Amori et dolori sacrum: La mort de Venise
Wagner.
Giorgio Maggiore.
Taine eût donné toute son œuvre pour la Chartreuse de Parme;
sa peur de la vie ne lui permit jamais les expériences préalables, la
cueillette des fruits d’or trompeurs, nécessaires pour cet âcre
breuvage. Il aima comme des frères Byron et ce Musset dont il avait
la ressemblance[5]; mais la perfection qu’ils poursuivirent, il savait
qu’elle n’existe pas. «Si quelque chose approche de la perfection, ce
n’est pas la femme, c’est l’homme, de sorte que mon idéal serait
bien plutôt une amitié qu’un amour. Il y a plus: j’y ai renoncé. Cette
tristesse calme, ce découragement raisonné qui m’a pris à l’endroit
de la pensée me prend aussi à l’endroit de l’amour; je n’espère pas.
Nul homme réfléchi ne peut espérer.»
Acceptation de l’échec, connaissance que toute vie,
nécessairement, implique un échec: voilà qui enrichit le sens de
cette Venise considérée comme le refuge des vaincus. Dans la
formule du découragement raisonné, elle leur offre un nouvel abri.
Encore une nuance, et, dans ce beau ciel des orages vénitiens,
nous aurons tout l’arc complet.
Wagner.
En 1853, Wagner, exilé d’Allemagne, écrivait à Liszt que, s’il
n’obtenait pas de rentrer à Weimar, il abandonnerait l’art «pour aller
courir le vaste monde et pour voir s’il ne lui serait pas possible de
trouver encore quelque plaisir à vivre». Liszt lui répondit: «Tu
voudrais vaguer à travers le vaste monde dans l’espoir d’y trouver
vie, jouissances et délices! Ah! comme de tout cœur je souhaiterais
qu’il en pût être ainsi! Mais ne sais-tu donc pas que l’aiguillon de la
blessure dont tu souffres est dans ton propre cœur, que partout tu le
porteras avec toi et que rien ne peut t’en guérir? C’est ta grandeur
qui fait ta misère. L’une et l’autre sont inséparables et doivent te
martyriser, jusqu’à ce que, te reposant dans la foi, tu trouves ta délivrance... C’est dans le Christ, c’est dans la souffrance résignée
en Dieu qu’est seulement le salut.»
Wagner croyait encore qu’il est quelque part sur la terre un
Eldorado et qu’on y atteint par l’amour. Optimisme à peine digne
d’un berger de romance! Mais qui de nous n’a point, quelque jour,
rêvé que la force d’attraction organiserait naturellement le bonheur,
dès l’instant qu’on abolirait les lois?
En 1854,—fallait-il donc qu’il eût doublé la quarantaine pour
qu’un sang trop chaud cessât d’envoyer à sa cervelle de si épaisses
illusions?—sa philosophie s’épura. Il en vint à s’assurer que le salut
résidait dans le renoncement: «J’ai aujourd’hui un calmant qui
m’aide à trouver le sommeil: c’est le désir ardent et profond de la
mort. Pleine inconscience, évanouissement de tous les rêves, non-
être absolu: telle est la libération finale.»
Wagner était prêt à épandre les ondes infinies, les suaves
harmonies où Tristan et Isolde aspirent à se perdre. En 1857,
malheureux de son impuissance à développer publiquement ses
véritables destinées artistiques, malheureux d’un amour impossible,
il se rendit à Venise pour composer le deuxième acte de Tristan.
Je ne souhaite à personne de se soumettre aux influences de
cette sublime tragédie, car ce qu’elle met dans notre sang, c’est une
irritation mortelle, le besoin d’aller au delà, plus outre que l’humanité.
Si les ivresses de la possession ne nous apaisent pas, si dans une
folie d’amour nous continuons à nous déchirer contre la vie, notre
aspiration normale à nous confondre dans l’objet de notre amour se
mue en une sorte de désespoir au bout de quoi il n’est plus rien,
qu’un anéantissement volontaire dans la mort. Vertige, ivresse des
hauts lieux et des sentiments extrêmes! A la cime des vagues où
nous mène Tristan, reconnaissons les fièvres qui, la nuit, montent
des lagunes.
Bien souvent, aux fenêtres du palais Giustiniani, aujourd’hui hôtel
de l’Europe, et que Wagner habitait durant l’hiver de 1857, j’ai vu
flotter sur la Venise nocturne les fascinations qui le déterminèrent et qui furent les moyens mystérieux de son génie. Quand la pire
obscurité pèse sur les canaux, qu’il n’est plus de couleur ni
d’architecture, et que la puissante et claire Salute semble elle-même
un fantôme, quand c’est à peine si le passage d’une barque
silencieuse force l’eau à miroiter, et si les nuages, en glissant dans
le ciel, découvrent çà et là une très faible étoile, la ville
enchanteresse trouve moyen tout de même de percer cette nuit
accumulée, et de ce secret solennel elle s’exhale comme un hymne
écrasant d’aridité et de nostalgie... Voilà les heures, j’en suis assuré,
qui de la profonde conscience de ce Germain surent extraire les
déchirantes incantations de Tristan et d’Isolde.
Au reste nous tenons de Wagner lui-même, un texte où l’on voit
la génération du deuxième acte.
Venise, qui s’en étonnera? avait donné à son hôte les insomnies
habituelles, le subtil, le délicieux malaise qu’elle insinue toujours
dans nos veines: «Une nuit, ne pouvant pas dormir, je m’accoudai
sur mon balcon, et comme je contemplais la vieille ville romanesque
des lagunes, qui gisait devant moi, enveloppée d’ombre, soudain du
silence profond un chant s’éleva[6]...» Chacune de ces touches,
vieille, romanesque, gisante, enveloppée d’ombre, silencieuse, que
Wagner emploie spontanément ici pour qualifier Venise, est très
caractéristique des forces de rêverie qu’il accepte de cette ville. De
ce silence profond, un chant s’élève. Comment le poète va-t-il le
comprendre?
«C’était l’appel puissant et rude d’un gondolier veillant sur sa
barque, auquel les échos du canal répondirent jusque dans le plus
grand éloignement; et j’y reconnus la primitive mélopée sur laquelle,
au temps du Tasse, ses vers bien connus ont été adaptés, mais qui
est certainement aussi ancienne que les canaux de Venise et leur
population...» Merveilleuse décision du génie! Voilà donc que cette
chanson de gondolier devient par la volonté instinctive du poète un
chant puissant et rude de population primitive, mais chargé dans la
suite de toute la mollesse, de toute la volupté, de tout le faste que
symbolise ce nom, le plus grand du Midi, le Tasse. Toute puissance et toute rudesse enrichies de toute volupté et venant du fond des
siècles!
«Après une pause solennelle, le dialogue retentissant dans le
lointain s’anima, au point de se fondre en une seule harmonie, puis
au loin, comme auprès, le son s’éteignit dans un nouveau
sommeil...» Le chant de Venise se tait, c’est Wagner qui se charge
de le continuer. Toutes les puissances de ce grand Allemand sont
déchaînées par cet appel; il se raccorde à cette barbarie primitive, à
cette volupté déchirante, et du silence qui leur succède il fait son
domaine.
«Après cela, que pouvait bien la Venise ondoyante et bariolée
m’apprendre d’elle-même sous les rayons du soleil, que ce rêve
sonore de la nuit ne m’eût pas révélé d’une façon plus profonde et
plus directe?»
Il n’a fallu que deux temps pour que cet Allemand substituât à
cette ville latine sa Germanie intérieure. Dès la première pause,
cette Venise magnifique par son manque de symétrie, par sa
diversité même, il la réduit à l’unité. Sur la seconde reprise, il la
renie, la dit inutile. Elle est la barque qu’il repousse après qu’il a
touché la rive. Efface-toi, Venise ondoyante et bariolée. Par toi, nous
avons atteint le point de vue indéfiniment fécond. Nous savons que
les mouvements de l’âme façonnent le monde extérieur, font éclater
les actes et les faits comme la tulipe s’exhale du magnolier et
comme de la tulipe son parfum. Dès lors, Venise, tu nous deviens
inutile; tu n’es que conséquence et nous sommes l’essentiel, le
principe. Tu nous gênes, tu nous retiens dans un monde inférieur et
qu’il faut dépasser. Effondre-toi sous ta lagune. Que les grandes
ondes de l’océan musical s’épandent, que les vagues sonores noient
et anéantissent tous les accidents! Plus de lumière: la nuit. La nuit
fait pour Tristan le domaine de l’amour, pour le Germain Wagner, le
domaine de la vie intérieure, et, pour Venise, le domaine de la fièvre.
Le jour est dispersion, contrariété, amoindrissement. Sur la route
immémoriale qui va du Nord par-dessus les Alpes, l’Allemagne
entendit Juliette à sa fenêtre de Vérone se désoler du jour que les cris de l’alouette annoncent et qui la sépare de son tendre jeune
homme. Un tel chant ne saurait s’oublier. La nuit plus belle que le
jour! Ce thème empoisonne notre sang, s’il se développe
indéfiniment, avec une ampleur grandissante, de la passion
contenue à la volupté débordante, jusqu’à la transfiguration dans la
mort. Après l’alouette matinale, après Juliette et Roméo, voici, dans
le brouillard, les chants de Tristan et d’Isolde: «Haine au jour
implacable et hostile! O jour perfide, anathème! Mais toi, nuit, vie
sainte d’amour, auguste création de volupté, désir délicieux de
l’éternel sommeil, sans apparence et sans réveil, recueille-nous
dans ton sein, affranchis-moi de l’univers!... Le monde pâlit, le
monde, spectre décevant que le jour place devant moi, et c’est moi-
même qui suis le monde.»
Ces harmonies où Tristan aspire à se perdre et qui flottent autour
du Saint-Graal, Wagner, en 1883, revint les solliciter des bercements
et des fièvres de la lagune. Il travaillait à son opéra des Pénitents sur
la légende de Bouddha... Apothéose de Venise, dernier terme de la
série dont nous vîmes les numéros successifs... Avec ses moyens
brutaux, il eût fixé dans ce suprême opéra les sensations que nous
effleurâmes un soir de Venise que nous nous livrions au silence de
ses lagunes et au vent de ses sépulcres. C’est ici que nous aurions
touché les points extrêmes de la sensibilité, quand le rare s’élargit et
se défait dans l’universel et que notre imagination, à poursuivre le
but sans cesse reculé de nos désirs, s’abîme dans une lassitude
ineffable. La musique seule—car nous sommes convaincu qu’il n’y a
point discontinuité entre les arts divers—peut intervenir à cet instant
où la littérature et la peinture depuis longtemps confessent leur
échec.
Wagner est mort dans l’entresol du palais Vendramin Calergi, le
13 février 1883, d’une maladie de cœur. Auprès de lui se tenait celle
qu’il obtint de Hans de Bulow par un héroïsme romantique.
L’intendant qui conduit le visiteur de salle en salle dit: «Oh non! ce
n’est pas ici (dans les beaux appartements) qu’il est mort; ici habite
la propriétaire (Madame la duchesse della Grazia); Wagner logeait
au-dessous, dans un appartement plus bas de plafond.» Ce serviteur sincère, par son accent légèrement dédaigneux, force le
passant à se remémorer des banalités, qui sont d’ailleurs des
vérités, sur la position subalterne d’un aristocrate sans pouvoir réel
auprès d’une puissance de fait comme le grand Allemand.
Que sont les «grandeurs d’établissement», c’est-à-dire les
grands que la coutume installe, auprès de ces magiciens que nous
venons de surprendre dans leur activité obscure quand ils relèvent la
domination de cette Venise abolie et qu’avec ses couleurs et ses
odeurs de mort ils font tout simplement de l’âme! Le Don Juan, la
Confession d’un Enfant du Siècle, les Pêcheurs, l’Italia, Tristan
demeurent en suspens sur la ville des lagunes et s’ajoutent, quand
nous la visitons, à nos âmes inertes. Venise au e XIX siècle fait encore
des conquêtes. Le politique l’abandonne à sa décadence, mais
Wagner, Taine, Gautier, Léopold Robert, Sand, Musset, Byron,
Chateaubriand et Gœthe forment son «Conseil des Dix».
—Ils ne sont que neuf, me dit un lecteur.
—Qu’on réserve le dixième siège. Je connais telle candidature.
L’Europe, qui se complut toute dans les images romantiques où
les fièvres de Venise avaient collaboré, cherche aujourd’hui la
raison, l’équilibre, et se vante d’échapper à de tels désordres... Mais
aux canaux de Venise, le sillage des Byron, comme l’ornière d’un
char, maîtrise toujours les gondoles. Ici, l’on ne peut sentir que selon
les poètes. Qu’ils nous enseignent la révolte ou la soumission, cette
ville privée de son sens historique, et qui n’agit plus que par sa
régression, nous enveloppe d’une atmosphère d’irrémédiable échec.
Ville vaincue, convenable aux vaincus. Comme un amant
abandonné, au lit de sa maîtresse, glisse toujours vers le centre où
leurs corps réunis d’un poids plus lourd ont pesé, le véritable
voluptueux dans Venise revient toujours à quelques psaumes
monotones... Tel un sultan dépossédé, dans les veilles bleuâtres
d’Asie, des femmes que la nuit embellit, des roses que la nuit parfume, du jet d’eau que le sérail endormi fait plus secret, ne reçoit
que des confidences sur l’insolence de ses ennemis triomphants.