Âmes d'Occident
Chapitre VI
Gapit Quesseveur fut pendant trois semaines entre la vie et la mort. Et, pendant trois semaines, Jeanne-Louise Mével ne bougea pour ainsi dire pas d’auprès du lit-clos où il se débattait en proie à d’effrayants accès de délire, suivis d’étranges torpeurs encore plus effrayantes.
Dès le samedi, sur le soir, elle s’était présentée chez Gritta la veuve.
— Je viens de la part de monsieur le recteur, avait-elle dit sans autre explication.
Et elle s’était installée à demeure au chevet de Gapit. Détermination qui ne parut singulière à personne dans la bourgade, puisque cependant l’homme de Dieu l’avait inspirée et que Pierre Mével lui-même, loin de s’en montrer mécontent, s’y associait, à sa manière, en attelant tous les seconds jours son tilbury vert-pomme pour aller à Morlaix quérir le docteur. Car, cette fois, on n’eut point recours à la rebouteuse de Plougaznou, ni non plus aux onguents variés des matrones, conseillères habituelles de Gritta.
— A d’autres maux il faut d’autres remèdes, avait déclaré Jeanne-Louise, dès l’abord, avec une autorité douce, mais ferme.
Sur le banc-dossier s’alignèrent de menues fioles aux étiquettes inintelligibles, que la jeune fille manipulait seule. Les élixirs contenus dans leurs flancs avaient-ils une vertu plus efficace que l’eau du Rélecq ou celle de Saint-Laurent-du-Pouldour ? Ce qui est sûr, c’est qu’un matin, — un joli matin de mai, sentant la menthe et le chèvrefeuille, — la fièvre céda. Le médecin, après un rapide coup d’œil sur le malade qui reposait comme un enfant, annonça qu’on entrait dorénavant dans la période réparatrice.
Gapit Quesseveur était sauvé.
Tout Garlan, que le drame avait passionné, bien qu’il n’en soupçonnât point les vraies causes, tout Garlan poussa un soupir de soulagement, comme si les destinées de la paroisse eussent été liées à celles du sonneur. Mais nulle action de grâces n’égala en ferveur celle que Jeanne-Louise Mével entonna dans le secret de ses pensées.
Le docteur n’eut pas plus tôt pris congé qu’elle dit à la vieille Gritta, d’une voix qui s’efforçait de rester calme, mais où tremblotaient des sanglots :
— Maintenant que votre fils est hors de danger, il est plus que temps que je m’en retourne chez nous, où les choses du ménage sont un peu à l’abandon. D’ailleurs, Gapit ne tardera pas à recouvrer son entendement, et l’avis de monsieur le recteur est que je m’éloigne avant qu’il ne regarde autour de lui, de peur que, pour une raison ou pour une autre, la vue d’une étrangère dans la chambre ne lui donne une brusque émotion… Avec les malades de son espèce, il suffit d’un rien, et tout est à recommencer… Il ne faut même pas qu’il sache que je l’ai soigné, comprenez-vous ? Ne prononcez pas mon nom la première… Il y a peut-être en lui des choses dont il n’est pas bon qu’il se souvienne trop vite. Laissez-le se chercher, se rappeler… Si, alors, il s’informe de moi, mais à cette condition seulement, vous lui remettrez, s’il vous plaît, la lettre que je m’en vais incontinent lui faire.
— Qu’il en soit selon votre volonté et celle de messire Guéguen, répondit avec componction l’excellente femme qui, depuis l’« accident » de Gapit, vénérait en l’héritière du Kergoz une incarnation de la bonté céleste, l’ange même du dévouement.
La burette d’encre et la plume dont le médecin se servait pour libeller ses ordonnances étaient sur la table. Jeanne-Louise tira de la devantière de son tablier la feuille de papier à bordure bleue qu’elle s’était procurée chez l’institutrice du village et, de sa main la plus posée, elle écrivit :
« Ceci, Gapit Quesseveur, est pour vous donner à connaître que, le lendemain du jour où je vous fis, sans le vouloir, une peine si grande, monsieur le recteur vint au Kergoz m’apporter l’image qui est sous ce pli. « S’il meurt, me dit-il, épinglez-la au mur près de votre bénitier, afin que, matin et soir, elle vous fasse souvenir de prier pour son âme. S’il survit, eh bien ! votre cœur vous conseillera si vous devez la garder ou la rendre. » Merci à Dieu, vous survivrez, Gapit. Je vous la restitue donc. Ainsi me l’a conseillé mon cœur. Mais, après ce que vous avez souffert à cause de moi, le vôtre n’aura-t-il pas changé d’intentions ? Selon ce qu’il vous dictera, je serai votre heureuse ou votre malheureuse servante. »
Et elle signa, en gros caractères, comme jadis, au temps de leurs amours enfantines :
» JEANNE-LOUISE MÉVEL,
du Kergoz, paroisse de Garlan. »
Un quart d’heure plus tard, après une courte visite au presbytère, elle dévalait, vive comme l’espérance, la pente caillouteuse du chemin creux que, trois semaines auparavant, Gapit Quesseveur avait gravi comme un calvaire, l’âme triste jusqu’à la mort…
Cinq jours passèrent, — cinq jours longs comme des éternités pour l’attente angoissée de la jeune fille, cinq jours pendant lesquels tout son être flotta comme en dérive, ballotté entre la confiance et le doute… Si, pourtant, il n’allait plus vouloir d’elle, à présent ! Si elle ne pouvait plus être à ses yeux qu’un objet d’horreur et d’exécration, après l’abominable péché qu’il avait failli consommer pour l’amour d’elle ?…
A quoi Pierre Mével objectait en son verbe rude, tout pétri d’orgueil paysan :
— Il faudrait voir ça, par exemple, qu’un sonneur de quatre sous fût assez benêt pour garder rancune à l’unique héritière du Kergoz !…
L’argument, loin d’apaiser les craintes de Jeanne-Louise, les exaspérait.
— Ce benêt-là, songeait-elle, vous a dit naguère : « Je ne veux pas de votre argent ! » Pourquoi ne me dirait-il pas aujourd’hui : « Je n’ai plus que faire de votre tendresse » ?
Et ses affres la ressaisissaient de plus belle.
A la sixième aube, elle n’y tint plus.
— Il en sera ce qui sera, mais j’en aurai le cœur net.
Elle revêtit son châle à franges, comme pour un « pardon », ajusta sur ses cheveux, lissés en bandeaux, sa coiffe la plus fine dont les barbes palpitaient à ses tempes comme deux ailes, descendit l’escalier sur ses bas, pour ne donner l’éveil à personne dans la maison encore endormie, puis, ayant chaussé ses « claques » auprès du seuil, se dirigea d’un pas résolu vers le bourg.
Elle touchait à la mi-route, quand les premières notes de l’Angélus saluèrent le soleil naissant. En dévote « fille de Marie », elle se mit à réciter l’Ave ; mais, subitement, les versets latins se figèrent à ses lèvres. Comme le samedi de malheur où Gapit avait tenté de se périr, la sonnerie matinale, ses claires volées à peine dispersées dans le ciel, venait, presque sans transition, de s’alourdir en glas.
Qui donc était mort à Garlan ?
Une idée terrible, une idée folle traversa l’esprit de Jeanne-Louise.
— Seigneur Dieu ! Pourvu que ce ne soit pas lui !…
Et il lui sembla que les coups funèbres tombant deux par deux lui tintaient fatidiquement aux oreilles :
— C’est lui !… c’est lui !…
Elle essaya de courir, aiguillonnée par une soif impérieuse de savoir… Mais ses jambes se dérobaient sous elle. De faiblesse elle dut s’appuyer au talus, le front moite, le sein battant. Et voici qu’elle n’eut plus envie de rien, sinon de mourir là, sur l’heure, afin que son corps fût joint à celui de Gapit et qu’on dît d’eux, comme dans la complainte d’« Isabelle Le Cam » :
Un bruit de pieds nus dévalant au galop vers elle vint l’arracher à sa prostration. Elle feignit de reprendre sa marche. Du fond de la ténèbre verte, toute criblée de gouttes de lumière, une petite forme humaine, pelotonnée dans son élan, déboula comme un lièvre. Pour un peu, le gamin buttait contre elle. Alors seulement, elle reconnut Dorik Mélégan, l’acolyte. D’une voix saccadée, qui s’étouffait dans sa gorge, elle lui demanda, à brûle-pourpoint :
— C’est moi que tu cherches ? Gapit est mort ?
Et comme l’enfant de chœur ne disait mot, ahuri, l’haleine coupée :
— Parle, au nom du Christ !… Parle !…
— Gapit ? s’exclama-t-il enfin, avec un rire fendu de guingois dans sa face de pleine lune, saupoudrée de taches de rousseur, — Gapit ? mais c’est lui-même qui m’envoie vous dire d’arriver, d’arriver vite… Et il n’est pas en volonté de mourir, non-da !… Celle qui a trépassé cette nuit, c’est…
Jeanne-Louise n’en écouta pas davantage. Que lui importait qui avait trépassé, du moment que Gapit Quesseveur était en vie et qu’il souhaitait de la revoir !