Âmes d'Occident

Anatole Le Braz · Chapitre 30 sur 43

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Âmes d'Occident

Chapitre IV

L’anse de Pellinec n’est séparée du village de Buguélès que par une étroite langue de terre. Un ruisseau y débouche dans les sables, qui alimentait autrefois les vannes d’un ancien moulin seigneurial, aujourd’hui désaffecté. Une roue extérieure à moitié pourrie, dont les ais noirâtres et suintants font penser à du bois fossilisé, témoigne seule de la primitive destination de l’édifice. L’étang lui-même s’est envasé et transformé en un fourré de plantes aquatiques où, parmi le foisonnement des roseaux, des osmondes et des nénuphars, pullulent les sarcelles et les pluviers.

La maison, en grosses pierres de taille, tourne le dos à la mer qui, à la marée montante, en vient battre les assises incrustées de coquillages et toutes chevelues de goémon. Les trois ouvertures de sa façade, à savoir : la porte, une fenêtre moyenne et une lucarne, donnent sur l’étang. On y accède, ou mieux on y descend, par un escalier d’une dizaine de marches pratiqué dans la maçonnerie d’une chaussée en contre-haut, qui faisait anciennement l’office de barrage. Le paysage, à l’entour, est solitaire. Du sentier herbeux qui suit la chaussée, l’œil n’aperçoit, d’un côté, que de plates étendues de sables, semées d’îlots, de l’autre, que des arêtes chauves de collines enserrant un court vallon boisé.


C’est dans cette thébaïde semi-terrienne, semi-marine, que, peu de jours après notre rapide entrevue de Buguélès, je vins rendre visite à Laurik Cosquêr.

Il s’y était installé, m’avait-il conté jadis, après avoir gagné ses invalides. C’était alors un logis abandonné, dont la toiture de chaume s’effondrait, et que l’on disait hanté par des esprits, lesquels étaient, paraît-il, tout prosaïquement les corneilles des bois voisins, une tribu de rats de mer et quelques nichées d’oiseaux nocturnes.

Vingt-six ou vingt-huit ans, Laurik Cosquêr avait vécu sous ce chaume délabré, bercé dans ses souvenirs ou dans ses songes par la plainte du vent à travers les joncs et par le clapotis des vagues au pied du moulin, sans autre compagnie que la sienne et celle du mélancolique génie de ce lieu sauvage, incarné sous les traits d’un hibou.

Par quelle lubie soudaine cet anachorète des grèves imaginait-il aujourd’hui, presque à la limite extrême de l’âge humain, d’introduire dans sa demeure et dans sa vie une femme ? Y avait-il là le mystère, toujours passionnant, d’une destinée, ou, simplement, une aberration, une rupture d’équilibre, le commencement de la déchéance définitive dans le cerveau affaibli d’un vieillard ?…


— Çà, Laurik, vous voyez que je suis fidèle à ma promesse : j’espère que vous allez l’être à la vôtre.

— Néa ! Néa ! C’est le monsieur !

Il se fit un remue-ménage dans le vieux logis dont mes yeux, encore pleins de la grande lumière du dehors, percèrent d’abord assez mal la pénombre. Laurik s’empressa vers moi, me guida jusqu’à la table où Néa s’était mise en devoir de dérouler la nappe au pain, puis de déposer deux tasses et une bouteille à peine entamée.

— C’est le vin qui reste de la noce, dit Laurik. Comme de juste, l’hôtesse nous a donné à emporter ce qui n’avait pas été bu.

Il versa, et nous trinquâmes.

— Qu’est-ce qu’il faut vous souhaiter, Laurik ? demandai-je.

— Plus rien, répondit-il d’une voix brève et concentrée. Le seul vœu que j’aie jamais fait, je l’ai obtenu tard, mais je l’ai obtenu.

Il promena le revers de sa manche sur son visage, en apparence pour s’essuyer les lèvres, en réalité pour sécher à ses paupières une larme qui menaçait de tomber. Aussi vite, du reste, il secoua son émotion et reprit avec un paisible sourire :

— Vous avez remarqué le toit neuf, du moins ?

— Comment donc ! Du plus loin qu’on dévale vers Pellinec, on en voit étinceler les ardoises.

Sa figure s’épanouit dans son large collier de barbe blanche.

— Et ici, trouvez-vous que c’est bien ?

Mon regard avait eu le temps de s’habituer à la demi-lueur verdâtre, à l’espèce de pâle jour sous-marin qui flottait dans la pièce. Je n’aurais jamais soupçonné chez Laurik Cosquêr un mobilier aussi cossu. L’armoire, de châtaignier massif, avait les proportions d’un monument ; les initiales de deux nouveaux époux s’y lisaient en grosses lettres fraîchement entaillées au couteau dans le bois. Le dressoir était paré d’assiettes irréprochables. L’horloge trônait dans une longue gaine historiée de fleurs peintes et percée en son milieu d’une ouverture vitrée où passait et repassait, comme une lune d’or, l’orbe sans tache d’un balancier resplendissant. Mais la merveille, c’était, à gauche du foyer, le lit clos, avec son cintre sculpté garni de courts rideaux à ramages entre lesquels on distinguait, cloué contre le mur du fond, au-dessus de l’entassement rebondi des couettes et des matelas, un grand bénitier de faïence, ombragé par toute une gerbe de buis pascal. A la maîtresse poutre du plafond planait, suspendue comme un ex-voto, une de ces bouteilles commémoratives où les gens de mer s’ingénient à faire entrer, par un miracle de patience, la reproduction minuscule, mais exacte, et sans qu’il y manque un seul agrès, du navire de l’État ou du commerce, à bord duquel ils s’enorgueillissent davantage d’avoir servi.

Tout cela respirait une propreté avenante, avec une vague odeur de vieux, néanmoins, ce je ne sais quel relent des siècles, ordinaire à la plupart des logis bretons, comme si les maisons elles-mêmes, en ce pays d’antiquité, suaient le passé par tous leurs pores.

— Oh ! oh ! Laurik, déclarai-je, mon inspection terminée, ceci ne doit guère ressembler à la « case » dont vous me parliez autrefois. Néa Garandel en a fait un palais.

La jolie vieille, qui remuait avec une petite fourche de fer la braise de l’âtre, se retourna au compliment.

— Grand merci, monsieur, dit-elle. Mais à chacun son dû. Même du temps que Laurik ne m’avait pas, les choses ont toujours été céans telles que vous les voyez. Case ou palais, Néa Garandel n’y est pour rien.

— Ne la croyez pas, intervint Laurik avec vivacité. Je ne soignais le nid que pour l’amour d’elle, sûr qu’elle finirait bien un jour par y venir nicher.

Puis, comme je le regardais de l’air indécis de quelqu’un qui n’est pas dans la confidence :

— Vous allez saisir, continua-t-il. Vous êtes venu chercher une histoire, vous l’aurez… Par exemple, vous prendrez le café avec nous. Néa s’apprêtait à le mettre sur le feu quand vous êtes entré… Pendant que l’eau bouillira, nous fumerons, vous écouterez, et je conterai…