Âmes d'Occident
Chapitre V
Je me rappellerai jusqu’à l’heure de ma mort cette messe de minuit chez les forestiers. Avec ses murs délabrés, ses pierres disjointes, les touffes d’herbe, de saxifrages et de cochléarias, qui poussaient dans les interstices, l’humble chapelle rustique avait tout l’aspect d’une crèche à l’abandon. Le Rédempteur eût pu la choisir pour y naître. Par les lambris crevassés de la voûte, on voyait étinceler, dans l’azur frissonnant du ciel d’hiver, les piqûres diamantées des étoiles. Une surtout resplendissait d’un éclat fantastique, celle-là sans doute qui conduisit à l’étable de Bethléem les bergers galiléens.
L’assistance elle-même avait quelque chose de pastoral et de biblique.
Une trentaine d’hommes, vêtus de peaux de bêtes, la composaient, âmes primitives et un peu sauvages comme leur équipement. Ils étaient accourus par les sentes obscures, à la trouble clarté de leurs lanternes de fer-blanc, munies d’un carreau de corne. D’aucuns avaient amené leurs femmes et leurs enfants. Tous adoraient à voix basse, en un fredon indistinct et très doux que prolongeait, au dehors, la rumeur de l’immense forêt murmurante, comme si elle eût prié avec ses fils.
Jérôme Garel, lui, brillait par son absence.
Mais, à l’autre extrémité de la chapelle, sous le porche, Monna Kerdudo était à son poste, ses doigts griffus de fée des bois cramponnés à la corde de la cloche. Il fallait, en vérité, qu’elle fût d’un chanvre solide, cette corde, puisqu’elle ne resta pas aux mains de la vieille sorcière quand j’élevai l’hostie au-dessus des fronts prosternés. Monna Kerdudo vous avait une façon de sonner le Sanctus qui eût plutôt fait penser au tocsin.
L’office terminé, je m’acheminais, pour dépouiller mes ornements sacerdotaux, vers une espèce de réduit, pratiqué à droite du chœur en guise de sacristie, lorsque je me trouvai subitement en face de Jérôme Garel, surgi je ne savais d’où.
Il était haletant ; il riait et pleurait à la fois, sans pouvoir articuler une parole. Enfin, il balbutia :
— Un miracle, monsieur de l’Isle-Adam ! Un pur miracle !…
Je crus qu’il avait l’esprit dérangé.
— Non, non, protesta-t-il, je ne suis pas fou.
Et, dès que j’eus quitté mon surplis :
— Venez, vous jugerez vous-même !… Par ici, dit-il, en projetant devant lui, vers le sol, la lumière du fanal qu’il portait.
Une ouverture béante se creusait là, presque à nos pieds, donnant accès dans un escalier de granit dont les marches moussues allaient se perdre au sein de la terre, sous la chapelle. Je m’y enfonçai à la suite du forestier, et pénétrai, guidé par lui, dans une manière de crypte, toute tapissée de fougères et de scolopendres.
Une fontaine ténébreuse en occupait le milieu, encadrée de larges dalles, la plupart à demi descellées.
Jérôme s’agenouilla sur l’une d’elles :
— Voilà comme j’étais, il n’y a qu’un instant… J’avais fait le signe de la croix, dit adieu à Catherine et puisé, au Sanctus sonnant, le philtre d’oubli qui allait l’arracher de mon cœur, puisque cependant son père refusait de consentir à ce qu’elle fût mienne… Tout à coup, au moment de boire, patatras ! C’était cette dalle qui venait de basculer sous moi, tenez, monsieur de l’Isle-Adam, comme ceci…
Je laissai échapper un cri de stupéfaction.
La pierre, en se renversant, avait mis à découvert un véritable monceau d’or.
Pour me prouver que nous n’étions ni l’un ni l’autre les jouets d’une hallucination, le forestier plongea les mains dans le tas. Les jaunets tintèrent.
— Quand je vous le disais, monsieur de l’Isle-Adam, que vous aviez opéré un miracle !
Debout maintenant, Jérôme Garel me dévisageait d’un air de triomphe.
— Il n’y a de miracle que d’En-Haut, répondis-je.
Muré dans son idée, il rétorqua :
— Celui-ci ne se serait pas accompli sans votre intercession et celle de saint Barnabé… Dans les dictons de Monna Kerdudo sur la Fontaine de Minuit, il n’a jamais été question d’un trésor caché sous la margelle. Donc…
— Tu ne voudrais pourtant pas que cet or ait poussé là d’aujourd’hui, comme champignons en cave !
— Eh ! monsieur de l’Isle-Adam, la nuit de Noël a vu de plus étonnantes merveilles ! m’opposa Jérôme avec simplicité.
Je m’étais penché pour examiner de près sa trouvaille. Les pièces à l’effigie de Louis XV et de Louis XVI abondaient. Mais comme, dans le nombre, figurait en outre un lot assez considérable de « souverains » anglais, je n’eus guère de doute sur la provenance de toute la somme. Mon père, qui, dans la guerre chouanne, avait commandé un corps de partisans, m’avait souvent parlé de cachettes de ce genre, où l’on enfouissait, à l’abri des perquisitions révolutionnaires, les subsides envoyés par les princes. C’était même sa tarentule, à ce cher homme, de s’imaginer qu’il y en avait plusieurs d’intactes dans nos parages… Celle que j’avais sous les yeux lui donnait pour une fois raison… Je me relevai en bénissant les mystérieux desseins de la Providence qui faisait servir l’argent des rois à réaliser le rêve d’un bûcheron.
Jérôme attendait, anxieux.
— C’est de l’or chrétien, n’est-ce pas, monsieur de l’Isle-Adam ?
— Du bel or de Noël, et qui ne doit rien à personne, oui, mon garçon. Ramasse-le, il est à toi. Tache d’en tirer du bonheur pour le reste de tes jours, et ne manque pas de payer une toiture neuve à la chapelle de saint Barnabé.
Il eut je ne sais combien de louis à se fourrer dans les poches…