Âmes d'Occident

Anatole Le Braz · Chapitre 15 sur 43

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Âmes d'Occident

Le Sonneur de Garlan

A Mademoiselle Sophie Godet.

I

C’est une vieille petite paroisse, là-bas, au fond du pays morlaisien, dans la direction de la mer, sur le versant méridional de la combe du Dourdu.

Une ceinture de collines l’enveloppe et l’isole. Elle est là, comme nichée dans un creux de verdure, à l’écart des routes passantes. N’était la pointe aiguë de son clocher, n’étaient surtout les gracieux carillons qui s’en échappent aux dimanches et jours de fêtes gardées, rien ne révélerait au monde son existence. Son joli nom de Garlan lui vient, à ce qu’il paraît, d’un vieux saint oublié dont vous chercheriez vainement la vie dans le Propre du diocèse.

De la mémoire même de saint Garlan il ne subsiste que ce dicton :

An ôtro Sant Garlann
A rê cleïer aour gant bleuniô lann.

Ce qui veut dire : « Monseigneur saint Garlan fabriquait des cloches d’or avec les fleurs de l’ajonc. » D’où il est permis d’inférer qu’il goûtait fort ce genre de musique et que les Garlantais lui doivent, pour une bonne part, la tradition des belles sonneries, qui est toute la gloire de leur bourgade.

Cette bourgade se compose, au total, de l’église, du presbytère, de l’école mixte, et d’un chapelet de maisons basses, égrenées autour du cimetière qui promène sur leurs antiques chaumes moussus l’ombre dense de ses grands ifs.

Dans l’une d’elles, que voile à demi une épaisse touffe de sureau, habitait, il y a quelque cinquante ou soixante ans, Agapit Quesseveur, plus souvent désigné par le sobriquet affectueux de Gapit, — abréviation de son étrange prénom.

Il avait commencé, tout adolescent, par entrer en apprentissage à Morlaix.

Morlaix, — la ville des cigarières, — est aussi, comme chacun sait, la capitale des tonneliers. Dans la profondeur des hautes bâtisses moyenâgeuses de la rue des Nobles ou de la rue des Archers se creusent des espèces d’arrière-cours où les sombres maçonneries qui les encadrent entretiennent une constante humidité de sépulcre et ne laissent pénétrer qu’un filet de jour spectral, tombé du mince hublot de ciel que découpent les toits en surplomb. Des ombilics, des scolopendres, de frêles fougères d’eau accrochent leurs végétations malades aux parois suintantes des murs. L’odeur aigre des vieilles murailles, entassées sur un dallage toujours gras d’une boue noirâtre, s’y mêle au moisi des siècles, au relent de décomposition qui s’exhale des caves souterraines, glaciales et putrides comme des égouts désaffectés.

Cinq, six années durant, Gapit Quesseveur avait besogné, en qualité d’apprenti tonnelier, dans une de ces basses-fosses, et déjà le bruit courait à Garlan qu’il allait recevoir une paie de compagnon, — avant même d’avoir atteint l’âge de la conscription, — lorsqu’un après-midi de septembre, vers l’époque de la Foire-Haute, on l’avait vu rentrer au village, en charrette, allongé sur une botte de paille et si différent de lui-même qu’il en était devenu méconnaissable. Vous eussiez dit son fantôme. Il avait fallu le descendre de la voiture et le transporter à bras jusqu’à son lit, comme un blessé, comme un moribond…

Longtemps il était demeuré dans l’impossibilité de se mouvoir, les membres travaillés d’un mal secret qu’une rebouteuse, mandée de Plougaznou, avait déclaré sans remède.

Cela lui était arrivé tout d’un coup, sans qu’il sût comment. Une nuit, il avait rêvé qu’on lui sciait les os et, le lendemain, il avait constaté avec épouvante que ni ses jambes, ni ses mains ne lui obéissaient plus.

Le sentiment unanime fut qu’il y avait du surnaturel dans son cas. Les gens de la ville avaient dû lui jeter un sort.

Sa mère, veuve, et qui de quatre enfants n’avait conservé que lui, le soigna du mieux qu’elle put, avec des onguents de bonne femme, des oraisons compliquées et des pèlerinages aux sanctuaires les plus réputés de la région, particulièrement à Notre-Dame du Rélecq dont elle balaya la chapelle, selon le rite, par trois lundis consécutifs.

Au bout de quelques mois de ce régime, et sa jeunesse aidant, Gapit Quesseveur se rétablit.

Il se rétablit, mais resta chétif et contrefait, la taille comme cassée en deux par le milieu des reins, les épaules déviées, le col infléchi en avant du torse, — objet d’étonnement et de commisération pour les personnes de son voisinage que déconcertait toujours un peu l’inquiétante anomalie de cette tête de jeune homme sur ce corps de vieillard.

Il fut des semaines sans se risquer hors du courtil familial : son infortune lui pesait comme une honte.

Le recteur lui apportait de temps en temps les consolations d’usage :

— Il n’est que de se soumettre à la volonté de Dieu, mon enfant.

Il hochait la tête, murmurait :

— N’empêche que je serai toujours un propre à rien.

Mais ce n’était pas cette pensée dont il souffrait le plus : il y en avait une autre, tout au fond de lui, qu’il n’eût jamais avouée, pas même en confession à l’article de la mort, et qui, la nuit, le tenait éveillé de longues heures à sangloter, sangloter sans fin, la face enfouie dans son traversin de balle d’avoine…


Peu à peu, cependant, il prit sur lui de sortir, de se montrer ; et, pour n’être pas complètement à la charge de sa mère, « Gritta la veuve », dont les ressources étaient plus que modestes, il se procura quelques vagues besognes domestiques, comme d’éfibrer du chanvre ou de teiller du lin. Bientôt, s’aguerrissant, il porta ses services dans la bourgade, là où il ne s’agissait que d’un petit coup de main à donner. On le vit, à la forge, tirer le soufflet ; chez le sabotier, affûter les tarières et les gouges ; à l’église, cirer le chœur ou ranger les chaises autour des piliers, sous la direction de Jannou, le sacristain ; mais surtout, les jours de baptêmes ou d’enterrements, doubler Justin Lissillour, le sonneur, pour carillonner les Te Deum ou marteler les glas.

Les cloches lui étaient des amies et des confidentes : elles accueillaient sa peine et la berçaient, en l’étourdissant.

A exercer ainsi sa faiblesse, il lui sembla que les forces lui revenaient, il rêva d’une résurrection possible : l’espoir, le désir violent de la santé ranimaient ses énergies éteintes.

Un dimanche de juillet, il alla jusqu’à se faire beau, comme avant sa maladie, et parut à la grand’messe. Il crut remarquer, pendant l’office, qu’on ne le regardait plus avec les mêmes yeux de commisération. Ce fut chez lui plus que du soulagement, presque de l’orgueil.

Dans le cimetière, à l’issue de la cérémonie, il se mêla aux groupes des autres jeunes hommes, ses camarades d’antan, échangea des bonjours avec les figures de sa connaissance, s’enhardit à ne point détourner la tête lorsque les jeunes filles débouchèrent du porche pour se répandre parmi les tombes. Une d’elles, l’apercevant, vint à lui :

— Dieu merci, vous voilà sur pied, Gapit Quesseveur, dit-elle d’une voix joyeuse dont le timbre le pénétra jusqu’aux moelles.

— Oui, Jeanne-Louise, balbutia-t-il.

Ce fut tout ce qu’il put répondre. Il se tenait devant elle, pâle, la gorge sèche, tout son sang formant boule dans son cœur étranglé. Alors, Jeanne-Louise fut comme gênée, elle aussi, et, feignant de chercher quelqu’un des yeux dans la foule, elle jeta d’un ton rapide où perçait une légère nuance d’embarras :

— Puisque vous êtes bien à présent, si vous passez à notre porte, entrez boire un verre de cidre, n’est-ce pas, Gapit ?

Il répondit pour la seconde fois :

— Oui, Jeanne-Louise.

Déjà elle s’éloignait par une allée transversale. Il vit son châle vert et sa coiffe blanche s’effacer derrière les ifs… « Puisque vous êtes bien à présent », avait-elle dit. Oh ! comme il eût voulu courir après elle, la saisir par le bas de sa robe, lui crier, les mains jointes : « Ayez pitié, Jeanne-Louise ! Il n’est pire souffrance que d’aimer !… »