailles de celui-ci. Ce qu'elle voulait savoir précisément, c'était si sa sœur aimait Henry comme elle avait aimé Will. Est-ce qu'elle voulait lui consacrer sa vie, à lui, rien qu'à lui ?
Juste après la mort de Will, elle s'était accrochée à l'idée que les sentiments de Diana envers Henry pouvaient être aussi profonds que ceux qu'elle avait connus, qu'une telle émotion était possible en ce monde, après toute l'horreur qu'elle venait d'endurer. Et maintenant, plus que jamais, elle avait envie d'y croire.
— Oui, murmura Diana, et là sa voix devint grave. Oh oui, et je l'aime tant, parfois, que j'en ai mal.
— Oui, c'est exactement cela, fit Elizabeth, la voix brisée par le souvenir.
— Je n'aurais jamais imaginé pouvoir aimer autant !
s'enthousiasma Diana, de nouveau prise dans le vertige et l'éblouissement de son amour. Et nous vivrons ensemble. Il trouvera un moyen de quitter Penelope. Seulement cela pourra prendre un certain temps. En tout cas je n'ai jamais été, de toute ma vie, aussi sûre de quelque chose. Une chose légitime, en quelque sorte.
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— Non.
Les yeux d'Elizabeth étaient brillants de larmes, et son cœur battait fort. Elle était comme captive d'une vision. Derrière elle, la pièce richement décorée, aux boiseries blondes rehaussées de moulures noires, aux meubles savamment disposés, avec ses respectables occupants, n'avait plus la moindre importance à ses yeux.
— Ce n'est pas comme ça que tu pourras être avec lui, en tout cas pas en laissant faire le temps, en te contentant d'y croire et d'attendre.
— Mais... fit Diana en tournant vers sa sœur son visage rose en forme de cœur.
— Il t'aime, n'est-ce pas, affirma Elizabeth. Alors vous devez partir.
— Partir... Mais partir d'où ?
— De New York.
Elizabeth avait la gorge nouée, et elle essayait de ne pas céder aux larmes. Sa douleur, et les tourments dans lesquels elle se débattait, tout se raviva. L'espace d'une minute, elle aurait donné n'importe quoi pour faire machine arrière et retourner en Californie, pour abolir ces moments où elle avait insisté stupidement pour qu'ils reviennent à New York.
— La seule erreur que j'ai faite, c'est d'être rentrée ici. Tout ce décorum cruel et inhumain n'aurait jamais permis à un garçon comme lui d'aimer une fille comme moi, en tout cas pas dans la cage dorée qu'est cette ville. (Elizabeth s'interrompit et regarda sa sœur dans les yeux.) Ce sera la même chose pour toi, Di.
Il y eut un silence entre les sœurs. Elizabeth n'avait probablement jamais parlé de toute sa vie avec autant de vigueur.
Elle ne se souciait pas qu'on puisse l'entendre ; de toute façon, Mrs Holland, Edith et Snowden ne cessaient de parler entre eux.
— Oh, Liz, chuchota Diana après un moment.
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Elizabeth secoua résolument la tête, le front plissé, sa petite bouche ronde fermement serrée, et regarda le jeune cocher dehors, dans la nuit violette, qui semblait prêt à s'endormir contre la portière en cuir noir élimé de la voiture.
— Si tu l'aimes, partez. Ils ne vous laisseront jamais être ensemble.
Depuis que les femmes de sa famille avaient empli sa nouvelle demeure de Madison Avenue de leurs voix, de leurs petites phrases affectueuses et de leurs gestes familiers, et qu'elles s'en étaient retournées ensemble à Gramercy Park, Elizabeth ressentait une profonde solitude. Elles étaient parties depuis plusieurs heures, mais la jeune femme, qui avait cédé malgré elle à des émotions bouleversantes, avait du mal à trouver le sommeil. Au milieu de la nuit, elle se retrouva les yeux grands ouverts, prise d'une envie folle de manger une tartine de pain beurré. Mais son attention fut facilement détournée : le temps qu'elle descende l'escalier, accrochée à la rampe pour ne pas basculer, elle avait oublié son envie. Arrivée au rez-de-chaussée, elle ne pensait plus qu'à la carte laissée sur le guéridon au dessus de marbre rose à côté de la porte. Snowden, revenu en hâte ce soir-là, n'avait pas dû prendre le temps de jeter un coup d'œil à son courrier.
L'impression qu'elle avait eue en apercevant le visiteur de l'après-midi, cette impression funeste qui l'avait poursuivie un certain temps lui revint, et dans l'état fébrile où elle se trouvait, à cette heure où le jour était à peine levé, elle ressentit une autre envie cette fois irrépressible. Elle allait tendre la main vers la feuille de papier plié, lorsque autre chose attira son attention.
Une boîte bleue, d'une couleur et d'une proportion très reconnaissables, se trouvait à côté du billet, et elle comprit sur-le-champ que c'était un hochet en argent de chez Tijfany & Co. Elle le 129
sut parce qu'elle avait, avant que sa vie ne change, commandé ce cadeau pour les enfants de ses cousines mariées. L'obscurité se faisait moins profonde. Elle caressa les contours du paquet, pensant au geste attentionné de Snowden qui la connaissait suffisamment bien pour avoir deviné qu'elle apprécierait cet objet pour son futur bébé. Il était indéniablement gentil, et elle devait cesser de nourrir à son propos des pensées calomnieuses. Elle posa la boîte, mais prit le morceau de papier et le lut.
Mr Cairns. Je vous en prie, cessez de m'éviter.
Je sais ce que vous faisiez au Klondike2, et si vous n'honorez pas mes paiements, je me verrai forcé de rendre vos actions publiques.
Sincèrement, O.L.
Elizabeth replaça le billet sur le guéridon au plateau de marbre, plié exactement comme il était, de sorte que personne ne puisse voir qu'il avait été lu. Le mot « Klondike » lui évoquait quelque chose de terrible ; c'était là où son père avait trouvé la mort. Il aimait se rendre dans des pays exotiques et avait spéculé à tout va, sans jamais chercher à être un homme d'affaires habile, et sans se soucier de ce qu'on pensait de lui sur ce plan. C'est ainsi qu'il avait rencontré Snowden, au début.
Snowden, son mari, qui avait pensé à lui acheter un hochet en argent de chez Tiffany... Elle recula de quelques pas, honteuse de son geste. L'escalier et les couloirs étaient sombres et déserts. Elle fût soulagée que personne n'ait été témoin de sa faute. Car la leçon 2 Rivière contenant de riches gisements qui a donné son nom au camp de base d'innombrables chercheurs d'or lors de la fameuse ruée vers l'or du Klondike autour de 1896.
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était claire : on ne fouinait pas la nuit, à moins qu'on ne veuille rencontrer des fantômes.
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Dix-Sept
« Partons d'ici »
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e billet glissa dans le champ de vision de Carolina avec tant Lde délicatesse et d'habileté qu'au début elle n'en saisit pas le sens. Quand elle le comprit, elle rougit jusqu'aux oreilles. Avant que Lucy Carr la « divorcée » ne puisse apercevoir son geste, de sa main gantée elle saisit le bout de papier qui avait été déchiré à l'un des coins du menu. Mrs Carr avait été l'une de ses premières amies dans le grand monde, et bien que cette femme qui était son aînée n'ait jamais été ce qu'on appelle « sympathique », Longhorn l'avait toujours trouvée amusante. Carolina et Lucy avaient hurlé de rire sur tout et rien au cours de plusieurs soirées, tandis que Longhorn piquait du nez dans son verre de cognac. Carolina, à présent devenue riche, trouvait sans intérêt de fréquenter cette femme, mais se sentait un peu mal à l'aise de la rejeter brutalement.
— Est-ce vrai, ce qu'on lit dans la presse, que tu es à nouveau fiancée ? l'interrogea Carolina en espérant que la rougeur de ses joues se soit estompée.
Sur le parquet étincelant du Waldorf-Astoria, les jupes de satin et d'organdi tourbillonnaient, et les hommes aux ventres bien remplis sous leurs gilets à motifs cachemire se rassemblaient près des colonnes en marbre resplendissant. Carolina portait une robe à volants en mousseline de soie pêche ornée de minuscules applications de dentelle blanche et bordée de paillettes d'argent.
Ses cheveux relevés sur son front retombaient sur son cou en anglaises retenues par un ruban. Le drapé grec de sa robe découvrait ses épaules et ses bras parsemés de taches de rousseur.
— Mais oui ! Je suis fiancée à Mr Harrison Ulrich ! répondit Mrs Carr.
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Elle avait eu de fort beaux yeux, mais à force de les cligner d'une manière coquine, des pattes d'oie se déployaient maintenant jusqu'à ses tempes. Elle tendit étourdiment sa main gauche pour montrer sa bague.
— Très jolie...
Autrefois, le compliment de Carolina aurait été sincère.
Mrs Carr pinça les lèvres, essayant vainement de ne pas sourire de plaisir, et arqua les sourcils, qu'elle avait soulignés d'une ombre un peu trop foncée. Puis elle glissa un regard vers Leland, dont le billet était encore caché dans la main de Carolina, comme pour lui demander : Et toi ?
Carolina se contenta de répondre par un sourire neutre et pas vraiment accommodant. Bientôt Mrs Carr se leva, ce qui permit à Carolina de froisser le billet et de le laisser tomber sous la table, où, avec un peu de chance, il continuerait à passer inaperçu.
— Venez avec moi, lui chuchota Leland à l'oreille avec un tendre empressement.
Carolina posa sa main sur la sienne et jeta des coups d'œil inquiets autour d'elle. Bien qu'elle ait fréquenté plusieurs fois cet hôtel légendaire durant les mois où elle était la protégée de Longhorn avant de devenir son héritière, elle éprouvait encore une certaine fascination à s'y trouver. S'absenter brusquement de ses couloirs et de ses salles de bal avait un léger parfum de scandale. En outre, elle était là sur l'invitation de Penelope Schoonmaker et, bien que les deux jeunes femmes ne fussent pas aussi proches qu'elles l'avaient été dans un passé récent, sans elle, Carolina n'aurait pu se trouver là, et elle devait largement sa nouvelle position à leur association. Que diraient-ils tous, si elle quittait cette fête familiale d'une façon aussi inattendue ?
— Mais la fête est à peine commencée, protesta-t-elle faiblement.
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Le couple Henry Schoonmaker venait seulement d'arriver sur la piste de danse, ce qui signifiait que la soirée allait être riche en anecdotes glamour.
— Venez avec moi, insista encore Leland.
Son ton était si ferme et si assuré qu'elle ne put, malgré le fait que la soirée ne faisait que commencer, lui résister. Elle avait envie de dire oui à tout ce qu'il lui suggérait.
Bientôt ils sortirent en hâte de la salle où le Family Progress Party rendait hommage au prochain candidat à la mairie de New York, traversèrent les salons de l'hôtel aux panneaux couverts de miroirs et aux portes couronnées de voussures en marbre ambré, et longèrent l'allée où les gens du commun observaient, sur des divans en panne de velours, le va-et-vient des hommes et des femmes du monde élégamment vêtus qui se rendaient d'une fête à une autre. C'était ce que la presse appelait l'allée des Paons – un vrai spectacle, qu'une fille comme Lina Broud aurait autrefois admiré, mais dont l'actuelle Carolina Broad était désormais la vedette.
Carolina pouvait maintenant admettre, en son for intérieur, ce qu'elle avait longtemps refusé de voir : à savoir que si en d'autres temps elle avait été plus travailleuse, elle serait maintenant là au milieu de ces autres filles abruties par leurs petits boulots épuisants, en train de regarder se pavaner les gens du gotha. Au lieu de cela, du haut de sa superbe, elle déblatérait, avec Will Keller, sur la vanité des gens de la haute société. Mais ces soirées et ces impressions partagées avec le jeune cocher des Holland lui semblaient loin aujourd'hui, et ce fut grâce à cette distance qu'elle put jeter un coup d'œil sur les jeunes filles aux joues roses et au maquillage grossier qui observaient religieusement le défilé la bouche grande ouverte d'admiration. Elle leur sourit faiblement au passage, comme pour leur administrer sa bénédiction. Mais son sourire s'affaissa quand elle reconnut un visage.
— Claire ? s'exclama-t-elle spontanément.
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La jeune fille qui admirait le défilé leva les yeux vers Carolina, sous le choc. Elle était serrée entre deux autres filles, à l'évidence des servantes, vêtue d'une robe noire guère plus flatteuse que celle que Carolina portait quand elle travaillait chez les Holland.
Ses beaux cheveux roux étaient retenus en un chignon simple.
— Que fais-tu là ?
L'espace d'une seconde, Carolina fut ravie à l'idée que Claire pût la voir, si somptueusement habillée, et rayonnante de la soirée palpitante qui s'annonçait. Puis son sourire s'effaça quand elle se rendit compte que Leland, à quelques pas devant elle, s'était arrêté pour se retourner et la regardait, perplexe.
Les grands yeux de Claire allèrent du jeune homme en smoking à sa petite sœur.
— Miss Broad, se dépêcha-t-elle de répondre sur un ton respectueux, presque obséquieux. Comme c'est gentil à vous de me saluer. Vous êtes radieuse, ajouta-t-elle avec un sourire timide.
— Merci.
Carolina redressa les épaules et, sur un ton qui n'avait plus rien de familier, consciente que Leland l'observait, ajouta :
— Vous allez bien ?
— Je travaille maintenant pour Mrs Carr.
Claire jeta un coup d'œil à Leland, puis regarda à nouveau Carolina avec une expression presque suppliante. Amuse-toi bien, semblait-elle dire. Ne t'occupe pas de moi.
— J'étais à son service, dans le salon des dames, et elle m'a dit que je pouvais l'attendre ici pour admirer les robes, au lieu de me renvoyer à la maison comme d'habitude.
— Comme c'est gentil de la part de Mrs Carr.
Carolina savait que si elle s'attardait, elle devrait donner des explications. Mais elle mourait d'envie que sa sœur apprécie son triomphe, et qu'elle lui demande au moins où elle vivait.
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— Bien, j'espère vous voir bientôt ?
— Oui, je l'espère, mademoiselle.
Carolina pencha la tête et fit une petite révérence, mais sa sœur aînée détournait déjà les yeux, et Leland l'attirait impatiemment vers la sortie.
— Qui est-ce ?
— Oh... une fille, tout simplement.
La voix de Carolina sonnait faux. Ses mots résonnèrent cruellement à ses oreilles.
— C'était tout à fait inattendu de votre part, de vous arrêter et de lui parler sur un ton si familier.
Carolina pâlit, mais Leland continua d'un ton admiratif :
— C'était très gentil. Je n'ai jamais vu une dame de votre rang se comporter d'une façon aussi chaleureuse avec une fille de basse condition.
— Oui, c'est que... Je suis un peu au courant de ses soucis.
(Maintenant sa voix était plus sûre, car elle avait trouvé une sortie.) C'est une enfant abandonnée à qui Longhorn avait autrefois rendu service. Il l'avait vue dans la rue et lui avait obtenu un travail. Il était coutumier de ce genre de chose. Il m'a demandé de veiller à ce que tout se passe bien pour elle, d'aller la voir de temps en temps, comme seul peut le faire en tout bien tout honneur quelqu'un du même sexe. Ce n'est pas grand-chose.
Ils s'approchaient du grand hall de l'hôtel, qui était plein de monde. Carolina avait l'impression de flotter.
— Comme c'est aimable de votre part.
La jeune femme se détendit. Il l'aimait de plus en plus, c'était clair. Elle rosit, pour faire bonne mesure.
— Simplement, murmura-t-elle l'air embarrassé, nous faisons tous ce que nous pouvons.
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Ils pressèrent le pas en s'éloignant de l'hôtel. Leland souleva sa légère cape noire et la posa sur elle pour la protéger des regards.
— Oui, vous, parce que vous êtes bonne et charmante ! Mais quels raseurs, tous les autres ! s'exclama-t-il en montant après elle dans sa calèche et faisant signe au cocher de partir.
Carolina, dont la robe à volants couleur chair ruissela jusqu'au sol et s'épanouit comme une fleur sur les jambes du pantalon de Leland, resta un peu interloquée qu'il parle ainsi des distingués Schoonmaker et de leurs associés. Mais l'instant suivant elle réalisa qu'il avait raison, et que tous ces gens, en dépit de leurs noms prestigieux, de leurs beaux vêtements et de leurs bijoux imposants, étaient juste en train de passer une soirée mortellement ennuyeuse dans l'un des meilleurs endroits de la ville.
— Oh, vraiment, je suis désolée ! dit-elle en éclatant de rire.
La voiture remontait la Cinquième Avenue. Ils voyaient défiler à travers les vitres ouvertes les trottoirs et les belles demeures baignées de la lumière orange du couchant -demeures qui se tenaient là tranquillement, comme épuisées par tous les événements qui s'étaient déroulés entre leurs murs durant cette longue saison.
— Comment ai-je pu être assez stupide et insister pour que vous veniez à une réunion aussi ennuyeuse ?
— Je ne sais pas, répondit Leland en riant. Je dois avoir fait quelque chose de très mal, ou peut-être êtes-vous encore furieuse parce que je ne vous ai pas écrit quand j'étais en France...
— Non ! Bien sûr que non, je ne vous en voulais pas du tout.
Mais, mon cher ami, maintenant qu'à cause de moi vous vous êtes ennuyé à mourir, peut-être allez-vous cesser de m'aimer...
Le mot « aimer » qui lui avait échappé la fit rougir jusqu'au blanc des yeux, à un point qu'elle aurait cru impossible. Et voilà, elle continuait à faire des bourdes et à parler à tort et à travers, 138
alors qu'elle pensait s'être corrigée de ce défaut. Mais le naturel revenait toujours au galop.
— Je voulais dire que, peut-être, je cesserais de vous plaire...
— Vous aimer ?
Les yeux bleus et francs de Leland s'agrandirent, et il se cala contre le dossier du siège.
— Oh, je ne voulais pas... bégaya Carolina.
— Et vous, vous m'aimez ?
Elle ne put s'empêcher de sourire, d'un sourire gauche. Elle espéra que dans la pénombre de la voiture, son soupirant ne s'en apercevrait pas. Ils étaient assis tout près l'un de l'autre, le visage dans l'ombre, mais leur émotion était lisible et audible à travers la précipitation de leur souffle.
— Oui, s'entendit-elle dire.
Elle ignorait d'où lui était venu ce courage.
— Vous savez, commença Leland en lui prenant la main, je me suis répété cette phrase, je l'aime, je l'aime, toute la journée, mais je ne pensais pas possible que vous m'aimiez en retour.
— Pas possible ? Comment pouviez-vous imaginer...
Carolina ne termina pas sa phrase et émit un petit rire incrédule.
— Je ne suis pas très attiré par le flirt, je n'ai jamais prêté aux dames l'attention qu'elles attendaient de ma part. Mais je n'avais jamais non plus rencontré de jeune fille comme vous. Vous êtes aussi jolie que toutes ces demoiselles, mais il y a quelque chose de particulier en vous. Vous êtes plus vivante qu'aucune d'entre elles.
Plus réelle. Vous ne minaudez pas, vous n'êtes pas une enfant gâtée. En fait, je ne saurais pas vraiment définir ce que c'est.
Il secoua la tête, comme s'il était contrarié de son incapacité à trouver le mot juste. Puis il baissa les yeux vers ses mains jointes sur ses genoux :
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— Oh, Carolina, je vous aime tant.
La voiture à chevaux filait dans la nuit en cahotant, les rapprochant chaque fois plus près l'un de l'autre. Derrière les vitres ouvertes, les denses frondaisons du parc frémissaient, toutes proches, dans l'obscurité, mais rien de ce qui se passait à l'extérieur de la voiture ne pouvait les intéresser à ce moment-là.
Elle baissa les paupières, les joues roses d'émotion, savourant la douceur de ces mots.
— Vraiment ? murmura-t-elle.
— Est-ce que vous me croyez ?
— Je n'arrive pas à y croire.
— Je vous aime.
Leland prit les mains de la jeune fille et baisa chacun de ses doigts.
— Mais cela fait trois fois que je vous le dis, et vous pas une seule ! Dites-le-moi.
— Oui.
Elle garda les yeux fermés, car son cœur battait à tout rompre.
C'était une chance qu'elle soit assise à ce moment-là, parce que les émotions qui la traversaient alors étaient si violentes qu'elle en aurait à coup sûr perdu l'équilibre.
— Je vous aime.
Leland approcha son visage du sien et enlaça délicatement sa taille. Il respira ses cheveux et posa ses lèvres au creux de son cou.
Sous ses caresses, elle sentit tout son corps parcouru de frissons, et ses lèvres pulpeuses s'entrouvrirent. Elle se retint pour ne pas se mettre à pleurer.
— Oh, Carolina ! soupira-t-il.
Il souleva son menton du bout de son index et commença à l'embrasser.
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La voiture continua à rouler sur la Cinquième et pénétra dans le parc, tandis que s'échangeait ce long baiser qui les rapprochait encore, et qui n'était interrompu, de temps à autre, que par des mots délicieux. L'air qui entrait par les vitres était chaud et lourd, et au-dessus du feuillage parfumé, le ciel silencieux était constellé d'étoiles. Elle n'aurait jamais imaginé qu'un baiser pût durer aussi longtemps. Quant aux promenades en voiture à chevaux, elle comprenait maintenant pourquoi c'était parfois un sujet si scandaleux, qui se chuchotait. Elle aurait voulu que ce baiser ne finisse jamais, pourtant ce fut le cas, alors que le cocher de Leland leur faisait encore franchir de petits ponts et parcourir les sentiers boisés de Central Park.
Le jour s'était levé depuis longtemps. Elle s'était réveillée tôt pour choisir sa robe, s'était habillée, préparée et parée pour le bal, et ses cheveux défaits tombaient à présent dans toute leur splendeur sur ses épaules. Elle avait dansé plusieurs fois au
Waldorf, et parlé avec des gens avec qui elle pensait devoir entretenir des relations mondaines indispensables. Elle avait eu la surprise de voir Claire, et redouté d'avoir à parler de cet épisode.
Elle avait éprouvé quelque tristesse à la pensée que sa sœur avait quitté la maison où elles avaient vécu toute leur enfance ; à la pensée qu'elles n'avaient pas de famille, personne qui aurait pu l'avertir d'un tel changement. D'un coup, Carolina sentit la fatigue l'envahir : c'était un genre de fatigue qu'elle n'avait pas encore éprouvée, du moins qu'elle n'avait pas été autorisée à éprouver depuis qu'elle était enfant, et elle posa sa tête sur l'épaule de Leland. Elle s'endormit après quelques secondes, et dans cet entredeux de la conscience, juste avant de glisser dans le sommeil, elle sentit qu'il recouvrait ses épaules nues du fin châle de lin qu'elle avait posé à côté d'elle.
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Dix-Huit
Mrs Henry Schoonmaker, dont le mari vient juste
de revenir de l'étranger où il servait son pays, a fait une rentrée plutôt remarquée dans le
tourbillon de la vie mondaine. Alors que ses fidèles amis prétendaient qu'elle reprenait
simplement goût à l'existence durant la morte-saison en dansant de façon scandaleuse avec le prince de Bavière, les actes du prince parlent tout autrement. On dit qu'il fait livrer tous les jours des fleurs rares à l'ancienne adresse de Miss Hayes, l'hôtel particulier des Schoonmaker dans la Cinquième Avenue. Au passage, un dîner sera donné ce soir à cette même adresse, en l'honneur du retour du jeune Henry...
EXTRAIT DE LA RUBRIQUE « LE JOYEUX DANDY »,
THE NEW YORK IMPERIAL, VENDREDI 13 JUILLET 1900.
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undi après-midi, Penelope pénétra dans le grand salon du Lpremier
étage, et s'assit à côté de sa belle-mère d'une façon qui se voulait naturelle et décontractée. Ce n'était pas chose facile, car The Impérial était exposé dans le présentoir à journaux en cuivre, entre les statues de marbre représentant Orphée et Eurydice. Bien que personne n'en ait fait mention, elle supposait que plusieurs membres de la famille Schoonmaker étaient au courant de la livraison des pivoines. Penelope commanda un thé au citron et jeta un coup d'œil qui se voulait désinvolte aux titres du journal qui n'avaient aucun rapport avec elle. Elle portait un fin chemisier cerise estival de coupe très structurée, et une longue jupe gris ardoise ornée de trois rangées de volants au niveau de la cheville, qui remontaient sur un côté jusqu'à sa taille de guêpe.
C'était l'anniversaire d'Isabelle, aussi s'était-elle habillée en pensant aux visiteurs qui passeraient probablement dans l'après-midi, et qui avaient déjà lu l'article scandaleux sur elle et le prince.
Le flamboyant bouquet de fleurs magenta était arrivé dans sa chambre comme d'habitude pour remplacer la livraison de la veille, mais Penelope se sentait aujourd'hui un peu moins fière de cette attention que les autres jours. Elle était une jeune femme d'une beauté frappante, aux membres longs et fins, et assurément elle aimait plaire. Mais elle ne voulait pas – quelque stupide et grossier que fût le comportement d'Henry à son égard – cesser d'être Mrs Schoonmaker junior, titre qui représentait le summum de la position sociale qu'elle pouvait espérer, et avait, pendant un temps du moins, étouffé toute rumeur sur le fait qu'elle était une fille de nouveau riche, et de mœurs légères. Les Schoonmaker ne voulaient en aucun cas, pas plus que les Hayes, de divorce dans la famille – ce qui revenait à dire qu'il n'en était pas question. Mais elle ne pouvait s'empêcher de craindre que si « Le Joyeux Dandy »
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continuait d'entretenir la rumeur sur elle et le prince de Bavière, alors la sympathie des journalistes à l'égard du couple qu'elle formait avec Henry serait totalement accaparée par ce dernier.
— Ne t'inquiète pas, la rassura Isabelle d'un ton neutre, vérifiant que personne d'important n'était à portée d'oreille.
Elle arborait une jupe à volants vert prairie en organdi, et ses cheveux blonds tirés en arrière revenaient sur son front en un désordre de boucles étudié.
— Ne t'ai-je donc pas toujours dit que les femmes mariées s'amusaient bien ? Ils vont bientôt tout oublier. Mais tu aurais pu être plus prudente. Mieux vaut ne pas donner la moindre piste à la presse.
Penelope essaya de ne pas montrer ce qu'elle ressentait, à savoir de l'irritation. Car elle avait été la gardienne du secret de Mrs Schoonmaker quant à sa relation avec Grayson. Et elle savait parfaitement que, quand le peintre Lispenard Bradley (lequel entrait à présent dans le salon, mettait un genou à terre devant l'hôtesse, et s'extasiait sur sa beauté), quand ce peintre donc, se plaignait que cela faisait trop longtemps qu'il n'avait eu l'occasion de « croquer » Isabelle, il ne faisait pas seulement allusion à son art.
Prudence, la sœur cadette d'Henry, regardait Bradley et Isabelle d'un fauteuil voisin, et Penelope, si elle n'avait été aussi obsédée par ses propres inquiétudes, aurait pu se demander si un trio plutôt sordide ne s'était pas formé entre eux. Penelope avait perdu des semaines à se languir d'Henry et à attendre son retour, sachant très bien pourtant que sa longue absence signifiait qu'il persisterait à être froid et indifférent à son endroit. Son amertume s'était fortifiée. Et maintenant elle ne se laissait plus impressionner par sa belle allure et n'avait plus envie de s'efforcer de le convaincre qu'elle était pour lui la femme idéale. Il était revenu depuis tout un week-end, et il l'avait à peine regardée. En attendant, tout le monde semblait prêt à la voir comme la 144
partenaire infidèle, et cette injustice la fit renverser d'un geste violent sa tasse de thé ainsi que sa soucoupe sur la table en mosaïque.
La seconde d'après, elle s'apercevait qu'elle avait cassé la tasse.
Du thé s'écoulait sur la table, et une rondelle de citron gisait par terre.
Penelope se leva, furieuse de s'être montrée aussi maladroite.
Elle qui avait toujours été si fière de son sang-froid.