Amori et dolori sacrum: La mort de Venise

Maurice Barrès · Chapitre 25 sur 27

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Amori et dolori sacrum: La mort de Venise

Souvenir de Pau en Béarn

 

Les noms heureux des belles villes du Sud sont liés aux mornes

images de la mort. Parmi nos parents, nos amis, plusieurs

achevèrent leur vie à Menton, à Hyères et à Pau. Le plus souvent

jeunes encore. Et le soleil qui perce l’hiver pour réjouir ces villes

fortunées n’obtient pas que j’oublie des rayons prématurément

glacés.

 

Les stations du littoral me semblent des tombes fleuries que

frappe un flot d’azur. Mais, sous un ciel couvert, Pau surtout, avec sa

douceur qu’aucun souffle jamais n’excite, prête à de mortelles

rêveries.

 

C’est en octobre, novembre, quand la colchique perce entre les

feuilles mortes, que Pau fait le mieux sentir son caractère dominant:

un climat mol et qui cicatrise.

 

Je ne sais rien de plus doucement agréable que la suite des

promenades aménagées au flanc méridional de cette ville. Elles

forment un large balcon sur la verte vallée du Gave, sur

d’innombrables collines arrondies et, tout au fond, sur la ligne

dentelée des grandes Pyrénées bleuâtres.

 

On aboutit à un bois sur une colline. C’est le parc du Château, du

Château d’Henri IV. M. Taine se promena dans cette allée solitaire,

sous la colonnade des chênes et des châtaigniers, quand il avait

vingt-six ans. Déjà les hautes tiges des taillis, en files serrées sur la

pente, voilaient le Gave et la large campagne. Comme aujourd’hui, l’air demeurait immobile, sans un coin de ciel bleu, sans un bruit

animal. «On est bien ici, disait-il, et cependant on sent au fond du

cœur une vague inquiétude; l’âme s’amollit et se perd en rêveries

tendres et tristes.»

 

Pourquoi ne les décrit-il point, plutôt que de mêler des facéties

brutales contre les «philistins» à des extraits quelconques des

vieilles chroniques?

 

Dans cette solitude, et sous ces arbres, où, vivantes, elles

fuyaient la mort, des ombres errent indéfiniment. Elles étaient

venues des pays du Nord trouver dans Pau un air plus tiède. Il ne

les sauva point. Et maintenant personne ne les veut plus connaître

dans ces maisons de passage où leur souvenir aggraverait les

insomnies des locataires qui leur succèdent. Nulle piété familiale

n’entoure et n’apaise ces morts étrangers; les lois du pays

commandent de les chasser par les plus savantes fumigations.

 

Pareilles aux âmes sans sépulture que plaignaient les païens,

ces ombres malheureuses s’attachent au promeneur isolé, et celui-

ci, que ne distrait aucun soin, se livre à leur confuse société. Chaque

jour, elles m’attendaient à l’entrée du parc. Instinctivement, pour les

rejoindre je hâtais le pas. Elles me frôlaient, me chuchotaient une

mystérieuse plainte. J’ignore ce que furent leurs destinées

particulières, mais je ne me trompe pas sur leur commune

préoccupation. Deux phrases du Guide qu’on trouve ici dans toutes

les mains me donnent le fil de leurs rêveries: «Pour le malade il y a

des jours mauvais à Pau, comme dans tous les climats analogues,

et celui qui croirait pouvoir s’y livrer à tous ses caprices s’apercevrait

cruellement de son erreur...» Et plus loin ce même «Guide»,

énumérant les avantages locaux: une atmosphère douce et

calmante, de magnifiques promenades, termine par ces mots,

durement ironiques: «Toutes les ressources dont la classe riche est

habituée à disposer.»

Pauvres phrases, je le répète, et d’abord trop plates, semble-t-il,

pour arrêter le lecteur, mais si j’étais poète, j’en tirerais deux

magnifiques poèmes, et si j’étais musicien, je les fondrais dans une

seule symphonie.

 

Une œuvre qui mettrait sous nos sens toutes les voluptés et qui,

dans le même instant, nous obligerait à regretter cruellement de

nous en être rassasiés, voilà un lieu commun irrésistible pour nous

exciter et pour nous déchirer! Et quelle conclusion? Aucune,

assurément. Il n’est point essentiel pour nous émouvoir qu’un poème

soit clair. Quant à la musique, plus favorisée encore, elle peut nous

présenter plusieurs idées dans le même moment; elle les fait chanter

ensemble et par cette complexité elle déchaîne nos puissances

profondes d’émotion que l’analyse littéraire ne sait pas toucher. Des

espaces pleins, puis des élans, des repos, puis des

enrichissements, et des élans plus audacieux, et des répétitions

ornementales plus vastes, voilà les seuls moyens pour nous rendre

sensibles certains états de l’âme. Ils se déformeraient au point de

s’anéantir si l’on prétendait les faire entrer dans des formules. Ils

inspirent et ne s’expriment pas. Les promeneurs de la semaine des

morts, qui se prêtent aux nappes de rêveries suspendues sous les

chênes du parc béarnais, ne peuvent s’expliquer ce qui les met en

branle.

 

Parmi ces ombres qui m’accompagnaient, je ne tardai pas à

distinguer une voix qui m’avait été chère. Un des amis de mon

enfance, mon aîné de douze ans, vint jadis demander à ce ciel un

sursis pour le mal dont il mourut vers la trentaine. Suis-je seul déjà

sur la terre pour le maintenir au-dessus du gouffre d’oubli? J’ai

cherché le toit qui l’abrita quelques hivers. Dans le livre de mes

dettes morales, que j’aime à méditer, je l’ai inscrit comme mon

bienfaiteur à cause d’une phrase qu’il dit devant moi quand j’avais

quinze ans.

 

Il venait d’étudier la médecine à Paris; il en rapportait une

remarque très juste: «L’avantage de Paris, c’est qu’on voit de près les grands praticiens et qu’on admet alors de les égaler un jour.»

Ces mots tombés au hasard d’une conversation s’étant fixés sur

l’heure dans mon esprit ne cessèrent pas de s’y enfoncer. Je dois

beaucoup à cette pensée; elle me pressa, je crois, d’aller visiter à

Paris les maîtres. Qui oserait, en effet, lutter avec des hommes

mystérieux! Mais étudier un homme en chair et en os, et prendre sa

suite à force de travail et de discipline, l’imagination d’un adolescent

courageux accepte que cela soit possible.

 

Aujourd’hui, je donne à cette phrase de mon aîné un sens plus

subtil et plus fort: je pense qu’il faut aller aussi dans les endroits où

l’on meurt, pour apprendre à se résigner.

 

Quand le soleil, parfois, sans rompre la solitude ni l’immobilité

des choses, perce les châtaigniers du parc, aussitôt sur les

branchages les bêtes de l’air chantent leurs plumes sèches, leur

bonne digestion et leur confiance insensée dans la vie. Le

promeneur sort de son rêve; il écarte les morts qui le pressent, et les

morts, plus obsédants, qui l’emplissent: espérances, désirs enterrés

dans son cœur. Averti par ce brusque réveil de la vie, il croit devoir

s’intéresser à ces beaux lieux et participer à leurs magnifiques

largesses pour qu’elles étendent son existence.

 

Au pied de Pau se développe une vallée heureuse de verdure et

de grands arbres, où fuit, entre les joncs, un gave rapide que brisent

ses cailloux. Des routes sinueuses, des maisons de plaisance, des

villages, d’innombrables vergers enrichissent cette harmonie. Et des

collines à demi boisées, en bordant cette vega, lui donnent la forme

d’une conque où flotte de l’or vaporisé, tandis qu’elles-mêmes ne

sont que des enfants au pied des Pyrénées, magnifiques par leurs

neiges et par leurs arêtes, et qui président sur l’horizon à la

tranquillité générale.

 

L’apôtre a dit que sur l’homme inflexible, sur les cœurs sans

tendresse ni pitié, s’étend un ciel d’airain qui n’a ni pluie ni rosée. J’en conclus qu’aucun homme inflexible ne vint jamais à Pau, car de

toute éternité nul n’y vit un ciel d’airain.

 

Quelle douceur, quel brisement de nerfs! quel amour de la vie,

quelle tristesse sans voix de se savoir périssable! Entre cinq et six

surtout, quand le brouillard violet et tiède tombe sur la vallée et que

les lanternes du gaz une à une s’allument sur la longue terrasse!

 

Ici la raison la plus épurée de sentimentalisme fait tout

naturellement la part du cœur. Ici Charles Maurras inventa une belle

consolation pour tous les déshérités.

 

C’est sur cette terrasse, je le sais, devant ce Château d’Henri IV,

qu’en 1890 il advint à notre ami de sentir la nécessité naturelle de la

soumission pour l’ordre et la beauté du monde. Un paysage

agréable où toutes les parties se soumettent les unes aux autres, où

celles-ci vivent ensevelies sans se flatter qu’aucun espoir les pousse

jamais dehors, tandis que celles-là sont éternellement caressées

des feux du Jour et de la Nuit, amenèrent Charles Maurras à

constater allègrement que, malheur ou bonheur, tous les états qu’il y

a dans l’humanité sont des conditions nécessaires à la qualité de

chacun. «Le monde entier serait moins bon s’il comportait un moins

grand nombre d’hosties mystérieuses amenées en sacrifice à sa

perfection. Hostie ou non, chacun de nous, lorsqu’il est sage et qu’il

voit que rien n’est, si ce n’est dans l’ordre commun, rend grâces de

la forme qu’a revêtue son sort, quel qu’il soit; il ne plaint que les

disgraciés turbulents dont le sort est sans forme et que leur destinée

entraîne à l’écoulement infini.» (Anthinea.)

 

Ce jeune philosophe de la santé, de la saine raison, tout occupé

à construire le roi, n’a point le temps d’être tendre. Parlons net, le

véritable homme songe à créer, non point à guérir.

 

La vallée béarnaise prend un beau sens historique si elle fit rêver

M. Taine en 1854 et, trente-six ans plus tard, l’un de ses meilleurs fils. Son esprit, toutefois, non plus que ses couleurs et ses formes,

ne sauraient me retenir.

 

Il est des moments où notre pensée s’étend et trouve partout à

profiter; d’autres fois elle se replie irrésistiblement sur ses réserves.

Et c’est encore un hommage à l’ordre, une féconde soumission,

d’accepter ces minutes de retrait où peut-être le ressort se bande

pour une action importante.

 

Les voyageurs m’avaient bien prévenu que le gave pyrénéen et

l’épais ruban des végétations qu’il déroule dans les landes

ressemblaient à mon torrent et à ma vallée vosgienne. En vain ici les

proportions sont-elles plus vastes et le motif décoratif infiniment

multiplié: je vois à Pau la Moselle où je fus élevé, ses grèves, sa

prairie, ses côtes boisées, à ma droite l’église de Charmes, et plus

loin, à ma gauche, Châtel, le bien situé, c’est-à-dire tous les

premiers objets qui me possédèrent et dont je méconnus longtemps

ce qu’ils recèlent de discipline. Paysage plus simple que le béarnais,

plus court et plus pauvre et que couvre un ciel rude, mais c’est le

mien où m’attachent chaque semaine davantage des liens que ma

raison n’a pas noués. C’est lui qu’embellirait mon nom, si mon nom

quelque jour donnait de la beauté.

 

Mes morts et mon horizon natal m’enveloppent sous ce ciel

nouveau et parmi ces étrangers. Ils composent un arrière-fond à

toutes les images que le hasard me propose, et celles-ci ne valent

qu’autant qu’elles s’harmonisent avec ma terre et avec mes morts.

C’est ainsi que se forme un désir ardent de rompre tout ce qui nous

distrait de nos idées maîtresses.

 

Pau, 31 octobre 1901.