Ætrium (French Edition)
CHAPITRE 3 : Enfers et Tréfonds
Dans le couloir, un silence froid me rappelle celui de ce matin durant l’attente de mon nouveau responsable. Devant la porte de mon appartement, je passe mon téléphone portable sur la serrure connectée mais je n’entends aucun son de déverrouillage. Cette dernière est déjà débloquée. Je ne peux m’empêcher de me demander « c’est quoi ce bordel ?! », mais lorsque j’ouvre la porte, plus aucune pensée ne traverse mon esprit. Une vision effroyable se présente à moi. Machinalement, j’ouvre grand la bouche comme si j’avais la force de crier mais qu’aucun son ne pouvait en sortir. Je sens mes pieds, mes jambes, mes mains trembler, tout mon corps est pris d’un immense frisson. L’ensemble de mon être ne répond plus de rien.
Ce n’est pas possible, je ne veux pas en croire mes yeux, et pourtant, c’était bien la tête de mon papa face à celle de ma maman. Les deux se regardent, posés sur la table de la salle à manger. Les volets de la baie vitrée sont fermés alors qu’ils étaient ouverts ce matin. Les corps de mes parents sont démembrés et jonchent le sol. Sur le mur du fond, on peut distinguer, ce que je suppose être du sang, la lettre R. Cette vision d’horreur me tétanise totalement, l’odeur saisissante me prend au nez. Beaucoup trop d’informations se bousculent dans mon esprit.
Comment cela a-t-il pu arriver ? A quoi cela rime-t-il ? Serait-ce l’œuvre de Talia ? Les questions fusent sans trouver aucune réponse.
Toujours sur le pas de la porte, j’entends des pas se hâter derrière moi, tandis que leurs bruits se mélangent à des grosses voix.
Je ne prends pas la peine de me retourner. Soudain, ma tête heurte le sol violemment. Mon casque de moto n’est plus dans ma main mais roule sur le sol. Mon corps est retenu de force, je sens ma joue collée contre le carrelage froid et une légère chaleur qui doit être le sang coulant de ma bouche ainsi que mon arcade lors du choc avec le sol. Je peux aussi sentir ce que je présume être le canon d’une arme contre ma tempe. Un brouhaha assourdissant enjoint de cris se fit entendre. Subitement, tout redevient normal et audible.
- Vous avez le droit de garder le silence, tout ce que vous direz pourra et sera retenu contre vous…
Le fameux speech que l’on entend dans les films m’est bel et bien destiné. Je reste de marbre. Au regard de toute cette cohue, cela doit sûrement être le protocole. Menotté pour la première fois de ma vie, une équipe de policiers d’assaut se trouve dans le couloir. Vraisemblablement, personne n’entre dans l’appartement afin de ne pas abimer le lieu du crime. Je n’ai pas la force de parler ni même de marcher.
- Lève-toi et arrête de jouer la comédie, ne nous oblige pas à te porter espèce de malade.
Je ne joue pas la comédie, je ne peux absolument rien faire. Comme si mon cerveau, tel un ordinateur, avait lancé un redémarrage.
- Allez-y, portez-le et emmenez-le au poste, ordonne un des hommes présents dans la salle.
Ils se mirent à deux pour me porter et me faire traverser le couloir, les portes des voisins sont toutes ouvertes. Ce genre d’événements étant assez rare je reconnais les flashs des téléphones portables et autres appareils capables de filmer tous rivés sur mon visage en quête du nouveau scoop. Dans l’ascenseur pas un mot, ils me déposent, que dis-je ils me jettent au sol. Une fois la porte refermée l’un des policiers m’administre un grand coup de pieds dans le ventre à m’en couper la respiration puis recommence. Son collègue s’adresse à lui :
- C’est bien tu as retenu la leçon tu frappes dans le ventre maintenant.
- Ils ne méritent pas de vivre ces chiens de Rebirth. Lui répond son collègue.
Dehors, la nuit est totalement tombée, les voitures de police sont en position d’attente devant le bâtiment avec en retrait des fourgons de journalistes agglutinés tels des vampires sur une proie fragile. J’entends des cris, des insultes et les drones caméras des journalistes vautours qui s’affairent autour de moi comme si j’étais une bête de foire. Une fois dans le véhicule menotté la tête posée contre la vitre le moteur se met à vrombir, la sirène elle aussi se met en route. Suivi par une escorte digne d’un convoi présidentiel, je suis partagé entre un sentiment d’impuissance et d’incompréhension comme jamais auparavant. Arrivé au poste de police ils en profitent pour me déposséder de mon téléphone, ma montre connectée et les divers objets que j’ai en ma possession. Le peu de regards que je croise me dévisagent tel un paria, un vulgaire rebu de la société. Suite à cela, ils m’ont installé dans une de leurs cellules, la lumière reste allumée en permanence j’ai l’impression d’être un zombie. Dépourvu de sens de l’orientation, complétement isolé mon cerveau a beaucoup de difficultés à reprendre ses esprits. Les barreaux sont des lasers d’un bleu intense espacés de quelques centimètres à peine l’espace pour y glisser deux doigts.
Les heures passèrent, personne ne vint me rendre visite hormis un robot aspirateur qui s’est infiltré dans une petite ouverture s’étant ouverte brièvement entre les lasers. Il fait le tour de ma cellule, le tout sans un bruit, en prenant le soin de me contourner puis repars par là où il est entré. Je ne comprends pas sa présence ici car il n’y a absolument rien à aspirer. Tous mes repas sont acheminés par un cyborg, je n’ai pas eu le droit de prendre de douche ni même me brosser les dents, on ne peut pas dire qu’ils soient à cheval sur l’hygiène corporelle. Cela fait maintenant des heures que je n’ai toujours pas prononcé un mot. Je regrette ces longues nuits passées à élaborer, développer, puis entrainer ma création Talia. Du sang séché autour de ma bouche suite au plaquage contre le sol, me nettoyer est devenu superficiel. C’est un cauchemar, je vais me réveiller.
J’ignore toujours l’heure qu’il est, mais deux femmes viennent à ma rencontre pour me menotter et m’installer dans une salle d’interrogatoire. D’une taille immense, la pièce elle aussi d’un blanc immaculé, dotée de vitres sans tain comme dans n’importe quel polar même le plus médiocre d’entre eux. Assis sur une chaise une table de verre nous sépare, elles ne m’ont pas menotté. Je ne suis certainement pas une menace pour elles. Car même au mieux de ma forme, je ne suis pas capable d’affronter ces femmes.
Au vu de leurs uniformes noirs et rouges, ainsi que leurs coupes de cheveux parfaitement coiffées, les deux femmes devant moi appartiennent à l’AGR, l’Agence Générale de Renseignements. On pourrait les confondre avec des cyborgs mais elles disposent d’attraits bel et bien humains et sont, par la même occasion, extrêmement dangereuses. Il me semble que l’on a affaire à cette unité uniquement dans le cas des affaires les plus graves. Elles doivent avoir entre 35 et 40 ans. Il est difficile de déterminer leur âge en raison de leurs peaux éclatantes, leurs visages angéliques, mais leurs yeux ne laissent absolument rien transparaitre. Je me demande comment il est possible d’être autant similaire à un cyborg en apparence. Même Talia est plus humaine qu’elles.
- Vous êtes M. Wells Dante âgé de 29 ans. Vous n’avez pas eu recours au Strifes, cela a-t-il un rapport avec votre récente allégeance envers Rebirth ? Me questionne un des deux agents.
- Je n’ai vraiment pas envie de plaisanter. J’espère que vos collègues sont en train de chercher le ou les vraies coupables.
- L’enquête est terminée, vous êtes en attente du jugement qui aura lieu la semaine prochaine, plus précisément le 24 octobre.
- Pardon ? Comment est-ce possible ? Vous n’avez pas entendu ma déposition ni ma version des faits. Je n’étais pas présent de la journée, comment aurais-je pu commettre ce crime, et de quelle allégeance vous parlez ?
Confus et encore sous le choc, le manque de sommeil ainsi que l’exaspération commencent à me faire perdre patience.
- Il a été mis en évidence, via vos historiques, que vous avez régulièrement effectué des recherches sur Rebirth. Vous avez notamment consulté leurs vidéos pour une durée totale de 1 heure et 23 minutes au cours de cette semaine.
- Vous rigolez là ? Ce n’est pas possible, je n’ai jamais recherché quoi que ce soit sur ces malades, je ne sais même pas qui ils sont.
- Sachez que toutes les preuves vous accablent. Nous avons aussi retrouvé des vêtements vous appartenant tachés du sang de vos victimes, ainsi que vos empreintes sur les différentes armes utilisées.
Elle en profite pour allumer l’écran de la table en verre et me montre les pièces à conviction dont elle fait référence, les vêtements tachés de sang, mais aussi plusieurs couteaux qui ont, semble-t-il, été utilisés pour commettre les crimes.
- Ce matin, on vous a flashé à vive allure alors que, depuis quatre ans, vous effectuez régulièrement ce trajet en ne prenant aucune contravention. Etiez-vous pressé de quitter les lieux après avoir commis vos atrocités ?
Fou de rage, je tape des deux poings sur la table. Les compères ne sourcillent pas, elles me fixent longuement. L’une d’entre elles n’a toujours pas parlé. Elle a les deux mains posées à plat sur la table qui fait office d’écran et ne détourne pas son regard du mien.
- Sincèrement, je ne sais pas quelle heure il est. J’ai faim, j’ai soif et je veux dormir sans avoir un mini soleil qui m’éclaire la face. Je n’ai absolument rien à voir avec cet acte abominable. Vous devez refaire votre enquête, les suppliai-je.
- Encore une fois, plusieurs éléments vous relient aux crimes commis. L’enquête étant terminée, votre jugement sera bientôt rendu. Notre visite aujourd’hui a uniquement pour but de vous questionner au sujet de la secte que vous avez rejoint récemment et les membres que vous avez été amenés à rencontrer. Cela n’allégera en aucun cas votre peine, me dit l’interlocutrice avec qui j’échange depuis le début.
- Non mais attendez, vous vous foutez de moi ? Je vous le répète une nouvelle fois, je n’ai absolument rien à voir avec tout ça. J’exige d’avoir un avocat. C’est un droit inaliénable.
- Conformément à la loi, le droit d’être représenté ou défendu est caduc pour tout suspect appartenant à un groupe ou une organisation terroriste. La déchéance de votre nationalité ne vous permet pas de contester le jugement.
- Je n’appartiens à aucune organisation terroriste, je rentrais du travail au moment où j’ai découvert les corps sans vie.
Une voix s’exprime à travers de haut-parleurs, celle-ci est bien particulière, très calme et assurée. Elle devait provenir de derrière la vitre sans tain.
- Vous pouvez arrêter l’interrogatoire, son dévouement envers Rebirth est total, nous ne tirerons rien de lui.
- De quel dévouement parlez-vous, je suis innocent, m’écriai-je.
Les deux collègues se lèvent, me prennent par le bras, pour refaire le trajet inverse et me déposer dans ma cellule en m’enlevant les menottes. Les barreaux lasers se referment derrière moi. Me revoilà au point de départ avec une frayeur grandissante, celle que l’on ne m’innocente pas, et pour finir par m’accabler injustement du crime odieux de mes parents.
Dans ces moments-là, l’Homme retrouve sa nature primitive et égoïste. Je pense très peu à mes parents, je ne les pleure pas, peut-être parce que je ne réalise pas encore. En revanche, la pensée qui me hante le plus reste de savoir ce qu’il adviendra de mon sort dans les jours à venir. Je pense aussi à Talia. L’a-t-on mise au recyclage ? Personne n’est capable de comprendre son code. Ce n’est pas dû à la haute estime que j’ai de mes capacités mais plutôt aux années passées et les sécurités misent en place. La complexité est telle qu’un simple reboot voir un hard reset ne suffiront pas à avoir accès à son code. Le fait qu’elle soit autonome rend son système impénétrable. D’ailleurs, sa mise à jour est-elle achevée ? Tant de questions aussi futiles soient-elles auxquelles je n’aurais probablement jamais de réponses. J’essaye de réfléchir et isoler mes pensées négatives pour m’aider à trouver quelque chose qui puisse m’innocenter.
Les heures s’écoulèrent, les jours défilèrent. La routine du robot aspirateur mais aussi du bot de livraison de repas m’aident à me repérer dans le temps. Livré à moi-même dans cette cellule, je reste recroquevillé dans les différents angles de la pièce en faisant des pompes à longueur de journée. Me fatiguer est le seul moyen de trouver le sommeil jusqu’au jour J. Tout à coup, j’entends quelqu’un qui s’approche à grands pas. Ce n’est pas le cyborg qui vient m’apporter à manger, son pas est beaucoup plus lent et lourd. J’entends deux sons de pas, quand elles arrivent à mon niveau, je reconnais les deux énergumènes de l’AGR l’agent numéro 1 ainsi que son acolyte peu loquace numéro 2.
- C’est l’heure du jugement, veuillez nous suivre, me dit la seule des deux femmes qui m’a adressé la parole depuis le début de notre rencontre.
Les barreaux, matérialisés par des lasers, se désactivent. L’une des deux femmes me passe les menottes, tandis que l’autre demeure toujours impassible. Cette fois-ci, elle a les mains derrière le dos, comme la posture adoptée par les militaires tout en gardant encore ses yeux rivés sur moi. Ensemble, nous traversons le long couloir. Toutes les cellules sont vides, j’étais le seul prisonnier retenu ici.
Nous sortons devant une foule de badauds. Ils se tiennent devant nous, retenus par des barrières mais aussi une armada de policiers. Il semble qu’ils en ont tous après moi, je vois le dégout et la colère qu’arborent leurs visages. Malgré le bruit, je peux affirmer, à travers leur attitude hostile, qu’ils ne me veulent vraiment rien de bien. Je ne baisse pas la tête et regarde autour de moi. Un grand nombre de personnes scande mon nom en réclamant ma mort. Inutile d’assister au jugement, il est déjà rendu.
Mon escorte se fraye un passage au milieu de la foule, n’essayant même pas d’esquiver les jets de tomates ou autres légumes et objets lancés dans ma direction. L’agent numéro 2, celle qui n’a pas prononcé un seul mot depuis le début de nos rencontres, reçoit une bouteille d'eau, lancée par un homme qui se trouve juste à proximité. Elle est pourtant toujours séparée de la foule par les barrières mais aussi par les nombreux agents affrétés. Je croise son regard brièvement, elle me lâche le bras et se tourne vers l’homme qui, manifestement, vient de la vexer. Avec une vivacité hors norme elle écarte l’agent de police, enjambe la barrière et se retrouve nez à nez avec son assaillant. Elle réplique en lui assénant un violent coup de poing dans le cou. Celui-ci tombe au sol en mettant ses deux mains sur la zone attaquée. Impossible d’entendre le moindre son émanant de l’individu avec le vacarme autour mais je pense que la douleur le laisse sans voix. Aucun policier ne réagit, eux aussi n’ont apparemment pas envie de se frotter à elle. Elle opère un demi-tour puis reprend son poste d’origine tout en esquissant un léger rictus, surement dans le but d’exprimer qu’elle est fière de ce qu’elle vient d’accomplir. Sa collègue lui adresse la parole :
- Tu abuses Jaina, ce n’était qu’une bouteille d’eau.
Pour la première fois, j’entends le son de la voix de numéro 2 qui se prénomme Jaina.
- Ce n’est pas moi qu’il visait mais je suis celle qu’il a touchée. La prochaine fois il réfléchira à deux fois.
Nous montons dans le véhicule qui nous est réservé. Un cortège semblable à celui de la première fois nous encadre. Les évènements s’enchainent à une vitesse ahurissante, difficile de réaliser ce qui m’arrive. Un silence morbide accompagne la vertigineuse descente aux enfers qui est mienne.
Les véhicules se stoppent, nous sommes donc au tribunal, nous sortons de la voiture. Le même scénario se produit avec cette fois-ci encore plus de monde, plus de bruit et toujours plus de jets de déchets en tout genre. Je suis mentalement éreinté. Mon cerveau ne réfléchit plus, il se laisse guider par mes deux accompagnatrices.
Le tribunal est un bâtiment immense. Je ne l’avais jamais vu auparavant, ou alors je n’y avais jamais prêté attention. Les marches interminables qui mènent à l’entrée principale sont recouvertes des innombrables détritus et légumes que la population nous envoie.
Nous entrons, je vois tellement de visages nouveaux et qui ne me sont pas chaleureux du tout. J’ai hâte que cette journée interminable prenne fin. Peu importe l’issue je suis résigné. D’un regard extérieur, je dois avoir le profil du coupable idéal et je donnerai n’importe quoi pour voir la tête que j’ai actuellement.
Nous arrivons dans la salle du jugement qui est aussi bruyante que l’environnement extérieur. C’est une grande salle en forme de cercle avec, au centre, un pupitre et un micro. Mes accompagnatrices me font avancer au niveau du pupitre, m’enlèvent les menottes et posent mes deux avant-bras à plat. De nouvelles menottes viennent aussitôt se refermer au niveau de mes poignées.
En hauteur, tout autour de moi, d’innombrables individus font face à la cour composée de quatre juges se tenant devant moi. Mes deux acolytes toujours situées de part et d’autre, à ma droite et ma gauche, n’ont pas décroché un seul mot aussi bien durant le trajet que depuis notre arrivée. Mais aussi plus bas, à quelques mètres de moi, trois hommes et une femme qui, au vu de leur apparence, font partie de la Légion, l’élite de la police Strigoï. De base, ils ont les yeux rouges mais, avec la modernité, ils portent des lentilles pour modifier les couleurs de leurs yeux, ou plutôt essayer de se rapprocher au maximum des humains. Par contre, au sujet de leur peau, il n’existe toujours aucune solution. Bien qu’ils puissent sortir le jour, ils ne risquent pas d’attraper de coups de soleil.
- Silence ! Enjoint l’un des juges.
Le silence s’installe. Bien que le chaos règne à l’extérieur, ici, tout devint si calme.
- Mesdames et messieurs, bonjour. L’audience du jour est diffusée en direct sur les chaines nationales. L’odieux crime commis par l’accusé ici présent ne doit et ne restera pas impunie. Il servira donc d’exemple pour les futurs déviants qui souhaiteraient rejoindre les rangs de la secte Rebirth.
- Commençons par les faits qui vous sont reprochés, continue un des autres juges. Le mercredi 17 octobre 2094, après vous être réveillé et avoir pris le petit déjeuner avec vos parents, vous les avez sauvagement assassinés. Vous avez commis ce crime en utilisant les armes qui ont été identifiées par les inspecteurs.
Les couteaux se matérialisent via des hologrammes. Ils sont au nombre de trois et tournent sur eux-mêmes juste en face, entre la Légion et moi. Recouvert de sang, je ne reconnais pas ces couteaux.
- Ce ne sont pas les nôtres, nous n’avons jamais possédé ces couteaux à la maison.
- SILENCE ! Tonna l’un des juges. Vous ne serez autorisé à parler qu’à l’issue du rendu du jugement.
- Comment je… BZZZZZ…
Avant que je ne termine ma déclaration, une décharge électrique parcourt tout mon corps. Dans la mesure où le courant provient du pupitre, je fus immédiatement électrocuté, car mes bras y sont bien encrés. La douleur fut courte mais très intense.
- Accusé, je vous ai demandé de garder le silence. La prochaine fois que désobéirez en intervenant, je n’hésiterai pas à recommencer.
- Vous feriez mieux… BZZZZZ…
Encore une fois, au milieu de ma prise de parole, je reçus le même châtiment. Cette fois-ci, la décharge fut un peu plus longue que la précédente. Mes jambes vacillent mais je ne tombe pas. Numéro 2, qui s’appelle en réalité Jaina, se situe à ma gauche. Elle me fixe tout en adoptant un regard où se mélangent mépris et pitié. Mais je pense qu’elle comprend avec mon regard que je ne compte pas me taire. Elle sort de sa poche un couteau, retire le bandeau qu’elle a dans les cheveux, le coupe et l’attache autour de ma bouche en réalisant un nœud derrière ma tête.
Ils mettent vraiment tout en œuvre pour que je ne parle pas. Le semblant de procès continue pendant une petite demi-heure, puis vient le moment de rendre le verdict que tout le monde connaît déjà.- Accusé, vous avez désobéi. Votre temps de parole vous est donc retiré. Je vais dès à présent rendre le verdict. Pour les meurtres avec préméditation de vos parents ainsi que votre appartenance à une organisation terroriste, vous êtes reconnu coupable de ces deux chefs d’accusation. Vous êtes condamné à mort, la Légion ici présente vous prendra en charge et vous acheminera à votre lieu d’exécution. Vous pouvez aller récupérer l’accusé, finit le juge en s’adressant aux membres de la Légion.
- Mesdames et Messieurs, l’audience est levée, clôture un autre juge.
Des cris d’acclamation se font entendre. Je reste fort et je n’ai d'autre choix que d’accepter la sanction. Bien qu’étant innocent, il n’y a aucune échappatoire.
Les Strigoï se dirigent vers moi tout sourire. Ils me regardent, lorsque l’un d’entre eux me dit :
- Tu es le neuvième condamné depuis ce matin, on dirait qu’un bus sera nécessaire pour tout ce beau monde ahahah.
Numéro 2 m’enlève son bandeau et le glisse dans la poche arrière de mon pantalon. Elle aurait pu se le garder son bout de tissu. Les menottes se décrochent automatiquement, pour me laisser découvrir les traces de brûlure sur mes poignets. Ce n’est rien comparé à la douleur intérieure que je ressens, notamment la perte de mes parents, sans oublier les coupables qui courent toujours et, enfin, ma petite sœur Talia qui doit être en train de croupir dans une usine de recyclage. Je croise une dernière fois le regard de numéro 2 avant que l’on m’enfile un sac d’exécution sur la tête. Ne plus rien voir pour se diriger lentement vers une mort certaine, voilà le triste sort qui m’attend.
Nous nous dirigeons vers la sortie mais nous empruntons un autre chemin, celui de la sortie de secours, où est garé le cortège de prisonnier. J’ai eu connaissance de tous ces détails en les écoutant parler.
- Dépêchez-vous, Ruben nous attend pour 19 h.
- Ça devrait aller, il est à peine 16 h.
- Ouais mais je n’ai vraiment pas envie de tomber dans les embouteillages, et encore moins d’énerver Ruben.
- Ne t’en fais pas, ça va le faire.
Je n’ai plus les mots pour exprimer mon désarroi ou mon impuissance face à une situation aussi grave, un tel acharnement, une telle injustice. L’effondrement de mon monde aura été très rapide. Un peu comme le trajet jusqu’à Undercity, la ville Strigoï la plus proche. Absolument aucune idée de l’heure qu’il est, ou même de l’endroit où je me trouve précisément, mais nous sommes arrivés à destination. Je ne suis pas le seul condamné ici présent, j’entendais des sanglots autour de moi. Ils nous ont finalement enlevé nos cagoules. Mes yeux me piquent, je les frotte avec mes mains menottées pour finalement les ouvrir.
- Bienvenue à toutes et à tous, je suis Ruben votre humble hôte pour toute la durée de votre séjour. Espérons qu’il soit le plus long possible.
Il fit une courbette comme ce fut d’usage à une lointaine époque, puis se redresse et ouvrit la bouche pour afficher un sourire des plus inquiétants.
L’un des forcenés, une femme en l’occurrence, prit la parole pour déclarer d’un air assuré :
- Je pensais que nous allions être exécutés...
- Effectivement, vous pensiez que nous vous exécuterions comme de vulgaires animaux, mais la vérité est que vous êtes du bétail de qualité et nous aimons prendre soin de nos animaux.
- Alors là, plutôt crever ! Crie la femme qui venait de le questionner.
Ruben se jette sur elle à la vitesse de l’éclair, puis lui arracha la tête sans sourciller ni même forcer. Le bruit que cela engendre restera à vie dans ma tête. Il but son sang dans un bruit de succion morbide, et invita ses confrères à le rejoindre pour se servir pendant que la boisson était encore chaude.
La bouche recouverte du sang de sa victime, il ne prit la peine de l’enlever cela ne semble pas le déranger, cette vue me donne des frissons. Impossible de lui donner un âge bien que son enveloppe soit celle d’un quarantenaire la barbe aux reflets roux, ces cheveux assez courts mais ébouriffés parsemés de gouttes de sang sont eux aussi teintés de roux. Ses yeux rouge sang quant à eux me rappellent les livres d’SVT qui parlaient des lapins atteints de myxomatose. Il s’éclaircit la voix puis Ruben s’exclame :
- Ton vœu est exaucé. Quelqu’un d’autre à une question ? Parce qu’on a encore un petit creux mes amis et moi, dit-il en nous laissant découvrir son rire gausseur.
Personne ne broncha, tout le monde venait de comprendre que nous étions face à une force de la nature et personne ne serait en mesure de nous porter secours.
- Allez, venez les copains, je vais vous montrer votre nouveau lieu de vie, vous allez l’adorer, dit-il en s’adressant à nous avec un ton moqueur.
Les locaux sont extrêmement propres et bien entretenus, hormis le corps de cette pauvre femme qui gît sur le sol. Tout est blanc ici aussi. D’ailleurs, il est étonnant de constater à quel point ils ne sont pas si différents que nous concernant la décoration. Par contre, au sujet des vêtements, ils aiment beaucoup plus le cuir que nous, ce n’est pas un cliché.
Nous marchons dans un couloir tandis que nous n’étions plus que huit condamnés, dont deux femmes. Quelqu’un commence à ricaner dans notre groupe. Après tout chacun sa façon de réagir, nous sommes dans la même merde, je ne peux pas lui en vouloir mais son rire m’agace. Je me tourne et je peux enfin mettre un visage sur cet irritant personnage. Ma taille, un peu plus trapu une coupe à l’iroquoise couleur arc en ciel. Son visage est légèrement marqué par quelques cicatrices, des yeux noirs une barbe peu entretenue, vêtu d’un débardeur noir pantalon gris et bottes montantes. Ses bras sont recouverts de tatouages en tout genre et au bout de ses bras ses doigts sont vernis aux couleurs d’un arc-en-ciel. Etrangement coloré le drôle de type, nos regards se croisent et il continue son ricanement, je poursuis mon chemin. Au bout du couloir, Ruben ouvre la porte en grand en nous faisant entrer un à un dans une pièce qui semblait gigantesque. En nous regardant chacun notre tour, il adopte un sourire malfaisant alors que sa barbe contient encore le sang qu’il a bu auparavant.
Je suis conscient que durant ma courte vie je n’ai pas vu les pires choses qui puissent exister en ce monde, mais cela dépasse totalement mon imagination. En réalité, la salle géante est un mouroir. Des centaines, peut-être des milliers d’hommes et de femmes sont accrochés à des râteliers dotés d’un système complexe qui draine leur sang. Un autre système est situé à proximité qui, je le suppose, permet de les nourrir et de les hydrater pour leur éviter une mort trop rapide.
- Suivez-moi, il est temps pour que l’on vous installe dans vos emplacements et ensuite on vous raccordera aux machines. Il faut que vous soyez opérationnels dès ce soir. J’espère que vous n’avez pas peur des piqures ni du sang ahahah.
Je ne sais pas qui du clown de derrière et du vampire a le rire le plus agaçant. Les Humais sont tous biens trop faibles pour faire quoi que ce soit ou même parler. C’est la raison pour laquelle le lieu est aussi calme. Autour de nous des Strigoï en blouse blanche s’affairent à vérifier les corps et le bon fonctionnement des appareils. Je ne peux pas réfléchir correctement, il m’est impossible de songer à une issue potentielle.
- Enlevez vos hauts mais gardez vos pantalons, on tient à ce que vous conserviez le peu de dignité qu’il vous reste. Et pour mesdames, vous pouvez garder le haut de vos sous-vêtements, de toute façon durant votre sommeil tout peut arriver ! Dit-il en se marrant.
Nous nous exécutons en silence devant un long râtelier vide. Ils nous accrochent à un harnais, comme du bétail, afin de nous suspendre et commencent à effectuer les branchements.
- J’espère que vous n’avez pas d’affinités particulières parce que l’on ne vous changera pas de place, nous lance un des vampires tout sourire.
- On va vous administrer des somnifères afin que vous ne ressentiez pas trop de douleurs. Et pour la suite, vous allez être tellement faibles que vous n’y penserez même plus. Je vous souhaite donc une agréable nuit, et encore merci de contribuer aux cocktails qu’on ira siroter au Gomorrhe Club avec la bande.
Les techniciens se pressent et effectuent leurs basses besognes, mon corps s’élève afin d’être entreposé comme un animal à l’abattoir. Mes yeux se ferment sur la vue de Ruben et sa barbe contenant encore le sang qui a eu le temps de sécher.
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