Veneneuses
Prologue
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 9 parties.
— Oh ! fit-elle, tandis qu'une servante en robe noire et tablier blanc accourait pour nettoyer.
Bradley se leva également, et Isabelle jeta à sa belle-fille un regard de mépris ou de dédain, cette nuance échappa à Penelope, malgré l'aptitude qu'elle croyait posséder à lire les sentiments sur les visages.
— Penelope, tu vas bien ? lui demanda Isabelle.
— Oui, je... grimaça-t-elle, s'efforçant de ne pas se sentir prise en faute. Je crois que je suis encore un peu faible et que je devrais...
Elle n'eut pas le temps ni l'opportunité d'annoncer son intention de s'absenter pour le reste de la soirée, car précisément à ce moment-là, le maître d'hôtel apparut sur le seuil, s'arrêta, prit la pose et annonça :
— Son Altesse Royale, le prince de Bavière.
Isabelle se leva, composant son apparence en lissant les manches de sa robe couleur crème. Prudence en fit autant, un peu à contrecœur, quelques secondes plus tard. Un silence s'étira entre les murs de la salle de bal des Schoonmaker. Alors le prince fit son entrée, vêtu d'un costume ivoire, un canotier à la main. Il claqua des talons et pencha la tête avant de baiser les mains de toutes les dames, et de chuchoter à chacune :
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— Enchanté3.
Il arriva en dernier devant Penelope et s'y attarda, ne lâchant pas sa main après l'avoir baisée. La domestique qui avait nettoyé les dégâts provoqués par Penelope s'affairait encore, penchant sa tête couverte d'une coiffe en dentelle. Penelope fit un geste vers elle et dit :
— Que souhaitez-vous boire, Votre Altesse ?
— Du Champagne.
Il lâcha sa main sans cesser de la fixer. La servante prit son canotier et alla chercher la boisson.
Le prince était plus grand que dans le souvenir de Penelope, et ses yeux plus bleus. Il ne cillait pas. Son regard restait fixé sur elle avec une telle ardeur, une telle intensité, et pendant de si longues secondes, qu'elle-même se sentit délicieusement choquée.
— Vous n'êtes jamais venu chez nous ? se hâta-t-elle de dire, quand elle se rendit compte que tout le monde les regardait. Nous avons de belles salles. La famille de mon mari est connaisseuse.
Le prince leva les yeux vers les plafonds à caissons et considéra les murs richement décorés, cessant enfin de la fixer.
— Oui, je vois, répondit-il sur un ton blasé.
Sur ce il leva le bras et la prit par la main pour faire le tour de la pièce, examinant au passage, d'un air dégagé, portraits et statues.
Comme ils s'éloignaient, Bradley s'installa à côté de l'aînée des Mrs Schoonmaker, et Prudence se replongea, de mauvaise humeur, dans son livre.
— Je ne sais comment vous exprimer à quel point j'ai apprécié vos fleurs, prince...
— Vous pouvez m'appeler Frederick.
3 En français dans le texte.
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— Très bien, prince Frederick. Comment vous dire à quel point j'ai aimé vos fleurs... Mais j'imagine que vous devez ressentir un peu d'embarras à propos de l'article de L'Impérial de ce matin, tout comme moi-même, et j'espère que vous ne pensez pas que j'aurais été assez vulgaire pour avoir fait divulguer vos prévenances.
— Ce n'étaient pas des prévenances.
Le prince sourit de toutes ses dents, qu'il avait saines et belles, après avoir prononcé ce compliment que Penelope mourait d'envie d'entendre. Le nez du prince était plus marqué que celui d'Henry, héritage sans doute de son sang royal.
— Vous savez, très chère, sur le Continent, quand un homme –un vrai, j'entends – voit quelque chose de beau et le désire, il ne perd pas de temps à en ressentir de l'embarras. Il le montre. C'est exactement ce que j'ai fait.
Penelope se sentit emplie de joie. Un sourire doux, qui ne s'adressait qu'à lui, illumina son visage. Elle avait oublié à quel point il était agréable de flirter avec un nouvel homme. Tout en avançant, ils gardaient une distance décente entre eux, excepté que le coude de Penelope restait posé au creux du bras du prince.
Cet infime contact était magique pour elle, il en émanait tout le désir qu'il avait de la toucher.
— Et vous, êtes-vous un vrai homme ? l'interrogea-t-elle avec une pointe d'amusement.
— Je suis désolé pour vous si votre... époux vous a rendue incapable de reconnaître cette espèce, répliqua-t-il sur le même ton léger. Mais je vous assure que, à partir d'aujourd'hui, vous n'aurez plus jamais de mal à distinguer les deux espèces.
Ils passaient devant des divans anciens et des torchères d'albâtre en se dirigeant vers le couloir. La lumière de l'après-midi jouait sur les pommettes de Penelope et sur les cheveux brillants de son fringant visiteur. Elle sourit malgré elle et, se retournant légèrement, elle s'aperçut qu'Henry se trouvait juste à l'entrée de 147
la salle de bal, dans l'encadrement de la double porte au chambranle d'acajou, en costume sombre et en canotier, tout comme le prince.
— Quelle chance d'avoir un visiteur qui est non seulement charmant, mais également pédagogue, dit-elle en regardant Henry tout en s'adressant au prince à voix basse. Je souhaite sincèrement que votre compagnie ne soit pas un mirage.
Le regard bleu du prince glissa de Penelope à la silhouette qui se dessinait dans le couloir, et il comprit. Il ne lâcha pas pour autant le coude de Penelope, ni n'essaya de s'écarter davantage d'elle. Pour une femme mariée et un homme qui était censé être le prétendant d'une aristocrate française, une telle proximité physique était pour le moins audacieuse.
— Mais pourquoi serais-je aussi stupide que cela ? repartit le prince, juste avant qu'Henry ne soulève son chapeau et passe son chemin.
Penelope tourna la tête vers son visiteur et lui adressa un lent clin d'œil plein de signification .
— Je ne vous imagine pas capable de l'être, dit-elle.
Sur ces mots elle l'attira dans une pièce privée, où ils pourraient parler sans être entendus, mais où la lumière était assez puissante pour qu'il puisse pleinement apprécier sa beauté. Ils s'y installèrent et acceptèrent des rafraîchissements de la part d'un valet en livrée venu le leur proposer. Elle suggéra alors, l'air nonchalant :
— Vous savez, mon beau-père donne une fête ce soir en l'honneur de mon mari, qui revient tout juste de son service dans l'armée. Venez donc, et prouvez-moi ainsi que vous n'êtes pas stupide ?
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Dix-Neuf
Coney Island, cette soupape de sûreté estivale pour les masses urbaines, cette cour de récréation pour adultes, où on laisse derrière soi ses inhibitions et où l'on voit la nature humaine remonter à la surface dans son état sauvage...
EXTRAIT DE L'ÉDITORIAL DU NEW YORK TIMES, LUNDI 16 JUILLET 1900.
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e jeune couple descendit le quai de la gare, rejoignit la foule Lde Surf Avenue et se dirigea vers la promenade en planches, comme n'importe quel autre couple, lui en costume brun léger, elle en corsage blanc et longue jupe bleu marine. Le seul détail qui les distinguait des autres amateurs de plaisir aussi bruyants que bronzés, c'étaient ses cheveux courts, mais c'est à peine si on les remarquait sous son chapeau de paille qui cachait en partie son visage. Jusqu'à la promenade en planches, Diana avait marché un peu derrière lui. Quand ils y arrivèrent, il se tourna vers elle et entoura sa taille de ses bras.
— Tu m'as manqué, chuchota Diana à Henry, en se mordant la lèvre inférieure parce qu'elle voulait lui dire tellement plus que cela.
Le voir lui était encore plus doux maintenant, après leur injuste séparation.
— Je ne peux plus supporter d'être mise à l'écart.
— C'est inadmissible ! répondit-il sèchement.
Puis il éclata de rire, la prit sous les aisselles, la souleva de terre et la fit tourner comme une enfant.
— Je crois que je deviens fou, ajouta-t-il en souriant, criant presque maintenant. Tu m'as tellement manqué !
Mais tout le monde à Coney Island était trop occupé pour prêter attention aux propos d'un couple d'amoureux parmi d'autres, que la passion conduisait aux excès les plus fous, et qui oubliait les règles et les convenances au milieu des cris et des rires, dans le tourbillon des manèges, avec en bruit de fond le déferlement des vagues. L'air était chaud, malgré la brise et les embruns, et Henry ne tarda pas à enlever sa veste et à 150
déboutonner les premiers boutons de sa chemise. Ils étaient loin des salons de Manhattan.
C'était le début de l'après-midi, et ils se laissèrent emporter clans un vertige. Ils montèrent sur un manège – Henry la serrait devant lui sur les chevaux mécaniques qui montaient et descendaient –, puis ils expérimentèrent plusieurs divertissements populaires. Diana avait parcouru le pays tout entier, pourtant son cœur palpitait encore et elle écarquillait les yeux devant ce qu'elle voyait. Ils allèrent voir de petits films, une femme à barbe, un homme tatoué, un nain et un géant, après quoi ils se reposèrent sous l'auvent à rayures d'une buvette où ils sirotèrent une bière et se régalèrent d'une friture de palourdes. Ils se regardaient, les yeux pleins de soleil, savourant leur bonheur, plongés parfois dans de silencieuses extases.
— J'aimerais faire cela tous les jours, dit Henry au bout d'un moment.
Des femmes en costumes de bain à volants montraient leurs cuisses nues comme si c'était une chose tout à fait habituelle, accueillant les sifflets approbateurs et les sourires langoureux des jeunes gens à moustaches en guidon de vélo, aucun d'entre eux ne semblant scandalisé.
Diana caressa du bout des doigts la mâchoire d'Henry, la partie de son visage qu'elle avait toujours préférée. Depuis la dernière fois qu'ils s'étaient vus, il s'était rasé, et sa peau, aussi lisse et douce que celle d'une jeune fille, contrastait avec son air soucieux et ses sourcils froncés.
Et pourquoi pas ? répliqua-t-elle d'une voix qui se voulait légère.
— Parce que tu as la mère la plus stricte de tout New York...
commença Henry en faisant tinter sa bouteille de bière contre celle de Diana.
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— ... Et à laquelle je n'obéis nullement, rétorqua la jeune fille en riant et en trinquant avec lui avant de boire une longue gorgée de bière.
— ... et moi je suis marié à la mondaine la plus affreusement dominatrice et manipulatrice que cette ville ait jamais connue.
— Oh, fit Diana d'un ton insouciant... Elle.
— Oui, elle. Oh, pourquoi ne nous sommes-nous pas enfuis quand la chance se présentait ?
La voix d'Henry était sombre, tandis que la lumière aveuglante du bord de mer faisait resplendir sa peau dorée, que Diana devinait à travers sa légère chemise en lin blanche. Appuyé au dossier de sa chaise en bois pliante, un pied posé sur un genou, n'importe quel observateur aurait pu croire, en le voyant, qu'il était dans un état de sérénité absolue. Mais Diana, qui était à ses côtés depuis des heures, perçut une ombre d'inquiétude dans le timbre de sa voix.
— Nous n'aurions jamais dû nous laisser voir par aucune de ces harpies. Nous n'aurions jamais dû revenir à New York.
— C'est exactement ce que dit Elizabeth, dit-elle en y pensant soudain, le regard vers la mer. Elle dit que ce n'est pas un endroit pour nous.
Henry repoussa sa chaise en bois, qui grinça contre les planches vermoulues.
— Tu as parlé de nous à Elizabeth ?
— Bien sûr, c'est ma sœur ! (Diana rit et posa doucement sa main sur l'épaule d'Henry.) De toute façon, ne fais pas cette tête, elle approuve.
— Vraiment ?
Henry hocha la tête, perplexe. Il se tut, plongé dans ses réflexions.
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— Pourquoi dit-elle que ce n'est pas un endroit pour nous, à ton avis ?
— New York, Manhattan, les salons et les salles de bal, les champs de course, les propriétés de Long Island... soupira Diana en haussant joyeusement les épaules, et en regardant les flâneurs aux mines réjouies. Elle dit qu'on ne nous laissera jamais être ensemble ici, ajouta-t-elle. Et que pour être heureux, nous devons partir.
Bien qu'elle ait eu l'intention de donner cette explication d'un ton léger, elle entendit que sa voix était devenue sourde et grave malgré elle.
Henry la regarda intensément et décroisa les jambes, posant cette fois sa cheville gauche sur son genou droit. Il prit une cigarette dans sa poche de chemise et la coinça entre ses lèvres, ne détournant les yeux de Diana que pour gratter une allumette, qu'il secoua ensuite et jeta sur les planches. En soufflant la fumée, il regarda à nouveau la jeune fille dans les yeux.
— Partons, dit-il.
Ce n'était plus ce ton calme et ralenti par la chaleur de l'été qu'il avait jusque-là. Tout en lui semblait tranquille, tout son corps était immobile, mais Diana perçut le mouvement de sa pomme d'Adam qui trahissait son inquiétude. Elle tendit la main pour prendre une cigarette dans sa poche de chemise. Leurs regards se croisèrent quand il se pencha au-dessus de la petite table de bistrot pour la lui allumer.
— Pour aller où ? demanda-t-elle alors.
Les yeux noirs d'Henry se posèrent sur les vagues, au loin, et sur l'animation de la plage, puis revinrent sur elle.
— Où vont les Américains qui en ont assez de leur pays ? Dans un seul lieu : Paris.
— Paris ?
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Diana exhala fort et rapidement. La fumée lui rappelait les zébrures argentées de la pluie à La Havane. Depuis sa fuite, elle était devenue une vraie fumeuse, elle avait pris goût au tabac, car son cœur battait vite et la cigarette la calmait. Elle ne savait pas vraiment pourquoi cette suggestion la rendait nerveuse ; suivre Henry lui était devenu une chose naturelle. Mais ce qu'il suggérait là signifiait renoncer à tout ce qu'elle avait connu pour un lieu qu'elle n'avait jamais vu, et un avenir qu'elle ne pouvait même pas imaginer.
— Mais de quoi vivrions-nous ?
— J'ai un peu d'argent à moi, que m'a laissé ma mère...
Henry souffla un nuage de fumée qui brouilla un bref instant ses traits fins et bronzés, puis jeta le reste de sa cigarette.
— Je ne supporte plus de faire semblant, je n'en peux plus de jouer à cache-cache avec Penelope. Je n'en peux plus de penser à toi tout le temps et de ne pas t'avoir à moi. Je t'en prie, partons. On se débrouillera.
Diana ferma les yeux et laissa s'enfuir ses interrogations sur le contenu de sa vie future. Elle hocha la tête, comme pour se donner du courage, puis elle se pencha sur la table et prit la main d'Henry :
— Tu veux aller à Paris avec moi ?
Ses deux mains couvrirent la sienne.
— Plus que tout. Je partirais ce soir, si tu me dis oui.
— Alors oui. Partons ce soir.
Un petit souci d'ordre pratique résonna dans la voix d'Henry :
— Le transatlantique de la Cunard n'appareille que les mardis.
Nous ne pouvons pas partir avant demain.
Quand elle ouvrit les yeux, les rayons du soleil étaient trop blancs, trop éblouissants pour qu'elle puisse voir quoi que ce soit pendant plusieurs secondes, cependant elle sourit à travers la 154
lumière, et bientôt elle perçut vaguement le visage d'Henry.
Pendant un long moment aucun d'eux ne dit rien ; leur cœur cognait dans leur poitrine. L'après-midi finissait quand ils se levèrent pour regagner la gare, d'un pas plus lent, mais dans une perspective plus vaste. Cette fois ils ne s'inquiétèrent pas de trouver des sièges au fond de la voiture pour se cacher, et Henry la prit par les épaules quand ils s'assirent l'un à côté de l'autre.
Comme le train démarrait, en route vers chez eux, où ils prendraient quelques affaires et diraient au revoir aux gens qui comptaient pour eux, Diana vit son avenir se déployer sous elle, comme si elle le contemplait de très haut, de l'une de ces cages tremblantes suspendues à la grande roue qui s'élevait telle une grande lune au-dessus du parc d'attractions. L'idée de tout ce qu'il fallait encore faire lui donna le vertige, la terrifia mais la fit se sentir vivante, et elle était heureuse qu'Henry l'accompagne, où qu'ils aillent.
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Vingt
La famille William Schoonmaker compte sur
votre présence au dîner qu'elle donne en l'honneur du retour de son héros le soldat Henry Schoonmaker, lundi 16 juillet à 20 heures dans leur résidence au 416, Cinquième Avenue.
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es deux Mrs Schoonmaker avançaient bras dessus bras Ldessous
sur le parquet ciré de l'entrée principale de leur demeure familiale. Cet après-midi-là, tandis qu'elles se préparaient pour le dîner, Penelope avait trouvé sa belle-mère particulièrement de bonne humeur, et, en l'espace de quelques heures, elles étaient redevenues aussi complices qu'avant. La maison embaumait la jacinthe et la tubéreuse, et le murmure des propos courtois et mondains emplissait les nombreux salons et le dédale des galeries. Elles étaient vêtues comme des déesses, l'aînée dans une longue robe en crêpe de Chine mauve, au décolleté ovale, sa chevelure blonde et mousseuse auréolant son visage de poupée ; la plus jeune en robe Empire blanche vaporeuse à manches bouffantes sous ses éblouissantes épaules nues, le tout rehaussé d'un corselet de velours noir parsemé de perles dorées. Ses cheveux bruns, relevés sur son front parfait, étaient rassemblés en un chignon savant agrémenté de plumes d'autruche. Des pendentifs en or rose constellé de brillants mettaient en valeur son long cou.
— J'aime bien ton prince, chuchota l'aînée de ces dames comme elles s'approchaient du salon du rez-de-chaussée, où leurs invités prenaient déjà leurs apéritifs en attendant d'être salués.
— Oh, mais ce n'est pas mon prince, protesta faiblement Penelope.
Elle se sentait comme une reine depuis l'attention que le prince lui avait portée au cours de sa visite de l'après-midi. Elle était plus que jamais sûre d'elle-même.
— De toute façon, les journaux disent qu'il va bientôt se fiancer à la fille du comte de Langlois.
— Tant mieux, ma chère.
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Isabelle gloussa, puis continua, dans un élan de complaisance envers elle-même :
— Je suis moi-même passablement entichée de Bradley. Cela fait un an maintenant, mais je reviens toujours vers lui quand je n'ai rien de mieux à faire. Je pensais que les artistes seraient plus intéressants que les hommes du monde, mais ils font l'amour avec les mêmes mots que les autres, et quand le moment arrive de donner des marques de leur affection, ils ont moins d'argent à leur disposition. Tu fais bien de flirter avec des Européens, en plus nobles, c'est très intelligent de ta part.
Sur ces mots elles pénétrèrent dans la pièce aux murs lambrissés, où des hommes en gilets noirs et des femmes en tulles, rubans et colliers de chien ornés de pierres précieuses poussèrent des murmures d'admiration à l'arrivée de leurs hôtesses. Violons et violoncelles jouaient dans la pièce voisine, et des bouquets de fleurs de cerisier s'épanouissaient dans des vases incrustés d'or.
Penelope jeta son regard bleu et déterminé autour d'elle, croisa celui du jeune marié Reginald Newbold, du frère cadet d'Isabelle, James De Ford, ainsi que celui de quelques autres, sans accorder le moindre signe de reconnaissance à aucun d'eux. Son beau-père avait déjà bu quelques verres, devina-t-elle à la vue de son teint rougeaud, et le dîner n'allait pas être servi avant quelque temps, les cuisiniers ayant dû travailler au pied levé. Le vieil homme sortit de la pièce par la galerie adjacente, accompagné d'un petit groupe de messieurs en costumes noirs et aux gilets gonflés comme des voiles dans le vent. Ils allaient se réunir entre hommes, supposa-t-elle, fumer des cigares et parler de divertissements et de plaisirs qui ne regardaient pas les dames.
— Mais où est ton beau mari ?
Penelope considéra d'un air dédaigneux Agnes Jones, qui était beaucoup plus petite qu'elle, et qui venait de lui adresser la parole. Elle n'aurait jamais imaginé que la liste des invités pût être aussi peu sélective.
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— Il faut lui faire la guerre pour qu'il se montre, maintenant qu'il est soldat, répliqua-t-elle d'un ton cassant, avant de continuer à avancer dans la pièce.
Toutes deux prirent alors des directions opposées, et marchèrent à pas lents, au milieu des invités, sur le tapis oriental en poils de chameau. Il y avait une trentaine de personnes dans la pièce, rassemblant des hommes aux patronymes distingués, et des dames affublées de leurs colliers de famille. La plus jeune Mrs Schoonmaker parcourut la moitié de la pièce, souriant aux visages de ses vieilles amies, tendant délicatement son poignet orné d'un bracelet pour que les invités masculins y posent leurs lèvres, et formulant des compliments bien tournés sur des robes moins bien portées que la sienne. Il lui restait encore l'autre moitié du salon à parcourir quand elle vit Mr Schoonmaker, l'homme censé être son mari, arriver dans la pièce depuis le vestibule de la maison. Elle resta bouche bée, car il ne portait pas de gilet, et pas un seul bouton de sa veste n'était fermé. À l'autre bout de la salle, Isabelle lui lança un regard inquiet.
Tout le monde avait visiblement remarqué cette tenue incongrue, le brouhaha des voix étant descendu d'un ton. Henry, impassible, sans daigner croiser le regard de sa femme ou de n'importe qui d'autre, traversa le salon jusqu'à la galerie, dans la direction du fumoir que son père avait prise. Penelope sourit d'un air modeste, pour autant qu'elle en soit capable, à Nicholas Livingston, avec qui elle était en train de discuter d'une fête imminente qui serait donnée à Long Island, et slaloma entre les fauteuils club bordeaux et les groupes d'invités, à la poursuite de son indocile époux.
— Tu sens la bière, lui fit-elle remarquer d'un ton pacifique quand elle le rattrapa, juste au seuil de la galerie attenante.
Le teint de marin qu'il avait attrapé sous les tropiques s'était atténué maintenant en un doré très convenable, mais elle nota que le soleil de l'après-midi avait rougi son nez.
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— Et tu es en retard.
Henry s'arrêta, hésita, fixant le parquet étincelant devant lui, et ce ne fut qu'au bout de plusieurs secondes qu'il leva les yeux vers Penelope.
— Je crains de ne pouvoir jouer ce soir le rôle d'Henry Schoonmaker, héros de guerre, dit-il enfin.
Le sarcasme de cette phrase, bien que sous-entendu, n'échappa pas à Penelope.
— Cela ne va pas plaire à ton père.
Elle fit un pas vers lui, afin qu'ils aient l'air davantage d'un couple amoureux aux yeux des spectateurs curieux, lesquels jetaient, à coup sûr, des regards en coulisse. Elle prononça cependant ces derniers mots sur le ton tranchant d'un avertissement. Elle tendit l'oreille pour écouter ce qui se disait derrière son dos : certains bavardaient tout haut à propos des dernières courses de bateaux, d'autres chuchotaient à voix basse sur la façon étrange dont se comportaient leurs hôtes.
— Non, répliqua Henry. Mais nul besoin de te soucier de cela, car j'ai l'intention de le lui dire moi-même.
Un moment, elle resta suffoquée, comme si elle avait respiré de la glace pilée. Henry fit quelques pas de plus dans la galerie ; elle le rattrapa.
— Et que vas-tu lui dire ? l'interrogea-t-elle.
La chemise d'Henry était déboutonnée jusqu'à mi-torse, et des auréoles de sueur marquaient ses aisselles. Son aspect laissait tout imaginer. Il est terriblement beau, ne put-elle s'empêcher de constater, puis elle se détesta et le détesta tout autant d'avoir permis à cette pensée de lui traverser encore l'esprit.
Henry soupira et bascula la tête en avant et en arrière.
L'impatience qu'il avait exprimée quelques instants auparavant disparut, et quand il reprit la parole, ce fut d'une voix blanche, presque cassée.
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— Je vais lui dire que je te quitte.
— Non. Non, ce n'est pas vrai.
— Mais si...
Henry accompagna ces paroles d'un hochement de tête affirmatif. Son regard, quand il croisa celui de sa femme, était absolument déterminé.
La bouche de Penelope se contracta, et elle essaya de ravaler ses larmes, brûlantes de rage. Mais la colère noire que cette information avait d'abord suscitée en elle s'apaisa rapidement, quand, quelques secondes plus tard, une attaque plus judicieuse lui vint à l'esprit.
— Henry, chuchota-t-elle dans un sourire crispé, tous ces gens croient que tu es un héros, mais la vérité, je la connais. Je doute fort que tu aies le courage de l'assumer.
— C'est bon, Penny, répondit Henry d'une voix lasse. Tu verras bien dans quelques minutes. Je ne t'aime pas, tu le sais, alors ces va-et-vient sont plutôt ridicules. J'aime Diana, et je vais vivre avec elle pour de bon, cette fois. Je ne comprends même pas en quoi cela te dérangerait, vu que je doute fort que tu sois encore amoureuse de moi. Je t'ai vue, aujourd'hui, avec ce prince, tu sais...
Si Penelope n'avait pas été si absorbée dans sa volonté de trouver le meilleur moyen de convaincre son mari de ne pas commettre l'irréparable, elle aurait pu détecter, dans le ton de celui-ci, une vague blessure d'amour-propre, un instinct de possession meurtri. Mais les mots qu'il avait débités semblaient dangereusement sans appel. Aussi reprit-elle, avec un mouvement dédaigneux de sa main gantée :
— Oh, Henry, ce n'était rien. Bien sûr que je t'aime, et de toute façon nous nous sommes fait cette promesse devant trop de gens importants. C'est cela, le mariage, Henry, pour les gens riches et beaux comme toi et moi. Ainsi tu t'es imaginé amoureux de la 161
petite Diana Holland, et moi j'ai accepté de charmantes attentions de la part du prince Frederick... Ce ne sont que des distractions, Mr Schoonmaker. Nous nous distrayons, termina-t-elle avec autorité, c'est exactement cela que nous faisons.
L'expression d'Henry était insondable. Il la regardait dans les yeux. Était-il troublé ? Elle ne pouvait le dire.
— C'est ce que tu fais toi, dit-il avant de tourner les talons. Pas moi.
La première pensée de Penelope, l'instant suivant, fut de lui courir après et de lui faire l'une de ses scènes, n'importe quoi pour éviter qu'il ne débouche en trombe devant son père et ne se mette à lui débiter ses sornettes. Mais une sorte d'instinct la fit se retourner à ce moment-là, et elle aperçut, dans la chaude lumière du salon, se profilant au milieu des coiffures ornementées comme des jardins et les bouquets de fleurs de cerisier, la silhouette du prince. Ses cheveux châtains, lisses et épais, couronnaient son front royal, ses yeux bleus pétillaient de malice et un coin de sa bouche était légèrement relevé, suggérant un sourire que seule une fille comme Penelope pouvait remarquer. Le prince portait une élégante veste bleu marine garnie d'épaulettes à glands dorés, et une écharpe rouge lui barrait la poitrine : comme il l'avait dit cet après-midi à Penelope, il était officier de l'armée prussienne.
Elle entendit Henry s'éloigner, mais elle ne s'en souciait plus. Soit sa résolution faiblirait, soit le vieil homme le remettrait à sa place, peu lui importait. La jeune Mrs Schoonmaker était parfaitement sûre que les menaces que son mari venait de proférer étaient exactement comme toutes les autres, à savoir vaines, et n'avaient pour seule fin que de lui causer de la peine. Il pouvait se promener dans la maison d'un air arrogant et faire tout le bruit qu'il voulait : elle n'allait pas se laisser troubler par ses humeurs et ce n'est pas cela qui allait l'empêcher de s'amuser. De l'autre côté du salon, le prince la regardait. Elle leva un peu le menton vers la gauche, pour allonger son cou de cygne. Puis elle abaissa 162
lentement sa paupière droite frangée d'épais cils noirs, dans un clin d'œil très suggestif.
163
Vingt et Un
Carolina,
Toutes mes excuses. Je ne pourrai pas venir chez vous avant le dîner pour vous
accompagner. Nous nous verrons dans ma
maison de famille, à 20 heures, au numéro 16 de Washington Square.
L.B.
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ais pourquoi n'était-il pas venu la chercher ? Carolina M tournait cette question dans sa tête, hagarde, les larmes aux yeux, une joue appuyée contre son poing, tandis qu'elle roulait dans sa propre voiture et que les immeubles défilaient devant elle.
Elle était habillée d'une veste moulante en soie gris anthracite, avec des volants aux manches et à la cambrure des reins qu'ils soulignaient, et d'une robe en faille blanche rehaussée de parements de dentelle couleur paille qui se superposaient sur les hanches et tombaient spectaculairement autour de ses pieds. Elle avait opté pour une tenue sage et discrète, mais maintenant, tandis qu'elle se rendait seule vers la demeure de la famille Bouchard, elle se demandait si ce n'était pas exactement le genre de robe que choisissaient précisément ces filles qui voyageaient seules la nuit en voiture avec des hommes, afin de paraître sages et discrètes. Et puis elle pensait à toutes ses autres gaffes, dont la pire lui avait sans doute échappé, et ne disait-on pas toujours que l'amour était éphémère ? Avoir dit tout haut qu'elle l'aimait avait peut-être éteint à jamais les sentiments de Leland.
Les Bouchard étaient une ancienne famille de banquiers, et la mère de Leland était le fruit de l'union d'un Lusk et d'une Cortland, ce qui avait transmis encore plus d'ancienneté, de prestige et de richesse à la famille. Les Everett Bouchard habitaient dans deux maisons de ville adjacentes au nord de Washington Square, avec quatre des six jeunes frères et sœurs de Leland. La famille vivait là depuis plusieurs générations, profondément attachée à la tradition. Il n'était pas question qu'ils émigrent vers un quartier plus en vogue de la ville. Raison pour laquelle ils avaient acquis une propriété voisine, quand la maison ancestrale s'était révélée trop petite. Carolina était au courant de cela depuis des années, même du temps où elle était servante, 165
grâce aux rubriques mondaines que Claire lui lisait. Elle savait aussi que Charlie, de deux ans plus jeune que Leland, était parti dans la marine, et que Katherine, sa sœur jumelle, venait d'épouser Peter Harwood Gore, et que, selon Leland, elle assisterait au dîner familial ce soir-là.
Toute la journée, Carolina avait été folle de joie à l'idée que son amoureux la présente à sa famille, c'était un pas qui ne pouvait être que de bon augure. Telles étaient ses pensées pendant qu'elle se préparait pour la soirée avec sa femme de chambre, se glissait dans son corset, bouclait et épinglait ses cheveux, noircissait ses cils et estompait ses taches de rousseur avec un nuage de poudre.
Mais le billet était arrivé, quelques heures avant celle où il devait venir la chercher pour l'accompagner, et dans l'intervalle son humeur était devenue de plus en plus sombre.
En désespoir de cause, elle avait espéré qu'il apparaisse et lui dise que c'était une erreur, qu'il l'accompagnerait, mais ce rêve ne se réalisa malheureusement pas. Quand son cocher l'aida à s'installer sur le siège de sa voiture, elle était convaincue qu'elle mourrait d'anxiété avant de pouvoir entrer dans un salon peuplé de gens si bien nés. Car, après tout, n'avait-elle pas roulé dans le phaéton de Leland et ne s'était-elle pas laissé embrasser d'une façon indigne d'une vierge ou d'une débutante, de cela elle était sûre, et les membres de la grande famille Bouchard, qui, contrairement à elle, étaient de vrais gens du monde, ne s'en apercevraient-ils pas tous au premier coup d'œil ?
Arrivée à destination, elle hésita, derrière la vitre de sa voiture, et ne se décida à descendre que lorsque son cocher lui proposa de la ramener chez elle, car elle était un peu pâle et semblait ne pas se sentir très bien. Carolina en fut agacée, et en voulut à l'homme de sa réflexion autant qu'à elle-même de lui en avoir donné l'occasion. À travers les arbres luxuriants du parc, elle regarda les voûtes de marbre du grand architecte Stanford White, que le coucher du soleil caressait de lueurs orangées. C'était là que 166
commençait la Cinquième Avenue, se dit-elle parcourue d'un frisson, avant de se retourner pour grimper les marches de pierre blanche du bâtiment en briques rouges flanqué de colonnes grecques.
La porte s'ouvrit avant qu'elle eût le temps de sonner, et elle fut accueillie par le visage au teint de pêche d'une enfant au sourire joyeux, où deux petites dents manquaient. L'enfant portait un tablier bleu très simple sur une robe en broderie anglaise blanche, et Carolina se demanda si ce n'était pas une enfant de domestiques. Mais la petite fille lui parla, à moitié cachée derrière la porte :
— Vous êtes Carolina ! (La frimousse de la fillette s'épanouit en un plus large sourire, puis une vague inattendue de timidité la submergea, et elle cacha son visage dans ses mains.) Je suis Olivia, expliqua-t-elle. Leland est mon frère.
Carolina essaya de sourire, mais elle avait tellement le trac et se sentait si fébrile qu'elle eut peur de vaciller. Une femme aux cheveux blonds grisonnants, sobrement maquillée et habillée d'une robe au col officier de couleur étain, apparut derrière la fillette.
— Olivia, à qui as-tu ouvert la porte ?
— À Carolina ! répondit Olivia, un peu moins timide.
— Bienvenue, Miss Broad. Je suis Mrs Bouchard, se présenta la femme d'une voix basse et douce. (Elle attira son invitée à l'intérieur de la maison et l'embrassa chaleureusement sur les deux joues.) Leland m'a tant parlé de vous.
Carolina, qui s'était attendue à un maître d'hôtel, à une femme de chambre ou à tout autre intermédiaire en uniforme, ne trouva pas une seule phrase, pas même un seul mot adapté à la situation.
Elle réussit à entrouvrir les lèvres, et si cela pouvait être pris pour un petit sourire, ce serait une chance. Le vestibule était lambrissé de chêne sombre et les plafonds plutôt bas, comme souvent dans 167
les vieilles demeures. Alors que ses yeux s'adaptaient à l'obscurité, elle aperçut, à travers la large porte, l'intérieur du grand salon éclairé des dernières lueurs du jour et tout aussi encombré de bric-
à-brac et de vieux tableaux que celui des Holland, mais beaucoup plus peuplé.
Une servante, qui ne portait pas d'uniforme noir et blanc, mais une simple robe noire du genre de celle que Carolina revêtait chaque jour autrefois, s'éloigna de la cheminée sur le manteau de laquelle elle venait de déposer un grand chandelier en cuivre aux bougies allumées, et arriva dans le vestibule.
— Je suis désolée, Mrs Bouchard, s'excusa la jeune fille.
Elle avait à peu près le même âge que Carolina, et cependant elle semblait infiniment moins angoissée.
— Tout va bien, Hilda, lui répondit la maîtresse de maison.
Hilda fit un geste vers l'invitée des Bouchard, et ce n'est qu'au bout d'un moment que Carolina comprit qu'elle était censée lui donner sa veste. Une fois celle-ci enlevée, elle se dit que sa robe, dans tous ses détails, dans ses courbes, ses plis et sa dentelle, était bien trop chargée d'ornements. Elle était trop habillée.
La mère de Leland s'approcha d'elle et lui prit le bras avec élégance et naturel. De sa main libre, elle entraîna Olivia par l'épaule.
— Où est Leland ? demanda-t-elle à son invitée.
— Je... je ne sais pas, répondit stupidement Carolina.
— Quel malotru, de vous envoyer seule ici !
Peut-être la dame plaisantait-elle, toujours est-il que Carolina perçut de la brusquerie dans son ton. En outre, elle réalisa soudain qu'elle était une jeune femme qui était sortie le soir sans chaperon chez une très ancienne et traditionnelle famille.
— Mon chaperon... balbutia-t-elle.
— Oui ?
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Mrs Bouchard la regarda. La lumière de la pièce voisine jouait dans ses yeux bleus.
— Je n'en ai pas.
Carolina ne trouva rien d'autre à dire.
— Oh, mais quelle importance ? dit Mrs Bouchard en riant. Je serai votre chaperon, si vous êtes inquiète, et si la police passe ici pour constater que tout est en ordre, je suis sûre qu'ils approuveront mon travail. Maintenant, venez.
Elles franchirent le seuil et entrèrent dans la vaste pièce au plafond bas, meublée de fauteuils à oreilles tapissés de motifs d'ananas et de palmiers, et aux murs décorés de toiles qui représentaient d'austères visages du siècle dernier. Des vases noirs en cloisonné où s'épanouissaient des chrysanthèmes rose pâle encadraient la pièce, et de riches étoffes s'étalaient sur les dossiers des canapés. Les Bouchard étaient vraiment un clan, constata Carolina, et ils étaient si nombreux qu'on ne voyait plus les tapis persans qui recouvraient le sol. L'homme qui devait être le père de Leland était assis au coin du feu, un beau et placide dalmatien couché à ses pieds. Le patriarche de la famille Bouchard était grand et dégingandé, comme Leland, et il avait le nez un peu busqué de son fils. Ses cheveux étaient complètement blancs. Il ne se leva pas à l'arrivée de l'invitée, contrairement à tous les autres, et elle pensa en le voyant qu'il devait avoir une dizaine d'années de plus que sa femme, et qu'il n'était pas en bonne santé.
— Venez donc, Miss Broad ! lui dit Mr Bouchard en tendant son long bras vers elle.
Sa voix vibrait, et son sourire était généreux.
Carolina eut un moment d'hésitation peu courtois, puis elle fit comme il le lui demandait, s'écarta timidement de Mrs Bouchard et marcha jusqu'à lui entre les ottomanes rembourrées et les guéridons de style colonial. Il étreignit sa main et la fixa une 169
longue minute avec une attention si forte que le cœur de Carolina se mit à battre à nouveau à l'idée d'être découverte.
— M... merci de m'avoir invitée à dîner, balbutia-t-elle.
— Elle est trop jolie pour mon exécrable fils, déclara Everett Bouchard, faisant fi de la timidité de la jeune fille et éclatant d'un rire joyeux. Mais c'est quelqu'un de bien, et j'aimerais la garder ici, aussi vous allez tous devoir remplir parfaitement votre rôle pour la séduire !
À ces mots toute la famille rit avec lui, et pour la première fois depuis qu'elle avait reçu le billet de Leland à quatre heures de l'après-midi, un vrai sourire éclaira le visage de Carolina.
Une jeune femme aux cheveux châtain clair, vêtue d'une robe chemisier ivoire et d'une jupe sobre en beau et fin tissu couleur topaze, s'écarta de la cheminée et s'approcha de Carolina.
— Je suis Katy, la sœur de Leland, se présenta-t-elle en embrassant l'invitée.
Elle ne devait pas être beaucoup pins âgée que Carolina, d'un an ou deux, pas davantage.
— Voici mon mari, Peter, dit-elle, faisant un geste vers le jeune homme élégamment vêtu de l'autre côté de la cheminée.
— Et voici Beatrice... continua-t-elle, en lui présentant une fille grande et maigre habillée de blanc, assise timidement sur un divan, et qui n'était pas encore en âge de sortir. Et John... - le garçon assis à côté d'elle, qui avait la taille d'un homme mais le visage d'un gamin de douze ans -, Harold... -encore un enfant, installé par terre avec un train miniature -, et bien sûr Olivia, la plus jeune, que vous avez rencontrée à l'entrée. Nous sommes sept, vous savez.
Carolina sourit, rayonnante, et tous lui rendirent son sourire.
— Oui. Leland me l'a dit, et j'étais si jalouse ! Je suis fille unique, mentit-elle.
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Comme ce serait plus facile, pensa-t-elle, si elle était vraiment fille unique. Puis elle se sentit coupable, et souhaita que le lit de Claire chez Mrs Carr soit plus confortable que celui qu'elles avaient partagé dans le grenier des Holland.
— Oh comme c'est triste ! Mais asseyez-vous donc, ma chère, la pria Mrs Bouchard qui se tenait encore au seuil de la pièce. Et puisque vous êtes une invitée très spéciale, nous allons enfreindre notre habitude de ne boire qu'à table, et prendre un petit verre de Champagne avant le dîner...
Mais avant qu'elle eût le temps de s'asseoir, ou qu'on envoie Hilda chercher du Champagne, la porte s'ouvrit à nouveau, et la haute et belle silhouette de Leland apparut sur le seuil. Quand ses yeux se posèrent sur Carolina, elle comprit que le fait qu'il ne l'ait pas accompagnée ne remettait pas en cause son amour. Les plus jeunes enfants coururent vers lui et l'enlacèrent de leurs bras comme s'ils ne l'avaient pas vu depuis des mois, et il se baissa pour les embrasser chacun sur le sommet de la tête.
— Tu as l'air heureux, Leland, dit Mrs Bouchard, sur un ton de parfaite sérénité, en l'embrassant sur la joue.
— Vous aussi, mère.
Un domestique plus âgé apparut dans le couloir, et Leland enleva rapidement son manteau bleu à larges revers. En le lui tendant, il se pencha vers le vieil homme et lui chuchota quelque chose à l'oreille. Les yeux du serviteur s'agrandirent, puis il tapota le dos de l'aîné des garçons Bouchard avant de disparaître avec son manteau.
Leland entra dans la pièce et alla d'un frère à un autre, puis d'une sœur à une autre, distribuant des baisers aux filles et serrant la main des garçons. Quand il arriva devant son père, il se pencha et le serra fort dans ses bras.
— Elle te convient, papa ? dit-il.
— Tu peux poursuivre, acquiesça Mr Bouchard.
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En le regardant traverser le salon, le cœur de Carolina battit plus vite, et ses genoux mollirent. C'était l'image même de tout ce qu'elle n'avait jamais eu, et elle sentit, durant ce bref espace de temps, toute la douceur grisante de son amour.
Mais quelles que fussent les émotions que cette vision de Leland au sein de sa famille avait fait naître en elle, ce ne fut rien comparé à ce qui se produisit ensuite. Il lui fit face, plongea son regard clans le sien et mit un genou à terre. Un grand silence régna alors dans le salon, et il fouilla dans la poche de poitrine de son gilet. Il détourna les yeux, et quand il la regarda à nouveau, il souriait doucement, tenant une petite boîte dans sa main. Avant que le couvercle de cette boîte se referme et qu'il se mette à parler, elle crut qu'elle était en train de rêver. Leland tenait une bague en or jaune sertie de trois diamants et lui demandait :
— Carolina Broad, voulez-vous me faire l'honneur d'être ma femme ?
Toute la famille Bouchard la regardait, les yeux brillants et le souffle retenu.
Carolina eut du mal à contenir ses larmes. Le moment aurait pu être encore plus beau pour elle si sa propre mère, avec ses mains abîmées et irritées par une vie de lessivage, était présente pour être témoin de son triomphe. Mais peut-être était-elle là, peut-être la voyait-elle, d'en haut.
— Oui, fit-elle simplement, d'une voix claire et heureuse.
La lumière du dehors tombait directement du ciel, mais sans cloute s'était-elle projetée sur le visage de Carolina, car la jeune femme rayonnait maintenant comme un lever de soleil sur la campagne. Hilda, le vieux domestique et quelques autres étaient arrivés du vestibule pour voir ce qui se passait, et les membres de la famille Bouchard commençaient à sourire et à applaudir.
Leland passa la bague au doigt gauche de Carolina, puis il se leva, prit le visage de la jeune fille dans ses mains et l'embrassa sur les 172 lèvres, d'un baiser apparemment chaste, mais qu'elle vécut tout autrement.
— Vous ferez une très jolie Bouchard, très chère, entendit-elle tandis que le père de Leland posait une main sur son bras.
Elle remercia, stupéfaite. Rien dans sa robe ni dans son comportement ne lui semblait déplacé, maintenant ; déjà elle se sentait faire partie de la famille.
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Vingt-Deux
Notre siècle a produit de grands hommes : des rois ou des requins de la finance, de grands scientifiques, dont la richesse vacillante, la ténacité sans pareille et la légende personnelle sembleraient prouver qu'ils sont les caractères prédominants de l'espèce ; mais si nous regardons leurs fils, il nous vient des doutes sérieux sur la théorie de l'évolution.
DR BERTRAND LEGMAN COPPER,
PROBLÈMES SCIENTIFIQUES ET SOCIAUX.
HYPOTHÈSES D'UN HOMME QUI A CONNU LES DEUX, 1900.
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enry regarda le beau visage d'albâtre de la jeune fille qui Hétait
devenue, d'une façon ou d'une autre, sa femme. Mis à part ses pommettes saillantes et sa grande bouche pulpeuse, traits qui apportaient un peu de chaleur à son visage, toute sa personne était glaciale. Un moment, il n'eut pas de mots face à la dureté de ce qu'elle venait de dire, et l'idée lui traversa l'esprit, pour la première fois, qu'être mal aimé ou délaissé n'embellissait guère l'être humain. Car il fut un temps où Penelope était superbe et drôle, où sa frivolité et sa conduite légère l'avaient irrésistiblement attiré. Ce fut seulement quand il s'était lassé d'elle et l'avait quittée qu'elle était devenue cette mégère dont le comportement abject avait effacé en lui le souvenir de la jeune fille qu'elle avait été.
— C'est exactement ce que tu fais, insista-t-il quand il se fut ressaisi.
Il se détourna d'elle, refusant de voir une seconde de plus la haine qui déformait ses traits, et tout en s'éloignant il répéta, comme pour lui-même :
— Pas moi.
Il s'attendait à ce que, éplorée, elle coure derrière lui, mais fut soulagé quand il se rendit compte que seul l'écho de ses propres pas le suivait. Le chemin qu'il prit ne lui était pas vraiment familier, car bien qu'il ait vécu depuis toujours clans cette maison, elle était grande, l'agencement de ses multiples pièces était compliqué et, jeune homme occupé à bien d'autres loisirs que les affaires de son père, il n'avait eu que rarement l'occasion de se rendre dans les cabinets privés de celui-ci. Ces pièces, absolument sacrées pour le vieil homme, n'attiraient nullement Henry ; il avait toujours trouvé des moyens plus faciles pour obtenir de l'argent quand il en avait besoin. Mais ce soir, il avait un objectif sérieux, 175
et son instinct le conduisit directement à l'endroit voulu. Bientôt il entra dans le fumoir aux fauteuils club cognac et au plafond magnifiquement ciselé par des artistes italiens qu'on avait fait venir à cette fin de leur pays.
— Oui, tout veuf croit avoir envie d'une femme jeune pour remplacer celle qu'il a perdue, vociférait le vieux Schoonmaker.
Mais avant qu'elle ne commence à dépenser tout son argent chez son tailleur et cesse de vouloir s'occuper d'une maison, pour autant qu'elle l'ait jamais fait !
Henry franchit le seuil de la pièce. Elle était pleine d'hommes en gilets sombres qui fumaient des cigares, enveloppés de volutes de fumée. Ils étaient pour la plupart plus âgés que son père, ses associés ou ses récents amis que lui avaient acquis ses ambitions politiques, et leur corruption se lisait sur leurs visages bouffis et rougeauds. Son père, au nez enluminé et bourgeonnant, ne faisait pas exception.
— Henry...
Son père avait remarqué sa présence avant même qu'il pût ouvrir la bouche, et le ton du vieux Schoonmaker indiquait qu'au lieu d'être heureux de voir l'invité d'honneur arriver, il était furieux que le jeune soldat n'ait pas pris le temps de s'habiller convenablement et de se coiffer avant la soirée.
— Un cigare ?
— Non, père, j'ai quelque chose à vous dire avant de repartir. Je ne crois pas que je pourrai être présent à cette soirée.
Les hommes tournèrent la tête, les yeux grands ouverts, tout ouïe. Ils plantèrent des cigares dans leurs bouches, attendant la réaction de l'incomparable William Sackhouse Schoonmaker. Le gros homme redressa ses épaules et observa son fils. Au bout d'une minute, un sourire étira ses lèvres.
— Comment... Y aurait-il donc une bataille où tu devrais te rendre ce soir ?
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Les autres s'esclaffèrent tant et plus. Henry baissa les yeux au sol, une main dans une poche de son pantalon. Il attendit que les rires se taisent avant de relever la tête pour regarder son père.
— Je n'ai rien d'un soldat, n'est-ce pas ?
— Allons, Henry, je voulais simplement dire...
Mais Henry ne cherchait pas à être rassuré, et il interrompit son père avant qu'il finisse de s'excuser.
— Je ne peux pas rester, parce que je quitte New York demain.
Un bateau part pour Paris à midi. J'y serai, accompagné de Diana Holland. Je suis amoureux d'elle, comprenez-vous, et pas de Penelope. J'ai épousé Penelope en pensant que cela nous permettrait de continuer à vivre tranquillement, sous une façade de respectabilité, mais je ne le supporte plus.
Schoonmaker père était devenu pâle, pâle de rage, probablement, et il leva lentement sa grosse main qui tenait son cigare.
— Je n'en peux plus d'être obligé de mentir sur mon mariage et mon service dans l'armée. Je refuse de faire semblant de m'être comporté en héros dans le Pacifique, alors qu'en fait, tout le monde sait que je n'étais qu'un simple soldat qui a été envoyé à Cuba après la défaite des Espagnols, et qui ne s'est jamais servi de son fusil. Penelope peut divorcer si elle veut, ou elle peut persister dans l'imposture de s'appeler Mrs Henry Schoonmaker.
Henry termina sur un geste dédaigneux de la main, et se sentit soulagé que tant d'associés du vieil homme soient là pour être témoins qu'il était enfin devenu son propre maître. Sa voix était restée posée durant tout son discours ; il faisait un glorieux pied de nez à son père, lui disant qu'il pouvait toujours essayer, que sa tyrannie, que ses menaces de le déshériter n'avaient plus aucun pouvoir. Henry ne s'était jamais senti aussi libre et autant lui-même, sauf peut-être dans les bras de Diana. Dans un petit geste de fanfaronnade qu'il allait regretter le restant de ses jours, il 177
tendit la main, arracha le cigare à moitié consumé de la main de son père, et le plaça entre ses dents.
— Je m'en moque, reprit-il, de toute façon je ne serai plus là.
Un grand silence était tombé dans la pièce. Derrière Schoonmaker père, un mur d'hommes en gilets de soirée, immobiles. William resta bouche bée. À une époque de sa vie, ces mêmes traits nets et aristocratiques, qui avaient toujours rendu son fils irrésistible aux yeux des débutantes, avaient fait de lui un homme remarquable, mais une vie de colères, de compétitions, de bonne chère et d'abus de boisson l'avait abîmé. L'expression de ce visage était maintenant illisible ; son mystère, cependant, ne tempérait pas sa sévérité. Il avança d'un pas lourd, et l'espace d'une seconde, son fils pensa qu'il allait se battre pour récupérer sa moitié de cigare.
La seconde suivante, Henry sentit un poids terrible contre son épaule, et l'instant d'après il réalisa que son père vacillait sur ses jambes. Il essaya de le retenir, et pendant un moment ce fut une sorte de corps à corps, celui massif de William pesant vers le sol, et celui jeune et mince d'Henry luttant contre la pesanteur pour le maintenir debout. Le vieil homme siffla et inspira de l'air.
Quelques secondes s'écoulèrent, et Henry ne put plus le retenir ; son père tomba lourdement sur le sol, et Henry se jeta à son côté.
— De l'aide ! hurla Henry aux hommes élégants qui les entouraient, leurs montres de gousset étincelant sous les douces et belles lumières. Que l'un de vous aille chercher un médecin !
Il y eut des murmures, des pas hésitants, traînants, puis quelqu'un s'exécuta enfin. Les cheveux teints en noir de Schoonmaker père étaient tout décoiffés maintenant, et son visage était crispé comme s'il étouffait. Il y avait de la peur et de la rage dans ses yeux, mais qui firent place à une autre expression, fixe celle-ci, tandis qu'il regardait son fils. Henry fît un clin d'œil dérisoire au vieil homme et posa sa main sur son cœur, comme si 178
ces gestes pouvaient l'aider. L'un des hommes s'écarta des autres et vint se poster devant le corps du patriarche.
Henry leva les yeux et reconnut la longue et haute silhouette de Jeremiah Lawrence, l'avocat et le juriste de son père.
— Il est mort, annonça Lawrence.
Henry regarda à nouveau son père, et comprit que c'était la vérité.
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Vingt-Trois
Unir un titre européen à des dollars américains est un parcours matrimonial tellement suivi qu'il est inutile d'épiloguer à ce sujet. Toutefois, il convient de rappeler que les us et coutumes sont différents ici, et qu'une mère devrait prendre garde, durant la période de fiançailles, à ce que la jeune dame n'attrape pas le mal du Continent.
MRS HAMILTON W. BREEDFELT, RECUEIL D'ARTICLES SUR L'ÉDUCATION
DES JEUNES LADIES AU CARACTÈRE BIEN TREMPÉ.
1899.
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insi, lequel de ces hommes est-il mon rival ? Le prince, Apench
é vers Penelope, prononça ces mots sur un ton de conspirateur, laissant son regard s'attarder sur la peau douce et opaline du décolleté de la jeune femme avant de lever les yeux vers les autres invités. Un flot de dentelle blanche, au bas de la robe de Penelope, moussait autour de ses pieds, et les bagues et les bracelets qui ornaient ses mains accrochaient les lumières du lustre.
— Mr Schoonmaker se comporte d'une façon étrange, ce soir, répondit-elle, savourant le mot « rival » qu'il avait prononcé, et qui la fit rayonner. Je ne crois donc pas que vous le rencontrerez.
— Ah.
Elle perçut une étincelle dans les yeux du prince et crut sentir sa main caresser le dos de sa cuisse. Dans sa veste militaire bleue à épaulettes, il était particulièrement séduisant.
— Tant mieux pour moi, donc ? continua-t-il sur un ton plus calme, mais aussi plus vorace.
Les invités des Schoonmaker se laissaient servir à présent un deuxième verre de Champagne, et l'ambiance était devenue festive. On était au cœur de l'été, et tout le monde voulait voir et être vu avant de partir en croisière vers la Côte d'Azur ou dans des villas de Newport pour le mois d'août. Isabelle chuchotait derrière son éventail quelque chose à Bradley, et Penelope comprit qu'elle ne devrait rien confier à sa belle-mère quand celle-ci avait un amant. En ce moment même elle devait répéter probablement mot pour mot à cet homme dont la réputation n'était plus à faire ce que Penelope lui avait dit sur le prince de Bavière.
— Tout le monde nous regarde, énonça Penelope après un silence, articulant clairement chaque mot pour laisser deviner à 181
celui-ci que tous étaient spectateurs de quelque chose qui en valait vraiment la peine.
— Mais ils détournent tous les yeux, repartit-il.
— Oui, c'est notre façon de faire, dans ce pays.
— Je connais cette technique.
Le prince considéra les gens devant lui, levant son Champagne en guise de ponctuation, de sorte que la lumière traversa le liquide doré.
— Mais que pourrions-nous avoir fait pour inspirer un tel intérêt ?
Penelope leva ses grands yeux bleus puis les détourna, avec une expression faussement modeste et confuse.
— Suggérez-vous, mon prince, que nous n'en avons pas fait assez ?
Elle se demanda si elle était encore allée trop loin, mais elle vit un sourire naître au coin de la bouche du prince.
— Ma chérie, on peut toujours faire plus.
Il ne la quitta pas des yeux tandis qu'elle terminait son verre.