Veneneuses
Prologue
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 9 parties.
La mode était une chose infernale ; changeante, elle le savait, pourtant elle n'était pas restée si longtemps que cela alitée, et elle était toujours plus belle que les autres. Elle se souvint de l'époque 39
où Carolina n'était qu'une servante, plutôt renfrognée ; en outre, elle s'était fait renvoyer par les Holland, mais c'était avant l'époque où elle s'était liée d'amitié avec le vieux célibataire Carey Lewis Longhorn, qui lui avait laissé, pour une raison inconnue, son immense fortune. Au début elle avait joué les héritières, mais à présent elle en était vraiment une, les plafonds à caissons et la belle façade de sa nouvelle demeure en témoignaient. Cet air supérieur qu'elle avait pris devant elle, c'était révoltant, pensa Penelope, qui avait tant fait pour elle ! Et comme elle s'était dépêchée de s'excuser pour courir après Leland Bouchard !
Pour Penelope, c'était un supplice d'être restée si longtemps debout dans une pièce et de recueillir si peu d'attention. C'était bien pire que si elle avait reçu une paire de gifles. Elle était habillée d'une robe moulante d'un rouge voyant ; la dentelle qui enveloppait ses bras et la ceinture en daim qui ceignait sa taille rehaussaient sa beauté délicate, plus fragile depuis la dernière fois qu'on l'avait vue. Ses cheveux bruns étaient relevés au-dessus de son front, et ses yeux bleu vif soulignés de noir.
— Je ne savais pas jusqu'à ce soir combien New York pouvait être cruel, conclut-elle amèrement.
Car, et ce n'était pas le genre de chose qu'on lisait dans les pages mondaines, la raison pour laquelle Penelope était restée confinée dans sa chambre pendant si longtemps était qu'elle aurait perdu le premier enfant qu'elle attendait d'Henry Schoonmaker.
Et pour rendre cette situation encore plus émouvante, cet épisode malheureux était arrivé alors que son fringant mari était parti à la guerre.
Quoique. Pas vraiment à la guerre, car le père d'Henry, William, s'était arrangé pour l'envoyer à Cuba, où le danger était en grande partie passé. Et aucun bébé n'avait été perdu, parce qu'elle n'avait jamais été enceinte. C'était une histoire qu'elle avait montée de toutes pièces pour retenir Henry auprès d'elle et punir la jeune fille exaspérante dont il s'était entiché. Elle ne pouvait pas 40
avoir porté un enfant, car Henry et elle n'avaient jamais été mari et femme en privé, sauf une fois, en Floride, un soir où il était ivre mort. Un instant, Penelope se détendit et sentit son sang se réchauffer à la pensée de l'été où Henry et elle avaient partagé des moments intimes, cachés dans les recoins de leurs maisons respectives... Sa mémoire s'emballait. Elle se ressaisit. Les invités de Carolina Broad étaient incapables d'éprouver de la compassion pour elle, mais au contraire tout à fait capables de se réjouir de sa déconfiture, aussi ne pouvait-elle se permettre de montrer sa tristesse.
— Regarde ! dit Buck en s'efforçant de prendre un ton enjoué.
Après un silence obstiné, elle tourna les yeux dans la direction que Buck lui avait indiquée. Là, au milieu des cris joyeux, des conversations insouciantes, parmi la foule qui évoluait sur le parquet de la salle de bal, les joues enflammées, sans grâce ou, se dit-elle, avec ce qu'on prenait pour de la grâce ; mais qui en avait, hormis elle ? - là se trouvait un homme grand et solide, en costume de satin noir, aux yeux presque aussi bleus que les siens.
Il y avait quelque chose de sain, mais aussi d'exotique dans ses cheveux châtains et son sourire éclatant.
— Regarde quoi, exactement ? répondit Penelope d'un ton étudié, feignant de ne pas être impressionnée.
— C'est le prince de Bavière.
Buck se pencha vers sa vieille amie et continua, sur un ton de confidence :
— Il voyage parfois clans le Nouveau Monde. On dit qu'il va bientôt se fiancer à ce petit bout de femme qui trottine à côté de lui : une Française qui ne doit pas avoir plus de seize ans, mais sa mère, la comtesse, que ces voyages affolent, ne les a pas quittés d'une semelle.
Penelope se haussa sur la pointe de ses escarpins en satin ornés de perles, et tendit le cou pour regarder l'homme en question.
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Parmi la multitude des tenues de soirée, des visages et des yeux brillants d'excitation, elle aperçut les deux Françaises, qui n'étaient pas particulièrement grandes. La plus âgée s'éventait d'un geste désinvolte, et la plus jeune, qui portait un collier de chien orné de perles et de diamants, levait un regard ingénu et admirateur vers son beau partenaire. Il y avait quelque chose, dans la fraîcheur de son teint et dans ses grands yeux sombres, qui rappela Diana Holland à Penelope, ce qui la rendit folle de rage.
— Il était en Floride en même temps que nous, mais je ne l'ai jamais vu.
— On voit à quel point la comtesse a dû être belle.
— Oui, acquiesça Penelope, après avoir fait remarquer les joues creuses de la dame et son maquillage un peu trop prononcé.
Le prince souriait à quelques flatteurs d'un air légèrement condescendant, que Penelope reconnut comme faisant partie de son propre répertoire d'expressions. Elle éprouva alors de la sympathie pour lui : il était si clairement et si cruellement supérieur à ceux qui l'entouraient, tout comme elle l'était, elle, depuis toujours. Il leva les yeux. Son regard accrocha la lumière et se posa sur elle. Si le visage de Penelope s'était endurci les mois précédents, il s'adoucit à la vue de l'homme qui était à l'évidence de son envergure.
— Oh... Mrs Schoonmaker.
Surprise, elle se retourna en s'entendant appeler, et aperçut Adelaide Newbold, de son nom de jeune fille Wetmore. La nouvelle mariée lui adressa un sourire crispé, puis continua son chemin, son arrogante insignifiance se perdant dans les ondulations mauves de sa robe.
— Je n'arrive pas à y croire !
Penelope réussit à ne pas crier, sans pouvoir cacher toutefois la colère qu'elle ressentait. La honte d'être snobée par une fille qui s'était mariée à un âge plus avancé que le sien, à un homme de 42
moindre importance qu'Henry, était presque trop offensante pour être crédible.
— C'est absurde ! Ils adulent tous Miss Broad, maintenant, comme si elle était une grande dame, et ils me regardent à peine.
Tu y comprends quelque chose, toi ?
Buck garda le silence.
— Alors ?
— Peut-être... fit Buck avec une grimace gênée qui releva ses grosses joues et plissa ses petits yeux, peut-être pensent-ils -à tort, à tort bien sûr – que tu es sortie un peu tôt après ton...
indisposition. Alors que ton mari est loin, tu comprends, et en danger.
Jamais mots n'avaient été mieux pesés, mieux étudiés, cependant Penelope n'y entendit qu'une suite de fadaises.
— J'ai soif, fit-elle d'un ton cassant. Sers-moi quelque chose.
À peine Buck fut-il parti lui chercher une boisson qu'elle traversait déjà tête haute le grand salon situé au premier étage de la nouvelle maison de Carolina Broad, dans un but précis. Les pans de sa robe de soie rouge brillaient sous les lumières du lustre, et les dentelles de son jupon moussaient autour de ses pieds. Les invités qui l'entouraient avaient dû soudain recouvrer leur raison, car c'est avec une certaine déférence qu'ils s'écartèrent pour la laisser passer. Elle marcha fièrement jusqu'au centre de la pièce où se trouvaient le prince et la jeune fille de petite stature à la « hollandesque figure », se plut-elle à penser, qu'elle regarda de toute sa hauteur avant de détourner les yeux.
— Le croiriez-vous ? Personne ne m'a invitée à danser de toute la soirée, déclara-t-elle au prince de Bavière en prononçant nettement chaque syllabe, et sur un ton qui soulignait l'absurdité d'une telle constatation.
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Le prince l'évalua d'un regard amusé et appréciateur. Quand elle fut près de lui, elle constata qu'il était étonnamment grand, et que sa peau avait l'éclat des choses rares et précieuses.
— Non, fit-il après un silence.
Penelope leva les sourcils et haussa légèrement le menton, pour mieux mettre son long cou blanc en valeur. La comtesse et sa fille regardaient, avec une condescendance à n'en pas douter tout européenne, la jeune Américaine dans sa robe rouge déplacée, mais Penelope n'en avait cure. Son assurance et son excitation montaient à l'idée d'être en train de faire quelque chose qui n'était pas particulièrement convenable ; elle était au centre de la pièce, et le point de mire de tous. C'est alors que le prince lui prit la main et effleura de ses lèvres la bague de fiançailles tape-à-l'œil qu'elle s'était achetée elle-même, faute de se l'être vue offerte.
— Faites-moi l'honneur d'être le premier, répondit-il en anglais avec une légère et élégante pointe d'accent.
Ni elle ni le prince ne jetèrent un regard aux deux Françaises qui l'accompagnaient quand il lui prit la main qu'il releva pour la conduire dans la pièce adjacente. Les danseurs s'écartèrent devant eux avec une déférence mêlée de curiosité. Un silence se fit.
Penelope constata avec satisfaction qu'ils la regardaient tous maintenant, et sourit à la pensée de la facilité avec laquelle elle pouvait capter leur attention, quoi qu'elle fît.
Le prince, après avoir jeté un nouveau coup d'œil à la bague qu'elle portait au doigt, la saisit fermement par la taille et l'entraîna dans une valse.
— Quel dommage que vous soyez mariée, lui dit-il sur un ton plus familier.
Ils se parlaient depuis quelques minutes, et c'était comme s'ils se connaissaient depuis longtemps. Il dansait tout près d'elle, plus près qu'un Américain n'aurait osé le faire, et elle soutenait son regard sans aucun embarras.
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— Mais oui, voyez-vous, mon mari est parti à la guerre, lui expliqua-t-elle avec un large et éclatant sourire. Dans ce genre de situation, on ne sait jamais qui reviendra et qui ne reviendra pas, et une lady doit toujours se couvrir, n'est-ce pas.
Un instant, elle craignit d'avoir été trop loin et d'avoir choqué le prince ; qu'il trouve inconvenant son discours sur le départ à la guerre et la mort possible de son mari, et la laisse plantée là. Mais il n'en fut rien. Il secoua la tête et rit de bon cœur, si bien qu'elle se mit à rire elle aussi, renversant la tête vers le plafond à caissons, d'un rire pétillant qui tinta comme une cloche. Alors il la serra plus près et continua à l'entraîner sur le parquet de la salle de bal.
Tous ceux qui lui avaient fiait récemment l'affront de l'ignorer s'arrêtèrent sur-le-champ de parler pour la regarder, bouche bée.
Le prince de Bavière riait encore, non sans complaisance maintenant, ce qui fit penser à Penelope qu'il avait un sens de l'humour un peu pervers, et par conséquent qu'ils allaient bien s'amuser au cours de cette soirée.
Les jupes des femmes qui les entouraient se resserrèrent en bruissant l'une contre l'autre, formant une haie de couleurs pastel.
Elles chuchotaient, cachant leurs lèvres derrière leurs éventails.
Les bijoux que Penelope portait à ses poignets, autour de son cou, de sa taille et sur ses cheveux étincelaient sous les lumières. La redoutable Mrs Schoonmaker s'était éloignée depuis quelques mois, mais il avait suffi de quelques heures et d'un peu de patience de sa part pour qu'elle captive à nouveau l'attention de toute une salle.
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Six
Un gentleman voyage pour s'aguerrir et pour connaître le monde ; une lady le fait pour compléter sa collection de chapeaux, et doit savoir qu'elle ne doit pas se frotter de trop près aux choses du monde.
MRS L.A.M. BRECKINRIDGE,
L'ART DU SAVOIR-VIVRE DANS LE GRAND MONDE.
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votre santé, les gars ! claironna Diana Holland d'un ton Adéluré
qui aurait fait frissonner sa mère d'horreur, et dans un lieu qui aurait fait pleurer la pauvre dame. Parce qu'il va y avoir un cyclone, demain...
Dehors un vent fort soufflait par rafales, mais il ne pleuvait toujours pas. L'ambiance chez la señora Conrad était chaude et festive, et la serveuse aux petites mèches brunes et bouclées pouvait voir, à travers la foule des soldats, derrière le long bar en bois où elle se tenait, les volets ouverts du saloon et le temps qu'il faisait. Elle transpirait légèrement dans son chemisier blanc aux manches bouffantes jusqu'aux coudes et rentré dans une longue et simple jupe noire retenue par une large ceinture en cuir brun. Son teint était devenu rose de l'effort qu'elle fournissait, et ses cils noirs rayonnaient autour de ses yeux pétillants. Un pianiste jouait dans un coin, encourageant la foule à boire plus vite et à rire plus fort, impératif auquel tous obéissaient joyeusement.
— La pluie va bientôt tomber, annonça la señora Conrad, assise sur un tabouret au fond du bar.
— Oui, niais maintenant il ne pleut pas, lança gaiement Diana en versant des verres de rhum sec aux jeunes gens qui la regardaient de l'autre côté du bar.
Le saloon de la señora Conrad donnait sur la Plaza de Armas.
Les petites bougies qui brûlaient le long des étagères finement sculptées éclairaient l'interminable rangée de bouteilles. Une foule d'hommes se réunissaient dans ce bar – des Cubains et des troupes de soldats américains postés sur l'île depuis l'arrêt des combats. La propriétaire était la première épouse d'un Américain dont les intérêts à Cuba s'étaient épuisés. Elle habillait sa généreuse silhouette de noir comme si elle était veuve, alors qu'en 47
réalité, le señor Conrad était simplement retourné à Chicago où il avait fondé un nouveau commerce en même temps qu'une deuxième famille en épousant sa petite-cousine. Mais il avait aimé sa Gertrude, et lui avait laissé la propriété et la gérance de cet établissement. La salle était pleine d'ornements dorés, tout comme n'importe quel bar ou débit de boisson de New York, à la différence près qu'il y régnait une ambiance à la fois grisante et mélancolique, typiquement latine. Ce vendredi soir, toutes les tables sans exception étaient occupées par des hommes en uniforme qui étalaient leurs longues jambes sur le sol de pierre et trinquaient à leur exil.
Soudain un violent coup de tonnerre ébranla les bouteilles et fit crépiter les vitres. Les clients se turent et tournèrent la tête vers la rue. L'air était chargé d'humidité, mais aucune goutte ne tombait encore du ciel. La señora Conrad siffla doucement en direction d'un serveur, et un moment plus tard le tapage recommençait.
Alors tous vinrent se presser devant le bar. « Un autre ! » criaient-ils tous en même temps. Voyant cela, le vieux barman qui officiait à côté de Diana devant le grand miroir ovale enleva son nœud papillon comme pour dire que maintenant, enfin, il était prêt à se mettre au travail.
Des gouttes de sueur perlaient sur son front, qu'il n'avait même pas le courage d'essuyer. Diana aurait trouvé intéressant de continuer à l'observer, mais on ne cessait de lui demander à boire.
Elle pelleta la glace, mit des glaçons dans des verres et prépara une autre rangée de boissons.
Elle ne sentait plus ses bras tant elle avait travaillé, mais c'était un genre de fatigue qu'elle commençait à aimer. Non qu'elle eût besoin d'argent – elle avait mis de côté ce qu'elle avait gagné sur le paquebot de luxe, sans parler de ce que lui avaient rapporté les potins recueillis sur le bateau, qu'elle avait vendus au journaliste Barnard, accompagnés de quelques petites ébauches très couleur locale, pour lesquelles il l'avait complimentée à outrance. Elle 48
commençait à découvrir qu'on pouvait récolter des potins non seulement assise dans les canapés en peluche à l'heure du thé dans les salons mondains, mais également dehors, la nuit, dans les lieux où les gens se réunissent.
— Qu'est-ce qu'une jolie Américaine comme vous fait dans un endroit comme celui-ci ? lui cria un homme pourvu d'une grosse moustache en broussaille, tandis qu'elle poussait un verre plein dans sa direction.
Diana, qui était habituée à de telles questions et aux flatteries plutôt effrontées qui s'ensuivaient, prit l'argent avec un sourire évasif. Au début, le comportement des hommes à son égard l'avait surprise, ils prononçaient des phrases ou demandaient des faveurs comme ils n'auraient jamais osé le faire à New York. Mais elle comprit vite qu'étant loin de chez eux, de leurs femmes et de leurs enfants, cette distance tout comme la boisson avaient le pouvoir de lever leurs inhibitions.
Le visage d'un jeune soldat apparut derrière l'homme moustachu qui lorgnait encore Diana avec un regard de poi-vrot.
Il demanda timidement une bière. Il semblait avoir à peu près son âge, et apparemment ses collègues n'avaient pas réussi à lui faire oublier toutes ses bonnes manières, car c'est à peine s'il osa la regarder dans les yeux. Elle acquiesça d'un clin d'œil et alla prendre une bouteille dans la glacière. Le clin d'œil était devenu une manie chez elle, une sorte de tic de coquetterie. En ouvrant la glacière, elle décida qu'elle devrait se défaire de cette mauvaise habitude avant de retrouver son Henry. Quand elle se retourna, le jeune homme n'était plus là. Du moins ne vit-elle plus rien dans le bar. Plus personne.
Elle resta bouche bée, et son cœur tambourina dans sa poitrine.
Elle avait oublié toutes les tâches qu'elle devait faire, et comment les faire. Le seul homme qu'elle voyait maintenant était plus bronzé que la dernière fois qu'elle l'avait vu. Sa chemise en lin blanc faisait ressortir son teint cuivré, et l'arête de son nez était 49
d'une couleur qui suggérait qu'il avait été au soleil ce jour-là.
L'expression de son visage indiquait qu'il venait de passer de bons moments, dans l'insouciance et la légèreté.
— Salut soldat, réussit-elle à dire en retrouvant son souffle.
— Diana ? fit Henry, comme si prononcer son prénom pouvait lui confirmer l'improbable présence de la jeune fille. Comment...
balbutia-t-il, mais comment es-tu arrivée jusqu'ici ?
— Je te cherchais.
Toutes les phrases qu'elle avait imaginé lui dire depuis ce jour de la fin février où il était apparu dans l'encadrement de la porte et l'avait vue dans les bras d'un autre homme, elle les avait oubliées. La seule qui lui restait à l'esprit était celle qu'elle venait de prononcer, qui lui sembla, à ce moment-là, contenir la seule information importante.
— Vraiment ?
— Oui.
— Tu as eu ma lettre ?
Diana hocha la tête. Elle l'avait reçue, en effet. Elle la gardait précieusement dans sa valise. Ces pages, elle les avait lues une centaine de fois.
— Tu ne me détestes pas ?
Aucun geste n'aurait pu communiquer à quel point ses sentiments étaient loin de la haine, et elle ne put que secouer négativement la tête. L'émotion qu'elle ressentait – était-ce de la timidité, de l'inquiétude ? - était nouvelle pour elle ; comment pouvait-elle être si décontenancée en face d'Henry, après tout ce qui s'était passé entre eux, et tout ce qu'elle avait fait pour que ce moment arrive ! Il la contemplait de son regard sombre et impénétrable. Le cœur de Diana commençait à battre la chamade, elle avait peur que leur rencontre ne fasse long feu, que sa recherche ne se termine là, qu'il n'ait finalement rien à lui dire.
Après tout, il était plus âgé qu'elle et plus expérimenté, et peut-
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être que, maintenant qu'il était soldat et plus seulement un riche play-boy qui n'avait rien d'autre à faire qu'à séduire les femmes, il n'avait plus le temps de s'occuper de petites filles comme elle.
Le contact des grosses mains de la señora Conrad sur son épaule ramena brutalement Diana au moment présent. La salle était bondée, le bruit assourdissant. Les hommes appelaient les serveuses, se frayaient un chemin vers le bar et y posaient brutalement leur verre. La señora jeta un coup d'œil à tous ces visages enflammés et rayonnants de joie, puis regarda à nouveau Diana. Une lueur de surprise teintée de complicité brilla dans les yeux de la dame et, après un silence attentif, elle prit sa jeune employée par le coude et l'entraîna loin du bar.
— Venez.
La dame fit signe à Henry, puis elle les conduisit tous deux à l'arrière de l'établissement, ouvrit la porte de la remise et les poussa l'un après l'autre à l'intérieur.
Le local était plein de cageots, et la porte refermée protégeait un peu Diana et Henry du vacarme de la soirée. La lumière dorée d'une ampoule nue adoucie par du papier les éclairait. Diana leva son visage vers Henry, dans l'attente d'un baiser, mais il se contenta de cligner des yeux avec une expression incrédule. Un sentiment d'apaisement mêlé d'une sorte d'euphorie commença à les envahir, quand bien même la présence d'Henry semblait toujours aussi irréelle à Diana. Il fit un pas en avant, elle entrouvrit les lèvres, mais il ne l'embrassa pas. Au lieu de cela, il l'enlaça, la serra fort contre lui et la souleva dans ses bras.
Instinctivement, elle posa la tête sur son épaule.
Avant, ils pouvaient parler sans pouvoir s'arrêter, entre deux tendres étreintes. Mais pour l'heure, elle ne voulait rien d'autre qu'être suspendue ainsi à son cou, les pieds au-dessus du sol, respirant cette odeur qu'elle identifiait totalement à lui, et qui le lui évoquait mieux que n'importe quel souvenir torride.
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Sept
Ceux d'entre nous qui ont pensé qu'Elizabeth Holland, cette jeune fille éminemment destinée à faire un beau mariage, était descendue dans l'échelle sociale en épousant l'ancien partenaire de son père, Snowden Trapp Cairns, doivent
maintenant admettre qu'elle n'a nullement perdu au change. On l'a en effet vue tout ce week-end faire transporter de nouveaux meubles dans une très belle maison en grès brun de Madison Avenue...
EXTRAIT DE LA RUBRIQUE MONDAINE DU
NEW YORK NEWS OF THE WORLD GAZETTE,
SAMEDI 7 JUILLET 1900.
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ers quatre heures, Elizabeth se sentit très fatiguée. Elle s'était V levée à l'aube pour surveiller la disposition de quelques canapés anciens dans son salon et contrôler le bon fonctionnement des cuisinières, afin qu'un thé puisse être dignement servi à quelques jeunes dames de sa connaissance venues lui souhaiter bonne chance à sa nouvelle adresse.
Agnes Jones, qui figurait parmi ses invitées, avait retourné toutes les porcelaines pour vérifier leur signature, et Penelope Schoonmaker, avec qui elle maintenait une amitié de façade en public, était passée en coup de vent, la maison se trouvant sur le chemin des grands magasins où elle se rendait. Ce fut un charmant après-midi, il n'empêche qu'Elizabeth fut soulagée de les voir partir. Elle sentait le bébé bouger dans son ventre, et elle avait encore tant à faire.
Les pièces de la maison étaient disposées à peu près comme au numéro 17 de Gramercy Park, où elle avait passé ses dix-huit premières années. D'un côté de l'entrée principale s'ouvrait un grand salon avec des fenêtres hautes qui donnaient sur la rue, et de l'autre, une salle à manger de proportions similaires. Un salon privé se trouvait à l'arrière, ainsi que la cuisine et les appartements des domestiques. Le vestibule était assez grand pour accueillir convenablement les visiteurs, sans pour autant avoir la prétention d'être l'antichambre d'une cour royale, comme dans certains hôtels particuliers ostentatoires. De chaque côté d'un bel escalier qui s'enroulait jusqu'au palier du premier étage où étaient distribuées les chambres, s'étendaient les deux salles de réception aux portes coulissantes du rez-de-chaussée. Cette maison l'enchantait ; le seul fait de la traverser lui faisait ressentir que son enfant allait y être heureux, et qu'elle exauçait ainsi, à travers ce petit être, les vœux de Will, son père.
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Le sentiment prégnant de Will, qui ne la quittait que rarement, l'empêcha d'aller s'allonger dans l'une des nouvelles méridiennes du salon, ou à l'étage dans les fauteuils à volants de sa chambre.
Car bien que Penelope se fût montrée tout à fait bienveillante pendant toute la durée du thé, Elizabeth avait senti que sa vieille amie n'avait pas oublié les nausées qui l'avaient prise pendant leurs vacances d'hiver en Floride – nausées qui lui avaient fait deviner qu'elle attendait un enfant. Elizabeth soupçonnait que la toute nouvelle Mrs Schoonmaker se doutait de l'identité du père de son enfant, chose qui porterait tort à n'importe quel homme, et surtout à celui qui prenait si grand soin d'elle. Car Snowden s'occupait vraiment bien d'Elizabeth. La preuve s'étalait partout autour d'elle, sur ces murs épais lambrissés de bois de bouleau aux panneaux tendus de cuir noir martelé.
Ce fut lourde de ce sentiment de culpabilité et pénétrée des valeurs dans lesquelles elle avait été éduquée qu'elle monta l'escalier pour se diriger vers la pièce que son mari avait choisie pour en faire son bureau. Elle était située à l'arrière de la maison, là où la rumeur des servantes, les bruits de la rue et, très prochainement, les pleurs ou les cris d'un petit enfant ne l'atteindraient pas. Elizabeth, vêtue d'un corsage de dentelle à col officier et d'une jupe en lin noir, ses cheveux blonds vaporeux relevés au-dessus de son front, entra un peu craintivement dans ce bureau qui serait désormais, elle le pressentait, le refuge de Cairns. Mais, forte de la bonne éducation l'ayant préparée à son rôle d'épouse, elle se ressaisit. L'homme qui l'avait demandée en mariage et l'avait ainsi sauvée de l'opprobre méritait de bénéficier lui aussi de ses qualités de femme d'intérieur.
— Puis-je vous aider, Mrs Cairns ?
L'intendante, Mrs Schmidt, une veuve tatillonne d'âge mûr dont le mari défunt avait été de nombreuses années un employé de Snowden, apparut derrière elle dans l'embrasure de la porte.
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Elle semblait quelque peu contrariée de voir la maîtresse de maison fureter dans toutes les pièces.
— Mr Cairns m'a demandé de veiller à ce que vous ne vous fatiguiez pas trop et de vérifier que vous n'ayez besoin de rien pendant qu'il était sorti pour ses affaires...
Elizabeth posa sa main sur son ventre proéminent et regarda la femme, essayant d'éclairer son visage fatigué d'un sourire. À
l'exception de Lina Broud – la dernière femme de chambre de sa vie de jeune fille, avec laquelle elle s'était querellée -, elle avait toujours entretenu des relations bienveillantes avec ses servantes.
Mais son amabilité à l'égard de Mrs Schmidt manquait de conviction. Les deux femmes allaient devoir acquérir une aisance naturelle dans leurs rapports.
— Non, tout va bien, je vous remercie.
Comme la domestique ne bougeait toujours pas, Elizabeth ajouta, presque pour s'excuser :
— Je voulais mettre moi-même de l'ordre dans le bureau de Mr Cairns.
— Bien sûr, répondit Mrs Schmidt, qui ne se décidait toujours pas à partir.
Elizabeth dut lui faire signe qu'elle pouvait disposer.
Quand elle se fut éloignée, Elizabeth commença à arranger stylos et papiers sur le vaste bureau de son mari et à réfléchir à l'emplacement des objets d'art. Elle se demanda comment persuader Cairns de se débarrasser des trophées accrochés aux murs. En effet, bien que Snowden fût manifestement un homme de la nature, et sans vouloir neutraliser cet aspect de sa personnalité, elle se disait qu'en qualité d'épouse, elle devait le faire profiter de son sens de l'esthétique. Les têtes d'animaux empaillées n'avaient pas leur place, à son avis, dans une maison aussi distinguée. Quand le bureau eut enfin l'air d'une pièce arrangée par une main féminine sûre de son goût, elle s'approcha 55
d'une boîte contenant des papiers qui avaient manifestement besoin d'être triés et classés.
L'activité de rangement, qui lui était familière, l'avait rassérénée. Mais cette sensation d'apaisement s'évanouit quand, après avoir soigneusement classé plusieurs relevés bancaires et autres papiers dans les tiroirs du grand bureau en noyer de son mari, elle aperçut son propre nom sur l'un des documents, tel qu'il s'écrivait durant les dix-huit premières années de sa vie. Et pas seulement son nom, mais à côté de lui le nom qu'elle psalmodiait en pensée tous les soirs avant de s'endormir, ce nom d'épouse qu'elle aurait tant voulu garder. Ses yeux bruns s'agrandirent.
Une lettre, adressée à Stanley Brennan, autrefois le comptable de la famille, était attachée au document. L'attention d'Elizabeth avait été attirée par cette phrase : Veuillez faire transmettre l'acte de donation de ma propriété de Californie, conjointement et sans délai, au profit d'Elizabeth Adora Holland et de William Relier. Le signataire était son défunt père ; la lettre était datée d'une semaine avant sa mort, et avait été postée depuis le territoire du Yukon. Son cœur se mit à battre fort et ses yeux, qu'elle ne pouvait détacher de ces mots, s'emplirent de larmes. La seule vue du nom de Will le lui fit apparaître dans son esprit, vêtu d'un complet brun, celui qu'il portait le jour de leur mariage. C'était la dernière fois qu'elle avait ressenti un sentiment qui pouvait s'appeler de la joie, de la joie pure. Quand elle put se reprendre, elle lut la suite et comprit alors que le document qu'elle tenait entre ses mains était en fait l'acte d'une donation d'un terrain qu'elle connaissait très bien.
Elle ne comprenait pas pourquoi son père avait réuni son nom et celui de Will sur un document, encore moins pourquoi ces deux noms étaient liés à cette terre lointaine appelée la Californie, où ils avaient réellement vécu dans un grand bonheur. Elle savait que son père avait confié à Will que ce territoire était plein de promesses, mais le fait qu'il l'ait vraiment possédé, et en outre légué à sa fille aînée et à son ancien valet, la laissa pantoise.
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Elle se releva non sans difficulté du fauteuil dans lequel elle s'était assise, puis descendit l'escalier aussi vite qu'elle le put, pour appeler Mrs Schmidt.
— Quand Mr Cairns a-t-il dit qu'il reviendrait ? demanda-t-elle quand le large et morne visage de l'intendante apparut en contrebas dans le vestibule.
Elizabeth s'agrippa à la rampe de l'escalier pour ne pas perdre l'équilibre. Vu de dessous, son ventre devait paraître énorme.
— Il devrait être de retour d'un moment à l'autre maintenant, dit la femme qui s'essuyait les mains avec un torchon. En attendant, que puis-je faire pour vous aider, madame ?
— Je vous prie de lui dire, quand vous le verrez, que je me trouve au salon du premier étage. (Elle mit sa main devant sa bouche : elle était au bord du malaise.) Dites-lui que je dois lui parler dès que possible.
Elle ne sut pas combien de temps elle attendit, assise dans le fauteuil à oreilles du salon adjacent à sa chambre. Des heures, ou peut-être pas même une, à être assaillie par des souvenirs qu'elle ne pouvait réfréner, qui parfois lui déchiraient le cœur, parfois la transportaient. Une avalanche de souvenirs. Tantôt ils la jetaient sur des terres hautes et desséchées, tantôt la plongeaient dans des eaux déchaînées. Par moments elle était là, son corps chaud, sa peau dorée par le soleil, préparant le dîner pour Will pendant qu'il cherchait ce pétrole qui allait, croyait-il, les rendre riches. Mais la seconde suivante, elle était sur le quai de Grand Central, les balles sifflaient horriblement à ses oreilles, et elle sentait l'odeur du sang qui lui retournait maintenant l'estomac.
— Que se passe-t-il, très chère ? lui demanda Snowden en apparaissant dans l'embrasure de la porte, sur le ton inquiet d'un mari et d'un futur père.
Arrachée brutalement à ses pensées, Elizabeth parut un peu déconcertée. Mais elle était sa femme, elle s'en souvint quand il 57
s'agenouilla à côté d'elle. Il lui prit la main, et elle réalisa qu'il ne l'avait pas touchée depuis le baiser qu'il lui avait donné dans le fiacre après lui avoir montré pour la première fois leur nouvelle maison.
— S'il vous plaît, pouvez-vous m'expliquer ceci ? dit-elle d'une voix brisée tout en lui tendant le document.
Le visage de Snowden se crispa, puis il sourit. Il arborait un gilet en soie brun à rayures, étoffe qu'il ne portait pratiquement pas jusque-là. Il prit le papier et le parcourut des yeux avant de le plier pour le ranger dans sa poche.
— C'est un contrat, commença-t-il. L'acte de propriété d'un bout de terrain que votre père a acheté en Californie, près d'une petite ville pourvue d'une gare de chemin de fer, appelée San Pedro...
— Oui, chuchota Elizabeth. (Elle regarda son mari dans les yeux, l'implorant de tout lui expliquer.) Je connais ce terrain.
Snowden jeta un regard furtif dans la pièce, puis ses yeux se reportèrent sur sa femme quand il reprit, d'une voix rapide :
— Votre mère et moi en avons discuté, bien sûr, quand vous êtes revenue de Californie avec... votre premier mari. Il lui avait signalé qu'il y avait du pétrole sur ce terrain, et votre mère s'est confiée à moi, en ma qualité de plus proche ami de la famille. Je lui ai dit que les opérations financières concernant le pétrole étaient très compliquées, qu'il était très difficile d'en réaliser des bénéfices, mais que Will semblait un garçon ingénieux, et que s'il ne réussissait pas là, il réussirait autrement, et ailleurs...
Le soleil se couchait, les ombres recouvraient les meubles et les objets de la pièce. Le visage de Snowden, non loin d'elle, s'effaçait dans la lumière évanescente. Ce qu'il venait de lui dire lui avait coupé le souffle. Elle inspira, puis lui fit signe de continuer.
— Après... la tragédie, après la mort de Will, quand je suis venu aider votre famille, l'hiver dernier, j'ai commencé à chercher une 58
explication à quelques documents que j'ai découverts dans les dossiers de votre père. Je ne savais pas alors qui était William Keller.
Les yeux d'Elizabeth s'emplirent de larmes.
— Il savait, murmura-t-elle.
— Qu'il y avait du pétrole ? Il l'a forcément cru. Pourquoi en effet un homme comme Edward Holland aurait-il été intéressé par un terrain comme celui-ci ?
— Non...
Elle se mordit la lèvre inférieure. En comprenant que son père avait ainsi approuvé l'amour de Will pour elle, elle eut la gorge nouée.
— Père savait que Will m'aimait. Et que je l'aimais.
Snowden détourna les yeux.
Dans un moment moins bouleversant, Elizabeth aurait pensé à s'excuser, mais cela ne lui vint pas à l'esprit.
— Pourquoi ne me l'avez-vous pas dit ? poursuivit-elle.
— Ma chère Mrs Cairns, vous n'étiez pas en état de recevoir ce genre de nouvelle. Et à quoi bon vous inquiéter... J'ai veillé à vos intérêts. J'ai fait plusieurs voyages en Californie pour inspecter le terrain, qui se révèle riche en pétrole, en effet. La production a commencé, le rendement est bon et nous recevons déjà les bénéfices de la propriété. Comment imaginez-vous que j'aurais pu me procurer les fonds pour acheter cette maison, très chère ? (Il leva la main, indiquant une moulure au plafond, comme si ce détail symbolisait la prescience de son père.) Bien sûr, le trésor de cette terre ne portera pas ses fruits du jour au lendemain, mais très bientôt nous serons généreusement rétribués. Nous, je veux dire la famille Holland.
Elizabeth reprit son souffle. Elle n'avait jamais inspiré aussi profondément. Ses longues mains fines se posèrent sur sa poitrine, 59
et elle rassembla tout son courage pour ne pas se remettre à pleurer. Ainsi c'était Will, finalement, qui prenait soin d'eux.
La fatigue qu'elle s'était efforcée de combattre toute la journée la terrassa soudain. Ses yeux se fixèrent machinalement sur la barbe courte et mal taillée de Snowden, dont la blondeur accrochait les derniers rayons du soleil, et elle essaya de lui adresser un sourire reconnaissant.
— Merci.
Elle ferma les yeux, pensant à son père et à l'enfant qui n'était pas encore né. Tous deux peut-être, à ce moment précis, du haut du ciel, la regardaient.
— Merci, répéta-t-elle dans un chuchotement.
60
Huit
A présent que Carolina Broad a montré à tout le gotha de New York sa nouvelle et splendide demeure avec toutes les merveilles qu'elle abrite, il est à parier que cette jeune dame fera désormais partie des nôtres. La garde-robe qu'elle a commandée pour sa première saison d'été nous le
garantit, ainsi que, par ailleurs, le fait qu'elle ait gardé la loge de son bienfaiteur Carey Lewis Longhorn à l'opéra, où elle reçoit régulièrement ses amis.
EXTRAIT DE RUMEURS DE LA VILLE.
SAMEDI 7 JUILLET 1900.
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'élite de New York se retrouvait dans les loges de première Lclasse
qui dessinaient un majestueux fer à cheval au-dessus de la scène où se donnait un mélo passionné auquel peu de membres de l'assistance, sinon aucun, prêtaient attention. La lumière d'un lustre géant se reflétait sur les lorgnettes agrémentées, tout comme les mains qui les tenaient, de bijoux de toutes sortes. On pouvait être le témoin de mélodrames, après tout, rien qu'en regardant à travers ces jumelles raffinées celles qui portaient des robes de chez Doucet, et les messieurs qui les accompagnaient. C'était la deuxième sortie de Mrs Henry Schoonmaker, mais personne n'osait aller lui rendre visite dans sa loge, de peur de fâcher son beau-père ; Eleanor Wetmore, qu'on disait désespérée de trouver l'homme qui la demanderait en mariage depuis qu'elle avait été demoiselle d'honneur au mariage de sa sœur cadette June, s'empressait maintenant aux côtés du célèbre débauché Amos Vreewold. Cela faisait à peine un an que Carolina était arrivée, éblouie, dans cette même loge. Mais ce soir, peu lui importait ce qu'on pouvait voir ou surprendre d'elle, car elle était assise à côté de son premier amour, plus exactement de son premier véritable amour, l'un des fils préférés du clan qui occupait les loges d'orchestre de l'opéra. Aussi savait-elle que ce soir, à ses côtés, elle était celle que chacun observait subrepticement.
Quelques heures plus tôt, ils avaient dîné dans la somptueuse maison de ville de Leland. Le choix de ce lieu de rendez-vous l'avait tout d'abord déçue, car elle voulait à tout prix être vue avec son nouvel amoureux, mais elle n'avait finalement trouvé que de la beauté à cette soirée. C'était un lieu en vérité tellement plus propice à l'intimité, et elle s'imaginait déjà en train de se confier 62
plus tard à sa femme de chambre, quand celle-ci lui déferait son corset.
Car Leland, assis en face d'elle devant la belle nappe blanche damassée, à la lueur de la bougie vacillante dans la pénombre de la pièce, avait ainsi pu admirer, sans être gêné par les regards, sa robe à volants en mousseline de soie aubergine et ses yeux couleur vert mousse. Il avait aussi pu se sentir assez à l'aise pour lui parler, avec son enthousiasme naturel, de tous les lieux de Paris où il s'était murmuré son nom et avait pensé aux qualités qui la distinguaient de toutes les autres jeunes filles de sa connaissance.
À présent elle se répétait ses paroles, dans la loge de Longhorn, les yeux pleins d'ivresse, avec aux lèvres un sourire probablement béat. Toute tentative de changer son expression aurait été vaine.
De temps à autre, Leland tendait audacieusement la main pour serrer la sienne, gantée et cachée sous son châle.
Il se pencha vers elle et parla si bas qu'elle dut s'approcher tout près de lui. Elle sentit la peau un peu rugueuse de son visage sur son cou, ce qui la troubla plus encore.
— Vous semblez aller mieux, lui dit-il.
Il la couvait du regard, et des frissons parcoururent ses épaules et ses bras nus. Leland paraissait si sûr de lui, et se soucier si peu des jumelles braquées sur eux qu'elle eut envie de faire comme lui.
Elle recula dans son siège et lui sourit franchement, avec adoration. Un long moment passa avant qu'il ne se remette à parler. Sur la scène, le spectacle avait changé.
— Comme nous avons de la chance de vivre dans la même rue !
reprit-il, troublé.
— Oh oui, quelle chance nous avons ! acquiesça Carolina avec enthousiasme.
Des étoiles brillaient dans ses yeux. La présence de Leland à côté d'elle dans sa propre loge était une chose immense qu'elle savourait peu à peu. Sa haute stature, sa vigueur, ses cheveux 63
longs couleur des blés retenus derrière les oreilles, tout en lui la ravissait. Ses jambes étaient si longues que, même croisées, elles ne tenaient pas dans l'espace réduit de la loge et ne pouvaient que se heurter aux genoux de Carolina, qui en avait des frissons.
Tourné vers elle, il la contemplait, les yeux grands ouverts, comme s'il ressentait cette chose merveilleuse qu'elle ressentait elle-même, à peine croyable. Ce fut presque trop pour elle, et elle faillit perdre connaissance. Regarder Leland était au-delà de ses forces maintenant, son cœur risquait de déborder. Alors elle détourna les yeux.
Elle aperçut alors, dans la grande salle, son amie Penelope qui jetait ici et là des regards provocants ; Reginald Newbold et sa nouvelle femme, Adelaide, parée d'un collier de chien en diamants ; les Whitehall Vanderbilt, à propos desquels le bruit courait qu'ils ne se parlaient plus depuis leur dernier voyage à Monte Carlo – ce que confirmait la façon dont ils se tenaient ensemble dans leur loge. Puis son regard tomba sur les visages de Mrs Portia Tilt et de son compagnon, un homme beaucoup plus svelte que son mari. Il avait de beaux traits, bien dessinés, et un regard envoûtant, mais aux yeux de Carolina il n'avait aucun attrait. Par-dessus tout, elle ressentit le besoin impérieux de ne pas montrer qu'elle le connaissait.
Car Tristan Wrigley n'était pas seulement vendeur chez Lord & Taylor, il était aussi bien d'autres choses : un gigolo, le premier homme qui avait embrassé Carolina, et la personne qui lui avait suggéré très vite qu'elle avait tout intérêt à nouer une amitié avec Longhorn en raison de sa fortune. Elle se rendit alors compte qu'il avait vu qu'elle le regardait. La possibilité qu'il entre dans sa loge, qu'elle soit vue face à toute la haute société new-yorkaise en train de parler à quelqu'un qui n'était rien, lui traversa alors l'esprit.
Avec lenteur et délicatesse, elle lâcha la main de Leland et se leva.
Heureusement pour Carolina, Amos Vreewold entra à ce moment précis dans le petit vestibule de la loge. Elle vit aussitôt 64
qu'il lui serait très facile de s'absenter, pour éviter ainsi la visite de son séduisant ancien compagnon.
— Oh, quelle surprise, Mr Vreewold ! commença-t-elle en se ressaisissant. Veuillez m'excuser, j'allais juste au salon des dames me refaire une beauté. Vous avez sûrement beaucoup à discuter avec notre cher Mr Bouchard.
— Vreewold... fit Leland en se retournant, engageant ainsi la conversation avec l'homme, vous n'avez pas changé du tout !
Carolina souleva sa jupe au-dessus de ses souliers, et ce faisant, se souvint que lors de sa deuxième saison dans le monde, elle occupait déjà la loge la plus convoitée de l'opéra. Elle avait suivi l'exemple de son amie Penelope Schoonmaker et choisi une couleur impériale qui serait sa signature ; celle de Penelope était rouge, la sienne serait violette : elle n'était pas n'importe qui ! Mais au premier détour du couloir, elle se retrouva face à face avec Tristan Wrigley.
— Que puis-je pour vous ?
Sa voix était incomparablement basse et distinguée.
L'homme, devant son regard froid, eut un large sourire malicieux. Il rayonnait. Il avait une mâchoire carrée typiquement américaine, et des pommettes saillantes qui auraient pu persuader sans mal une fille inexpérimentée qu'il était de haute extraction.
Comme les vrais hommes du monde présents dans cette salle, il portait non sans élégance un habit de satin noir et un nœud papillon blanc. Penelope se força à garder une expression indifférente et impassible. Cependant, sous ses rubans, sous ses nœuds et sous les baleines de son corset, elle sentit sa peau se couvrir de sueur, car comment oublier la façon dont il était entré dans sa vie, au cours de cette période folle et désespérée où elle n'était qu'une femme de chambre renvoyée par l'illustre famille Holland, une fille perdue qui s'exposait et se déconsidérait dans les plus grands hôtels de Manhattan...
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Le jeune homme l'examina des pieds à la tête, de son regard trouble et doré, s'arrêtant sur les perles de son décolleté et sur ses volants en mousseline de soie qui l'auréolaient comme de délicates feuilles mauves. Après un silence excessivement long, il émit un sifflement admiratif.
— Eh bien dis donc !
Carolina se raidit. Un sentiment de colère et de vertu offensée l'envahit.
— Pardon ?
Il appuya cavalièrement son épaule contre le mur incurvé du couloir. La musique de l'orchestre résonnait, sourde et lointaine.
Personne ne les avait encore croisés, mais pour combien de temps encore ?
— Je vois que ma Carolina s'en est très bien sortie.
Les mots « ma Carolina » avaient été prononcés à dessein, de façon appuyée, comme pour lui rappeler le soir où il lui avait volé un baiser dans l'ascenseur ; ou encore la courte période pendant laquelle, après la mort de Mr Longhorn, avant de connaître les bienfaits dont ce dernier l'avait gratifiée, elle s'était crue perdue et avait trouvé refuge chez Tristan ; et d'autres choses encore, de bien meilleures, mais qu'il valait mieux oublier à présent. Qu'il puisse la regarder de haut à travers ces événements la fit bouillir de rage. Toutefois elle se reprit et jeta un coup d'œil vers la loge.
Dans l'entrebâillement des rideaux, elle distingua, avec soulagement, les silhouettes de Leland et d'Amos en pleine conversation.
— Je ne suis pas « la Carolina » d'un moins que rien, répliqua-t-elle.
Tristan haussa les épaules. Il s'approcha et se pencha vers elle.
Suffisamment près pour qu'elle sente son haleine.
— Je ne prétends pas t'avoir faite tout seul, mais tu sais très bien que tu n'aurais pas pu arriver là sans moi.
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Son ton était devenu malveillant, et son sourire s'était transformé en rictus.
— Longhorn, c'était mon idée, tu l'as oublié ? Tu ne penses pas que tu devrais m'en être reconnaissante, Miss Broud ?
Le cœur de Carolina se mit à battre, et elle tressaillit au son de son véritable nom. Elle eut envie que cette scène se termine, que rien de cela ne soit vrai. Elle recula, comme si cela pouvait effacer leur passé et abolir tout ce qu'elle avait été. Il fit de même, sans la lâcher des yeux.
— Qui est cet homme ?
Le cœur de Carolina s'affola. Elle se sentit paniquer. Elle se retourna et vit Amos et Leland qui sortaient de la loge et arrivaient dans le couloir. L'expression joviale de leur visage disparut quand ils aperçurent ce séduisant garçon trop bien habillé, qui ne faisait forcément pas partie de leur monde.
L'homme dont Carolina avait rêvé depuis des mois n'était pas moins beau quand son visage se rembrunissait, observa-t-elle.
L'instinct d'appartenance à sa classe lui donnait un air imposant, et elle s'aperçut qu'elle aimait aussi cette expression-là. En l'espace de quelques secondes, elle sut qu'elle ferait n'importe quoi pour l'empêcher de découvrir sa véritable identité, et pour ne pas le perdre.
— Je n'en ai aucune idée.
Le timbre de sa voix était si léger et si sûr qu'il lui vint à l'esprit que sa vraie vocation, au fond, était peut-être celle d'une actrice.
Quand elle se retourna vers Tristan, son visage exprimait sincèrement qu'elle ne le connaissait absolument pas.
— Cet homme croyait me connaître, mais il n'en est rien.
— Eh bien alors, qu'il s'en aille, lança Amos.
Tristan jeta à Carolina un regard assassin. Malgré tout, elle se sentait déjà plus calme. Elle pouvait dire qu'elle lui avait clos le bec. Peut-être aussi que l'apparition des deux hommes de haute 67
stature issus de vieilles familles, en nœuds papillons et habits noirs, l'avait impressionné et fait changé d'avis sur la mission qu'il s'était assignée dans les minutes qui précédaient. Durant les étranges moments qu'ils avaient passés ensemble, Carolina n'avait jamais vu Tristan intimidé. Elle n'était pas mécontente de le voir ainsi maintenant. Il s'inclina sèchement et tourna les talons.
Quand elle se retourna vers Leland, elle contempla son beau visage ombrageux, ses traits durcis par la colère, et cela lui plut.
— Pauvre garçon, dit-il en essayant de se reprendre. Il a dû lire les articles sur Miss Broad dans les journaux et rêvé de pouvoir lui murmurer de belles choses à l'oreille.
— Peut-être espérait-il se faire inviter à sa prochaine grande soirée, s'esclaffa Amos.
— Allons, messieurs, à quoi bon se moquer d'un homme de si peu d'importance ?
Elle éclata d'un joli rire. Soudain elle eut envie d'être seule avec Leland, de ne plus voir que lui.
— Comme c'est aimable à vous d'être venu, MrVreewold, déclara-t-elle en le congédiant gentiment. Bonne soirée.
Puis elle retourna dans la loge avec Leland, des rêves et des étoiles plein les yeux. Ils étaient l'un à l'autre. Son visage rayonnait comme pour dire, de manière explicite, que ce qui s'était passé n'était rien, absolument rien. Qui plus est, elle vit, dans son attitude et dans ses regards, à la façon dont il lui pressait le bras et caressait sa jupe, que la petite pointe de jalousie qu'il avait éprouvée avait même renforcé ses sentiments. À sa droite, à quelques loges de là, Carolina savait que Tristan devait s'installer à nouveau sur son siège, mais en aucun cas elle n'aurait daigné jeter un regard dans sa direction.
Ils demeurèrent quelques heures de plus dans leur loge prestigieuse, objets de tous les murmures, guettés à travers mille jumelles. Carolina irradiait de bonheur. Ses mouvements étaient 68
faciles, comme si aucune menace n'avait jamais pesé sur elle. Une seule fois, dans la voiture qui les ramenait dans la Soixante-Troisième Rue, son calme extérieur chancela, et elle trembla un instant au souvenir de la scène humiliante à laquelle elle avait échappé de justesse. Leland remarqua son trouble et lui demanda ce qui n'allait pas.
— Oh, c'est seulement qu'avoir occupé ce soir la loge de ce vieux Longhorn me fait penser à lui, et il me manque, mentit-elle en serrant les paupières, comme oppressée par le chagrin. C'était le meilleur ami de mon père, voyez-vous, il lui avait promis de me protéger, et maintenant qu'il est parti, je suis vraiment orpheline, et seule au monde...
— Pauvre petite Miss Broad ! s'écria-t-il en l'étreignant. Mais à présent, avec ces deux solides bras autour de vous, vous n'avez plus le droit de vous sentir seule !
Le fiacre cahotait en direction de sa maison. Elle avait posé sa tête sur l'épaule de Leland et, en effet, elle ne se sentait plus du tout seule. L'ingérence de Tristan, se disait-elle, lui avait finalement porté chance, car ce qu'elle avait dû raconter pour faire partir l'intrus avait suscité en Leland des sentiments protecteurs à son égard, et l'avait rapproché d'elle. La plupart du temps, au cours de sa vie, Carolina avait pensé au fond d'elle-même que les événements ne joueraient jamais en sa faveur, mais soudain, elle avait vu sa chance tourner, et depuis, elle avait l'impression que chaque seconde de sa vie se déroulait à son avantage.
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Neuf
Soit dit en passant, je me demande si Diana Holland, à son retour de Paris, va lancer la mode des cheveux courts chez les élégantes de New York.
EXTRAIT DE LA RUBRIQUE « LE JOYEUX DANDY », THE NEW YORK IMPERIAL, DIMANCHE 8 JUILLET 1900.
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uelle chance de t'avoir rencontré maintenant, je voulais Q tellement voir la maison du poète, et je n'avais pas du tout envie d'y aller seule !
Diana Holland, qui marchait d'un pas ferme et résolu, s'arrêta pour se retourner et regarder Henry, avec une expression à la fois joyeuse et confuse de lui débiter tant de sottises. Il la suivait et la regardait marcher devant lui. Qu'elle bouillonne de colère ou soit accablée par la tristesse, Diana ne se déplaçait jamais comme les jeunes filles de sa condition — Penelope ou sa sœur par exemple -, qui avaient appris à le faire, légères et altières, comme si leur corps était de bronze et que leurs pieds ne touchaient pas le sol.
Certes, en ce moment particulier, le lieu qu'ils cherchaient se trouvait à des milliers de kilomètres de ceux où il convenait de marcher aussi fièrement. Nulle tenture somptueuse, nulle statue finement ciselée dans le paysage, et personne pour estimer que la tenue d'une dame était un sujet digne de conversation. Derrière Diana, en robe de couleur grège, il n'y avait qu'une végétation dense et un ciel couleur d'acier.
— Je veux dire, rectifia-t-elle d'une voix plus douce, serrant dans sa main le chapeau de paille tressée qui coiffait quelques instants auparavant ses cheveux courts, que je suis contente d'y aller avec toi.
Le poète en question était quelque vieil Espagnol ayant fui son île ou étant mort depuis longtemps. Henry ne se souvenait pas vraiment de son nom, d'au moins huit syllabes, et, prononcé par Di, c'était tout simplement un joli mot qui ne lui évoquait pas grand-chose. L'identité de ce poète lui importait peu (Henry possédait de nombreux livres, mais dont les pages n'avaient pas encore été découpées), car c'était la sémillante Diana qu'il 71
poursuivait, tandis qu'ils s'éloignaient de la ville et grimpaient sur la colline ; ce temple littéraire était pour lui tout à fait secondaire.
— Je suis content, moi aussi, se contenta-t-il de répondre.
Alors elle recula de quelques pas vers lui, le regarda, radieuse et apaisée, et l'embrassa pour la centième fois ce jour-là. Ce n'étaient pas des baisers de garden-parties, obtenus après des heures de persuasion ayant mis à mal le souci des convenances et la bonne éducation d'une jeune fille. Ce n'étaient pas des baisers volés, ce n'étaient pas des baisers cachés, c'étaient des baisers spontanés et pleins de joie. Diana avait toujours possédé une charmante innocence, une merveilleuse insouciance qu'il aurait aimé partager avec elle. Elle lui semblait même encore plus courageuse, maintenant, sachant qu'elle avait voyagé si loin, et seule. Quelques instants auparavant, il lui avait fait une observation à propos de ces voyages en chemin de fer, et elle avait rétorqué : « Mais j'ai dix-sept ans, maintenant ! » avec une telle attendrissante impertinence qu'il n'avait pu qu'en rire. C'était comme si sa vraie vie avait commencé ce vendredi soir, et dès lors chaque heure était plus prodigieuse et intense que la précédente.
— La voici, c'est elle, j'en suis sûre !
Diana interrompit le long baiser qu'ils échangeaient – l'un des interminables baisers qu'ils n'interrompaient que pour se parler -, et montra de l'index le haut de la colline, où Henry put distinguer les murs blancs d'une maison de campagne. En contrebas s'étendait la ville, face à la mer, avec ses vieux quartiers et ses ruelles tortueuses. Ils purent même distinguer la petite place où ils avaient ce matin mangé des croissants et bu un café con leche parmi les hommes qui fumaient nonchalamment leur cigare. Henry jeta un coup d'œil en arrière, pensant fugitivement aux devoirs qui l'attendaient en ville, puis se hâta de rattraper Diana qui était en train de courir vers la maison du poète.
En quelques longues enjambées, ils franchirent la crête de la colline. Sous eux, une pente raide, et encore un peu au-dessus 72