Veneneuses
Prologue
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 9 parties.
— Oui, Henry, tu dois continuer. Il avait mis tant d'espoir en toi. Il parlait de toi avec fierté, il racontait comment son Henry, sorti d'Harvard, prendrait la relève des affaires de la famille, il disait quel charmeur tu étais (à ce mot, Penelope renifla encore, bien que l'autre Mrs Schoonmaker n'y prêtât aucune attention), et quel bon ambassadeur de la famille tu serais, une fois sorti de ta période de rébellion.
La voiture heurta une bosse sur la route, et tous les quatre furent secoués. Isabelle fut projetée en avant, puis contre Henry, qui n'aurait pas senti un plus grand choc si des ailes avaient jailli de la voiture et qu'elle se fût envolée. Il ne se souvenait pas d'une seule fois où il n'avait pas été péniblement conscient du jugement sévère de son père sur sa vie de patachon, ni ne pouvait exhumer le moindre souvenir du vieil homme lui exprimant un seul mot 218
encourageant. Sa belle-mère, pendant ce temps, avait posé sa tête contre sa redingote noire.
— Tu verras, continua-t-elle, et ses larmes commençaient à mouiller la chemise d'Henry. Il était dur avec toi pour que tu puisses devenir aussi grand que lui, et tu sauras qu'il avait toujours raison.
Henry plaça une main sur l'épaule tremblante d'Isabelle et essaya de s'asseoir, le dos droit, l'air puissant, comme s'il se mettait dans la peau du fils que son père avait toujours voulu.
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Vingt-Neuf
Il s'avère, comme la rumeur le laissait entendre, que l'un des fils de la haute société de Manhattan, qui s'est pourtant officiellement enrôlé dans l'armée, n'a pas mis les pieds aux Philippines.
Dans ce cas, que faisait-il ? Et sa femme se demande-t-elle maintenant à quel genre d'homme
elle s'est vraiment mariée ?
EXTRAIT DE RUMEURS DE LA VILLE. 18 JUILLET 1900.
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e retour en voiture vers la demeure des Schoonmaker sur la LCinquième
fut interminable, et Isabelle, dont les paroles étaient difficilement compréhensibles à travers ses sanglots, était la seule à parler. Sa belle-fille pensait en son for intérieur que c'était un étalage de sentimentalité excessive, trop de larmoiements. Décidément elle en faisait trop, et cette attitude n'était évidemment pas sans rapport avec le fait que la jeune veuve avait passé l'après-midi du décès de son époux en compagnie du peintre Lispenard Bradley, ce coureur de jupons.
Mais elle n'avait pas à s'inquiéter, car après tout, les maris défunts ne pouvaient pas chercher à divorcer. Alors qu'Henry le pouvait, lui, pensait amèrement Penelope : son père n'était plus là, avec sa force de dissuasion, pour le convaincre de renoncer à une issue aussi scandaleuse. William Schoonmaker aurait fait tenir son fils tranquille, mais désormais Henry était le chef de famille, et il pouvait se comporter comme bon lui semblait. Déjà son intention de quitter sa femme, qu'il avait apparemment clairement exposée juste avant que le vieil homme ne passe l'arme à gauche, avait circulé un peu partout. Si Penelope avait su que son beau-père était d'une santé si fragile, elle aurait réfléchi davantage avant de s'afficher si longtemps dans le grand salon avec le prince de Bavière qui se pressait amoureusement contre elle.
Comme il n'y avait de toute façon aucun moyen de faire marche arrière, elle s'était efforcée aujourd'hui de jouer les bonnes épouses. C'était un rôle qu'elle était loin de convoiter. Même quand elle était amoureuse d'Henry, l'idée de savoir que ses costumes devaient être repassés, que les domestiques devaient lui apporter son café et que quelqu'un devait lire sa correspondance l'ennuyait déjà. Ce rôle d'épouse modèle qui veille à tout, elle le ressentait comme insultant, amoindrissant, indigne d'elle, et 221
n'avait aucune envie de le jouer. Mais que deviendrait-elle si elle se voyait dépouillée du titre de Mrs Henry Schoonmaker ? Elle n'était pas mariée depuis un an, et aucune progéniture ne la liait à la famille. Sa position chèrement gagnée dans le grand monde s'envolerait alors aussi sûrement que le dernier souffle de William Schoonmaker.
Le Tout-New York l'avait vue cet après-midi, humble et patiente aux côtés de son mari éploré. C'était déjà une bonne chose. Ils s'en souviendraient, plus tard, si Henry persistait à rendre publique son histoire avec la petite Holland. Mais si Penelope voulait sceller dans l'esprit de ces gens une impression favorable et susciter leur compassion, il fallait qu'elle maintienne cette attitude. À quel point cela allait s'avérer difficile, elle n'en prit pas conscience avant de descendre de la calèche et de s'entendre appeler par son nom.
— Oui, fit-elle en se retournant. Je suis Mrs Schoonmaker.
Le jour tombait, et il était difficile de savoir qui avait parlé.
C'est alors qu'elle reconnut sa voix. L'instant suivant elle vit le prince Frederick qui attendait à l'intérieur de son phaéton noir dernier cri, capote rabattue. Il n'y avait pas de conducteur, et c'était lui qui tenait les rênes dans sa grande main gantée, comme prêt à repartir à la seconde suivante. Elle jeta un coup d'œil derrière elle, espérant que personne n'avait remarqué le visiteur ; Henry avait déjà parcouru quelques mètres et gravi les marches raides et blanches du perron de sa somptueuse maison familiale, sa belle-mère lourdement appuyée contre lui.
Elle approcha, gardant les yeux baissés :
— Vous n'auriez pas dû venir aujourd'hui.
Sur ces mots elle battit des cils, mettant ainsi en évidence, outre la timidité qu'elle affichait, son regard bleu empreint d'une expression soudain dramatique.
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— Non... (Il lui souriait encore, de cette façon incroyablement raffinée, courtoise et discrète qui lui était propre.) Mais je n'ai pu résister. Quoi qu'il en soit, vous êtes bien Mrs Schoonmaker, et je pense que cela vous ferait du bien de boire une coupe de Champagne.
— Effectivement, répondit-elle, le laissant voir quel effort c'était pour elle de ne pas lui retourner son sourire. Comme c'est bien pensé !
— Pourquoi ne vous accompagnerais-je pas pour le dîner, dans ce cas ? Croyez-moi, votre mari sera très occupé ce soir avec la paperasserie de circonstance, et je pense qu'il appréciera que je vous fasse passer un bon moment.
Penelope leva un sourcil et fit semblant de réfléchir à son offre.
La lumière orangée du jour finissant éclairait somptueusement les traits bien dessinés de son royal ami. Il leva les yeux vers la maison des Schoonmalcer, où les fenêtres avaient été drapées de noir, puis les reposa sur elle. La matrone stratégique qui résidait en Penelope savait qu'elle devrait rester pour répondre aux lettres de condoléances, mais Henry ne lui avait pas dit deux mots de toute la journée, et la jeune fille de dix-neuf ans qu'elle était aussi, rejetée et furibonde, l'emporta sur la première.
— Très bien, si vous insistez. Mais sachez que j'accepte à mon corps défendant, et seulement parce que vous êtes dans notre pays pour très peu de temps. Mais attendez un peu, voulez-vous ?
Je déteste ces vêtements noirs.
Le prince s'accouda au bord en bois ciré de la voiture, et se pencha en avant pour lui répondre, d'une voix grave qu'elle ne lui avait jamais entendue jusque-là :
— Je vous attendrai toujours.
Elle lui fit un clin d'œil et se retourna pour suivre son mari. Elle était déjà à l'intérieur de la maison quand elle réalisa à quel point les dernières paroles du prince avaient allégé son humeur.
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Penelope avait espéré qu'Henry ne remarque pas qu'elle s'était glissée hors de la maison vêtue d'une robe en organdi cornaline et d'un chapeau surmonté d'une aigrette. Mais entre-temps, le prince l'avait fait valser dans ses bras au Sherry, et cela ne faisait plus vraiment partie de ses préoccupations. Comme Frederick le lui avait fait remarquer plusieurs fois, seul un idiot pouvait ignorer une épouse aussi éblouissante. Peu lui importait donc qu'Henry surprenne les regards admiratifs que Frederick posait sur ses épaules nues et sur sa silhouette élancée.
En effet, tout le monde la regardait, et quand Frederick mit sa main au creux de ses reins, elle perçut un petit murmure dans la salle et eut la sensation qu'on parlait à nouveau d'elle. Le prince, en habit noir, les cheveux lissés, ressemblait à Henry, comme à tout superbe homme du monde, à ceci près qu'il avait quelque chose de plus que son mari, car ses yeux restaient fixés sur elle avec une délicieuse intensité. Elle était consciente qu'ils formaient un très joli tableau. Il y a longtemps, quand elle jouait les ingénues pour se lier à l'une des plus vieilles familles de New York, elle créait de petits émois comme celui-ci, histoire de s'amuser. C'était agréable de pouvoir le faire encore, et si bon d'être entraînée sur le parquet de la salle de bal par un homme qui lui était aussi bien assorti. Mais, quand la musique cessa, elle vit que même la divorcée Lucy Carr ne prenait pas la peine de cacher son dégoût.
— Je me suis mal conduite, dit-elle sur un ton moins provocant qu'elle ne l'aurait voulu, tandis qu'il la raccompagnait à leur table, où huit plats avaient déjà été servis et que la jeune Mrs Schoonmaker avait à peine picorés.
— J'espère que vos compatriotes ne vous jugeront pas trop sévèrement.
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Le prince l'aida à prendre place avant de s'installer à côté d'elle sur une chaise rembourrée. Il prit la bouteille de Champagne qui suintait dans le seau à glace en argent au centre de la table, et emplit leurs verres. Puis il posa son regard bleu sur la vaste pièce garnie de tables rondes sous lesquelles se déployaient, chatoyantes, les jupes des dames. La lumière du lustre jetait sur les dîneurs enjoués des éclaboussures d'or. Le prince Frederick étincelait.
— Bien sûr que si.
Penelope ajusta ses gants blancs qui montaient au-dessus de ses coudes, et appuya son menton sur son poignet. Elle avait bu plus de Champagne que d'habitude, ce qui n'était pas fameux pour son teint, chose qu'elle n'avait nulle envie qu'on remarque.
— Pauvre Mrs Schoonmaker, déplora le prince. Si incroyablement triste.
— Je ne suis pas triste, se reprit-elle. Seulement un peu fatiguée.
Ce fut une longue journée.
C'était vrai. Cette triste journée avait exigé d'elle beaucoup de sang-froid. Elle était restée debout trop longtemps dans ses nouvelles chaussures noires en cuir bordées de gros-grain, qui lui serraient atrocement les orteils. Néanmoins sa fatigue ne la contrariait pas tant que l'idée que le prince pût avoir pitié d'elle ; elle n'était pas femme à inspirer la pitié.
Mais l'instant suivant elle ne s'en inquiéta plus, car il posa le dos de sa main sur son épaule, la glissa le long de son bras jusqu'à son gant de soie. De petits frémissements la parcoururent des pieds à la tête. On ne l'avait pas caressée ainsi depuis longtemps.
Malgré elle, elle ferma les yeux et eut envie qu'il l'embrasse, qu'il l'embrasse à n'en plus finir. Ce désir, réalisa-t-elle avec un léger frisson, n'avait rien à voir avec le fait de vouloir rendre un mari jaloux, ou de s'amuser à causer un quelconque scandale. Puis elle sentit son haleine chaude dans ses cheveux bruns.
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— Vous ne seriez pas aussi triste si vous étiez princesse, dit-il.
Aucune parole n'aurait pu être plus délicieuse à ses oreilles.
Bien que cette phrase fût dite à dessein, elle lui créa une sensation de vertige, chose que Penelope n'avait pas éprouvée depuis un an au moins. C'était un sentiment merveilleux qui n'était pas totalement étranger à l'amour, et elle garda les yeux fermés quelques instants encore. Pour la première fois depuis des années, elle se demanda si le titre de Mrs Henry Schoonmaker était vraiment le plus prestigieux auquel elle pût prétendre.
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Trente
Le sergent Teddy Cutting est de retour du Pacifique ; c'est pourquoi Gemma Newbold, qu'on
dit être en première place sur la liste des épouses possibles du fils unique de Mrs Cutting, arborait hier un grand sourire et un chapeau dernier cri – faisant sans doute abstraction du fait que le jeune homme n'était revenu à New York que pour les obsèques de Mr William Schoonmaker...
EXTRAIT DE LA RUBRIQUE « LE IOYEUX DANDY »,
THE NEW YORK IMPERIAL, 19 JUILLET 1900.
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e public adore ce genre de cancans, commentait Davis LBarn
ard debout devant son buffet, en train de verser quelques gouttes de whisky dans des tasses de café.
Le journaliste faisait référence aux potins que Diana lui avait livrés la veille à propos des funérailles de Schoonmaker père. Son front était soucieux, ses sourcils froncés, ses narines pincées, mais sa petite bedaine, selon son point de vue maintes fois exprimé, attestait indéniablement qu'il était avant tout un bon vivant.
— Toutefois, j'ai l'intime conviction que dans les circonstances actuelles, les gens seraient bien plus intéressés par le journal personnel et détaillé de Diana Holland. Ma chère, vous en feriez, des tirages !
Diana sourit doucement dans le rocking-chair où elle se prélassait à côté de la fenêtre, vêtue d'une longue jupe bleu marine et d'un corsage rose coquillage. Elle finissait par bien connaître ce logement exigu au deuxième étage d'un immeuble de la Seizième Rue Est : les craquelures dans la peinture bleu sombre ; la collection d'articles encadrés qui cachaient tant bien que mal les fissures dans les murs ; la grande coupe en verre taillé exposée dans une petite vitrine ; les gants de boxe accrochés au-dessus du manteau de la cheminée, qui, l'été, servait à stocker les livres. Dans la pile, il y avait plusieurs ouvrages lui appartenant, qu'elle avait l'intention de mettre en sûreté avant son départ prévu pour mardi.
— Ah, des mots, des mots ! repartit-elle en se tournant vers la fenêtre.
Des nuages blancs et ballonnés glissaient dans un ciel merveilleusement serein. Davis lui jeta un regard, puis lui servit son café, ainsi qu'à son ami. C'était George Grass, l'écrivain, assis 228
dans le fauteuil en osier de l'autre côté de la fenêtre, face au rocking-chair de Diana.
— Je n'en crois rien. Et vous, Grass ?
Grass approcha son visage chevalin de sa tasse pour y boire.
Tout en lui était long et émacié, et ses grandes jambes étaient croisées d'une façon qui révélait l'oisif invétéré. À son arrivée, il y avait une demi-heure, Diana l'avait trouvé laid, mais non sans intérêt.
— Je n'ai aucune idée de ce dont vous parlez tous deux.
Il tendit sa tasse de porcelaine et la fit tinter contre celle de Diana :
— Les potins dans les journaux sont juste un moyen de distraire les gens qui n'ont rien de mieux à faire que d'envier les rares personnes au cœur noble telles que nous.
Diana éclata de rire ; un sourire sarcastique glissa sur les lèvres de Davis.
— C'est en tout cas le moyen qui m'a permis d'acheter le whisky que tu es en train de déguster, répliqua-t-il.
Mais Diana vit qu'il ne parlait pas sérieusement. Le fait qu'il ne soit qu'un pauvre petit plumitif était l'une des plaisanteries favorites de Davis.
— Mais ne crois surtout pas que je ne t'en sois pas reconnaissant ! (Grass sourit, dévoilant ses dents grises.) L'art n'a jamais payé.
— Quoi qu'il en soit, Miss Holland, continua Davis, ignorant la tournure désenchantée des commentaires de son ami, la prochaine fois que vous faites le tour du monde, je refuse de recevoir un télégramme de vous me réclamant de l'argent, et de communiquer votre alibi officiel à la presse.
Dans quelques jours, elle serait à nouveau loin. Elle n'en pouvait plus d'attendre. C'était comme si elle avait été séparée 229
d'Henry depuis des années. Être depuis si longtemps arrachée à sa compagnie, ne plus se trouver seule avec lui l'angoissait. La nuit, elle s'endormait en imaginant le baiser qu'ils échangeraient quand ils seraient à nouveau réunis.
Par ailleurs, des regards désapprobateurs et des murmures venimeux la suivaient partout ces jours-ci, et sa mère arpentait la maison pleine d'une colère silencieuse, redoutant que cette histoire ne cause officiellement sa perte et que sa famille soit à jamais ruinée. Ce n'était pas une situation qu'elle avait envie de prolonger.
— Je sens que vous plaisantez à mi-mots, Miss Holland.
Grass la regardait avec aménité. Diana essaya de prendre une expression énigmatique, mais son visage rayonnant la trahit.
— Vous manigancez quelque chose !
— Vous allez être furieux, Mr Barnard.
Elle regarda son vieil ami, debout derrière son fauteuil en osier, et se mordit la lèvre inférieure à la pensée de ce qu'elle allait lui avouer.
— J'ai vraiment un projet d'évasion.
— Et où allez-vous ? lui demanda tristement Davis.
Elle soupçonnait depuis longtemps que sa profonde affection pour elle n'était pas seulement fondée sur l'aptitude qu'elle avait à consigner des potins sur les faits et gestes des nantis. Elle fît de son mieux pour ne pas paraître trop charmante.
— À Paris, et cette fois pour de bon.
— Seule ?
Elle rougit.
— Ne lui demande pas ça, intervint Grass. Nous en saurons assez bientôt, ajouta-t-il philosophiquement.
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— M'enverrez-vous encore des télégrammes, quand vous mangerez des escargots et échangerez des secrets romantiques avec la vicomtesse de Blablabla ?
— Non, elle ne le fera pas.
La voix de Grass s'était animée, à la pensée de ce qu'il imaginait.
— Elle s'emploiera à écrire des romans. Dès qu'elle se sera éloignée de ce pays puritain en diable, elle sentira son esprit libéré. Elle se servira de ses observations pour camper des personnages bien brossés et concevra des intrigues finement élaborées.
— Mais de quoi se nourrira-t-elle, mon cher Grass ?
Barnard était appuyé contre le mur, l'air sceptique et les bras croisés sur la poitrine.
— D'art, de baguette, de vin rouge et d'air vicié. Regarde-la, elle est délicate comme un pétale de rose, le monde saura prendre soin d'elle. Dans le cas contraire, nous aurons le cœur déchiré par une telle tragédie, si délicieusement sensationnelle.
Il reposa sa tasse et se pencha vers la jeune dame en question.
Son haleine exhalait des relents de dents gâtées. Elle fut surprise qu'il prenne autant son cas à cœur, ce qui n'était pas sans la flatter, car après tout, sa vie n'était-elle pas passionnante ?
— Ma chère, vous avez pris une bonne décision. Ici, vous seriez une charmante épouse que tout le monde oublierait un jour. Là-bas, vous vous accomplirez, vous deviendrez vraiment vous-même. Prenez-le comme venant de moi, je vous le dis, aucun Américain ne peut vraiment se réaliser, comprendre qui il est vraiment, ni le pays dans lequel il vit, tant qu'il reste là, au cœur de ce chaos, de cette trépidation, emporté dans le tourbillon de ces rapports humains tumultueux. Tout cela l'empêche de saisir l'essentiel. Vous verrez, quand vous serez partie. La France est un 231 pays très différent : chaque pavé a son histoire. Vos yeux s'ouvriront grand.
Quand il eut fini, ses lèvres restèrent entrouvertes quelques secondes, et ses yeux brillaient. Elle essaya d'avoir l'air à la hauteur d'un discours aussi intense et passionné. Elle eut envie qu'Henry soit là, pour entendre parler de leur futur pays, pour s'extasier sur les pavés, sur la baguette de pain et le vin rouge.
Puis elle ne pensa plus qu'à lui, et commença à se demander s'il n'était pas trop malheureux, si Penelope était vraiment si horrible, et combien de fois ce jour-là il avait interrompu ses activités pour l'imaginer, elle, Diana, dévêtue.
— Aux yeux grands ouverts, alors, dit-elle en levant sa tasse de café.
Et tous les trois de trinquer à nouveau.
— Aux yeux grands ouverts, répétèrent Grass et Barnard en chœur.
— Mais vous devez me promettre que je vous manquerai, Mr Barnard, sinon je pleurerai à chaudes larmes pendant ma traversée de l'océan Atlantique, et je douterai de mon choix, continua-t-elle gaiement.
— Oh, Miss Di, vous nous manquerez à tous au-delà de toute expression.
Comme Barnard et Grass abordaient maintenant d'autres sujets, elle continua de rêver, et revit en imagination une petite fenêtre qui donnait sur une ruelle tortueuse, qu'elle ouvrait tôt le matin, quand son corps, à côté de celui d'Henry, était encore chaud et tout engourdi de sommeil.
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Trente et Un
Quand une dame attend un enfant, on ne parle pas d'elle dans les journaux et elle ne se montre pas en société. Ces dernières années, certaines femmes ont reçu des visiteurs alors qu'elles étaient visiblement enceintes, pratique qui n'a nullement ma faveur.
MRS L.A.M. BRECKINRIDGE.
L ART DU SAVOIR-VIVRE DANS LE GRAND MONDE.
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es murs étaient d'un rouge profond. Un ciel de lit en dentelle, Lau -dessus d'elle, voilait le plafond. Elle reconnut le miroir ovale au cadre sculpté, la commode en bois lustré. Elle sentit, sous ses mains, son ventre proéminent sous sa robe de chambre. C'était l'été. Il faisait chaud. Des gouttes de sueur perlaient sur son front et sous sa lèvre inférieure. Elizabeth ouvrit la bouche et essaya de sortir un son de sa gorge desséchée. Elle était épuisée ; cela faisait des jours qu'elle était au lit. Puis le reste lui revint.
Dans ses rêves, sa famille était la proie de Snowden. Il leur faisait les poches et s'enfuyait avec son enfant dans la nuit. Mais quand elle revenait à elle et le voyait dans la réalité, il n'avait pas cet air diabolique et malfaisant, ses traits étaient calmes, et il lui posait sur la bouche et le nez un mouchoir blanc qu'il avait auparavant imprégné d'un liquide de couleur claire. Puis en quelques secondes, tout redevenait noir. Parfois elle reprenait conscience et il la laissait tranquille, le temps que Mrs Schmidt lui donne un bain et l'alimente. Après quoi elle replongeait dans le sommeil. Elle voyait alors Will dans le ciel, pourvu d'ailes et volant vers elle, plus fort que jamais. Il l'emportait vers son père, lequel les observait, assis sur un nuage, fumant une pipe et récitant des poèmes très anciens.
Parfois le rôle de Will était joué par Teddy, ses yeux gris et inquiets remplaçaient le regard bleu pâle du premier, mais c'était toujours avec la même tendresse que cette figure angélique la soulevait de ce lit blanc et l'emportait.
Sans doute est-ce pour cela qu'elle ne fut pas surprise par le son de la voix familière qui s'élevait du vestibule, et insistait pour la voir.
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— Mais, Mr Cutting, comme je vous l'ai déjà dit, il n'est pas convenable pour un jeune homme de rendre visite à une dame dans son état, surtout quand elle ne se porte pas assez bien pour le recevoir dans son boudoir. Si Elizabeth était éveillée, je suis sûr qu'elle serait mortifiée à l'idée que vous la voyiez dans sa chambre...
— Mr Cairns, je suis sensible à vos préoccupations, et croyez-moi, je ne souhaite nullement vous offenser ni choquer votre femme. Mais Elizabeth est l'une de mes plus anciennes amies, nous nous connaissons depuis que nous sommes enfants, et je suis en ville pour très peu de temps. Je connais son attachement aux bonnes manières, mais je sais que cette fois elle ferait une exception. Et avec son propre mari comme chaperon, je crois que même Mrs Hamilton Breedfelt donnerait son approbation...
Les yeux d'Elizabeth s'agrandirent. Haletante, l'oreille tendue, elle écoutait, attendant la suite. Quand elle n'entendit plus rien, elle essaya de crier, mais ses cordes vocales affaiblies lui firent défaut. C'est alors que la porte s'ouvrit, et Snowden entra suivi de près par Teddy dans la chambre que le soleil inondait, donnant l'illusion que rien de ténébreux ne pouvait s'y passer. Sa simple vue, à ce moment-là, fut la chose la plus douce qu'elle aurait pu espérer : ses traits fins et marqués, caractéristiques de sa classe, son regard triste et gris, ses cheveux blonds gominés comme d'habitude mais plus courts qu'avant, ses joues douces, fraîchement rasées. Il avait cette même attitude patiente et polie, et elle s'aperçut – même à l'autre bout de la chambre où, par respect des usages, il se tenait – qu'il était affecté par le fait de la voir malade, à moins que ce ne soit de la savoir désormais mariée à quelqu'un d'autre. Le voir ainsi lui donna envie de pleurer, alors même qu'elle savait que ce qu'elle devait faire, c'était le supplier de l'aider. Mais sa gorge était nouée.
— Bonjour, Lizzie, murmura-t-il.
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Il semblait si robuste et si puissant dans son uniforme qu'elle se détendit un peu. Il était venu pour elle. Il avait pu franchir la porte. Il lui serait facile de deviner qu'elle était sous la contrainte.
Il allait la sauver.
Elizabeth remua les lèvres, mais elle ne put prononcer un seul mot. « Au secours », essayait-elle de dire, mais les sons qui sortaient de sa bouche étaient inaudibles, et Teddy se tenait à l'autre bout de la pièce. Elle finit par émettre un petit bruit rauque, mais qui n'était pas un mot, pas même une syllabe dans aucun langage humain.
— Vous voyez ? fit Snowden.
Il avait remarqué qu'elle essayait de crier, aussi traversa-t-il rapidement la pièce pour se poster à côté d'elle, afin de la cacher à la vue de Teddy, et réciproquement.
— Elle n'est vraiment pas bien, elle peut à peine parler. Comme vous l'avez dit, vous la connaissez très bien, vous savez donc à quel point elle est délicate. S'il vous plaît. Je crains que vous ne lui causiez un grand choc.
Puis il se pencha, faisant semblant d'approcher son oreille de sa bouche comme s'il voulait entendre ce qu'elle disait, alors qu'en réalité il ne faisait que cacher ses lèvres. La panique s'empara d'Elizabeth quand elle comprit que Snowden pouvait réussir à la faire taire jusqu'au départ de Teddy. Son cœur se mit à cogner dans sa poitrine. Elle parvint à dire quelque chose comme « au secours », mais ces mots furent étouffés par la paume de Snowden pressée contre sa bouche.
— Je comprends, dit alors Teddy.
Il y avait quelque chose d'atterré et d'infiniment triste dans sa voix, comme si c'était trop pour lui d'avoir vu dans cet état la jeune fille à qui il avait demandé plus d'une fois la main.
— Je comprends. J'ai été très incorrect. Je suis désolé. Je vais partir.
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« Non ! », essaya de crier Elizabeth, mais son appel fut à nouveau étouffé par la main de son mari. Déjà les pas de Teddy s'éloignaient. Elle battit des paupières, et Snowden la regarda avec une patience teintée de colère. Il attendit encore un peu. Elle inspira alors brusquement, essayant de retenir son souffle. Elle entendait maintenant Teddy descendre l'escalier. Quand Snowden enleva sa main de la bouche d'Elizabeth, elle ouvrit les lèvres pour crier. Mais il fut plus rapide qu'elle, et de son autre main lui appliqua le mouchoir humide sur le nez.
L'image de Teddy en sauveur, debout dans sa chambre, demeura encore dans son esprit, alors qu'en réalité, il s'en allait.
De toute façon ses yeux se refermaient déjà, et tout redevenait sombre et confus.
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Trente-Deux
Avec le décès de William S. Schoonmaker, la ville a perdu l'un de ses magnats de la finance les plus estimés. Agé d'à peine plus d'un demi-siècle, Mr Schoonmaker a fait des dons prodigieux à maintes glorieuses institutions de New York et était un habitué de sa scène mondaine. On dit qu'il a laissé à sa seconde femme, née Isabelle De Ford, avec laquelle il n'a pas eu d'enfants, et à sa fille Prudence, une somme de 100 000 dollars chacune.
Un bel héritage qui n'est rien comparé au reste de la succession, qui ira en totalité à son fils unique, Henry.
THE NEW YORK TIMES, VENDREDI 20 JUILLET 1900.
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erci, messieurs.
M Henry était debout sur le seuil de la maison des Schoonmaker, les mains enfoncées dans les poches de son pantalon noir, le visage pâle, marqué par les événements de la semaine. Son père avait laissé un patrimoine bien plus vaste et plus complexe qu'il aurait pu l'imaginer, et il avait passé plusieurs jours à essayer d'arriver à en comprendre les tenants et les aboutissants. Il découvrit que son père possédait presque toutes les compagnies de la ville, voire du pays. Elles étaient toutes à lui maintenant, comme l'était la demeure dont l'escalier blanc monumental se déployait sous lui. C'était le crépuscule, et les voitures des nombreux associés du défunt attendaient sur le trottoir. Ces hommes inquiets étaient venus voir ce qu'il allait advenir d'eux et de leurs intérêts, après cet épisode aussi catastrophique que surprenant.
— Merci, Mr Schoonmaker, dirent-ils l'un après l'autre avant de se retirer.
Certains lui serrèrent la main, d'autres lui donnèrent de petites tapes de sympathie dans le dos. Puis un flot de chapeaux melon et de vestons traversa le hall d'entrée en direction des cochers qui attendaient. Henry commençait à pouvoir mettre des noms sur leurs visages.
— Vous les avez rassurés, lui dit Jeremiah Lawrence à ses côtés, quand ils furent hors de portée d'oreille.
L'avocat avait enlevé sa veste et roulé les manches de sa chemise jusqu'aux coudes.
— Ils pensent que je suis trop jeune.
Henry soupira. Lui aussi avait tombé la veste, il ne portait que son gilet noir sur une chemise ivoire au col déboutonné. La soirée 239
était chaude et humide, le ciel couleur lavande, et quelque part au-dessus de sa tête, un pigeon roucoulait particulièrement fort, ébouriffant ses plumes et agitant ses ailes.
— Oui, vous n'étiez qu'un adolescent quand ils sont arrivés.
Vous les avez surpris, je crois. Votre sérieux, votre attention aux détails du patrimoine. Vous les avez impressionnés.
— Je les ai surpris en étant là, tout simplement, fit remarquer Henry d'un ton pince-sans-rire.
Lawrence rit et, posant une main sur le gilet noir d'Henry :
— Oui, et ils savent que vous n'y étiez pas obligé. Vous auriez pu vous abstenir de vous occuper de toutes ces opérations, et vous seriez ce soir encore un homme très riche.
— J'y ai pensé, avoua Henry. Mais je crois que nous devons tous grandir un jour, n'est-ce pas ?
— Pas forcément. (C'était au tour de Lawrence d'être ironique.) Tout le monde ne grandit pas.
Pour la première fois ce jour-là, un vague sourire éclaira le visage d'Henry.
— Mais votre père a toujours pensé que vous auriez le sens des affaires, continua l'homme de loi en reprenant un ton sérieux, et en dévisageant Henry comme un adulte, et non comme le jeune homme de vingt et un ans qu'il était. Je crois qu'il serait fier de votre conduite.
Cette idée n'était pas moins choquante aujourd'hui pour Henry qu'elle l'avait été hier, dans la bouche de sa belle-mère. Depuis la mort de son père, il avait repassé dans son esprit d'innombrables discussions avec lui, cherchant des indices d'estime cachés, et bien qu'il ait pu déceler une sorte d'affection bourrue dans certains de ses souvenirs, l'idée que son père ait éprouvé quelque sentiment à son endroit le déconcertait encore. Mais la semaine qui suivait sa mort n'était pas le meilleur moment pour s'interroger sur son insaisissable grandeur d'âme ni sur la confiance qu'il portait à son 240
fils. Henry s'était dit qu'il lui suffisait d'agir, et qu'il saurait alors si le vieux Schoonmaker avait eu raison ou non de croire en lui.
— Ainsi ce n'était pas un oubli, une erreur de sa part, de me désigner comme légataire universel de son testament ? Il me menaçait toujours de me déshériter, et je pensais que c'était déjà à moitié fait.
— Votre père ne s'est pas trompé, il n'a rien oublié. Il ne faisait jamais d'erreur. Pas plus que vous n'en ferez. (Lawrence eut un petit rire.) Je suis sûr de cela, et j'espère de mon côté que vous saurez me faire savoir si j'en fais, et me rappeler à l'ordre si mon attention défaille. Mais vous venez de vivre de longues et pénibles journées, et vous vous êtes admirablement occupé de votre héritage. Nous pourrions faire une pause et prendre un verre ?
Peut-être les émotions de toute cette semaine sidérante s'inscrivirent-elles alors sur les traits finement ciselés d'Henry, car le visage de Lawrence changea rapidement d'expression.
— Je veux dire, bien sûr, que vous devriez prendre un verre, jeune homme, avec vos amis, ou madame votre...
Henry détourna les yeux tandis que ses pensées s'envolaient vers Diana. Ils avaient échangé toute une série de billets doux, mais ne s'étaient pas rencontrés depuis le moment où ils s'étaient contemplés de loin à l'enterrement de son père. Souvent, les yeux brillants et le petit sourire en coin de la jeune fille revenaient habiter son esprit, et pourtant tout semblait s'organiser selon les vieilles coutumes autour de lui, et c'était aussi comme si quelque chose de rangé et de méthodique s'installait en lui. À sa grande surprise, dans ces journées où il avait dû prouver son sens des responsabilités, où il avait su répondre aux personnes qui l'interrogeaient
et
avait
constaté
qu'elles
l'écoutaient
attentivement, il s'était découvert une sorte de rigueur, de moralité et d'à-propos qui lui convenaient. Il ne voulait pas laisser s'enfuir ce sentiment, qui était nouveau pour lui ; c'est pourquoi, en pensant à Diana, il ne se laissa aller à aucun transport.
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— Vous serez un aussi bon compagnon que n'importe qui, reprit Henry après réflexion.
Ils commencèrent à fouler le sol de marbre du hall d'entrée principal que faisait chatoyer la lumière dorée des lustres du plafond. Derrière eux, un valet de pied ferma la porte du bureau.
— En vérité, je ne me sens pas trop de faire la fête, continua-t-il.
— Je comprends, monsieur. Alors je vais me contenter de ranger quelques dossiers dans le bureau, pour que nous puissions les reprendre demain.
— Merci, Lawrence.
Henry pencha la tête d'un air reconnaissant et lui serra vigoureusement la main. Quand le vieil homme eut disparu, il se mit à arpenter lentement les couloirs et les escaliers de la maison, sans savoir vraiment ce qu'il devait faire. Il pouvait aller n'importe où, il le savait, cependant c'étaient ses murs, c'était son toit.
Comme il passait d'un pas lent devant le grand salon, où Mrs William Schoonmaker accueillait ses visiteurs le lundi depuis le début de son mariage, il entendit les sanglots étouffés de la jeune veuve.
— Isabelle... fit-il en s'approchant du divan où elle s'était pelotonnée, enveloppée de crêpe noir, le visage enfoui dans les coussins.
Il s'agenouilla près d'elle et posa une main sur son épaule. Il pensa, et ce n'était pas la première fois cette semaine, qu'elle semblait s'être considérablement ratatinée en bien peu de temps.
— Oh, Henry, fit-elle en tournant un regard effrayé vers lui, une main couvrant sa bouche.
Ses gants étaient tachés de ses larmes, son nez coulait, et ses yeux étaient gonflés et rouges de chagrin et d'apitoiement sur ellemême.
— Que vais-je devenir ?
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Les cheveux blonds qu'elle avait toujours si délicieusement bouclés et arrangés étaient maintenant tirés sous un sévère bonnet de veuve noir. Il prit conscience, en la voyant en costume de deuil dans la pièce où elle avait réuni tant de gens d'esprit et échangé d'amusantes anecdotes, qu'elle se sentait amoindrie et rabaissée, peut-être pour toujours ; qu'elle craignait l'anéantissement définitif de son statut social. Il se rappela alors qu'il avait repoussé d'innombrables fois son père, qu'il l'avait mis en fureur jusqu'à son dernier souffle, et il en ressentit du remords. Il n'avait jamais souhaité prendre la responsabilité de la fortune des Schoonmaker, mais, pour le meilleur ou pour le pire aujourd'hui, elle lui incombait.
— C'est un moment terrible, commença-t-il doucement. (Il n'était pas dans son naturel de prodiguer des paroles rassurantes, mais il sentait qu'il devait dire quelque chose.) Mais tu verras, le temps viendra où tu organiseras à nouveau tes lundis, où tu ne porteras plus de robes noires, où tu te revêtiras de belles couleurs.
Tu es Mrs William Schoonmaker, et tu dois continuer, exactement comme moi.
Elle battit des cils, renifla, essaya de sécher ses joues du dos de sa main.
— Je peux rester ici ?
— Bien sûr.
— Tu gardes la maison ?
— Je pense que c'est ce que mon père aurait voulu. (Elle approuva énergiquement de la tête.) Je la garderai, sois-en sûre, souligna-t-il doucement.
Son visage se chiffonna, elle retira ses gants en tirant d'un coup sec et presque agressif sur chaque doigt, et les lança à côté d'elle.
Puis elle posa sa petite main sur la joue d'Henry.
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— Il avait raison à ton sujet, tu sais, Henry, dit-elle quand elle eut ravalé ses sanglots et fut sûre de ne plus pleurer. Maintenant, peux-tu être un amour et m'aider à aller me coucher ?
Une fois qu'Henry eut accompagné sa belle-mère jusqu'à sa suite et appelé sa femme de chambre pour la déshabiller, il alla dans la pièce qui lui servait de bureau, où il rangeait son papier à lettres frappé de son monogramme. Il était à côté de la chambre qui avait été la sienne, mais qui appartenait désormais à Penelope et était décorée en blanc et or, dans le style de celle des enfants de Marie-Antoinette. Aucune lumière ne filtrait sous la porte ce soir-là, ni depuis quelques jours. Les servantes lui avaient dit, en s'exprimant avec le plus de circonspection possible, que depuis mardi sa femme rentrait tard et dormait jusqu'au matin pour s'habiller et sortir à nouveau. Leurs visages exprimaient la plus loyale inquiétude, mais pour Henry ce n'était qu'un autre signe que sa vie obéissait à quelque dessein parfait et cependant invisible. Il alluma une lampe, chercha une carte de visite avec son monogramme, et griffonna dessus :
Ma Diana, quand pouvons-nous nous voir ?
Puis il alla chercher quelqu'un pour qu'on la lui remette.
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Trente-Trois
La famille Everett Bouchard sollicite
l’honneur de votre présence au mariage de Miss Carolina Broad et de son fils, Mr Leland Bouchard à Grace Church, le 22 juillet 1900 à 13 heures.
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ne heure avait sonné aux cloches de Grâce Church, et tous U les notables, les nantis, les élégantes aux chapeaux lourds d'ornements attendaient tranquillement, assis sur les bancs de l'église, l'union de l'un des leurs avec une toute nouvelle héritière.
Dans la sacristie, qu'Isaac Phillips Buck avait aménagée comme le dressing-room d'une princesse, avec de moelleux fauteuils et des fleurs dans tous les coins, le cœur de Carolina commençait à battre fort dans sa poitrine. C'était comme si son corps pouvait se désintégrer à n'importe quel moment et dériver dans le vent. Son appréhension n'était en aucune façon liée à l'idée de devenir l'épouse de Leland, ce qui ne pourrait jamais arriver assez vite – surtout après leur séparation de quelques jours, détail sur lequel sa famille très traditionnelle avait insisté et qui avait été insupportable pour les futurs époux. Ce qui l'inquiétait au plus haut point était d'avoir peut-être fait un impair, une bévue quelconque, alors qu'elle était tout près d'arriver au sommet de la scène sociale, et que, si c'était le cas, il était trop tard pour réparer ses maladresses.
— Miss Broad, êtes-vous prête ?
Par-dessus son épaule, dans le reflet du miroir au cadre doré, qui était si haut et si lourd qu'il avait fallu trois hommes pour le transporter à l'intérieur et l'y installer, Buck faisait du surplace. La jeune fille lui jetait de temps à autre un regard, de ses yeux d'un vert plus pâle que d'ordinaire. Une dentelle ancienne moulait son torse jusqu'au menton et descendait le long de ses bras jusqu'à ses poignets. Une ceinture de satin blanc enrichie de perles lui prenait la taille, sous laquelle s'élargissait une jupe aux plis étudiés qui se terminait par une traîne digne d'un couronnement. À cause de cette jupe et de cette traîne, elle ne s'était pas assise depuis des heures, et ses jambes ne la portaient presque plus. Ses cheveux 246
bruns, séparés au milieu par une raie, tombaient en bandeau sur ses oreilles et se tordaient en un chignon sur sa nuque. Ils étaient parsemés de fleurs blanches, et de minuscules diamants ornaient le serre-tête qui retenait une légère voilette.
— Votre futur époux vous attend, continua-t-il avec gentillesse.
— Mais est-ce que je suis bien ?
Elle savait que oui. Il lui semblait que ces derniers jours, ses traits s'étaient adoucis, de sorte que son visage rayonnait de toute sa singulière beauté. Les taches de son qui parsemaient son teint par ailleurs très pâle ne lui paraissaient plus une disgrâce ; au contraire, elle sentait que ce détail lui donnait un cachet tout particulier. Buck, qui devait probablement deviner son état d'anxiété, s'approcha d'elle et posa une main sur son épaule.
— Vous êtes la plus jolie mariée que j'aie jamais vue, dit-il, et vous savez que vous n'êtes pourtant pas la première que j'assiste avant sa montée à l'autel.
Pour la première fois ce jour-là, elle réussit à sourire, à la pensée que Buck la comparait favorablement à Penelope Schoonmaker. Mais elle devait beaucoup à cette autre jeune dame, qui à n'en pas douter attendait parmi leurs invités, et elle savait qu'il serait peu convenable de poursuivre sur ce sujet afin de se délecter plus longtemps du compliment. Spécialement un jour aussi important que celui-ci. Elle se mordit la lèvre inférieure et déclara d'une voix qui était presque un chuchotement :
— Je crois que je suis prête.
Tout s'était parfaitement bien agencé, se rassura-t-elle. Madame Bristede avait terminé sa robe et celles couleur pêche de ses demoiselles d'honneur – Katy, Beatrice, Eleanor Wetmore et Georgina Vreewold –, bref tout avait été prêt à temps. Les journaux s'étaient tous abondamment répandus sur le couple remarquable et radieux qu'ils formaient, elle et Leland. Même Dieu semblait avoir participé à son bonheur, la gratifiant de l'une 247
de ces journées d'été parfaitement tempérées, où le soleil est un disque d'or qui se détache sur un fond de bleu éternel. Elle avait réussi à avoir sa sœur avec elle, quoiqu'au prix de l'obligation d'inviter Mrs Carr à son mariage ; Claire, qui avait aidé la femme de chambre de Carolina à habiller celle-ci, se tenait debout dans l'ombre maintenant, observant avec respect les derniers préparatifs avant la cérémonie. Bientôt, une fois tout ce grand apparat terminé, Carolina serait officiellement Mrs Leland Bouchard. Elle et son mari descendraient les marches de l'église, souriant à leur bonheur féerique. Tous ces chic New-Yorkais qu'elle voulait tant impressionner la jugeraient – ou non – mais cela n'avait plus grande importance, éluda-t-elle, puisque dans quelques jours elle serait sur un paquebot en route vers l'Europe pour y vivre sa lune de miel.
Buck tourna vers elle son visage lisse et gras.
— Puis-je aller chercher Mr Bouchard ?
Dès qu'elle lui fit signe que oui, Buck leva la main vers les deux femmes de chambre. Claire ne regarda pas la future mariée quand elle sortit par l'étroite porte cintrée. Les deux sœurs avaient à peine pu se parler cette semaine, à cause du grand nombre de domestiques présents, mais Carolina voyait dans le regard de sa sœur aînée qu'elle était heureuse que la vie de sa cadette ressemble à un conte de fées, même si elle-même portait toujours une simple robe noire. Sa chevelure rousse était relevée et attachée par un ruban, et parée plus qu'à l'ordinaire. Détail important.
Mais l'essentiel, se dit sa Carolina, était que Claire soit sur place, et secrètement présente au mariage du seul et dernier membre de sa famille.
Comme Carolina n'avait pas de père, celui de son fiancé avait aimablement offert de jouer ce rôle durant la cérémonie. Elle pensa tristement à Mr Longhorn, qui aurait été si heureux de lui rendre ce service, et à son propre père, dont elle se souvenait à peine, et qui aurait été sûrement bouleversé de voir sa fille cadette 248
faire un mariage aussi prestigieux. Elle eut soudain hâte que l'hymne processionnel commence, et sentit que chaque seconde qui la séparait du premier baiser avec son mari serait une sorte de torture. Le petit sourire qu'elle avait adressé à Buck s'épanouissait à présent sur son visage.
— Ma chère Miss Broad, vous faites vraiment une très belle mariée.
Le sourire de Carolina s'évanouit quand elle se rendit compte que ce n'était pas son futur beau-père qui était apparu au loin, au coin du miroir, mais la trop familière silhouette de Tristan Wrigley. Il portait une queue-de-pie et un pantalon noirs, un gilet gris et une chemise de soirée à faux col, tenue normale de tout invité à un mariage très distingué. Il portait bien le costume, et avec cela son beau visage aux traits bien dessinés devait aisément le faire passer, aux yeux des huissiers en faction sur les marches de l'église, pour le descendant d'une longue et auguste lignée.
— Comment es-tu arrivé ici ? chuchota-t-elle.
— Oh, Miss Broad, répondit-il. Tout le monde sait que toi et Leland Bouchard allez vous marier aujourd'hui à Grâce Church. Je suis simplement entré en même temps que tes distingués amis.
Penses-tu vraiment que tu vas te débarrasser de moi avec un pourboire de vingt dollars, comme un larbin qui t'aurait aidée un soir à mettre ton châle ?
Il ne quitta pas, durant tout ce discours, son sourire entendu et congratulateur, mais Carolina saisit la menace qui perçait entre ses mots.
— Vous allez devoir partir maintenant, commença-t-elle d'une voix un peu tremblante. Mon beau-père va venir. Il serait très inconvenant que vous vous trouviez ici à son arrivée.
— En effet. Mais, il n'est pas encore ton beau-père.
— Il le sera très bientôt, répliqua-t-elle, espérant qu'il ne percevrait pas le manque d'assurance de son ton.
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— Soit. Mais je pensais que tu avais le droit d'être avertie que j'étais là, et que si jamais le révérend demandait si quelqu'un dans l'assemblée, homme ou femme, connaîtrait une raison qui s'opposerait à ce que les fiancés s'épousent, je pourrais me sentir obligé de parler...
— Non. (Les yeux de Carolina se détournèrent de son reflet dans le miroir pour regarder Tristan.) Tu ne peux pas faire cela.
— Ah bon ? (Tristan leva les sourcils.) Mais pourquoi, reconnais-le, te ferais-je la faveur de ne pas dire quels sont les faits ? Que tu es une ancienne servante et un imposteur, et que ta richesse actuelle est issue d'une relation bien peu convenable, alors que tu as été si froide avec moi ?
— Elle était tout à fait convenable, riposta-t-elle rouge de colère.
Car il y avait une vérité dans son histoire personnelle qui en faisait une épouse idéale, c'est qu'elle arrivait vierge à l'autel. Une rage instinctive se souleva en elle à la pensée que Tristan pourrait en quelque sorte jeter un doute sur cela.
— Ce n'est pas à moi de juger, répondit son tourmenteur avec un haussement d'épaules.
— Que veux-tu ?
Tout son corps se raidit. Elle essaya de recouvrer son sang-froid et se rappela qu'elle était propriétaire de bijoux, de tableaux, d'actions et de titres. Il pouvait continuer à la faire chanter : elle était plus maligne que lui, et savait que si elle gardait la tête froide, c'est elle qui le manipulerait.
— Je ne suis pas gourmand, répondit Tristan d'une voix égale.
Je veux juste être dédommagé de t'avoir aidée à devenir une dame très riche.
Carolina inspira longuement et concentra toute sa volonté pour faire disparaître le rouge de ses joues. Elle parla d'une voix douce et grave, en le regardant au fond des yeux. Ils étincelaient.
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— Je jure que je te récompenserai de ta peine. Mais, pars maintenant, je t'en supplie.
Elle lut sur le visage de Tristan qu'elle l'avait convaincu ; qu'il était prêt à s'en aller pacifiquement, et à la laisser se marier en toute tranquillité. Mais avant qu'ils puissent se serrer la main, des voix se rapprochèrent d'eux, venant de l'antichambre. Tous deux se figèrent.
— Ce n'est probablement personne qui vaille la peine, Leland, laisse-moi m'en occuper. (Le cœur de Carolina chavira quand elle reconnut la voix du père de son fiancé.) Simplement, tu ne dois pas voir ta femme !
— Père, avec tout le respect que je vous dois, elle est ma femme, et si je soupçonne qu'un soupirant la poursuit...
Carolina resta stupéfaite. Peut-être, si elle reprenait assez vite ses esprits, pourrait-elle inventer une histoire convaincante. Mais elle n'en eut pas le temps : Leland s'était précipité dans la pièce, avait saisi Tristan par le col de sa veste et le poussait contre le grand miroir qui trembla sous l'impact, jetant des éclats de lumière sur les murs de pierre. Buck et le père de Leland étaient devant la porte, figés dans un silence inquiet.
— Sale type ! cria Leland.
Son visage était devenu aussi rouge que l'était celui de sa fiancée quelques instants auparavant. Carolina comprit qu'il nourrissait une jalousie à rencontre de ce bel homme qu'il avait surpris à l'opéra avec elle, et que l'idée que sa chérie puisse appartenir à un autre le mettait hors de lui. La rougeur pathétique de son visage faisait ressortir le bleu de ses yeux. Son aspect, ses traits étaient plus délicats que d'habitude, et elle ne pouvait s'empêcher de penser, au milieu de tout ce tapage, qu'il était terriblement beau dans ses habits de marié.
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— Comment osez-vous venir ici aujourd'hui, le jour de notre mariage ! Comment osez-vous harceler ma fiancée, en plus clans la maison de Dieu !
Le visage de Tristan se décomposa. Le désarroi et la peur pouvaient se lire sur ses traits. Il jeta un regard vers Carolina.
Leland se pencha sur lui d'un air menaçant – il était de loin le plus grand des deux. L'idée que le premier homme qu'elle avait embrassé et celui qu'elle allait épouser étaient sur le point de se battre la détourna une seconde du drame qui était en train de se jouer, et elle ne put s'empêcher de se sentir un peu grisée par le tambourinement de son cœur. Pas mal pour une fille à laquelle, il y a un an, personne ne prêtait aucune attention, ne put-elle s'empêcher de penser.
— Pourquoi la regardez-vous ? hurla Leland au vendeur de chez Lord & Taylor.
Carolina tourna les yeux vers Buck et Bouchard père, dans l'espoir qu'ils interviennent, mais aucun d'eux ne la regardait.
Leland frappa Tristan au visage avec une telle force qu'il lui fendit la lèvre.
— Dites-moi ce que vous faites là !
— Miss Broad ? l'implora Tristan en désespoir de cause.
Mais elle fut troublée, car son sang avait éclaboussé sa robe blanche.
— De quel droit lui parlez-vous ?
Tristan avait commencé à se défendre, mais Leland était trop fort pour lui. Ils s'empoignèrent et roulèrent bientôt l'un sur l'autre, aux pieds de Carolina. Elle vit avec horreur que d'autres éclaboussures de sang tachaient la soie blanche de sa robe, d'où plumes et perles se détachaient.
— S'il te plaît, Lina... répéta Tristan.
Il était maintenant terrassé, et son adversaire comprimait sa tête contre le sol de pierre ; le ton de sa voix était franchement 252
désespéré, et le tutoiement qu'il employait révélait qu'ils s'étaient bien connus tous deux. Leland le secouait et ne cessait de cogner sa tête contre la pierre grise. S'il continuait, réalisa Carolina, il allait frapper Tristan à mort.
— Arrêtez ! hurla-t-elle, les mains sur ses joues.
Lentement, Leland tourna les yeux vers sa fiancée. Tout le monde haletait. Ce n'était pas seulement sa robe à elle, mais la chemise blanche de Leland qui était maintenant froissée et ensanglantée. Ils n'allaient certainement pas se marier cet après-midi, dans un tel état. Pendant quelques secondes, il la regarda puis lui dit calmement :
— Pourquoi, mon amour ?
Comme elle ne répondait pas à cette question, il lui demanda, abandonnant le ton doux qu'il avait eu, d'une voix empreinte du soupçon qui commençait à naître en lui :
— Qui est-il pour toi ?
Elle se boucha les yeux, mais ce geste fut impuissant à empêcher ce qui allait avoir lieu, à effacer ce qui était déjà arrivé –réalité qui s'installait en elle comme le froid de l'hiver. Elle s'efforça avec succès de retenir ses larmes.
— Mr Bouchard, Mr Buck, pouvez-vous nous laisser ? dit-elle, enlevant les mains de son visage et les posant de chaque côté de sa taille corsetée.
C'est alors qu'un calme étrange s'empara d'elle, car le besoin de dire la vérité la débordait.
— Tristan, va-t'en. Tu as perdu.
Leland se redressait lentement, en titubant. L'homme qu'il avait combattu si durement rampa en direction de la porte, puis se releva et se mit à courir. Buck et le père de Leland échangèrent un signe de tête et quittèrent la pièce. Pendant tout ce temps, Leland avait fixé Carolina d'un regard las et intense. Elle ne put plus le soutenir.
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Il semblait brûler de mille questions, mais tout ce qu'il put lui dire fut :
— Tristan... ? Quand nous l'avons vu à l'opéra, tu m'as dit qu'il n'était rien pour toi.
— Chéri... commença-t-elle en baissant les yeux sur sa robe irrécupérable, et en serrant nerveusement ses mains.
Ce terme d'affection sonnait faux à ses oreilles ; ce n'était pas le genre de mot qu'une jeune fille comme elle utilisait. Quand elle parla à nouveau, ce fut d'une voix sincère, et dans l'intention de lui révéler la délicate et entière vérité.
— Il y a certaines choses à mon sujet que j'aurais dû te dire plus tôt.
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Trente-Quatre
Peut-être la chaleur est-elle montée à la tête des nantis de cette ville, car ce mois-ci a vu moult mariages précipités, moult coiffures bizarres et autant de conduites impardonnables. Pour ce dernier cas, je parle bien entendu de Mrs Henry Schoonmaker, qu'on a vue se pavaner dans toute
la ville en compagnie du prince de Bavière sans faire preuve de la moindre gêne. Quels cocktails spéciaux ces gens du monde ont-ils bu ?
EXTRAIT DE RUMEURS DE LAVILLE. DIMANCHE 22
JUILLET 1900.
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rs Henry Schoonmaker semblait aux anges en sortant de M l'église gothique de Broadway sud en ce radieux après-midi. Elle arborait un petit sourire mutin, indifférente aux chuchotements et aux sifflements qui la suivaient partout. Elle était coiffée d'un chapeau au bord aussi large que ses épaules, orné de roses en tissu et autres fioritures. Le mariage de Carolina Broad avait été annulé très soudainement, contre toute attente, mais ce n'était pas une si mauvaise chose, pensait-elle, car la tenue qu'elle portait, un boléro ivoire très ajusté orné de fils d'or, qui mettait comme jamais la finesse de sa taille en valeur, sur une robe de crêpe grenade, n'était-elle pas trop seyante pour être gaspillée dans la maison de Dieu ? Bien qu'il fût un peu contrariant d'être associée à une fille dont la réputation était liée, par ses soins, à la sienne, et qui se permettait de faire de tels embarras, cela ne l'agaçait pas outre mesure. Pas plus qu'elle n'était affectée par les regards désobligeants des femmes qui, depuis une semaine, la considéraient comme la responsable du scandale Schoonmaker.
Bientôt elle n'aurait plus du tout besoin de leur amitié, ni même de ce nom qu'elle avait si péniblement gagné, et qui, depuis ces derniers jours, avait beaucoup moins de prestige à ses yeux.