Amori et dolori sacrum: La mort de Venise

Maurice Barrès · Chapitre 1 sur 27

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Amori et dolori sacrum: La mort de Venise

Amori et Dolori Sacrum

MAURICE BARRÈS

 

AMORI ET DOLORI

 

SACRUM

 

— La Mort de Venise —

 

PARIS

Félix JUVEN, Éditeur

122, Rue Réaumur, 122

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:

20 exemplaires, sur papier de la manufacture impériale

du Japon, numérotés à la presse de 1 à 20.

30 exemplaires, sur papier de Hollande à la forme de

Van Gelder Zonen, numérotés à la presse de 21 à 50.

AMORI ET DOLORI SACRUM

 

J’ai pris le titre de ce livre à Milan, sur la façade rococo de Santa

Maria della Passione. Quel magnifique jeu ce serait de meubler, en

esprit, cette église pour qu’elle devînt digne de sa double

consécration! Amori et Dolori sacrum... Consacré à l’Amour et à la

Douleur... Peut-être que, d’abord, on voudrait y grouper les toiles de

Luini, car ce peintre est grave, voluptueux et attendrissant. Mais ses

modèles ont été mêlés à si peu de choses! Ce sont des petites gens,

d’une pensée trop pauvre. Amours et douleurs de cloîtrés.

 

Dieu me garde de mépriser aucune sincérité; mais, puisque la

conscience la plus ouverte ne saurait tout accueillir et tout

comprendre et puisqu’il faut faire un choix, je donne ma prédilection

aux images qui sont chargées de riches expériences. Nul charme de

jeune fille n’égale certaines figures de femmes âgées. On trouvera

dans ce recueil un chapitre sur la vieillesse d’Élisabeth de Bavière,

impératrice d’Autriche.

 

«Fille chérie, dit Antistius à Carmenta, l’Amour est la déesse

myrionyme; on l’adore sous mille noms. Honte à qui tient pour impur

l’acte suprême où l’homme le plus vulgaire et le plus coupable arrive

à être jugé digne de continuer l’esprit de l’humanité. A tous les

degrés de l’échelle infinie, l’amour se transfigure et lubrifie les joints

de cet univers. Tout ce qui se fait de bien et de beau dans le monde

se fait par le principe qui attire l’un vers l’autre deux enfants.» Je n’y

contredis point, mais souvent les approches de la mort et l’usure

affinent des hommes qui semblaient incapables de recueillement. A

bout d’excitation, ils s’arrêtent; leur désir décidément mort leur permet enfin d’écouter. Ils entendent le bâillement universel, l’aveu

d’impuissance, l’«à quoi bon» qui fait le dernier mot de toutes les

activités. Cette connaissance ne décolore pas l’univers; il est plus

richement diapré sous les yeux avertis d’un Faust que sous le regard

impatient d’un jeune brutal. Quel beau livre, celui qui mériterait qu’on

lui donnât pour titre les trois mots inscrits sur un monument de Pise

Somno et Quieti sacrum!

 

Les pages que nous publions aujourd’hui appartiennent à la

même veine que Du Sang, de la Volupté et de la Mort. La mort et la

volupté, la douleur et l’amour s’appellent les unes les autres dans

notre imagination. En Italie, les entremetteuses, dit-on, pour faire

voir les jeunes filles dont elles disposent les assoient sur les tombes

dans les églises. En Orient, les femmes prennent pour jardins les

cimetières. A Paris, on n’est jamais mieux étourdi par l’odeur des

roses que si l’on accompagne en juin les corbillards chargés de

fleurs. Sainte Rose de Lima (j’ignore sa biographie, mais un nom si

délicieux lui prête une grande autorité) pensait que les larmes sont la

plus belle richesse de la création. Il n’y a pas de volupté profonde

sans brisement du cœur. Et les physiologistes s’accordent avec les

poètes et les philosophes pour reconnaître que, si l’amour continue

l’espèce, la douleur la purifie.

 

Je ne souhaite pas qu’Amori et Dolori Sacrum élargisse

beaucoup le cercle des sympathies que me valut Du Sang. Une

société silencieuse et choisie convient à ces deux livres. Celui-ci

toutefois me paraît plus lourd dans la main et plus savant pour

l’oreille que mon recueil de 1895. J’ai mis de l’ordre dans toutes mes

libertés; j’ai vu l’unité des émotions que je recueillais sur de longs

espaces de temps et de pays.

 

Dans une chambre d’hôtel, auprès de deux bougies, si l’angoisse

étreint un passant, il a peur d’être seul et cependant redoute qu’un

importun l’oblige à sourire. La distance l’effraye qui le sépare de son

chez soi. Ses tempes brûlent, le froid l’enveloppe. O nuit, puisses-tu

bientôt passer! Mais elle est un pas vers la mort, dont je me fais, ce

soir, une idée nette!... Cependant, le matin arrive, et voici que, sur le rempart de cette ville inconnue, le même voyageur goûte la lumière

des champs, le son des cloches, l’insouciance des enfants. Il

savoure la vie, il rirait de cet homme chagrin s’il se le rappelait....

Monotones balancements que nous portons sur tous les paysages!

 

Mais pourquoi cacher le pire? Pas plus que de livres, il n’est

d’horizon qui demeure indéfiniment satisfaisant, car toute beauté

que je m’assimile provoque en moi de plus grandes exigences. A

l’user, je m’écrie d’une Venise, comme d’un Leconte de Lisle:

«Encore un citron de pressé!»

 

Ce poète et cette ville ont beaucoup agi sur la première formation

de mon goût. De voyage en voyage, j’ai vu Venise s’engraisser, elle

si sèche, si pauvre autrefois. Des brasseries, d’innombrables

boutiques, du confort; enfin une graisse germanique. Cependant j’y

gardai toujours ma jeune puissance de sentir seulement ce qui

pouvait exciter ma fièvre imaginative. On trouvera ici la cristallisation

de quinze années. L’impératrice Joséphine, me dit le poète Robert

de Montesquiou, possédait une opale fluide et fulgurante qu’elle

nommait «l’Incendie de Troie». L’opale n’est point une pierre si rare

qu’il me soit interdit de penser que j’offre à quelques amis un

«Incendie de Venise». Je leur signale un certain embrasement sur

l’eau.

 

Bien que ce soit ici très expressément un livre de solitude—et je

rappelle que les Espagnols donnent le nom de soledad à certain

petit poème elliptique,—on y rencontrera des idées et des images

qui nourrissent notre action politique. C’est que l’auteur a vu peu à

peu se former en lui-même une intime union de l’art et de la vie:

toutes les réalités où s’appuient nos regrets, nos désirs, nos

espérances, nos volontés, se transforment à notre insu en matière

poétique. Il en va ainsi chez tout homme qui a trouvé, préservé,

dégagé sa source, la source vive que chacun porte en soi-même.

 

Ces pages sont, à vrai dire, un hymne. Je n’ignore pas ce que

suppose de romantisme une telle émotivité. Mais précisément nous voulons la régler. Engagés dans la voie que nous fit le dix-neuvième

siècle, nous prétendons pourtant redresser notre sens de la vie. J’ai

trouvé une discipline dans les cimetières où nos prédécesseurs

divaguaient, et c’est grâce peut-être à l’hyperesthésie que nous

transmirent ces grands poètes de la rêverie que nous dégagerons

des vérités positives situées dans notre profond sous-conscient.

 

Ce qui fait les dessous de ma pensée, ma nappe inépuisable,

c’est ma Lorraine. Encore devrai-je dire comment je la conçois. Pour

l’instant, j’inscris son nom dans un chapitre de ce recueil.

 

La beauté des jeunes femmes est distribuée sur les diverses

parties de leur corps; aussi, pour la goûter, faut-il beaucoup de soins

et leur grande complaisance, mais cette beauté, quand elles

vieillissent, se fixe toute sur leur visage. C’est ainsi que, dans ma

jeunesse, j’ai cru la beauté dispersée à travers le monde et

principalement sur les régions les plus mystérieuses, mais

aujourd’hui j’en trouve l’essentiel sur le visage sans éclat de ma terre

natale.

 

Janvier 1903.

LA MORT DE VENISE