Âmes d'Occident

Anatole Le Braz · Chapitre 34 sur 43

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Âmes d'Occident

Chapitre VIII

… — Ce que je devins après ça, monsieur ?… Eh bien ! Je battis la mer comme auparavant, allant où l’on me commandait d’aller, faisant campagne ici, là, en Afrique, en Crimée, en Chine, un peu partout…, et je continuai d’aimer Néa Garandel…

De renoncer à son rêve d’amour, malgré le démenti que lui avaient infligé les événements, cela n’était pas dans ses moyens. Il s’entêtait, au contraire, avec la chimérique obstination de sa race, dans une fidélité d’autant plus farouche qu’elle avait été plus cruellement déçue. Le vieil optimisme celtique, hérité de ses ancêtres, lui interdisait de désespérer. La même voix indomptable qui assurait aux peuples de la Cambrie qu’Arthur n’était pas mort, au vieux Garandel, que le vaisseau blanc de « son Empereur » croisait toujours en vue des côtes de France, lui certifiait, à lui, que, tôt ou tard, il aurait son heure, que son attente ne serait pas indéfiniment trompée.

Qu’attendait-il donc ? Il n’eût su le dire au juste…, la volonté de Dieu…, l’inconnu.

Dix ans, vingt ans s’écoulèrent, pendant lesquels il ne fit que de courtes apparitions au pays.

Il s’informait de Néa auprès de la mère Cosquêr, qui avait, chaque semaine, l’occasion de la rencontrer le dimanche, à la messe, puisqu’elles habitaient dorénavant la même paroisse. Mais il ne parlait jamais d’elle qu’à mots couverts.

— Et dans le ménage des Trégloz ?… demandait-il.

La vieille Cosquêr répondait :

— Ils vont tous bien…

Elle ajoutait quantité de choses les concernant : une naissance d’enfant, le baptême d’une barque, le trépassement du vieux Garandel… Mais il n’y prêtait aucune attention.

— Vous leur ferez mes compliments, disait-il.

Et il repartait, courait à de nouveaux hasards, confiant, malgré tout, qu’un jour viendrait où, « sans offenser la religion ni personne », il pourrait confesser à Néa ce qu’il avait souffert pour l’amour d’elle.

Une seule fois, il crut bien que cette revanche ne lui serait pas accordée.

C’était durant la guerre de Chine, « à… à… bref un nom comme un éternuement… », là où il eut le bras fauché d’un coup de hache.

— Cet homme est fini, avait déclaré le major, après le pansement.

Déjà il se sentait glisser, par-dessus bord, dans l’éternité, quand, des profondeurs bourdonnantes de son cerveau, un cri jaillit, un appel jeune, virginal et pur comme le printemps breton.

— Laurik !… Laurik, hé !

A six semaines de là, un transport le ramenait en France, manchot et « pensionné », les traits prématurément vieillis, mais la tête saine et le cœur intact.

Il arriva pour apprendre la mort de son père, survenue dans l’intervalle, et pour recevoir la dernière bénédiction de sa mère « qui se languissait de son mari ». De toutes les maisons où le taupier défunt allait en journée, de son vivant, on envoya quelqu’un à l’enterrement de sa veuve.


Ce fut dans cette pénible circonstance que, pour la première fois depuis vingt ans, Laurik revit Néa.

On en était au moment où l’assistance défile au pied de la fosse, pour l’asperger d’eau bénite et laisser tomber une poignée de terre sur le cercueil. Les hommes avaient passé, et c’était maintenant le tour des femmes, enveloppées, selon l’usage, dans leurs grandes capes de deuil qui les faisaient se ressembler toutes. Laurik les regardait sans les voir, écoutant tristement sonner le bois de la bière sous chaque motte qui le heurtait. Tout à coup, comme une des femmes se penchait vers le bénitier, il tressaillit : quelque chose en lui venait de l’avertir que cette forme noire, c’était Néa.

C’était elle, en effet.

Au sortir du cimetière, elle l’aborda.

— Peut-être que vous ne me reconnaissez plus, dit-elle doucement, en faisant glisser en arrière, d’un gracieux mouvement de tête, la cagoule de son manteau.

— Si ! Néa, et je vous remercie d’être venue. Un sanglot le secoua, où sa douleur de fils n’était que pour moitié. Néa reprit :

— Je vous plains de tout mon cœur. C’est triste quand on n’a plus personne… Moi aussi, j’ai perdu mes vieux… Ma mère est morte chez nous, l’hiver dernier… Mais j’ai un mari, des enfants…, je ne suis pas seule…

Elle fit une pause, puis d’une voix lente, posée :

— Savez-vous, Laurik ? Vous êtes jeune encore : à votre place, moi, je me marierais.

Si dur que fût le choc, il le reçut sans broncher.

— Vous rappelez-vous, Néa, qu’il y a vingt ans vous m’avez dit : « A votre place, moi, je serais marin » ? Ça ne m’a pas précisément réussi, prononça-t-il avec un pâle sourire, tandis que, du geste, il montrait son épaule mutilée.

— Je ne l’ai pas oublié, dit-elle… Et vous m’en voulez sans doute de cela, Laurik Cosquêr ?

— Moi, vous en vouloir ! Oh ! non… Ni de cela, ni d’autre chose, Néa Garandel.

Toute la violence de son amour s’était comme projetée hors de lui dans cet « Oh ! non ! ». Il s’en faisait déjà reproche ; mais Néa repartit avec tranquillité, en fixant sur lui ses beaux yeux clairs dont l’âge n’avait point altérer l’éclat :

— Eh bien ! alors, pour me prouver que c’est vrai, descendez nous voir, Laurik, un jour que vous aurez moins de chagrin… Nous parlons souvent de vous avec Trégloz, et ça lui fera beaucoup, beaucoup de plaisir, si vous venez… Pensez donc, depuis le temps !…

Il répliqua très vite :

— Certainement… Comptez sur moi, Néa… Un jour, oui…, plus tard…, vous me verrez arriver, je vous promets.

Là dessus, elle était allée dans sa route, lui, dans la sienne…


— Ceci se passait, il y a quarante ans, monsieur. Au commencement du mois dernier, avec sa permission de Dieu, j’ai tenu parole.

Il huma le fond de sa tasse, et poursuivit :

— C’était le lendemain de la messe anniversaire, célébrée à la mémoire de Constant Trégloz. Je mis mes hardes propres, et m’en fus, au tomber du soir, jusqu’à Buguélès. Néa filait sur le pas de sa porte. Je la bonjourai et lui dis : « L’âme de Constant Trégloz est dans son repos, vos enfants sont mariés, vous voilà seule et sans personne, Néa, comme j’étais le jour de l’enterrement de ma mère et comme je suis resté depuis. Je vous promis ce jour-là que vous me verriez arriver. Je suis venu. » Elle répondit : « Je savais que vous viendriez, Laurik, et je sais aussi ce que vous venez chercher. — Je l’ai attendu assez longtemps, Néa, pour que vous, ne me renvoyiez point avec un refus. » Elle dénoua le ruban qui attachait le manche de la quenouille à son corsage et me tendit la quenouille en disant : « Emportez-la, Laurik, avec la laine qui est dessus : je la filerai dans votre maison ». Voilà, monsieur, comment furent nos fiançailles, n’est-ce pas, Néa ?

— C’est la vérité, fit la petite vieille, à croppetons, sur la pierre de l’âtre, où elle était retournée s’asseoir, le café servi.

— La noce, reprit Laurik, vous l’avez vue de vos yeux, et, si vous aviez écouté ma prière, vous auriez eu le droit de dire : « J’en étais ! » comme font les conteurs, à la fin de leurs histoires.

Il ajouta d’un ton pénétré :

— Vous savez à présent la mienne, monsieur, et que, c’est l’histoire d’un homme heureux.

Une lumière nageait dans ses prunelles d’un bleu profond, une lumière mélancolique et douce, comme celle qui se mourait au dehors sous les premières cendres du crépuscule.


J’avais pris congé de Néa Garandel et j’allais quitter Laurik Cosquêr au bas de l’escalier de granit, taillé dans la chaussée de l’étang, quand des vols de corneilles passèrent au-dessus de nos têtes, gagnant les bois.

— A propos, dit le vieillard, vous savez, le hibou que j’appelais mon cousin et sur lequel les autres me taquinaient sans cesse ?

— Ah ! oui, Laurik… Eh bien ?

— Figurez-vous… Le soir où Néa vint ici comme ma femme, il n’était plus là… Et, depuis, nous ne l’avons pas revu.