Âmes d'Occident

Anatole Le Braz · Chapitre 5 sur 43

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Âmes d'Occident

Chapitre IV

Il n’y avait pas dix minutes qu’il s’était éclipsé quand le cordon bleu du presbytère, estimant que l’andouille devait être à point, jugea l’instant venu de la sortir et de l’étendre religieusement sur le lit de persil vert qu’elle lui avait préparé.

Mais, lorsqu’elle voulut la piquer, impossible !

Quatre, cinq essais successifs demeurèrent également infructueux. L’andouille du jubilé avait, en vérité, le diable au corps et semblait avoir pris à tâche de faire damner l’angélique Coupaïa.

— Malédiction ! tonna, de guerre lasse, la vieille bonne, qui sacrait pour la première fois de sa vie. J’aurai pourtant raison de vous !

Et, envoyant promener à l’autre bout de la cuisine la fourchette impuissante, elle empoigna les pinces.

Pour le coup l’andouille récalcitrante dut s’avouer vaincue. Elle sortit enfin !

Coupaïa la vit et faillit choir à terre.

Horreur ! Elle était en bois…

— Le misérable ! Il l’a enlevée ! Il l’a enlevée !

Non, bonne Coupaïa, il s’est laissé enlever par elle.

L’infortunée se désolait, gémissait :

— Que dirait Dom Karantec, que penserait monsieur l’archiprêtre ?

Et déjà elle était dehors, sourde aux objurgations des casseroles abandonnées ; elle courait de maison en maison, ameutant les commères du bourg :

— Ervoanic ? Vous n’avez pas vu Ervoanic ?

En deux mots, elle contait l’histoire. Et les commères de s’exclamer, avec des mines de fin du monde :

— Jesus ! Maria ! Credo ! Miséricorde ! Ervoanic Prigent ! Est-il possible ?… Un si doux homme ! L’enfant du bon Dieu ! Un innocent !

Et toutes de se mettre à la recherche de l’infâme ravisseur. On fouilla les coins et les recoins, les crèches et les greniers, les cours et les impasses. On le traqua partout, sauf là où il était, c’est-à-dire à l’église.

Mon Dieu, oui ! A l’église, où officiait précisément monsieur l’archiprêtre, en somptueuse chasuble mauve, illuminée, dans le dos, d’un resplendissant soleil d’or.

Entré par la porte du bas-côté, le gueux s’était glissé le long de la muraille jusques au confessionnal, où Dom Karantec achevait d’écouter d’une oreille bénigne et d’absoudre d’une main paterne les péchés de ses ouailles, car l’heure de la communion approchait.

C’était un chrétien de la bonne souche, Ervoanic Prigent. Et, bien qu’à l’entendre il n’eût jamais eu « ni père, ni mère », il n’en avait pas moins une conscience fort chatouilleuse, plus chatouilleuse peut-être que celle de beaucoup de gens très apparentés. Tout en traînant sur ses mollets le fruit de son larcin, il ne laissait pas de se faire les reproches les plus sanglants, et, réfugié dans un angle obscur, près du tribunal de pénitence, il se meurtrissait la poitrine de mea culpa sonores, non sans s’interrompre de temps à autre pour tâter derrière lui la poche complice dont la douce tiédeur lui pénétrait la chair.

Son tour venu, il s’enfonça dans le réduit redoutable et s’agenouilla sur le petit banc de bois, la figure à la hauteur du guichet.

— Mon père, bénissez-moi, parce que j’ai péché…

Au son de cette voix, le vieux prêtre eut un léger sursaut :

— Levez la tête, mon fils.

Dans l’étroit grillage s’encadra une face délicieusement niaise, toute rongée de poils hirsutes.

— Dieu me pardonne !… Est-ce que ce n’est pas toi, Ervoanic ?

— Hélas ! si, monsieur le recteur, c’est moi.

— Qu’est-ce qui te prend ! Ta place n’est pas ici, mon garçon… Les innocents comme toi ne pèchent point.

— Je voudrais bien vous croire, monsieur le recteur ; cependant, je n’ai pas l’esprit tranquille, et s’il vous plaisait de m’entendre…

— Allons, soit ! Raconte-moi ce qui te tarabuste…, mais fais vite, car la cloche de l’Élévation va tinter et monsieur l’archiprêtre m’attend à l’autel.

— Voilà, mon père… Il m’est arrivé une chose qui ne m’était jamais arrivée encore… J’ai volé !

— Volé, Ervoanic ! En es-tu bien sûr ?

— Presque, monsieur le recteur.

— Alors, c’est mal, en effet, c’est très mal. Tu n’as qu’un moyen de réparer ta faute : c’est de restituer.

— Restituer, dites-vous ?

— Oui, reporter ce que tu as dérobé chez la personne à qui tu as fait tort.

— J’y ai pensé, mais… c’est très difficile. Peut-être, monsieur le recteur, qu’en vous remettant la chose à vous-même…

Ici, le bon apôtre fit semblant de plonger la main dans ses basques boueuses.

Dom Karantec l’arrêta vivement, du geste.

— Non, non… Cela ne me regarde point.

— Mais si, monsieur le recteur, cela vous regarde…

— Puisque je te dis que non.

— Je vous en prie, monsieur le recteur…

— Jamais de la vie.

— Sûr, monsieur le recteur, vous ne voulez pas ?

— Combien de fois faudra-t-il que je te le répète ?

— Malheur de moi ! C’est qu’alors je ne sais vraiment plus comment faire…

— Ah, çà ! Tu connais pourtant le propriétaire de l’objet volé, j’imagine !

— Comme je vous connais vous-même, monsieur le recteur.

— Eh bien ! tu vas à lui et tu lui dis : « Je vous rapporte votre bien. » C’est simple comme bonjour.

— Vous parlez d’or, monsieur le recteur, mais si le propriétaire ne consent pas à le reprendre ?…

— Tu le lui as donc proposé ?

— Tout comme je viens de vous le proposer à vous, foi d’honnête homme… qui n’a péché qu’une fois !

— Que ne le disais-tu tout de suite, triple buse !… Si le propriétaire ne veut pas que tu lui rendes ton larcin, c’est donc qu’il t’en fait cadeau.

— J’avais du scrupule… Je suis bien content puisque c’est comme ça, monsieur le recteur.

— Finis de ton mieux ton Confiteor, pendant que je te donne l’absolution… Et maintenant, va en paix, mon pauvre Ervoanic.

— Dieu vous fasse vivre longtemps, monsieur le recteur !