Veneneuses

AMA · Chapitre 1 sur 2 · partie 8/9

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Veneneuses

Prologue

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 9 parties.

Elle venait de vivre des journées enivrantes. Elle et le prince avaient dîné tous les soirs ensemble, avant d'aller danser dans les lieux les plus chic où le Champagne coulait à flots. Comme elle se reconnaissait dans cet aristocrate énergique et radieux ! Car comme elle, il était grand, comme elle, il avait les cheveux bruns et les yeux bleus, et comme elle, il savait qu'il méritait ce que la vie pouvait donner de meilleur. Elle avait toujours rêvé de rencontrer quelqu'un à sa mesure, qui partageât sa vision du monde, ses goûts, et sa richesse. Elle avait cru qu'Henry faisait le poids, mais il ne voyait pas la vie comme elle, et de toute façon que lui 256

importait à présent, car même si cela avait été le cas, il n'aurait jamais pu faire d'elle une princesse, du moins pas une vraie.

— Maintenant que le vieux est mort, c'est la chute de la maison Schoonmaker, déclara Gemma Newbold en sortant de l'église derrière Penelope au bras de son frère aîné, Reginald.

Elle avait murmuré cela d'une voix assez basse pour ne pas paraître discourtoise, mais suffisamment fort pour être entendue.

Penelope souffla bruyamment et haussa les épaules à l'attention de Miss Newbold qui, malgré sa prétendue beauté, n'avait encore reçu aucune proposition de mariage. Les Européens, avait découvert Penelope en l'espace de quelques jours, ne se gênaient pas pour écarter leurs rivaux au vu et au su de tout le monde, et ne criaient pas au scandale quand une femme mariée se divertissait de son côté. « Laisse-les dire », lui glissait le prince chaque fois qu'elle invoquait une certaine pudeur, et ce dimanche elle se mettait à penser comme lui. Désormais, c'était ainsi qu'elle allait vivre.

Sans se retourner, elle descendit les marches de Grâce Church.

Son cocher, à qui elle ordonna de l'emmener au New Netherland, l'aida à monter dans son phaéton.

La nuit précédente, Frederick lui avait parlé du château d'hiver que sa famille possédait dans les Alpes, où il avait l'intention de passer ce Noël, à skier et à échanger de précieux cadeaux avec de nombreux cousins. Il lui avait suggéré que sa présence à ses côtés rendrait son séjour encore plus agréable. Décembre allait bientôt arriver, pensa-t-elle. Et l'idée commença à s'installer en elle qu'une vie encore plus luxueuse et plus grandiose l'attendait. Et comme elle n'avait jamais été lente à réagir, sur le chemin de l'hôtel, elle écrivit un billet à Henry.

— Peter, dit-elle, une fois que son cocher l'eut aidée à descendre, je vous prie de remettre ceci à Mr Schoonmaker.

— Bien madame, dit le domestique.

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La famille le traitait comme un jeune homme, bien qu'il eût pratiquement l'âge du père de Penelope.

— Quand voulez-vous que je revienne vous chercher ?

— Oh, cela ne sera pas nécessaire, dit-elle en le gratifiant d'un sourire charmeur et en lui glissant une pièce de cinquante cents.

Elle lui disait adieu.

La suite du prince, décorée de magnifiques meubles anciens dont l'ensemble suggérait une maison de gardien anglaise du siècle dernier, donnait sur le parc. Penelope la fréquentait depuis une semaine, et en connaissait chaque détail ; elle ne s'y était cependant jamais trouvée si tôt dans la journée. Les lourdes tentures étaient à moitié tirées, et une lumière diffuse éclairait à peine les meubles d'acajou et leurs ornements en cuivre. Elle s'arrêta sur le seuil, réalisant, légèrement contrariée, que le cadre n'était pas idéal pour paraître à son avantage : le rouge de sa robe ne serait pas assez rouge, et sa peau risquait d'être phosphorescente dans l'obscurité.

— Le prince est encore au lit, annonça son valet de chambre.

C'était un domestique anglais, d'un âge impossible à déterminer, et ses manières étaient impeccablement froides.

— Dois-je le réveiller ?

Penelope descendit les quatre marches qui menaient au petit salon et y entra.

— Par tous les moyens, répondit-elle en se débarrassant de son chapeau qu'elle lança sur un fauteuil recouvert de jacquard vert et or.

Elle évolua dans la pièce comme si ces meubles lui appartenaient déjà, entre les dessertes aux plateaux sculptés, repoussant les tentures.

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— C'est mieux comme cela, entendit-elle dire le prince derrière elle, quand la lumière du plein après-midi inonda la pièce.

J'aimerais toujours me réveiller ainsi, en vous voyant, Mrs Schoonmaker.

Elle se retourna et entrouvrit les lèvres d'une façon suggestive.

Frederick portait une robe de chambre en soie couleur lie-de-vin négligemment nouée à la taille, et ses cheveux châtains étaient décoiffés, relevés sur son front. Sa tenue décontractée mettait en valeur la beauté de son torse. Comme elle restait debout à le contempler, sentant, à son corps défendant, son cœur battre de plus en plus fort, il lui adressa ce petit sourire oblique qu'elle avait toujours cru n'être destiné qu'à elle seule.

— Ma tenue vous plaît ? demanda-t-elle d'un ton calme et décidé à la fois.

— J'adore.

Le valet de chambre réapparut et, en évitant de regarder le prince et sa visiteuse, il posa sur la table basse sculptée installée au milieu de la pièce un plateau portant des croissants, du calé, du jus d'orange, et une bouteille de Champagne. Frederick remercia son domestique et lui donna des instructions à propos des vêtements dont il aurait besoin pour la soirée festive qu'il allait passer avec Mrs Schoonmaker. Le valet s'inclina avant de se retirer, et Frederick alla prendre la bouteille de Champagne qui, venant juste d'être ouverte, dégageait son subtil bouquet dans la pièce. Il se servit une coupe et s'étendit sur le divan proche de la table.

— À mon plaisir ! dit Frederick en levant sa coupe et en buvant une gorgée du breuvage.

Penelope commença à déboutonner les premiers petits boutons de sa veste. Elle les défit l'un après l'autre, puis laissa tomber le vêtement sur le sol. Le regard de Frederick était maintenant fixé sur elle. Elle traversa la pièce d'un pas nonchalant, et s'arrêta. Elle 259

le regarda au fond des yeux, lui prit sa coupe et la termina. Puis elle s'agenouilla devant lui et lui enlaça la taille. Elle savait que ses yeux bleus, vus d'au-dessus, étaient au plus fort de leur pouvoir d'éloquence et de persuasion.

Avant qu'elle devienne Mrs Schoonmaker, seulement trois jeunes gens l'avaient embrassée, et Henry était le seul à qui elle avait permis d'aller plus loin. Mais elle se sentait des atomes crochus avec Frederick, comme si elle aussi était l'une de ces Européennes débauchées qui prenaient des amants comme bon leur semblait, et elle voulait qu'il comprenne qu'ils étaient tout à fait du même acabit.

Elle battit des paupières d'un air innocent en le regardant. Puis elle se pressa entre ses jambes, levant son visage vers le sien pour l'inviter à l'embrasser. Suivit un délicieux moment d'exquise hésitation. Il se pencha vers elle, comme s'il allait prendre son visage dans sa main, mais au lieu de cela, il retira l'une après l'autre les épingles qui retenaient ses cheveux, lesquels tombèrent en une sombre et éblouissante cascade sur son épaule. Ce fut seulement alors qu'il posa ses lèvres sur les siennes. Il le fit avec une telle chaleur et un tel désir qu'elle se sentit fondre. Les doigts du prince glissèrent doucement de ses cheveux à son dos, puis il la releva et la prit dans ses bras.

— Finalement, dit-il, les mains enfouies sous ses jupes, je ne crois pas avoir besoin des habits que j'ai commandés pour ce soir, n'est-ce pas, ma princesse ?

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Trente-Cinq

H.

Cette semaine a été horrible, je n'en peux plus de te courir après. Je suis lasse. Si tu veux le divorce, tu l'auras, et je n'y ferai aucun obstacle.

P.

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enry attendait devant le perron du numéro 17.

H Le square de Gramercy Parle était beau sous toutes les lumières et par tous les temps, mais jamais il ne l'avait été comme ce jour-là. Le jeune homme, vêtu d'une veste sombre et d'un chapeau melon, portait encore le brassard de deuil de son père, et à vrai dire, il songeait à des sujets plus graves qu'au coucher du soleil. Diana lui avait fait comprendre, par des petits mots joliment gribouillés, qu'il serait le bienvenu chez elle quand il le voudrait, et au diable ce que les gens en penseraient. Mais il avait eu tant de choses à faire qu'il n'avait pas trouvé le temps de répondre à son invitation avant ce dimanche. Ce fut seulement lorsqu'il posa le doigt sur la sonnette qu'il lui traversa l'esprit que cela faisait presque un an qu'il avait attendu là, au même endroit et à contrecœur, pour faire sa demande en mariage à la sœur aînée de la jeune fille qu'il allait aimer. Son père avait insisté pour qu'il le fasse, l'informant que le dimanche était le jour où les Holland recevaient des visites. S'il ne lui avait pas obéi, qui sait ce qui se serait passé.

Une jeune fille menue et aux grandes dents blanches apparut de l'autre côté de la porte vitrée. Juste avant qu'elle prenne son chapeau, il crut un instant que c'était la servante qui l'avait surpris avec Diana la première nuit qu'ils avaient passée ensemble. Il se demanda quel accord cette fille-là avait conclu en échange de son secret, où elle se trouvait maintenant, et si elle avait été choquée d'apprendre que Penelope Hayes, après avoir payé très cher l'information qu'elle lui avait livrée, était à présent devenue totalement indifférente à son propre mariage. Du moins était-ce la signification du billet plié dans sa poche, qu'il avait lu un nombre incalculable de fois.

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— Miss Diana est-elle là ? demanda-t-il.

— Oui, répondit-elle instantanément. Ainsi que Mrs Holland et Miss Edith Holland, ajouta-t-elle comme pour l'avertir.

— Pourriez-vous je vous prie leur dire que Mr Henry Schoo...

— Je sais qui vous êtes, Mr Schoonmaker.

Elle inclina gauchement la tête, comme si elle regrettait son aveu, puis alla jusqu'à la porte coulissante, qui grinça quand elle la tira. Il attendit qu'elle l'annonce, puis entra dans le petit salon ancien où les femmes Holland recevaient leurs invités.

— Eh bien, Henry ! fit Mrs Holland en se levant de son siège près de la fenêtre.

Edith, installée près de la cheminée poussiéreuse, était debout, et Diana, blottie dans les coussins du coin turc, se releva à demi, un peu haletante et les joues roses comme toujours. La maîtresse de maison n'avait pas parlé sur un ton particulièrement chaleureux. Henry devinait, à la façon dont elle hésitait à traverser le tapis persan au dessin effacé par des années de passage pour aller vers lui, qu'elle avait entendu des choses désagréables sur sa liaison amoureuse avec Diana. Ce que, bien sûr, elle ne manifestait pas explicitement.

— Je suis vraiment désolée pour la perte que vous venez de subir, continua-t-elle froidement.

Nous le sommes toutes, insista la tante de Diana d'une voix qui sembla douce en contraste avec celle de la femme de son frère défunt.

— Et je suis tout à fait navrée de n'avoir pu être présente aux funérailles, poursuivit Mrs Holland, passant outre la réflexion de sa belle-sœur. J'ai pensé que Diana serait l'émissaire idéal de notre famille.

À sa façon de renifler en disant cela, il réalisa qu'elle n'avait pas été informée de la démarche de Diana, et que si elle avait pu maîtriser les choses, aucune des Holland ne se serait rendue nulle 263

part auprès des Schoonmaker, compte tenu des rumeurs qui circulaient à leur sujet.

Diana observait, d'un regard sombre et humide, tantôt Henry, tantôt sa mère. Ainsi, constata Henry, elle était sortie sans la permission de cette dernière pour se rendre à l'inhumation de son père. Il éprouva pour elle un amour encore plus grand, ce qui lui avait toujours semblé impossible, en pensant au courage et à l'insouciance qu'il lui avait fallu pour être là, discrète et sincère, en arrière-plan, mais assez proche pour qu'il ressente sa présence.

— Je comprends, bien sûr, ce n'est pas une période difficile pour moi seul, répondit-il. Nous avons tant perdu, tous. J'ai appris, cependant, que les choses allaient mieux dans la vie d'Elizabeth, et bien que nos fiançailles ne se soient pas passées comme prévu, j'en suis sincèrement très heureux pour elle.

— Merci.

— Cela m'a été d'un grand soutien que la famille Holland soit représentée aux funérailles de mon père – je sais qu'il aurait apprécié. Et la vue de Miss Diana, en particulier, m'a réconforté, après tous ces mois de guerre, et cette très soudaine tragédie.

Mrs Holland ferma brièvement ses yeux noirs, montrant par là qu'elle n'était pas dupe de ce mensonge, puis les reposa sur son invité avec encore plus d'intensité. Henry, cependant, ne cilla pas.

Il avait enfin trouvé le ton qui lui était propre, et il se tenait devant cette imposante petite doyenne avec l'assurance de n'importe quel homme autorisé de sa classe.

— Lui permettriez-vous, madame, de faire une promenade dans le square avec moi ? Elle trouve toujours les paroles les plus consolantes et réconfortantes, et du réconfort, je n'en reçois pas vraiment beaucoup ces jours-ci.

Diana s'était déjà levée. Henry, après tout le temps qu'ils avaient passé ensemble loin de la civilisation américaine, fut presque surpris de la voir dans une robe très convenable en 264

crépon de coton rose pâle sagement décolletée qui dévoilait ses bras encore légèrement brunis, et de découvrir les belles boucles brunes qui descendaient maintenant au ras de ses épaules. Elle n'avait jamais aimé être gênée dans ses vêtements, et la vivacité et la fraîcheur qu'il avait toujours adorées en elle se révélaient à la façon dont l'étoffe de sa robe épousait chacun de ses mouvements.

— Je n'ai aucune autorité sur ma fille.

Les mots de Mrs Holland étaient secs et chargés d'une légère pointe de colère.

— Je vous la rendrai très bientôt, répondit-il avant d'incliner la tête en signe d'au revoir.

Diana traversa le fouillis du salon des Holland avec calme et assurance. Il la connaissait maintenant assez bien pour savoir qu'elle se retenait très fort pour ne pas se précipiter vers lui. De son côté, il dut se concentrer pour s'empêcher de sourire à ce bonheur insensé qui lui était arrivé, à savoir que cette si jolie jeune fille soit tombée amoureuse de lui. Elle était de plus en plus épanouie à chacune de leurs rencontres.

Il lui emboîta le pas, et, une fois franchie la porte coulissante, il l'observa attacher son chapeau de paille à bord flottant.

Puis ils commencèrent à marcher autour du square, bras dessus bras dessous. C'était exactement la même promenade qu'il avait faite en compagnie d'Elizabeth, le jour où il l'avait demandée en mariage, quand il n'avait pas encore découvert la délicieuse jeune fille qu'était sa cadette. Il avait été alors si maladroit, et il se sentait si parfaitement à l'aise maintenant, tout en s'empêchant bien sûr d'avoir des gestes trop familiers : Mrs Holland les observait sûrement par la fenêtre. Ils auraient pu ne rien se dire et cela aurait été parfait, pensait-il, tant qu'ils marchaient ensemble dans l'air chaud de l'été.

— Quel dommage que nous ne nous soyons pas vus ces derniers temps, Mr Schoonmaker, lui dit-elle lorsqu'ils 265

contournèrent le coin nord-ouest du square, sur un ton très comme il faut, comme amusée par l'idée de feindre, pour d'éventuelles oreilles indiscrètes et de possibles pipelettes, de se connaître à peine.

Il aurait voulu entrer dans ce jeu, mais il y trouvait quelque chose de triste. Car leur séparation n'avait rien de drôle. Cette façon de parler, ces ruses, ces faux airs, tout cela lui sembla une perte de temps.

— Mais je sais que l'étrange tournure des événements ne doit pas vous laisser le temps de souffler.

Il jeta un coup d'œil à son visage, en grande partie voilé par l'ombre de son chapeau. Il aurait voulu y voir une réelle affection.

— Tu me manques, lui répondit-il d'un ton calme.

— Vous aussi, repartit-elle du même ton maniéré.

Puis, en chuchotant :

— Tu ne peux pas savoir à quel point.

— Je partage votre avis... continua Henry tandis qu'ils franchissaient au milieu d'autres promeneurs les grilles du square verdoyant.

Ils passèrent devant des bancs et des parterres de fleurs. Les gravillons crissaient légèrement sous leurs pas.

— ... Sauf que tu me manques à un point inimaginable.

Sous le bord de son chapeau de paille, il la vit sourire. Cela lui plut, mais il éprouva le besoin intense de voir son visage tout entier.

— Eh bien, très bientôt Mr Schoonmaker, vous et moi serons sur un paquebot en route pour un pays où aucun de nous deux ne connaîtra personne, et comme cela, vous m'aurez toute à vous.

Les yeux d'Henry se fermèrent malgré lui.

— À ce sujet... commença-t-il.

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— Oh, Henry... (Diana s'arrêta et se tourna vers lui, le regardant cette fois bien en face.) Ne retarde pas notre départ d'une semaine.

Je ne pourrais le supporter.

— Mais tout est complètement différent maintenant !

Il n'avait pas préparé de discours, et à présent il le regrettait. Il avait cru, en quelque sorte, que Diana se serait déjà rendu compte d'elle-même de la chance qui leur arrivait. Son enthousiasme était réel, son programme clair et ses intentions profondes, pourtant il se sentait bizarrement embarrassé et ne trouvait pas ses mots pour lui faire comprendre quel allait être leur avenir.

— La mort précoce de mon père a été un événement tragique, mais s'il est possible d'en tirer quelque chose de positif, que ce soit que toi et moi puissions enfin être ensemble. Vraiment ensemble.

Ses ambitions politiques, son influence, plus rien de tout cela ne compte. Lui parti, mon héritage assuré, il n'y a plus aucun obstacle à mon divorce, à part quelques enquiquineurs systématiques et vieux jeu dont les ragots seront de toute façon démentis bien avant que nos enfants fassent leurs premiers pas.

(Henry sourit à cette pensée.) Même Penelope ne se mettra plus en travers de notre chemin.

Il fouilla dans sa poche et en retira un billet froissé, qu'il avait lu et relu dans la voiture qui le conduisait chez les Holland. Elle le prit, et bien qu'il fût court et qu'elle en eût rapidement fini la lecture, elle ne releva pas les yeux vers lui.

— Diana, n'est-ce pas merveilleux ? Il y a une semaine, tout était si compliqué, et maintenant, tout est si simple.

Il chantait presque en prononçant ces mots. Il prit ses petites mains dans les siennes.

— J'ai mon propre argent désormais, et ma propre maison.

Tout le monde fera comme je le dis. On t'appellera Mrs Henry Schoonmaker, et tu seras la maîtresse de cette maison.

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Finalement elle leva la tête et rencontra ses yeux. Il fut soulagé de voir enfin son visage, mais déconcerté par son absence d'expression. L'avenir qu'il décrivait était si clair, si radieux dans son esprit, et pourtant les traits de Diana n'exprimaient que le trouble. Elle semblait avoir du mal à comprendre. Le soleil, haut dans le ciel, lui faisait plisser les yeux.

— C'est ce que tu voulais, n'est-ce pas ? l'interrogea-t-il.

— Henry, je suis désolée, mais... (Elle s'écarta un peu de lui.) Non. Ce n'est pas ce que je veux. Ce que je veux... Ce que je veux...

Elle fronçait les sourcils, l'air tourmenté. Il se rendit compte alors qu'elle ne pouvait terminer sa phrase, car elle était maintenant au bord des larmes. Le mot « non » le frappa ; il retentit à ses oreilles comme un coup de cymbales.

— Mais... commença-t-il.

Il ne termina pas. Déjà elle courait dans le square, le laissant seul, stupéfait dans la lumière d'un soleil absurde.

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Trente-Six

Il y a un an, on murmurait que Penelope Hayes et Miss Elizabeth Holland n'étaient plus les deux amies intimes quelles avaient été, mais des rivales devant le fiancé d'Elizabeth, Henry Schoonmaker.

Aujourd'hui cette dernière est devenue Mrs

Snowden Cairns, et il s'avère que la rivale de Penelope Schoonmaker a toujours été la cadette des demoiselles Holland.

EXTRAIT DE LA RUBRIQUE MONDAINE DU

NEW YORK NEWS OF THE WORLD GAZETTE,

DIMANCHE 22 JUILLET 1900.

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iana dénoua son chapeau et le posa sur le meuble près de la Dport

e d'entrée, où un plateau d'argent recueillait les cartes des visiteurs qui venaient prendre le thé ou honorer les après-midi musicaux. Il y avait eu moins de visites depuis la mort de Schoonmaker senior, probablement à cause des rumeurs qui circulaient à propos des derniers mots d'Henry à son père.

Diana ne se retourna pas vers la fenêtre pour voir s'il l'avait suivie. Peut-être était-il encore dans le square, dans la même position, l'air considérablement plus vieux et soudain transformé en gentleman au visage sérieux. Elle brûlait de se précipiter dehors, pour le rattraper et lui dire qu'elle était à lui, pour toujours, et à n'importe quelle condition. Mais au lieu de cela elle resta là, le visage renfrogné. Elle regarda la tenue qu'elle portait, une robe rose qu'elle avait prise sans y penser ce matin dans la garde-robe de sa chambre, et qui lui semblait maintenant ne pas du tout lui correspondre ; c'était celle d'une petite fille plutôt que celle d'une femme qui serait à la tête d'une vingtaine de domestiques. Puis elle monta à l'étage.

Ce qu'il avait proposé était tout ce dont elle avait toujours rêvé : montrer à Penelope et au reste du monde qu'elle, Diana, avait toujours été le véritable amour d'Henry, et continuer à prouver qu'il en serait toujours ainsi. Et cependant son cœur s'était serré, et son esprit assombri. L'idée de révéler à quel point Penelope s'était fourvoyée lui semblait sans aucun intérêt maintenant. Elle s'arrêta à l'étage dans le couloir, face à la haute fenêtre qui ouvrait sur le nord, et vit Henry marcher vers sa voiture à longues enjambées et y sauter comme s'il était pressé d'arriver quelque part.

— Mrs Henry Schoonmaker...

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Elle prononça cette phrase tout haut et fronça les sourcils : il n'y eut aucune réaction autour d'elle. Le parquet ne trembla pas, et personne ne tressaillit à ces mots. Alors elle retourna dans sa petite chambre, qui avait été le lieu de ses rêves les plus fous : ceux de tous les pays où elle pensait aller, de tous les gens qu'elle y rencontrerait, et de l'incroyable parcours de sa vie telle que son biographe l'écrirait. Peut-être ses rêves commençaient-ils ici, à cet endroit. C'était le papier peint saumon fané de ces murs, son petit lit en acajou, cette peau d'ours où elle s'était donnée pour la première fois à Henry. D'importants événements s'étaient produits entre ces quatre murs, mais ils n'étaient rien, comparés aux histoires qu'elle s'était racontées, étendue sous ce plafond bas.

Elle aurait aimé que Claire travaille encore ici – elle l'appellerait, et la jeune fille aux cheveux roux l'aiderait à se déshabiller, et elles parleraient d'amour, de destin et d'autres sujets qui les intriguaient, mais dont elles savaient peu de chose.

Elle pensa appeler Gretchen, la nouvelle servante, car les minuscules boutons qui s'alignaient de ses reins à sa nuque étaient difficiles à atteindre. Mais tout était à jamais différent maintenant, elle était plus seule que jamais, et elle réussit à défaire elle-même tous les boutons. Elle déposa la robe sur la chaise de sa coiffeuse au miroir ovale et au cadre sculpté d'anges et de lys. Un étui en argent était caché au milieu des parfums et des poudres. Elle en sortit une cigarette, puis gratta une allumette et l'alluma. Elle s'étendit par terre, vêtue de son corselet et de sa petite culotte bouffante en coton blanc ornés de rubans bleu pâle, et plaça à côté d'elle le cendrier en verre qu'elle avait rapporté en souvenir du troquet de la señora Conrad. Elle s'accouda et appuya sa tête contre sa paume, inspirant et expirant des bouffées de sa cigarette tout en contemplant les moulures en plâtre du plafond.

Pour retrouver Henry, pour le connaître un peu mieux, et pour en faire son amant, elle avait voyagé au bout du monde. Et maintenant, grâce à d'heureux coups du sort, il était tout à elle, et 271

pas seulement en secret, ce qui aurait fini par devenir insupportable : il voulait l'épouser. Aussi pourquoi sa gorge se serrait-elle à cette pensée ? Elle se demanda s'il n'y avait pas au fond d'elle-même quelque chose qui recherchait la difficulté et qui se détournait de tout ce qui venait trop facilement. Peut-être sa tendance à théâtraliser et à dramatiser la vie jetait-elle la confusion dans son esprit, et la rendait-elle méfiante devant ce cadeau inespéré du ciel.

Elle fuma cigarette sur cigarette, jusqu'à ce que sa bouche soit sèche et que sa poitrine brûle. Quand le cendrier en verre fut plein de cendres, elle se leva et alla se coucher. Elle prit la valise qu'elle tenait toujours prête pour le départ, dans laquelle elle gardait quelques vêtements et un mémorable chapeau melon aux pouvoirs magiques, et en sortit son journal. Puis elle s'effondra sur la couverture de lit blanche en poussant un grand soupir. Un moment elle se sentit très jeune, et un peu folle, d'avoir passé son après-midi ainsi, alors que, quelque part dans la ville, son riche amant prenait des décisions colossales qui allaient avoir des conséquences sur des centaines, voire des milliers d'hommes.

Mais une fois qu'elle se mit à gribouiller quelques mots, elle ne s'arrêta plus et noircit plusieurs pages. Elle commença : Quelle sorte de Mrs Schoonmaker serait-elle ? Méchante, frivole, ou partie trop tôt dans la tombe ? Serait-elle vaniteuse, heureuse, ou rapidement oubliée ?

Certainement pas par les plumitifs de la fine fleur de la société, les jaseurs ou les médisants qui avaient une mémoire d'éléphant.

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Trente-Sept

Si l'on s'avise qu'il vaut toujours mieux dire la vérité, on mène sans aucun doute une vie très saine. Cependant il est difficile d'imaginer qu'on puisse en ce cas demeurer longtemps dans une société comme la nôtre, où les apparences sont si impitoyablement entretenues.

MAEVE DE JONG, AMOURS ET AUTRES FOLIES

DES VIEILLES FAMILLES NEW-YORKAISES.

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ers trois heures de l'après-midi, Carolina avait enlevé son V voile, mais gardé sa belle robe blanche hors de prix, résultat d'un travail de couture effréné de près d'une semaine. Ne se souciant plus de ne pas la froisser, elle s'était assise dans le confortable fauteuil rembourré que Buck avait disposé dans son dressing-room ce matin-là. Devant elle, un plateau d'argent présentant des sandwichs et du thé, qu'elle n'avait pas touchés.

Elle ne pouvait rien avaler. Elle avait souvent entendu parler de ces dames délicates qui souffraient d'un manque total d'appétit, et n'avait jamais éprouvé pareille chose avant ce jour. Toutes ses pensées étaient tournées vers Leland, où qu'il soit, et elle en avait l'estomac noué. Quand ils s'étaient retrouvés seuls, elle avait commencé à lui expliquer qui était Tristan, avec l'arrière-pensée qu'elle ne pouvait lui révéler qu'une partie de la vérité et espérer son pardon avec un sourire contrit. Mais elle avait fini par tout lui dire : son nom exact, le lieu de sa naissance, sa vraie famille, son ancien statut de femme de chambre, sa rencontre avec Longhorn.

Il l'avait écoutée attentivement, rien ne lui avait échappé. Puis il lui avait dit d'une voix calme qu'il voulait à présent être seul et marcher. Mais il reviendrait. Il avait promis de revenir.

Il y avait trois ou quatre heures, elle craignait de petits tracas de garde-robe ou d'être embarrassée par certaines formulations de circonstance. Elle n'aurait pu imaginer quelque chose d'aussi fâcheux que ce qui venait de se passer. Pourtant, contre toute attente, peu lui importait le mépris de ses riches invités, et les articles scandalisés qui paraîtraient sans aucun doute le lendemain dans les journaux. Si elle avait pu, elle aurait troqué tout l'héritage de Longhorn contre l'assurance que Leland l'aimait toujours. Et elle aurait donné sa belle maison juste pour savoir dans quelle rue il se trouvait à ce moment précis.

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Cette attente était plus solitaire et plus douloureuse qu'aucune autre. Elle pensa alors que sa sœur n'était peut-être pas très loin, et que Claire, dans sa grande bonté, lui serait une compagnie rassurante et apaisante jusqu'au retour de son amoureux. Mais après la confession sans compromis qu'elle avait faite à Leland, elle se rendait compte qu'elle avait été très dure en demandant à sa sœur de jouer le rôle d'une servante silencieuse le jour de son mariage, et qu'elle ne méritait en conséquence pas le réconfort qu'elle aurait pu lui apporter.

Elle n'avait pas envie de pleurer. Elle voulait si désespérément voir Leland apparaître que durant ces heures d'attente une sorte de sérénité s'était installée en elle. Depuis qu'elle était devenue Carolina Broad, elle craignait, à chaque minute qu'elle vivait, de trahir son passé et son identité secrète, ses piètres origines, sa basse extraction. Mais maintenant qu'elle avait révélé la vérité à la seule personne dont l'opinion comptait désormais vraiment pour elle, elle sentait qu'elle pouvait, enfin, se reposer un peu, malgré le tragique de la situation.

La pièce était petite, mais le plafond était aussi haut que celui d'une cathédrale, et un silence presque surnaturel y régnait. Elle devrait prier, et ne savait comment s'y prendre.

Mais sans qu'elle ait eu besoin de se prosterner, Leland tint sa promesse.

Il revenait, moins enfiévré cette fois, et le teint livide. Elle regarda la veste noire qu'il portait et l'étoffe légère de sa chemise de soirée, qui, même froissée et tachée de sang, tombait élégamment sur son beau torse.

Pendant un temps aucun des deux ne parla. Elle se leva, faisant bruire sa robe incrustée de pierres précieuses. Les froufrous et les tintements de sa parure retentirent étrangement fort dans le silence monacal de cette pièce, entre ces deux âmes. L'homme qui aurait déjà dû être déclaré son époux devant l'autel la regardait de 275

ses yeux bleu pâle, mais sans doute cela lui était-il douloureux, car très vite il les détourna.

— Carolina... commença-t-il.

— Je suis désolée... lâcha-t-elle étourdiment.

— Ne le sois pas.

— Comment ?

Son cœur, comme une voile sous une brise d'été, se gonfla.

— Je comprends, poursuivit-il, l'air stoïque et vaincu, gardant les yeux au sol. Je comprends pourquoi tu as menti sur ton identité. Sur la personne que tu étais. Sur celle que tu es. D'une certaine façon, je trouve que c'était très audacieux de ta part, d'embobiner ces imbéciles et de leur faire croire que tu étais tout aussi importante que n'importe lequel d'entre eux.

— Vraiment ? chuchota-t-elle, osant un pas vers lui, consciente du bruissement de son jupon empesé contre la pierre.

Son visage sombre lui brisait le cœur, car tout ce qu'elle voulait, c'était le voir éclairé par la plénitude de ce qu'elle lui avait révélé, par la vision d'elle-même dans toute sa vérité.

— Oui. Aucune de ces personnes ne m'a jamais particulièrement impressionné, et je me suis toujours moqué de ces grandes soirées, de ces beaux habits et de toutes ces conversations mondaines. Je crois que j'ai toujours su que tu étais différente d'eux, et que c'est cela qui m'a fait désirer t'avoir à moi.

J'ai marché pendant des heures en me demandant si je serais tombé amoureux de toi de la même façon, si tu m'avais dit depuis le début que tu étais une servante et non une héritière.

Sur ces mots il releva enfin son visage, si bien que la lumière tombant de la haute fenêtre éclaira parfaitement ses traits et le regard qu'il porta sur elle.

— Je crois que oui, Carolina. Je crois que je t'aurais aimée de toute façon.

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Un son sortit de la gorge de Carolina qui ne ressemblait à aucun qu'elle ait jamais entendu, entre le murmure, le gazouillis et le gémissement. Elle voulait pouvoir lui répondre quelque chose d'aussi beau que ce qu'il avait dit, mais des larmes perlaient à présent au bord de ses paupières, et même si elle avait pu parler, aucun mot n'aurait pu approcher la grandeur des sentiments qu'elle éprouvait à ce moment. Déjà elle imaginait une petite cérémonie, sur un bateau peut-être, son mari et elle voguant loin de cette ville, de ses cruautés et de ses censeurs. Elle avança encore vers lui et lui tendit les mains.

— J'aurais tant aimé te dire cela dès le début, ou quand nous nous serions un peu mieux connus.

Leland prit ses mains et les serra. Puis il les lâcha.

— Mais tu m'as dit que tu étais fille unique, alors que tu as une sœur. Tu as recherché l'amitié de Longhorn par intérêt financier, à ta façon. Tu es arrivée là où tu voulais, tu t'es rapprochée de moi, et tu as pensé que tu parviendrais à me cacher la vérité toute notre vie. Tu m'as menti trop longtemps, et je ne crois pas que je pourrai te pardonner cela.

— Non... je t'en supplie ! haleta-t-elle.

En quelques secondes tout s'effondra dans son esprit. Elle se jeta en avant, tendant les bras vers lui. Il la souleva et la laissa poser son visage contre sa poitrine. Ses larmes coulaient à flots maintenant, et son corps était secoué de sanglots. Quand, accablée, elle parvint à contenir la violence de son émotion, il commença à la bercer.

— Mais je t'aime, geignit-elle sur ce ton qu'elle avait parfois.

— Je t'aimais, moi aussi, dit-il.

Pendant un long moment, ils demeurèrent immobiles et silencieux.

Elle était heureuse de sentir ses bras autour d'elle, mais déjà cette étreinte n'avait plus l'intensité d'avant. Aussi longtemps qu'il 277

la laissa faire, elle continua de presser son visage contre son torse, afin d'en recueillir tout le réconfort possible, car elle savait que la dévastation, en elle et autour d'elle, ne faisait que commencer.

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Trente-Huit

L'hystérie est une condition commune aux

femmes des classes supérieures ; les symptômes en sont la nervosité, une tendance à

l'évanouissement, à la suffocation, à l'insomnie, à l'irascibilité, et à la pugnacité.

Les charlatans prescrivent une privation

sensorielle et toutes sortes de potions. Le meilleur traitement, en fait, est une consommation

importante de nourriture riche suivie de

nombreuses heures au lit. Après quoi ces délicates fleurs de salons de thé reprendront leurs couleurs et s'épanouiront à nouveau comme avant.

MANUEL DE SANTÉ NATURELLE POUR LES FEMMES, ÉDITION DE 1897.

279

es anges avaient disparu, ils avaient même déserté les eaux Ltroubles

et profondes du sommeil d'Elizabeth. Dans les rares instants où elle reprenait conscience, elle gémissait, priait, suppliait. Elle avait tenté de se persuader que tout cela n'était qu'une méchante illusion, et que Snowden ne s'était soucié en fait que de son repos. Puis elle réalisa avec quelle imperturbable cruauté il ne cessait de l'endormir et de l'affaiblir, et se souvint comment, avant, il avait stratégiquement et froidement tué. Elle le savait instinctivement, et avec une certitude effrayante. Peut-être son père s'était-il battu. Elle savait aussi que Will avait affronté sa mort avec le même courage obstiné qu'il avait toujours eu dans sa brève existence. Elle serait une proie facile pour Snowden – il dirait qu'elle était morte en donnant la vie à son enfant, et l'héritier de toute la fortune des Holland serait alors sous son contrôle. Pourquoi quelqu'un douterait-il qu'il n'était pas le sien, alors qu'elle se décomposerait en terre et ne pourrait plus parler ?

Il était minuit passé quand ses yeux s'ouvrirent et que la conscience la recouvrit comme du givre. Quel jour était-il, elle n'avait aucun moyen de s'en rendre compte. Elle, dont le cœur avait déjà été si malmené, bouillonnait maintenant. Quelques souvenirs pénibles lui revinrent tout d'abord ; suivirent les sensations, dans tout son corps. Elle avait soif et faim, elle aurait aimé voir un sourire encourageant, mais le plus urgent pour elle, c'était de sortir de ce lit et de cette maison.

Elle était meurtrie, elle voyait flou, tout était indistinct. Elle cligna fort des paupières, essayant de discerner les contours de la pièce, et de réfléchir à ce qu'elle devait faire. Elle savait que la chance qui se présentait à elle maintenant ne se reproduirait pas, et que le fait qu'elle soit réveillée ne pouvait qu'être la conséquence de quelque oubli. Son mari ne lui en laisserait pas 280

d'autre. Dans ses rêves, Teddy était venu la sauver, mais dans la vie réelle il était sorti de sa chambre et son sens aigu des bienséances l'avait rendu aveugle à sa situation. Tout ce qu'elle put penser fut : l'escalier, la porte, la rue. Elle repoussa ses couvertures et se leva, titubant sur ses jambes tremblantes.

Elle avait toujours eu une démarche légère. C'était l'un de ses charmes que l'on décrivait dans les pages mondaines. Elle se mouvait avec tant de grâce sur le sol des salles de bal que c'était à peine si l'on sentait sa présence, à ceci près qu'on ne pouvait détacher les yeux de sa personne. Ainsi avait été Elizabeth Holland, et ces qualités lui étaient d'un grand secours, à présent qu'elle avançait tel un fantôme dans le hall d'entrée.

Une faible clarté traversait la lucarne au-dessus de la porte.

L'obscurité régnait alentour. Peut-être, pensa-t-elle en arrivant sur le palier du premier étage, sa formation de parfaite débutante lui permettrait en outre un jour de devenir une grande cambrioleuse.

Mais c'était une voie saugrenue, sa situation était grave, et elle se demanda quel était ce liquide clair et écœurant dont Snowden imprégnait son mouchoir avant de lui en recouvrir le nez et la bouche, et si cela, en plus de la plonger dans un profond sommeil, ne la faisait pas divaguer.

Cette idée distrayante la calma un peu et les battements de son cœur ralentirent, au moment précis où elle arrivait devant l'escalier. Elle entendit alors le plancher craquer, juste au-dessous d'elle, et son sang ne fit qu'un tour. Elle sut, bien qu'elle ne pût rien voir, que c'était Snowden. Un rayon de lune se reflétait sur le flacon de liquide clair qu'il portait. Ainsi c'était le retard qu'il avait mis à le lui faire inhaler à nouveau qui lui avait offert cette opportunité. La vilenie, la bassesse de ses intentions la submergèrent. L'homme avec lequel elle s'était engagée à partager sa vie entière, devant Dieu et devant les hommes, n'était déterminé, lui, qu'à une seule chose : exterminer sa famille. Elle n'avait jamais éprouvé une telle colère. La rage parcourut ses 281

veines comme une onde électrique. Elle vit, en esprit, Will juste avant qu'il ne meure, avec cette expression de peur, de douleur et d'incompréhension qu'il avait sur le visage. Snowden s'approchait du haut des marches, d'un mouvement lent, sans doute parce qu'il s'était réveillé il y avait peu de temps. Elle le voyait distinctement maintenant, il avait les yeux baissés, mais son pas, bien que lent, était décidé, et son but évident. Il ne l'avait pas remarquée – elle n'avait pas osé respirer depuis qu'elle l'avait entendu dans l'escalier. Le souffle de Snowden était fort et régulier. Lorsqu'elle agrippa la rampe, il fut saisi de stupeur. Qu'elle soit là devant lui, debout et bien éveillée, il ne put le croire. Ses yeux s'exorbitèrent.

Sans hésiter, elle tendit les bras en avant et le poussa de toutes ses forces.

Ces deux êtres ne pouvaient rivaliser. Il était robuste, et elle était une sorte d'apparition, d'ombre déséquilibrée par son gros ventre. Était-ce la rage qui lui donnait une telle vigueur, ou quelque instinct de louve protégeant son petit, ou bien la main de Dieu l'avait-elle secourue dans ce moment de grand danger ? Plus tard, quand elle cessa de tressaillir de terreur et de trembler d'émotion, elle comprit que c'était Will qui l'habitait à ce moment-là, tel l'ange ailé de son rêve, pour la protéger une dernière fois.

La poussée fut soudaine et violente. Les pantoufles de Snowden dérapèrent sur la marche, et il moulina des bras. Ses yeux s'ouvrirent démesurément devant la petite créature blonde qu'il avait si facilement assujettie depuis des jours. Mais il était trop tard pour lui ; il tomba, et sa chute fut terrible. Il y eut un bruit sourd et un horrible craquement quand sa tête heurta le bas de l'escalier. Après quoi, Elizabeth respira fort, plusieurs fois, sans pouvoir pour autant trouver le calme. Elle posa la main sur son ventre pour essayer de faire cesser le tremblement, au moins là où était son enfant.

Puis elle avança sur la pointe des pieds, pour constater ce qu'elle avait fait.

282

Trente-Neuf

[...] et peux-tu seulement imaginer toutes ces dames nous observant pour leur divertissement, m'appelant ta seconde femme et critiquant ma manière de recevoir ?

Je n'ai pas le moins du monde envie de jouer à ce jeu-la, et ce n'est pas une position pour laquelle j'ai le moindre goût.

Je ne peux pas vivre sans toi, mais je ne peux rester ici.

Viens à Paris avec moi. je t'attendrai sur le qui demain pour prendre le bateau à midi.

Avec toute l'adoration dont mon cœur est capable.

D.H.

283

enry était resté éveillé toute la nuit du lundi pour examiner Hdes

documents relatifs aux intérêts de son père dans les chemins de fer. Quand une aube rose s'étendit depuis les bords du ciel, il avait réglé le problème avec l'aide de Mr Lawrence, et s'apprêtait à s'atteler à une autre tâche administrative qui n'était pas de moindre importance. Il était inquiet à propos de Diana : cela faisait plus d'une journée qu'elle s'était enfuie loin de lui, et il était impatient de lui montrer que tout était terminé avec Penelope, officiellement et sur tout autre plan. Les domestiques lui avaient signalé que Mrs Schoonmaker n'était pas rentrée à la maison la nuit précédente, pas plus qu'elle ne s'était montrée aujourd'hui, et son avocat commençait à préparer une demande de divorce pour raison d'adultère. L'événement pourrait ne pas apparaître dans la presse, lui avait assuré Lawrence, si l'affaire se concluait rapidement, tant que le fantôme de William Sackhouse Schoonmaker planait encore dans l'esprit des chroniqueurs new-yorkais.

Un serviteur lui apporta la lettre au moment précis où les deux hommes entraient dans les détails de l'affaire. Il regarda l'enveloppe et reconnut immédiatement l'écriture de Diana à l'arrondi de ses lettres joliment et hâtivement tracées.

— Quand est-elle arrivée ? demanda-t-il.

— Hier, Mr Schoonmaker.

— Pourquoi ne me l'a-t-on pas apportée plus tôt ?

Il ne prit conscience du ton haut et fort sur lequel il avait parlé que lorsqu'il vit l'expression craintive du jeune homme.

— Nous pensions que vous étiez occupé... Nous...

— Passons, dit-il. C'est fait maintenant. Ne vous inquiétez pas, ajouta-t-il sur un ton qu'il s'efforça de rendre aimable.

284

Il était épuisé. Les domestiques étaient intimidés et décontenancés devant lui à présent. La fatigue avait durci ses traits, et il ne portait pour tout vêtement qu'une chemise à col blanc et un pantalon noir ; il avait laissé sa veste et son gilet quelque part, ayant cessé, depuis ces derniers jours, de penser à sa tenue. Son maintien et son comportement étaient différents ; il traversait les nombreux couloirs de cette maison avec la conscience d'en être le propriétaire, chose qui ne lui avait jamais traversé l'esprit auparavant. — N'y pensez plus. Vous pouvez vous retirer.

Quand le valet fut parti, il se leva et posa la lettre sur le profond bureau en bois massif et sombre, aux côtés ornés d'un motif simple et bucolique. Son père l'avait acheté à la vente aux enchères des meubles du manoir d'un lord anglais ; anciennement, c'était devant ce rempart que les paysans venaient payer leur dîme.

Son père aimait rappeler l'histoire de ce meuble, et s'amusait de constater que quand des associés, des subalternes ou des adversaires venaient dans ses bureaux, ils se sentaient eux aussi comme des paysans. Ces derniers jours, Henry avait fait connaissance de cette partie de la maison, et avait découvert non sans surprise qu'il s'y sentait à l'aise.

Mon amour, je ne sais par où commencer.

Telle était la première ligne de la lettre, après quoi déferlaient des paragraphes pleins de sentiments passionnés et brûlants.

Malgré la situation désespérée qu'elle décrivait, il sourit. C'était une petite personne si vive, si ardente. Elle débordait d'émotion.

Elle l'aimait – chaque mot de sa lettre le criait, même si elle les présentait comme un ultimatum. Tant de fois, au long de l'année qui venait de s'écouler, il avait désespérément cherché à comprendre Diana et s'était fourvoyé. Mais un grand changement s'était produit en lui, et il pouvait à présent décrypter ses 285

arguments et ses supplications en étant sûr de lui. Il pouvait tout arranger, maintenant.

Quand il eut fini de lire toutes les pages de sa lettre, il la replia et la rangea dans l'un des tiroirs supérieurs du bureau. Il se détestait d'être resté dans l'incertitude, de ne pas avoir agi plus vite. Maintenant il comprenait pourquoi elle s'était enfuie loin de lui dans le square : il avait été abject. Il avait supposé qu'elle lui était acquise, au lieu de lui demander humblement si elle voulait être sa femme. Comme il avait envie de lui montrer clairement à quel point il était transformé ! Durant cette triste et fiévreuse semaine, il avait vu quel homme il allait devenir – un homme qu'elle serait fière d'appeler son mari. Lawrence, assis au coin du bureau principal dans l'un des fauteuils de bois et de cuir noir que son père avait acquis à cette même vente aux enchères, plissait les yeux vers lui, attentif à un nouvel ordre.

Henry se dirigea vers les grandes fenêtres carrées qui dominaient la plus célèbre avenue de la ville. Il ne se passait rien à cette heure, excepté dans le ciel, qui devenait de minute en minute de plus en plus resplendissant. Il resta planté devant l'une d'elles, pensif, observant le jour se lever. Puis il coinça une cigarette entre ses lèvres fines et aristocratiques, hésitant un moment avant de l'allumer. La fumée dessina des volutes devant ses yeux, se mêlant à celles de tous les feux qui s'allumaient à cette heure dans les meilleures cuisines de New York.

— Mr Lawrence, dit-il après quelques moments de réflexion.

Dans combien de temps les papiers du divorce peuvent-ils être prêts ? Pourrions-nous les faire porter à Mrs Schoonmaker cet après-midi ?

— C'est tout à fait possible, répondit l'avocat.

— Parfait. (Henry jeta sa cigarette au sol et l'écrasa du bout du pied.) Dans ce cas, pouvez-vous envoyer quelqu'un chez Tiffany ?

Ils vont devoir ouvrir tôt aujourd'hui...

286

Quarante

On savait qu'Elizabeth Holland était de faible constitution avant même qu'elle ne s'appelle Mrs Snowden Cairns. Bien entendu, elle ne s'est pas montrée depuis la nouvelle de sa grossesse, mais même ses meilleures amies, comme Miss Agnes Jones, n'ont pu l'apercevoir, et l'on se demande si sa fragile existence pourra supporter tant de bouleversements...

EXTRAIT DE LA RUBRIQUE MONDAINE DU

NEW YORK NEWS OF THE WORLD GAZETTE,

MARDI 24 JUILLET 1900.

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a lumière du jour scintillait dans le vantail surplombant la Lport

e d'entrée de la maison des Cairns. Bientôt les livraisons du matin commenceraient, et dehors, une belle journée d'été se préparait. À mi-volée de l'escalier, Elizabeth était assise, tremblant de froid malgré la chaleur, incapable de monter ou de descendre.

Au bas des marches gisait le corps sans vie de son second époux, le cou tordu d'une horrible façon. Les cheveux blond cendré d'Elizabeth tombaient sur son visage penché. Elle avait posé ses mains sur son ventre, comme pour empêcher son enfant de voir de quelles laideurs le monde qui l'attendait était capable.

Pour une jeune fille qui avait été élevée dans le but exclusif d'être charmante et de se comporter correctement, elle avait fait pas mal d'entorses à ces principes. De ses mains, et de sa propre volonté, elle avait mis fin à une vie humaine. Elle savait que bientôt arriverait l'un des hommes de Snowden, ou sa femme de chambre, ou toute autre personne redoutable. Mais s'enfuir loin de ce lieu, c'était reconnaître avoir commis cet acte innommable.

Aussi demeurait-elle là, se balançant sur place, tandis que les heures passaient.

Recroquevillée sur elle-même, hagarde, ce fut à peine si elle entendit le grincement de la porte qui s'ouvrait. Quand elle le perçut, elle réalisa que le bruit non identifiable dont elle avait été à demi consciente les minutes précédentes devait être celui du heurtoir. Quelqu'un avait frappé.

— Elizabeth...

La douceur avec laquelle son prénom fut prononcé lui fut comme une caresse dont elle avait longtemps manqué. Quand elle leva la tête et vit Teddy Cutting, ses yeux se remplirent de larmes.

Le doux visage du jeune homme avait une expression triste et 288

passionnée. Il était vêtu d'une veste bleu marine à boutons de cuivre et d'un pantalon noir contre lequel il tenait un pistolet dans un étui de cuir. C'était étrange, de voir cet homme ainsi armé –son ami si blond et si convenable.

— Oh, Seigneur, fit-il en regardant le corps qui gisait sur la dernière marche de l'escalier et le tapis persan. J'arrive trop tard.

— Non, murmura-t-elle.

Il était arrivé juste à temps, voulait-elle lui dire, mais les mots ne pouvaient franchir ses lèvres. Il se précipita vers elle, enjambant Snowden et montant les marches deux par deux. Elle voulut se relever pour l'accueillir, mais ses jambes ne la portaient plus, et elle sentit qu'elle allait s'effondrer. Elle se laissa tomber de tout son poids contre lui, et il la retint dans ses bras.

— Vous saviez, lui chuchota-t-elle.

— L'autre jour, quand je suis venu vous rendre visite, j'ai compris que vous demandiez de l'aide, commença-t-il d'un air contrit.

Il posa une main sur sa nuque, et de l'autre lui enlaça la taille.

Elizabeth était si épuisée qu'elle sentit qu'elle aurait pu tomber endormie contre lui.

— J'ai senti l'odeur de l'éther, c'est ce qui m'a alerté. Mais votre ma... (sa voix se brisa sur ce mot) - votre mari ouvrait l'œil à votre chevet, et je craignais que si j'allais voir votre mère, elle ne me croie pas. Après tout, il était votre... mari, et que pouvais-je dire contre lui ?

Il secoua la tête, fronçant les sourcils. Elizabeth savait qu'elle devait dire quelque chose, mais cela lui était impossible. Il continua :

— Les jours passaient. Je ne pouvais plus dormir, j'étais trop inquiet. Ce matin, je ne savais toujours pas quoi faire, mais ce dont j'étais sûr, c'est que je ne pourrais vivre un jour de plus sans venir vous chercher. C'est ainsi que j'ai décidé d'affronter directement 289

votre mari, dans le but de vous emmener sans causer de scandale.

J'ai appelé la police, je leur ai demandé d'arriver un peu après moi, car je n'étais pas sûr d'y parvenir.

Teddy ajusta sa position sur la marche de l'escalier pour s'appuyer contre le mur et mieux maintenir Elizabeth, qui gardait la tête contre sa poitrine. Elle soupira et se pressa plus fort contre lui. C'était étrange, pensa-t-elle en se rappelant les principes qu'on lui avait inculqués, et tout à fait inconvenant, de laisser un jeune homme la tenir ainsi dans ses bras. Mais pourquoi se soucier d'une telle chose à un moment pareil, alors qu'elle se sentait dépassée par toutes les atrocités qui venaient d'arriver, et d'ailleurs, les bonnes manières n'avaient-elles pas déjà été la cause de bien trop de souffrances et de malentendus entre elle et Teddy ?

— J'aurais dû arriver plus tôt. Avant cela... Que s'est-il passé ?

Les yeux bruns d'Elizabeth s'élargirent. Comment pourrait-elle expliquer l'acte qu'elle venait de commettre ? Elle regarda Teddy, dont le visage était plus doux que jamais. On aurait cru qu'il était encore un adolescent, n'étaient les rides qui barraient son front, sa haute taille et son revolver à la hanche.

— Je n'arrive pas à y croire, comment dire... commença-t-elle.

— Vous n'êtes pas obligée de vous expliquer, l'interrompit-il gentiment.

Mais elle le voulait absolument, et serait parvenue à le faire sans ces nouveaux coups de heurtoir à la porte. Ce bruit les pétrifia tous deux.

Ce fut alors que la massive Mrs Schmidt, en robe de chambre et avançant avec la lenteur de quelqu'un venant d'être arraché au sommeil, sortit de l'arrière de la maison et ouvrit la porte. Deux hommes en uniforme de police apparurent de l'autre côté, leurs badges miroitant à leurs poitrines. Mrs Schmidt s'écarta, les policiers enlevèrent leurs chapeaux et franchirent le seuil de la 290

maison. Puis leurs visages bienveillants et souriants se figèrent quand ils aperçurent l'étrange tableau formé par la maîtresse des lieux dans les bras de Teddy Cut-ting au milieu de l'escalier, le ventre proéminent, les cheveux en désordre, et surtout, le corps de son mari fracassé au bas des marches.

— Oh ! s'écria Mrs Schmidt, mettant les mains devant sa bouche. Mr Cairns !

— Que s'est-il passé ? demanda le premier policier. Un meurtre vient d'avoir lieu !

Elizabeth frissonna, non tant parce que l'officier cherchait un coupable, bien que cette pensée lui traversât l'esprit, mais parce que le visage de cet homme était celui qu'elle avait vu juste avant que Cairns la force à garder la chambre. C'était ce visage enfantin et attaqué par la petite vérole qui l'avait, en quelques secondes, éclairée sur toutes les horreurs qu'elle avait vécues l'année précédente. Ce faciès lui était encore plus odieux maintenant, et elle se retint à Teddy pour ne pas s'effondrer. Il la serra plus fermement contre lui. Puis il conduisit lentement les policiers en bas de l'escalier, tout en la tenant.

— Mrs Cairns a subi un véritable choc, énonça Teddy après qu'ils eurent enjambé Snowden avec précaution.

Le mort était couché sur le ventre, la tête tordue, le visage figé dans une dernière expression de stupeur et de douleur.

— Je crains que ce ne soit ma faute. Je suis venu rendre visite ce matin à madame, et Mr Cairns a refusé de me la laisser voir, or elle et moi sommes amis depuis l'adolescence. Une petite discussion a eu lieu entre nous ; je ne sais vraiment pas comment cela est arrivé, mais le pauvre homme a perdu l'équilibre et...

Les policiers et Mrs Schmidt regardèrent Teddy, troublés, incrédules. Il n'avait jamais été du genre à mentir, observa Elizabeth en son for intérieur. Le policier qui était là le jour où Will avait été tué regarda le cadavre, puis le jeune homme qui 291

donnait habilement le change et racontait des histoires, et son visage exprima alors une grande colère. Forcément, il était furieux : il avait essayé d'extorquer de l'argent à un homme qui, mort, ne pouvait plus signer de chèques.

— Avez-vous enlacé sa femme avant ou après l'avoir poussé au bas de l'escalier ? lança le policier d'une voix rageuse.

Il fit un pas en direction de Teddy, portant la main aux menottes accrochées à sa ceinture.

Continuer : partie 9 sur 9