Âmes d'Occident
Chapitre III
Lorsque nous atteignîmes Saint-Servais, le village était presque désert. Seules, quelques femmes, demeurées pour garder les enfants, échangeaient, d’une porte à l’autre, leurs commentaires, émaillés de « Mon Jésus miséricorde ! » et de « Tout de même, aussi donc ! ». Le reste de la population valide avait gagné le bois.
— Tu donneras de l’avoine au cheval sans le dételer, dit Claude à son jeune valet d’écurie, pendant que je présentais mes devoirs à madame Hernoy.
Après quoi, se tournant vers sa femme :
— Et nous, notre avoine est-elle prête ?
— Il y aura même une bouche de plus pour la partager avec vous.
— Ah ! qui ça ?
— Skan, le chef sabotier des Pierres-Longues, qui a, paraît-il, à t’entretenir… Il t’attend depuis un bon quart d’heure dans la salle à manger.
— Parfait ! Nous allons avoir des détails sur l’incendie… Et quel beau type de boisier, mon cher, ce Jozon Skan !… Regardez plutôt, me chuchota Claude, comme nous passions à table.
Le sabotier, qui se tenait debout dans le fond de la pièce, s’était avancé pour nous toucher la main. Hernoy ne m’avait pas menti : tout jeune — vingt-cinq ans peut-être — cet homme était beau, en effet, beau, c’est le cas de le dire, comme l’antique. Avec sa grande crinière dorée, son visage clair, à peine teinté de hâle, ses yeux couleur de source et ses fines moustaches tombantes, d’un blond de seigle mûr, il faisait penser à quelque mâle Antinoüs gaulois, nourri dans le commerce des druides. Son accoutrement barbare aidait à l’illusion. Une manière de sayon en peau de bique enveloppait son torse, et ses jambes étaient comme engainées dans ces braies étroites, tissées d’étoupe grossière, qui ne sont plus guère de mode en Bretagne que chez les habitants de l’Arrée. Le tranchant bleuâtre d’une hachette débordait son ceinturon de cuir brut. Son air, son port, toute sa personne respirait un je ne sais quoi de fier et d’indompté, voire de farouche, comme son nom.
— J’ignorais qu’il y eût des Skan à Saint-Servais… Est-ce que vous êtes originaire de la paroisse ? lui demandai-je, pour l’apprivoiser, quand nous fûmes assis, tous trois, autour de la soupière fumante (car madame Hernoy, fidèle à l’ancien us breton, ne s’attablait pas avec ses hôtes, uniquement occupée de les servir elle-même).
— Oh ! fit-il, Skan est mon surnom de sabotier, et, pour ce qui est de ma paroisse, nous autres, vous savez, nous sommes de partout où il y a des bois.
— A propos de bois, intervint le maire, c’est bien le troisième feu, n’est-il pas vrai, que l’on allume ainsi dans ceux du Barroz ?
— Le troisième, acquiesça le jeune homme.
— Et toujours à la même date, mon cher, poursuivit Claude, en s’adressant à moi, toujours dans cette sacrée soirée du Vendredi Saint… Saisissez-vous maintenant le rapport ?
— S’il s’agit d’une pure coïncidence, elle est bizarre.
— Ouais ! Derrière ces coïncidences-là, il y a un brandon qui sait ce qu’il veut.
— Forêt qui brûle au printemps, haine qui couva longtemps… C’est du moins ce que dit la Sagesse du bois, appuya le chef sabotier.
— Et l’objet de cette vengeance trois fois répétée serait le garde de Kerveltrec ?… N’est-ce pas le même chez qui nous collationnâmes, il y a deux ans, sous les auspices d’une si charmante jeune fille ?
— Précisément. Et Jozon Skan vous attestera que Jeanne Rouzès est plus charmante que jamais, répondit Hernoy ; car, si la voix du peuple est la voix de Dieu, je ne tarderai pas ceindre mon écharpe pour les unir… Inutile de baisser la tête, Jozon… Je trouve même, entre nous, que tu ne te presses pas suffisamment, et le vieux Rouzès est de mon avis. Il me le déclarait encore l’autre jour : depuis quatre ans que tu es dans le pays, sa fille ne rêve que de toi : tu l’as ensorcelée, à ce qu’il prétend… Et, tiens ! puisque nous sommes sur ce chapitre, sais-tu ce qu’il a remarqué, le vieux Rouzès ?
— Sans doute que le feu n’avait commencé à prendre dans ses coupes qu’après mon entrée au chantier des Pierres-Longues.
— Il te l’a donc dit ?
— Presque.
— Selon lui, c’est parce que Jeanne a jeté son dévolu sur toi qu’on s’est mis à lui chercher noise, à lui. Ne pouvant te disputer la fille, les amoureux évincés se vengent sur le père. « Ah ! elle fait fi de nous, la Rouzès ! Eh bien ! le vieux trinquera pour elle ! Ou il perdra sa place de garde, ou il ne lui restera, dans tout le Barroz, pas un seul arbre vert à garder ». Voilà comment il explique les choses, et ça n’est déjà point si mal raisonné, par ma foi !
Le chef sabotier eut sur les lèvres un sourire quelque peu ambigu, mais ne souffla mot.