Âmes d'Occident

Anatole Le Braz · Chapitre 32 sur 43

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Âmes d'Occident

Chapitre VI

Laurik Cosquêr en était là de son récit quand, du coin de l’âtre où elle semblait uniquement attentive au chant de l’eau dans la bouilloire, sa femme annonça que le marc était « passé ».

Le « café de quatre heures » est un rite essentiel de la vie bretonne, et il n’est pas de chaumière si misérable où il ne soit pratiqué journellement. J’aurais commis la plus grave injure envers mes hôtes, en refusant de communier avec eux dans cette tradition en quelque sorte nationale ; et, d’ailleurs, le début de leur humble aventure d’amour ne me rendait que plus avide d’en connaître la fin.

Une fois qu’il eut devant lui sa tasse fumante, et après l’avoir « poivrée d’un soupçon d’eau-de-vie à quarante sous le litre », — encore un reliquat de la noce, — Laurik reprit :

— Voilà, monsieur, comment j’épousai la mer, à seule fin de plaire à Néa Garandel…


Oh ! ce ne fut pas sans lutte. Ses parents, lorsqu’il s’ouvrit à eux de sa détermination, en se gardant bien toutefois de leur en révéler le véritable motif, le crurent subitement devenu fou.

— Que diable ! Ça n’est pas tombé sur toi comme un coup de vent, cette frénésie de la mer ?…

Il affirmait, très calme :

— Si fait. Chez la plupart des garçons de mon âge il paraît que c’est ainsi que ça vient.

Et il citait des exemples, nommait celui-ci, celui-là, tel autre, tous des jeunes gens du canton.

— Oui ! lui objectait-on, des sans-métier ! des propres à rien !… Mais toi !… un chasseur de taupes !… et qui as le don comme pas un !…

Sa mère alla secrètement commander au curé de Tréguier une messe avec cierge à l’autel de saint Yves, pour obtenir, par l’intercession du grand avocat des humbles, qu’il ne persistât point dans sa funeste résolution. Son père, en désespoir de cause, le menaça de le renier.

— C’est bien, dit Laurik, si vous ne donnez votre consentement à mon départ, vous le donnerez donc à ma mort !

Ce n’était point là un vain propos : les vieux le sentirent et cédèrent. Moins de trois semaines plus tard, Laurik était inscrit, immatriculé, embarqué.


Son premier voyage dura cinquante-deux mois. C’était le temps des frégates à voiles. Il parcourut des mers immenses, traversa des atmosphères embrasées, frôla de mystérieux fantômes de glaces. Devant lui se déroulèrent les spectacles d’une création inconnue, qui ne semblait pas sortie des mains du même Dieu que celui des Bretons. Et cela ne l’intéressa point…

Une seule chose hantait sa pensée, occupait ses yeux de son âme, — et c’était l’image de Néa. Sous les ciels de feu comme sous les ciels de ténèbres, à l’Équateur comme au cap Horn, elle obstruait pour lui l’horizon. Pas une fois il n’accepta de descendre à terre, aux escales, ni n’éprouva la curiosité de vérifier par lui-même les merveilles que lui contaient les camarades sur leurs nocturnes équipées dans les villes de plaisir. Tout lui était indifférent, de ce qui n’était point Néa. Ses courts sommeils entre les quarts de nuit, il les passait à rêver d’elle dans son hamac, et, le jour, il restait des heures là-haut, dans les vergues, à s’enivrer de son souvenir, au bercement égal des alizés ou parmi le furieux déchaînement des cyclones.

Il ne se préoccupait pas plus de lui faire parvenir de ses nouvelles qu’il ne s’attendait à recevoir des siennes.

D’abord, il ne savait ni lire, ni écrire, et il eût cru profaner ses sentiments en les livrant à des plumes étrangères. Puis, la mode des lettres était encore une rareté chez les marins de cette époque. On ne communiquait guère avec le pays que par l’intermédiaire des « collègues » qui y allaient ou qui en revenaient. Et c’était là une occasion qui ne se présentait pas souvent.


Plût à Dieu que Laurik Cosquêr ne l’eût jamais rencontrée !

Mais une fatalité la mit sur sa route.

Il y avait près de trois ans qu’il « bourlinguait au tonnerre de Brest », sur la frégate l’Intrépide, quand, un jour, dans les mers du Sud, on fut accosté par le croiseur Neptune qui, sa période terminée, rentrait en France. Pendant une couple d’heures on fraternisa d’un bord à l’autre, selon l’usage. Or, quelle ne fut pas la joie de Laurik, de retrouver, parmi les matelots du Neptune, un des hommes, précisément, sur l’exemple desquels il s’était appuyé pour justifier à son père la soudaine éclosion de sa vocation maritime ! Il se nommait Constant Trégloz (Dieu lui fasse paix !), et il était originaire de Buguélès, où ses parents tenaient un « débit ».

Plus âgé que Laurik de quatre ou cinq ans, il comptait déjà plusieurs campagnes et s’en allait en congé définitif.

Un fier luron, ma foi, large d’épaules, franc d’allures, à qui la navigation avait singulièrement profité.

L’entrevue fut naturellement des plus cordiales, mais sans grandes manifestations extérieures, à la bretonne.

— Qu’est-ce qu’il faudra dire chez toi, cadet ? demanda Trégloz, quand la minute de la séparation fut arrivée.

— Tu diras bien le bonjour aux vieux, que je n’ai pas de regret à ce que j’ai fait, que la santé va bien et que je souhaite qu’il en soit de même pour eux.

— Entendu ça. Et tu n’as personne d’autre à bonjourer ?

Laurik eut sur le bout de la langue le nom de Néa, mais ce fut pour le ravaler aussi vite. « Toujours cette sacrée honte, qu’est-ce que vous voulez ? » Et, après une longue hésitation, comme s’il eût dû chercher au fond de sa mémoire, il répondit simplement :

— Les Garandel, de Camlez, ont été bons pour moi… Je serais content que tu t’informes où ils demeurent et que tu leur portes mes amitiés.

Ah ! si, du moins, il n’avait rien dit !… Mais qui peut prévoir ?

Passons, n’est-ce pas ?

Le moment vint où « ceux de l’Intrépide » revirent à leur tour la terre de France. Un 22 mai, sur les cinq heures du soir, Laurik Cosquêr quittait à Morlaix la diligence de Brest à Saint-Brieuc et s’acheminait à pied vers le plateau trégorrois. Il avait en poche son diplôme de gabier, un congé de six mois, et, noués dans son mouchoir, sept-vingts écus d’économies, presque une richesse, qu’il allait pouvoir déposer avec son cœur entre les mains de Néa. Cette pensée lui donnait des ailes. Les quinze lieues qu’il avait à franchir semblaient fuir sous ses pas. Il avait le meilleur des bâtons de route, l’espoir. Joignez que la nuit était merveilleusement belle, l’ombre transparente et tiède, l’air embaumé d’une odeur d’herbe déjà mûre pour la fenaison. Les arbres, les ajoncs des talus bruissaient à peine. Une brume argentée flottait, comme la respiration des champs endormis…

Aux approches de Camlez, Laurik eut l’âme inondée d’une telle allégresse qu’il se mit à entonner une chanson de bord, apprise sur le gaillard d’arrière de l’Intrépide, et qu’on eût dite composée à son sujet :

« Pour l’amour d’une blonde,
Je me suis-t-engagé
Marin sur l’eau profonde,
Jour et nuit en danger.
. . . . . . . . . .
J’ai fait le tour du monde :
Me voilà-t-en congé.
Vais savoir chez ma blonde
Si son cœur a changé.
. . . . . . . . . .
Je lui dirai : ma blonde,
Si ton cœur a changé,
Vais me périr dans l’onde,
Quoique sachant nager !…

Il en était à ce couplet quand tout à coup, sur ses talons, quelqu’un s’exclama :

— Damné sois-je ! Que le cœur de ta douce ait changé ou non, ta voix à toi, du moins Laurik Cosquêr, est restée facile à reconnaître !

C’était un homme de Trévou-Tréguignec, un tailleur d’habits qui avait souvent travaillé dans les mêmes maisons que Laurik. Il était nu-pieds, ayant ôté ses souliers pour marcher plus vite, et c’est pourquoi Laurik ne l’avait pas entendu venir.

— Les uns chantent, les autres pleurent, reprit-il. Ainsi, moi, je vais annoncer au fils de Kerambesk que son père a été trouvé noyé dans l’étang du Bois-Riou.

La joie de Laurik fut empoisonnée. Ouïr parler de mort, en rentrant au pays, n’est pas d’un bon présage. Heureusement qu’on arrivait au carrefour des Trois-Croix où s’amorce le chemin du Pont-Neuf. Laurik s’empressa de « larguer » le tailleur, sans même lui toucher la main, et s’engagea au pas de course dans la descente… Un bouquet d’arbres, des meules de paille, le dos arrondi d’un toit de chaume émergèrent comme une île du brouillard blanchâtre de la vallée… C’était là !… Il pouvait être deux heures du matin. Les gens les bêtes, tout reposait. Mais les choses avaient leur vieil aspect familier. Il n’était pas jusqu’au tombereau qui n’érigeât comme d’habitude ses brancards vides, à la place accoutumée, au milieu de la cour. Le marin dut s’y adosser, tellement ses jambes flageolaient sous lui, non de fatigue, mais d’émotion. Par les petites vitres des lucarnes pleines de noir, il sentait l’âme de la maison qui le regardait. Qu’y avait-il dans ce regard ? Promesse ou menaces… Pour la première fois, un doute poignant lui pénétra dans l’esprit comme une lame.

Il eut peine à réprimer un cri.

Dans sa soudaine angoisse, il imagina d’aller coller son oreille à la porte, pour écouter s’il n’entendrait point le souffle de Néa, dont il savait que le lit se dressait juste en face.

Mais le tic-tac de l’horloge fut le seul bruit qu’il put percevoir dans le profond silence.

— Bah ! se dit-il, pour se rassurer, c’est d’avoir tant marché qui me donne ces idées sottes. Tout ça va se dissiper avec les mauvaises influences de la nuit.

Il se dirigea, sur la pointe du pied, vers l’étable aux vaches où, jadis, il avait son coucher. Quand il ouvrit la claie de genêt, les bonnes bêtes, vautrées côte à côte dans la litière, se bornèrent comme autrefois à soulever nonchalamment leurs mufles appesantis. Comme autrefois, il les caressa d’une tape au passage et, côtoyant le mur, gagna l’angle de droite… Elle était là, comme par le passé, elle était là, entre ses quatre piquets, la couette de paille qui lui avait si souvent inspiré de si beaux rêves ! Il s’y allongea, tout rasséréné. Et sur ses paupières le sommeil s’abattit comme un coup de poing…