Amori et dolori sacrum: La mort de Venise

Maurice Barrès · Chapitre 15 sur 27

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Amori et dolori sacrum: La mort de Venise

Une Impératrice de la Solitude

UNE IMPÉRATRICE DE LA

 

SOLITUDE

 

Elisabeth de Bavière, impératrice d’Autriche! Par une fuite

continuelle, par son éventail interposé et par la pratique de la

restriction mentale, elle put jusqu’à sa mort cacher quel chef-

d’œuvre ses propres soins secrets l’avaient faite. Aujourd’hui nous la

contemplons: sinon directement, du moins telle qu’elle se réfléchit

dans la mémoire d’un jeune poète, tout préparé par son

tempérament et par les circonstances à ressentir la beauté.

 

Le docteur Constantin Christomanos se souvient que j’ai essayé

de décrire une méthode pour gouverner notre sensibilité, et même,

nous raconte-t-il, l’impératrice daignait se plaire à ces petits romans

dont il lui donnait lecture. Il pense à juste titre que son mémorial

d’une reine qui ne voulut d’autre royaume que sa vie intérieure nous

fournira la plus abondante et la plus rare contribution au Culte du

Moi. Il nous demande de présenter au public français son Elisabeth

de Bavière[13]. Mais qui sommes-nous pour manier ce poème

vraiment impérial où l’imagination du plus pauvre lecteur amassera

d’elle-même un magnifique commentaire?

 

La divine Antigone de Sophocle dit à sa sœur Ismène: «Depuis

longtemps je suis morte à la vie, je ne peux plus servir que les

morts.» C’est une insensée, pense Créon. «Prince, lui répond

Ismène, jamais la raison que la nature nous a donnée ne résiste à

l’excès du malheur.» On aime à trouver dans la langue que préférait

l’impératrice les mots qui touchent sa plaie sans l’offenser.

Du point de vue où nous nous plaçons, nous devons bénir les

souffrances d’Elisabeth de Bavière. La jeune impératrice émerveillait

ses peuples et la haute société européenne, mais, quel que fût le

romanesque de sa première beauté, on préférera celle que lui firent

les meurtrissures de la vie. L’impératrice Eugénie la copiait. Qui

donc pourrait nier ce qu’ajoutèrent des larmes de sang et les

stigmates de la vie à leurs charmes de déesses?

 

Au seul prononcer de ce nom, l’impératrice Elisabeth, le lecteur

imaginatif—et celui-là seul poursuivra cette lecture—voit, de ses

propres yeux, un confus amas d’horreurs autour d’un trône

chancelant! Sa sœur, la duchesse Sophie d’Alençon, brûlée vive au

Bazar de la Charité; une autre sœur qui perd héroïquement aux

murailles de Gaëte un royaume; son beau-frère, l’empereur

Maximilien Ier, fusillé à Queretaro; sa belle-sœur, l’impératrice

Charlotte, folle de douleur; son cousin préféré, le roi Louis II de

Bavière, noyé dans le lac de Starnberg; son beau-frère, le comte

Louis de Trani, suicidé à Zurich; l’archiduc Jean de Toscane,

renonçant à ses dignités et se perdant en mer; l’archiduc Guillaume,

tué par son cheval; sa nièce, l’archiduchesse Mathilde, brûlée vive;

l’archiduc Ladislas, fils de l’archiduc Joseph, tué à la chasse; son

propre fils enfin, le prince héritier Rodolphe, suicidé, ou assassiné,

dans une nuit de débauche dont l’horreur reste couverte d’un voile

noir...

 

Dans sa maison le Meurtre, le Suicide, la Démence et le Crime

semblent errer, comme les Furies d’Hellas sous les portiques du

palais de Mycènes. Enfin une mort tragique vient donner un

suprême prestige à cette âme que les coups acharnés du destin

avaient travaillée comme une matière rare.

 

O sombre magnificence! M. Christomanos ne nous décrit point ce

cursus honorum. On aimerait d’étudier les cruelles étapes

antérieures de cette fille d’une vieille race, puis la lente altération qui

la menait, impératrice, dans les solitudes et qui, morte, la sort de la

foule vulgaire des ombres. Pour nous rendre tout intelligible cette

cousine de Louis II[14], il faudrait une solide histoire des

Wittelsbach[15]. Les événements ne firent sans doute que prêter leur

pente à des inclinations naturelles. Mais il ne s’agit point aujourd’hui

d’analyser cette prédestination. Acceptons une part de mystère. Sur

un fond d’horreur sacrée s’accentue d’autant mieux la figure de

l’impératrice. Nous prendrons ici Elisabeth d’Autriche comme une

excitatrice de notre imagination, comme une nourriture poétique et

une hostie de beauté. Elle peut faire un des refuges, un des

sommets de notre rêverie.