Amori et dolori sacrum: La mort de Venise

Maurice Barrès · Chapitre 21 sur 27

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Amori et dolori sacrum: La mort de Venise

VI Sentimentalisme Matérialiste

VI

 

SENTIMENTALISME MATÉRIALISTE

 

Je confesse que l’amour infini que je porte au

fond du cœur se trouve toujours empêché dans

son essor lorsqu’il s’adresse aux réalisations

finies de l’essence parfaite. Je ne sais quelle

malheureuse clairvoyance me montre que tous

les êtres manquent de ceci ou de cela et qu’ainsi

ils ne peuvent pas donner prise à l’amour. Je dis

la même chose de moi-même et je sens que je

ne mérite pas non plus d’être complètement

aimé. (Lettre de jeunesse de Taine.)

 

Dans tous ses châteaux, l’impératrice avait fait peindre Titania

caressant la tête d’âne. «C’est la tête d’âne de nos illusions que

nous caressons sans cesse», disait-elle.

 

Cette princesse singulièrement née jugea-t-elle toutes choses,

comme fait Hamlet, d’après la vie de cour? Une existence infiniment

luxueuse, une humanité infiniment fourbe, développent chez le plus

délicat des êtres d’effroyables tristesses, des satiétés et des

aspirations heureusement inconnues à la foule laborieuse.

 

M. Christomanos, qui a pris Schopenhauer pour sujet de sa

thèse de doctorat à Innsbruck, interprète l’impératrice à l’allemande.

«Plus je reste auprès d’elle, dit-il, plus se fait forte en moi la pensée

que son existence vacille entre deux mondes. Quand nous errons

pendant des heures sur la grève homérique, tandis qu’elle glisse, le

long du clair rivage de la vie, pareille à une ombre qui a pris corps,

tandis que les vagues éternelles nous assaillent de leurs clameurs,

j’ai le sentiment qu’elle incarne quelque chose qui gît entre la mort et la vie. Elle-même, dans la solennelle allocution que la mer tient au

sable, ne distingue jamais rien que ceci: des forces et des

puissances, plus impérissables que celles que nous connaissons sur

cette île de la vie, nous revendiquent pour elles.—Presque à chaque

fois que nous allons à la mer, l’impératrice me dit: La mer veut me

posséder toujours, elle sait que je lui appartiens.—L’atmosphère où

vit l’impératrice est autre que celle où nous respirons. De notre point

de vue, sa vie est vraiment un non-vivre; l’on pourrait dire qu’elle se

trouve, en tant même que créature vivante, dans un état qui exclut la

vie.»

 

On trouve dans le «journal» du jeune lecteur quelques notes qui

nous permettent de comprendre à la française la vraie nature morale

de sa souveraine.

 

.... Elle semblait s’adoucir en se reportant à son enfance. Un jour

sur l’Aja Kyriaki, l’un des sommets de Corfou, elle dit:

 

—C’est ici seulement que je me plais tout à fait. Ici je pourrais

même renier mon principe (de perpétuelle errante), et rester

attachée pour toujours à cette motte de terre... La mer aujourd’hui

est comme un lac... Je me sens si bien ici chez moi que je ne puis

m’empêcher de penser au lac de Starnberg et à Possenhoffen.

 

.... Dans l’une de ses longues promenades de Corfou, elle

surprit, sous un bois d’oliviers, des jeunes filles qui dansaient. Les

mains dans les mains et l’une derrière l’autre, elles serpentaient

lentement; une belle enfant aux cheveux noirs les guidait, qui tenait

à toute la chaîne par un mouchoir de soie rouge. La conductrice

chantait, puis toutes les autres reprenaient chaque strophe:

 

J’ai perdu un mouchoir rouge,

Je le portais sur mon sein—

J’ai perdu un mouchoir rouge...

(Ah! que j’ai froid au cœur!)...

Je l’ai cherché sous le pommier

Où longuement tu m’embrassas—

Je l’ai cherché sous le pommier...

(Ah! vraiment n’était-ce qu’un rêve?)

 

Je m’élance vers la triste mer,

Où j’ai tant et tant pleuré—

Je m’élance vers la triste mer...

(Ah! pourquoi donc ai-je si mal?)...

 

Tu peux garder le mouchoir rouge,

Mais rends-moi mon pauvre cœur.

 

L’impératrice contempla ce spectacle avec ravissement, puis elle

dit:

 

—Nous dansions de la même façon, mes sœurs et moi, à

Possenhoffen, bien que nous ne fussions pas des grecques.

 

.... Une fois, M. Christomanos lui lisait Peer Gynt. Ils arrivèrent au

couplet de Solweig:

 

Maintenant tout est prêt pour la Pentecôte,

Cher garçon, toujours loin,

Quand viendras-tu?...

—Je veux attendre, attendre,

Si long que ce soit encore.

 

—Pourquoi l’attendre? dit l’impératrice. Peut-être n’était-il pas

celui qu’elle devait aimer et pour qui elle était née. On se trompe si

souvent dans ses jeunes années. Et l’on veut faire soi-même sa

destinée!... Il se peut bien que le véritable élu l’attendait, lui aussi.

 

Il y a quelque chose encore à noter dans le soin qu’elle mettait à

prémunir son jeune lecteur contre les intrigues de la cour: «Ces

gens-là, disait-elle, se nourrissent tous les jours de faisans et de

perdrix, mais une heure sans cancans les ferait mourir.» Elle

ajoutait: «Ah! oui, certainement, on est très dévoué à l’impératrice.

Mais chaque salut a son but, chaque sourire veut être payé... Peut-être même je dois remercier Dieu d’être impératrice, autrement cela

tournerait mal pour moi.»

 

Et montrant une petite chambre dont les murs étaient

littéralement couverts de portraits de chevaux, elle les commentait

ainsi:

 

—Tous ces amis, je les ai perdus et je ne gagnai pas un seul à

leur place. Beaucoup de ces chevaux sont allés à la mort pour moi,

ce que nul homme n’eût jamais fait; ils voudraient plutôt

m’assassiner...

 

... Cette prévision déjà peut faire frissonner le lecteur, mais voici

la plus significative anecdote.

 

Une après-midi, à Corfou, l’impératrice et Christomanos

passèrent devant une hutte, un peu à l’écart d’une ferme, au milieu

de grands arbres noirs. Une faible lueur passait par la porte ouverte.

Soudain, un cri, un seul cri strident et prolongé trancha l’air. Puis il

jaillit de nouveau et avec lui tout un chœur de sons gémissants.

C’était une lamentation de plusieurs femmes qui venait de la hutte

éclairée. Il y eut une pause, puis la complainte reprit plus puissante,

pour se rompre encore une fois. Et au-dessus de ce flot sauvage,

fait de quelques notes, qui montait et baissait comme la mer, de

temps à autre s’élevait une voix unique à qui rien ne pouvait se

comparer, qui surpassait toute terreur en épouvante et toute épée en

tranchant.

 

—Qu’est-ce donc? demanda l’impératrice, avec effroi.

 

Et d’une voix que M. Christomanos ne lui connaissait pas, elle

commanda:

 

—Allez, voyez ce qui est arrivé.

 

Il vit sur un sol de terre battue plusieurs femmes accroupies en

cercle. Quelque chose de blanc gisait étendu sur un lit. Une vieille

femme, ses cheveux gris en désordre, était affaissée au milieu du

cercle des autres femmes. Il revint à l’impératrice.

—Quelqu’un est mort! c’est la plainte mortuaire des Grecs.

 

Elle demanda qui était mort. Il répondit qu’il avait cru voir une

vieille femme gisante sur le lit.

 

—Voilà que vous vous trompez, dit-elle d’une voix basse. Ce doit

être un enfant de cette femme qui crie plus horriblement que toutes

les autres. Peut-être son fils. Allez vous informer encore une fois.

 

Mais elle le rappela aussitôt.

 

—Non, ce n’est pas la peine; je sais que c’est son fils.

 

Ils continuèrent leur chemin. Après quelques instants de silence,

tout à coup elle dit:

 

—Pour cette femme, plus rien, plus rien que cela, plus de place

en elle pour autre chose que ce soit. Maintenant, elle épuise toute

son âme d’autrefois.

 

Après ces mots incomparables, elle se tut pour toute la soirée.

 

Ces pauvres anecdotes—pauvres, mais suffisantes pour jeter de

larges clartés—permettent, me semble-t-il, de saisir les fils qui relient

cette personne d’exception à l’ordinaire de l’humanité. Nous avons

quelques mots de son cœur, la clef de sa première nature.

 

C’est une banalité de rappeler le goût qu’elle affichait pour Heine.

Il aide pourtant à la comprendre comme une désabusée.

 

M. Christomanos lui demandant un jour quel poème de Heine

elle préférait, elle répondit:

 

—Je les adore tous, car tous ne sont qu’un seul poème: un et le

même. L’incrédulité de Heine quant à sa propre sentimentalité et à

son propre enthousiasme est ma croyance aussi. Les journalistes

me font un grand mérite d’être son admiratrice; ils sont fiers que

j’aime leur Heine, mais j’aime en lui son infini mépris de sa propre

humanité et la tristesse dont les choses de cette terre l’emplissaient.

Si séduisant que soit d’orgueil poétique, de volupté et de

solitude, un tel état d’esprit, avouons pourtant ce qu’on voit, quand

on en fait le tour. Un jour, à Madère[19], un vieillard offrit à

l’impératrice un bouquet de camélias rouges; elle lui donna une

pièce d’argent. Plus loin, sur la route, une jeune et belle fille, aux

bras ronds et brunis, aux lèvres de fleurs de grenade, aux yeux de

diamant, lui tendit un second bouquet de camélias rouges; elle lui

donna une pièce d’or. Comme Christomanos demandait pourquoi de

l’argent au vieillard et de l’or à la jeune fille, l’impératrice répondit:

 

—C’est qu’elle est belle!...

 

Qu’il me soit permis de placer sous cette histoire de qualité

lyrique quelques réflexions chagrines, et de signaler le revers de la

médaille que nous présentons dans son beau jour. «La

spécialisation excessive d’une faculté aboutit au néant. Je

comprends la fureur des iconoclastes et des musulmans contre les

images. J’admets tous les remords de saint Augustin sur le trop

grand plaisir des yeux. La folie de l’art est égale à l’abus de l’esprit.

Une de ces deux suprématies engendre la sottise, la dureté du cœur

et une immensité d’orgueil et d’égoïsme. Je me rappelle avoir

entendu dire à un artiste: Ne donnez pas à ce pauvre-là, il est mal

drapé; ses guenilles ne lui vont pas bien.»

 

D’où viennent ces lignes qui s’appliquent fortement à Elisabeth

de Bavière? Je les extrais d’une étude sur l’École païenne où Henri

Heine est pris vivement à partie pour sa «littérature pourrie de

sentimentalisme matérialiste». (Janvier 1851.) D’ailleurs, il paraîtra

curieux à certains lecteurs mal informés que cette étude soit de

Baudelaire. On veut voir dans celui-ci le chef d’une école satanique,

quand il est souvent un voisin de Veuillot.

 

Au moment de l’assassinat, Drumont publia un magnifique

article, intitulé le Douzième Arbre, à la fois brutal et religieux, qui

complète et fortifie la thèse de Baudelaire: «... L’impératrice

emportait toujours en voyage les œuvres de Heine, son auteur de

prédilection. Avant d’aller à Preigny présenter ses hommages à la

baronne de Rothschild (c’est en cours de route qu’elle fut assassinée), cette descendante des Wittelsbach, devenue la femme

d’un Habsbourg, aura peut-être relu, en écoutant le clapotement des

eaux du lac, cette pièce atroce (sur Marie-Antoinette de Habsbourg-

Lorraine) où le poète s’égaye sur ces gorges de patriciennes dans

lesquelles la hache du bourreau a fait une large entaille. Elle se sera

divertie, peut-être, de cette reine qu’on ne peut plus friser, parce

qu’elle n’a plus de tête, et de cette dame d’honneur réduite à faire la

révérence avec son derrière... Derrière le Douzième arbre de

l’avenue, l’anarchiste était déjà embusqué et guettait... Il ne faut pas

trop rire à la Belle Hélène, lorsqu’on appartient à la famille des

Atrides et que l’on est menacé par les Dieux d’avoir le sort de

Klytemnestra...»

 

Je devais indiquer ce point de vue. Pour bien embrasser un

spectacle, il faut de temps à autre que le spectateur se déplace d’un

pas à gauche, d’un pas à droite...