Âmes d'Occident

Anatole Le Braz · Chapitre 17 sur 43

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Âmes d'Occident

Chapitre III

A quatre ou cinq mois de là, dans le courant de l’hiver, comme le fils et la mère achevaient le souper au coin de l’âtre, un grêle tintement de clochette au dehors les fit tressaillir.

— Le Bon Dieu qui va chez quelqu’un, soupira la veuve en se signant.

Elle supputait encore chez qui ce pouvait être, quand, brusquement, la porte s’entrebâilla.

— Gapit ! cria du seuil une voix qu’ils reconnurent aussitôt pour celle du recteur.

Effectivement, messire Guéguen, le desservant de la paroisse, se tenait sur le pas de l’entrée, revêtu de son surplis. Gritta s’empressa de lui épousseter une chaise, avec son tablier.

— Non, non, protesta-t-il, je ne m’assieds pas… Un mot seulement… Je viens d’administrer Justin Lissillour…

Le jeune homme ne put retenir une exclamation désolée :

— Quoi ? Justin… Justin le sonneur ?

— Oui… un coup de sang… C’était un excellent serviteur, mais il buvait trop : je lui avais toujours prédit qu’il finirait comme ça… Dieu lui a tout juste laissé le temps de se repentir et de te recommander à moi pour son successeur. D’après lui, tu es doué comme pas un pour les cloches… Ça t’irait-il de les avoir à sonner ?

Avant que Gapit eût ouvert la bouche, sa mère avait déjà répondu :

— Pouvez-vous le demander ?… Dites que jamais il n’aurait osé rêver une pareille bénédiction !

De fait, c’était l’avenir assuré.

Sans être lucrative, la fonction rapportait bon an mal an une pièce de quatre cents livres. Car, si les émoluments fixes étaient insignifiants, il y avait le casuel, il y avait surtout les quêtes à domicile.

« J’ai de quoi faire vivre un ménage », se dit Gapit Quesseveur, comme il rentrait chez lui, le surlendemain, après s’être essayé à sa première grande sonnerie pour les funérailles de Justin Lissillour.

Il fut très vite un incomparable sonneur. La souffrance avait affiné ses nerfs et comme éveillé en lui des sens d’artiste. Il s’était pris d’un culte pour ses cloches. Il conversait avec elles, comme avec des Esprits de l’air, s’initiait à l’âme multiple enfermée dans leur métal, s’appliquait en toute occasion à tirer d’elles des accords inentendus.

— Ne dirait-on pas qu’il les fait parler, et dans le langage des anges encore !… s’écriaient, aux jours de fêtes, les gens de Garlan, émerveillés.

C’était vrai à la lettre.

Mais, lorsque Jeanne-Louise Mével était de grand’messe, elles ne parlaient pas seulement, elles chantaient, elles s’égosillaient, elles s’exaltaient en un prestigieux épanouissement d’harmonies. La grosse cloche surtout, qu’on appelait le Salve, roulait des vibrations si pleines et si profondes qu’elles semblaient le bruit d’une mer aérienne, déferlant aux grèves de l’espace.

Ainsi Gapit Quesseveur, par les voix retentissantes du bronze, publiait à tous les vents le secret d’amour qu’il ne pouvait ni garder pour lui seul, ni partager avec un autre humain.

Adossé au mur du porche, sous les cloches encore agitées d’une ondulation serpentine, il demandait à Jeanne-Louise, quand elle sortait parmi ses compagnes, à l’issue de l’office :

— Avez-vous trouvé que c’était bien, aujourd’hui ?

— Très bien, Gapit, admirablement bien, répondait-elle avec un joli mouvement de la tête qui ramenait dans l’esprit du jeune homme l’image de la tourterelle.


Le printemps arriva. Les premières verdures hésitantes tissèrent leurs trames encore fragiles aux cimes du pays boisé.

C’était l’usage de la paroisse que le sonneur fît dans la semaine sainte l’une des deux quêtes auxquelles il avait droit, celle qu’en raison du temps pascal on nommait « la quête des œufs ».

Gapit Quesseveur s’était promis de renoncer à la sienne plutôt que de se présenter à son désavantage chez les hôtes du Kergoz. Mais, à se balancer pendant des mois, suspendu aux câbles des cloches, quelque chose de leur élasticité s’était comme insinué dans ses membres. Les nœuds de ses reins et de son échine s’étaient relâchés. Une sève vivante sourdait confusément jusque dans les parties les plus desséchées de son être.

Dès le lundi des Rameaux, il se mit donc en route ; et, les trois jours qui suivirent, on ne rencontra plus que lui par les petits chemins accidentés, aux talus fleuris de jonquilles et de primevères, ou sur les sentiers frayés d’une ferme à l’autre dans le vert tendre des blés naissants. Il allait de seuil en seuil, partout salué d’une parole de bienvenue, partout comblé de rustiques offrandes.

Le jeudi soir, cependant, il n’avait pas encore approché du Kergoz. Plus d’une fois, il s’était arrêté au sommet des collines avoisinantes pour contempler, avec un singulier mélange de plaisir et d’angoisse, les fines cheminées anciennes, blanchies à la chaux, qui, pareilles à des « amers », dominaient la houle des jeunes feuillages. Il aspirait de toute son âme vers ce logis et, néanmoins, reculait sans cesse l’instant, pour lui si décisif, où il en franchirait la porte.

Enfin, le Vendredi Saint, il s’arma de courage.

Il faisait une matinée radieuse, exquisément tiédie par les haleines du large : un ciel délicat, où des nuages roses s’éparpillaient comme des pétales de fleur, — un vrai printemps de fiançailles.

Dans la cour du manoir, le sonneur croisa Jeanne-Louise, qui se dirigeait vers les étables avec un faix de luzerne mouillée entre ses bras nus, les manches retroussées au-dessus des coudes.

— Ah ! c’est vous, Gapit, dit-elle.

Et, laissant glisser la provende qui s’étala comme un flot d’émeraude à ses pieds, elle le précéda dans la maison. Pierre Mével, assis à la grande table de la cuisine, déjeunait d’une tranche de pain de seigle, graissée de lard. Il essuya sa main droite à son genou et la tendit au visiteur :

— Bonjour, prononça-t-il. Prends place vis-à-vis de moi et mange… Toi, fille, apporte-nous du cidre frais.

Il en versa deux pleines écuellées.

— A ta santé, mon gars !… Je commençais croire qu’on ne te verrait plus au Kergoz !

Gapit, qui s’apprêtait à boire, redressa la nuque pour répondre :

— Ce n’est pas l’envie qui m’a manqué… J’ai eu beaucoup de chagrins, Pierre Mével.

— Oui, je sais… ta maladie… Tu n’as vraiment pas eu de chance ! Nous le disions encore ces temps derniers, n’est-ce pas, Jeanne-Louise ?

Cette allusion à sa « maladie », faite sur un ton d’apitoiement banal et devant celle qu’il aimait, blessa au vif la fierté du jeune homme.

Il protesta, presque avec véhémence :

— Je n’ai plus de mal nulle part et, pour la moisson d’août, je serai aussi gaillard que si je n’avais jamais été souffrant… C’est le recteur qui me l’a dit, ajouta-t-il plus doucement, non sans rougir un peu de ce mensonge.

— Dieu le veuille ! articula le fermier. Et, après tout, il n’y a rien dont on ne puisse guérir, à ton âge.

Mais dans ses yeux se lisait l’incrédulité qui était au fond de sa pensée, et toute son attitude trahissait le mépris inconscient du campagnard robuste pour l’infirme.

Il y eut un silence pénible. La jeune fille, par compassion pour son ami d’autrefois, intervint :

— Ce qui est sûr, c’est que vous êtes le contraire d’un manchot. Jamais il n’y avait encore eu à Garlan de sonneur tel que vous. Cela, il n’y a qu’une voix dans la paroisse pour le déclarer.

Les prunelles de Gapit Quesseveur brillèrent d’un éclat reconnaissant.

— Oui, n’est-ce pas que mes cloches m’obéissent ? s’écria-t-il.

— Comme des servantes, à la vérité.

Pierre Mével avait quitté son banc. On entendit grincer un battant d’armoire dans la pièce voisine. Quand le fermier reparut, il tenait entre ses doigts une pistole, un jaunet de dix francs, qu’il voulut déposer ostensiblement dans la paume du sonneur.

— Tu sais, il y aura la pareille pour toi à chacune de tes quêtes, fit-il avec une cordialité un peu emphatique.

Mais Gapit, au lieu d’avancer la main, l’avait fourrée dans sa poche.

— Hein ?… Tu refuses ?… balbutia le paysan, interloqué.

Le sonneur s’était levé. Par une tension farouche de sa volonté, les poings cramponnés au rebord de la table, il s’érigeait presque droit. Ses yeux dont le bleu gris s’était soudain foncé jusqu’au noir d’encre s’attachèrent ardemment sur la jeune fille.

— Jeanne-Louise, prononça-t-il avec lenteur, c’est de vous, de vous seule, que je requiers mes œufs de Pâques. Répondez-moi, s’il vous plaît, selon votre sentiment. Vous serez ou ma vie ou ma mort. Sans vous, rien ne m’est rien, et ce que je suis venu vous quémander, c’est vous-même. Dites-moi d’un mot, d’un signe, si c’est oui ou si c’est non.

L’héritière avait écouté ce discours, les lèvres entr’ouvertes, comme frappée de stupeur, n’osant comprendre. Chez Gapit Quesseveur, tous les ressorts de la machine humaine s’étaient arrêtés. Il attendait dans une immobilité tragique la réponse de la jeune fille. Enfin, n’en pouvant plus :

— Jeanne-Louise !… implora-t-il d’un accent de supplication passionnée.

Jeanne-Louise le regarda, défit, puis renoua d’un geste automatique les cordons de son tablier à ramages, et courut se cacher au bas bout de la maison, prise d’une sorte d’affolement subit, traquée par une mystérieuse épouvante…

Gapit Quesseveur gagna la porte, les jarrets vacillants comme ceux d’un homme ivre.

En retraversant la cour, il aperçut à terre, devant lui, la jonchée de luzerne que Jeanne-Louise, au moment de son arrivée, avait laissée choir. Dans son égarement, il en ramassa une poignée et se mit à la mordiller, à la mâchonner, tout le long de la route, comme ces insensés de la fable que le délire d’amour métamorphosait en bêtes.