Âmes d'Occident
Chapitre VII
— Jésus, ma Doué ! Laurik le taupier qui est ici dans la crèche !
C’était la voix grasseyante de Fanta.
— En voilà une surprise ! ne cessait-elle de répéter… En voilà une surprise !…
D’un bond, Laurik avait sauté à bas de sa couchette. Il frottait machinalement ses yeux gonflés et tentait de balbutier de vagues paroles.
La vieille l’entraîna :
— Viens, on causera en déjeunant.
Il la suivit vers la ferme, toute blonde sous le premier soleil… Il ne savait s’il marchait à la mort ou à la vie.
— Devine qui j’ai trouvé en allant soigner les vaches, cria Fanta dès le seuil.
Le vieux Garandel, qui avait le nez dans sa soupe, se leva du banc où il était assis, dans l’encoignure de la fenêtre.
— Ah ! ah ! fit-il gaiement, je vais donc pouvoir te régler ma dette… Oui, les quinze taupes qui ne t’ont pas été payées !… Mais d’abord, matelot, que je te donne l’accolade !… Nous avons eu de tes nouvelles : tu fais ton chemin, à ce qu’il paraît. Tu vas nous conter ça.
Fanta, près du foyer, trempait une autre écuellée.
— Commence par te loger ceci quelque part, mon bonhomme, dit-elle. Tu dois avoir un rude creux dans l’estomac.
Lui, cependant, furetait des yeux autour de la pièce.
— Je vois ce que c’est, reprit Fanta ; tu trouves drôle qu’il n’y ait que nous dans la maison, n’est-ce pas ?… Las ! Qu’est-ce que tu veux ? C’est ainsi… Nous sommes seuls dorénavant, seuls comme des pauvres vieux.
— Jusqu’à ce que le fils aîné rentre du service…, s’il rentre, opina l’ancien grognard.
Le marin sentit son cœur s’arrêter.
— Alors, Néa ?… commença-t-il, les lèvres blanches.
— Néa ! s’écria la ménagère dont le visage se rida de plaisir… Néa !… C’est vrai, tu ne sais pas… Elle est maintenant dans tes parages, du côté de la mer, là-bas, à Buguélès… Et elle sera bien contente de te voir, pour sûr ! Car, si elle est heureuse comme elle est, c’est en grande partie à toi qu’elle doit son bonheur.
— A moi ? bégaya Laurik, la tête chavirée.
— Dam, oui ! A toi, intervint le vieux ; si tu n’avais pas envoyé Constant Trégloz nous porter tes amitiés, notre fille, tu penses bien, ne l’eût jamais connu, et, du moment qu’elle ne l’aurait pas connu, comment diable se seraient-ils accordés ?
— C’est clair, approuva la vieille.
Et, sans se douter que chacune de ses phrases poignardait le cœur de Laurik, elle se mit à donner des détails :
— Moi, je la trouvais un peu bien jeunette pour entrer en ménage, et Garandel, lui, tant que d’avoir un gendre, aurait mieux aimé un cultivateur… Mais quoi ! Ce Trégloz, du jour qu’il l’avait vue, s’était juré qu’il l’aurait par la porte ou par la fenêtre… Et comme elle-même avait dans l’idée d’être femme de marin, nous l’avons laissée aller à la grâce de Dieu, — pour son bien, d’ailleurs, puisqu’ils s’entendent et qu’ils se tirent d’affaire… Ne manque pas de passer leur dire un bonjour : tu verras que c’est très gentil chez eux…
— Ainsi, elle est mariée…, articula Laurik avec lenteur, mais d’un son de voix si étrange qu’il se demanda lui-même si ce n’était pas un autre qui avait parlé.
Les vieux reculèrent d’épouvante, en s’apercevant qu’il était aussi livide qu’un cadavre au linceul… Il leur fit, de la main, un geste d’adieu et s’appuya, pour sortir, à la cloison de bois qui, dans les fermes bretonnes, protège la table contre l’air de la porte. Comme il descendait la dernière marche du seuil, il entendit la femme qui disait à son mari :
— M’est avis que nous devrions réciter un De profundis pour l’âme de Laurik Cosquêr… Sûrement qu’il est mort au loin. Ce que nous avons vu, ce n’est pas lui, c’est son intersigne.
Longtemps ils restèrent persuadés qu’ils avaient reçu la visite, non d’un vivant, mais d’un fantôme. Et ce qui les confirma encore dans leur sentiment, ce fut quand ils apprirent, à quelques jours de là, que les parents de Laurik n’avaient pas eu vent de leur fils. Dans la débâcle de tout son être, il ne s’était plus souvenu, en effet, qu’il avait un père et une mère. Néa Garandel, en s’en allant avec un autre, avait comme dévasté sa vie. Il était plus seul et plus perdu que le plus abandonné des orphelins… Deux jours et deux nuits, il erra le long de la rivière, aux alentours du pré des Garandel, absent du monde et de lui-même. Il n’avait de volonté à rien, pas même à se périr. Pas de colère non plus contre personne : une grande tristesse seulement et une grande pitié. S’étant assoupi vers l’aube du troisième jour, il fut tout effaré, au réveil, de trouver une douceur à sa souffrance. Sa jeunesse avait travaillé en lui, à son insu, sournoisement, comme fait la taupe sous terre. Il gagna la grand’route de Lannion, mangea dans une auberge, rentra parmi les hommes. Le lendemain, il était de retour à Brest et, le surlendemain était rembarqué…