Amori et dolori sacrum: La mort de Venise

Maurice Barrès · Chapitre 12 sur 27

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Amori et dolori sacrum: La mort de Venise

Wagner.

Giorgio Maggiore.

 

Taine eût donné toute son œuvre pour la Chartreuse de Parme;

sa peur de la vie ne lui permit jamais les expériences préalables, la

cueillette des fruits d’or trompeurs, nécessaires pour cet âcre

breuvage. Il aima comme des frères Byron et ce Musset dont il avait

la ressemblance[5]; mais la perfection qu’ils poursuivirent, il savait

qu’elle n’existe pas. «Si quelque chose approche de la perfection, ce

n’est pas la femme, c’est l’homme, de sorte que mon idéal serait

bien plutôt une amitié qu’un amour. Il y a plus: j’y ai renoncé. Cette

tristesse calme, ce découragement raisonné qui m’a pris à l’endroit

de la pensée me prend aussi à l’endroit de l’amour; je n’espère pas.

Nul homme réfléchi ne peut espérer.»

 

Acceptation de l’échec, connaissance que toute vie,

nécessairement, implique un échec: voilà qui enrichit le sens de

cette Venise considérée comme le refuge des vaincus. Dans la

formule du découragement raisonné, elle leur offre un nouvel abri.

 

Encore une nuance, et, dans ce beau ciel des orages vénitiens,

nous aurons tout l’arc complet.

 

Wagner.

 

En 1853, Wagner, exilé d’Allemagne, écrivait à Liszt que, s’il

n’obtenait pas de rentrer à Weimar, il abandonnerait l’art «pour aller

courir le vaste monde et pour voir s’il ne lui serait pas possible de

trouver encore quelque plaisir à vivre». Liszt lui répondit: «Tu

voudrais vaguer à travers le vaste monde dans l’espoir d’y trouver

vie, jouissances et délices! Ah! comme de tout cœur je souhaiterais

qu’il en pût être ainsi! Mais ne sais-tu donc pas que l’aiguillon de la

blessure dont tu souffres est dans ton propre cœur, que partout tu le

porteras avec toi et que rien ne peut t’en guérir? C’est ta grandeur

qui fait ta misère. L’une et l’autre sont inséparables et doivent te

martyriser, jusqu’à ce que, te reposant dans la foi, tu trouves ta délivrance... C’est dans le Christ, c’est dans la souffrance résignée

en Dieu qu’est seulement le salut.»

 

Wagner croyait encore qu’il est quelque part sur la terre un

Eldorado et qu’on y atteint par l’amour. Optimisme à peine digne

d’un berger de romance! Mais qui de nous n’a point, quelque jour,

rêvé que la force d’attraction organiserait naturellement le bonheur,

dès l’instant qu’on abolirait les lois?

 

En 1854,—fallait-il donc qu’il eût doublé la quarantaine pour

qu’un sang trop chaud cessât d’envoyer à sa cervelle de si épaisses

illusions?—sa philosophie s’épura. Il en vint à s’assurer que le salut

résidait dans le renoncement: «J’ai aujourd’hui un calmant qui

m’aide à trouver le sommeil: c’est le désir ardent et profond de la

mort. Pleine inconscience, évanouissement de tous les rêves, non-

être absolu: telle est la libération finale.»

 

Wagner était prêt à épandre les ondes infinies, les suaves

harmonies où Tristan et Isolde aspirent à se perdre. En 1857,

malheureux de son impuissance à développer publiquement ses

véritables destinées artistiques, malheureux d’un amour impossible,

il se rendit à Venise pour composer le deuxième acte de Tristan.

 

Je ne souhaite à personne de se soumettre aux influences de

cette sublime tragédie, car ce qu’elle met dans notre sang, c’est une

irritation mortelle, le besoin d’aller au delà, plus outre que l’humanité.

Si les ivresses de la possession ne nous apaisent pas, si dans une

folie d’amour nous continuons à nous déchirer contre la vie, notre

aspiration normale à nous confondre dans l’objet de notre amour se

mue en une sorte de désespoir au bout de quoi il n’est plus rien,

qu’un anéantissement volontaire dans la mort. Vertige, ivresse des

hauts lieux et des sentiments extrêmes! A la cime des vagues où

nous mène Tristan, reconnaissons les fièvres qui, la nuit, montent

des lagunes.

 

Bien souvent, aux fenêtres du palais Giustiniani, aujourd’hui hôtel

de l’Europe, et que Wagner habitait durant l’hiver de 1857, j’ai vu

flotter sur la Venise nocturne les fascinations qui le déterminèrent et qui furent les moyens mystérieux de son génie. Quand la pire

obscurité pèse sur les canaux, qu’il n’est plus de couleur ni

d’architecture, et que la puissante et claire Salute semble elle-même

un fantôme, quand c’est à peine si le passage d’une barque

silencieuse force l’eau à miroiter, et si les nuages, en glissant dans

le ciel, découvrent çà et là une très faible étoile, la ville

enchanteresse trouve moyen tout de même de percer cette nuit

accumulée, et de ce secret solennel elle s’exhale comme un hymne

écrasant d’aridité et de nostalgie... Voilà les heures, j’en suis assuré,

qui de la profonde conscience de ce Germain surent extraire les

déchirantes incantations de Tristan et d’Isolde.

 

Au reste nous tenons de Wagner lui-même, un texte où l’on voit

la génération du deuxième acte.

 

Venise, qui s’en étonnera? avait donné à son hôte les insomnies

habituelles, le subtil, le délicieux malaise qu’elle insinue toujours

dans nos veines: «Une nuit, ne pouvant pas dormir, je m’accoudai

sur mon balcon, et comme je contemplais la vieille ville romanesque

des lagunes, qui gisait devant moi, enveloppée d’ombre, soudain du

silence profond un chant s’éleva[6]...» Chacune de ces touches,

vieille, romanesque, gisante, enveloppée d’ombre, silencieuse, que

Wagner emploie spontanément ici pour qualifier Venise, est très

caractéristique des forces de rêverie qu’il accepte de cette ville. De

ce silence profond, un chant s’élève. Comment le poète va-t-il le

comprendre?

 

«C’était l’appel puissant et rude d’un gondolier veillant sur sa

barque, auquel les échos du canal répondirent jusque dans le plus

grand éloignement; et j’y reconnus la primitive mélopée sur laquelle,

au temps du Tasse, ses vers bien connus ont été adaptés, mais qui

est certainement aussi ancienne que les canaux de Venise et leur

population...» Merveilleuse décision du génie! Voilà donc que cette

chanson de gondolier devient par la volonté instinctive du poète un

chant puissant et rude de population primitive, mais chargé dans la

suite de toute la mollesse, de toute la volupté, de tout le faste que

symbolise ce nom, le plus grand du Midi, le Tasse. Toute puissance et toute rudesse enrichies de toute volupté et venant du fond des

siècles!

 

«Après une pause solennelle, le dialogue retentissant dans le

lointain s’anima, au point de se fondre en une seule harmonie, puis

au loin, comme auprès, le son s’éteignit dans un nouveau

sommeil...» Le chant de Venise se tait, c’est Wagner qui se charge

de le continuer. Toutes les puissances de ce grand Allemand sont

déchaînées par cet appel; il se raccorde à cette barbarie primitive, à

cette volupté déchirante, et du silence qui leur succède il fait son

domaine.

 

«Après cela, que pouvait bien la Venise ondoyante et bariolée

m’apprendre d’elle-même sous les rayons du soleil, que ce rêve

sonore de la nuit ne m’eût pas révélé d’une façon plus profonde et

plus directe?»

 

Il n’a fallu que deux temps pour que cet Allemand substituât à

cette ville latine sa Germanie intérieure. Dès la première pause,

cette Venise magnifique par son manque de symétrie, par sa

diversité même, il la réduit à l’unité. Sur la seconde reprise, il la

renie, la dit inutile. Elle est la barque qu’il repousse après qu’il a

touché la rive. Efface-toi, Venise ondoyante et bariolée. Par toi, nous

avons atteint le point de vue indéfiniment fécond. Nous savons que

les mouvements de l’âme façonnent le monde extérieur, font éclater

les actes et les faits comme la tulipe s’exhale du magnolier et

comme de la tulipe son parfum. Dès lors, Venise, tu nous deviens

inutile; tu n’es que conséquence et nous sommes l’essentiel, le

principe. Tu nous gênes, tu nous retiens dans un monde inférieur et

qu’il faut dépasser. Effondre-toi sous ta lagune. Que les grandes

ondes de l’océan musical s’épandent, que les vagues sonores noient

et anéantissent tous les accidents! Plus de lumière: la nuit. La nuit

fait pour Tristan le domaine de l’amour, pour le Germain Wagner, le

domaine de la vie intérieure, et, pour Venise, le domaine de la fièvre.

Le jour est dispersion, contrariété, amoindrissement. Sur la route

immémoriale qui va du Nord par-dessus les Alpes, l’Allemagne

entendit Juliette à sa fenêtre de Vérone se désoler du jour que les cris de l’alouette annoncent et qui la sépare de son tendre jeune

homme. Un tel chant ne saurait s’oublier. La nuit plus belle que le

jour! Ce thème empoisonne notre sang, s’il se développe

indéfiniment, avec une ampleur grandissante, de la passion

contenue à la volupté débordante, jusqu’à la transfiguration dans la

mort. Après l’alouette matinale, après Juliette et Roméo, voici, dans

le brouillard, les chants de Tristan et d’Isolde: «Haine au jour

implacable et hostile! O jour perfide, anathème! Mais toi, nuit, vie

sainte d’amour, auguste création de volupté, désir délicieux de

l’éternel sommeil, sans apparence et sans réveil, recueille-nous

dans ton sein, affranchis-moi de l’univers!... Le monde pâlit, le

monde, spectre décevant que le jour place devant moi, et c’est moi-

même qui suis le monde.»

 

Ces harmonies où Tristan aspire à se perdre et qui flottent autour

du Saint-Graal, Wagner, en 1883, revint les solliciter des bercements

et des fièvres de la lagune. Il travaillait à son opéra des Pénitents sur

la légende de Bouddha... Apothéose de Venise, dernier terme de la

série dont nous vîmes les numéros successifs... Avec ses moyens

brutaux, il eût fixé dans ce suprême opéra les sensations que nous

effleurâmes un soir de Venise que nous nous livrions au silence de

ses lagunes et au vent de ses sépulcres. C’est ici que nous aurions

touché les points extrêmes de la sensibilité, quand le rare s’élargit et

se défait dans l’universel et que notre imagination, à poursuivre le

but sans cesse reculé de nos désirs, s’abîme dans une lassitude

ineffable. La musique seule—car nous sommes convaincu qu’il n’y a

point discontinuité entre les arts divers—peut intervenir à cet instant

où la littérature et la peinture depuis longtemps confessent leur

échec.

 

Wagner est mort dans l’entresol du palais Vendramin Calergi, le

13 février 1883, d’une maladie de cœur. Auprès de lui se tenait celle

qu’il obtint de Hans de Bulow par un héroïsme romantique.

L’intendant qui conduit le visiteur de salle en salle dit: «Oh non! ce

n’est pas ici (dans les beaux appartements) qu’il est mort; ici habite

la propriétaire (Madame la duchesse della Grazia); Wagner logeait

au-dessous, dans un appartement plus bas de plafond.» Ce serviteur sincère, par son accent légèrement dédaigneux, force le

passant à se remémorer des banalités, qui sont d’ailleurs des

vérités, sur la position subalterne d’un aristocrate sans pouvoir réel

auprès d’une puissance de fait comme le grand Allemand.

 

Que sont les «grandeurs d’établissement», c’est-à-dire les

grands que la coutume installe, auprès de ces magiciens que nous

venons de surprendre dans leur activité obscure quand ils relèvent la

domination de cette Venise abolie et qu’avec ses couleurs et ses

odeurs de mort ils font tout simplement de l’âme! Le Don Juan, la

Confession d’un Enfant du Siècle, les Pêcheurs, l’Italia, Tristan

demeurent en suspens sur la ville des lagunes et s’ajoutent, quand

nous la visitons, à nos âmes inertes. Venise au e XIX siècle fait encore

des conquêtes. Le politique l’abandonne à sa décadence, mais

Wagner, Taine, Gautier, Léopold Robert, Sand, Musset, Byron,

Chateaubriand et Gœthe forment son «Conseil des Dix».

 

—Ils ne sont que neuf, me dit un lecteur.

 

—Qu’on réserve le dixième siège. Je connais telle candidature.

 

L’Europe, qui se complut toute dans les images romantiques où

les fièvres de Venise avaient collaboré, cherche aujourd’hui la

raison, l’équilibre, et se vante d’échapper à de tels désordres... Mais

aux canaux de Venise, le sillage des Byron, comme l’ornière d’un

char, maîtrise toujours les gondoles. Ici, l’on ne peut sentir que selon

les poètes. Qu’ils nous enseignent la révolte ou la soumission, cette

ville privée de son sens historique, et qui n’agit plus que par sa

régression, nous enveloppe d’une atmosphère d’irrémédiable échec.

Ville vaincue, convenable aux vaincus. Comme un amant

abandonné, au lit de sa maîtresse, glisse toujours vers le centre où

leurs corps réunis d’un poids plus lourd ont pesé, le véritable

voluptueux dans Venise revient toujours à quelques psaumes

monotones... Tel un sultan dépossédé, dans les veilles bleuâtres

d’Asie, des femmes que la nuit embellit, des roses que la nuit parfume, du jet d’eau que le sérail endormi fait plus secret, ne reçoit

que des confidences sur l’insolence de ses ennemis triomphants.