Amori et dolori sacrum: La mort de Venise
IV que Ne Faisait-Elle L’impératrice!
IV
QUE NE FAISAIT-ELLE L’IMPÉRATRICE!
Sérieusement, mon cher, peux-tu vivre de la
vie politique ou de ce qu’on appelle la vie réelle?
Peux-tu aimer de toute ton âme autre chose que
les choses parfaites que découvrent la science et
la réflexion intérieure? (Lettre de jeunesse de Taine.)
Quelle détresse sous les pierreries de ce diadème! Le lecteur
fasciné s’arrête devant cette âme de désirs qui ne sait où se porter.
N’eût-il pas mieux valu qu’elle maîtrisât ces beaux frémissements et
qu’au lieu d’entretenir sa solitude et ses tristesses, elle s’appliquât
aux devoirs d’une souveraine, puisqu’aussi bien ils lui proposaient
une discipline de vie?
Un jour, tandis qu’on coiffe l’impératrice et que Christomanos
donne sa leçon de grec, l’empereur entre. La coiffeuse s’abîme sur
le tapis comme dans une trappe et s’éloigne. L’empereur invite
l’étudiant à rester et cause avec l’impératrice en hongrois.
«L’impératrice avait sur les traits une expression d’intense attention;
ses yeux regardaient devant elle, comme s’ils voulaient saisir de
façon aiguë et pénétrante un infiniment petit objet; elle répondait à
l’empereur et l’interrompait assez souvent. Parfois, elle haussait les
épaules et esquissait une petite grimace, ce qui faisait rire
l’empereur.» François-Joseph sortit, la coiffeuse rentra et
l’impératrice dit en grec à Christomanos:
—Je viens de faire de la politique avec l’empereur. Je voudrais
pouvoir être utile, mais peut-être suis-je plus avancée en grec. Et
puis, j’ai trop peu de respect pour la politique; je ne la juge pas digne
d’intérêt. Et vous, vous y prenez intérêt?
—Pas trop, Majesté; je la suis seulement dans ses grandes
phases, quand des ministres tombent.
—Ils ne sont là que pour tomber, puis d’autres viennent, dit-elle
avec une nuance curieuse, une sorte de rire intérieur dans la voix.
—Pour moi, Majesté, je m’intéresse davantage à la vie publique
en France.
—Elle est assurément plus amusante. Les gens là-bas savent
mieux jouer la comédie et avec plus d’esprit.
Au bout d’un instant elle ajouta:
—Les politiciens croient conduire les événements et sont
toujours surpris par eux. Chaque ministère porte en soi sa chute et
cela dès le premier instant. La diplomatie n’est là que pour attraper
quelque butin du voisin. Mais tout ce qui arrive arrive de soi-même,
par nécessité intérieure, par maturité. Les diplomates ne font que
constater les faits.
Il faut avouer que ce déterminisme médiocre fait un indigne
prétexte d’abstention. N’y cherchez que l’argument d’une
Wittelsbach commandée par un impérieux besoin de solitude, par
l’amour de la fuite.
Les frères de l’impératrice, le duc Louis et le duc Charles-
Théodore, ont renoncé aux prérogatives de leur rang, le premier
pour retrouver la liberté de son cœur, l’autre pour se rendre utile et
donner ses soins aux malades. Elle-même, née romanesque, avait
été fort mal élevée. C’est ce que M me Arvède Barine a démêlé avec
une admirable acuité féminine:
«Son père, Maximilien-Joseph des Deux-Ponts-Birkenfeld, duc
en Bavière, était un parent pauvre de la famille impériale d’Autriche.
Chargé d’enfants, absorbé par le souci d’établir les aînés, il travaillait
laborieusement avec sa femme, la duchesse Ludovica, à trouver
deux maris pour leurs grandes filles. On comptait s’occuper de la
petite Elisabeth plus tard, quand les grandes seraient casées.
Elisabeth se trouvait très bien de son rôle de Cendrillon (c’était elle-
même qui s’était baptisée ainsi). Elle profitait de ce que personne ne
la surveillait pour courir le pays et se lier avec tous les paysans des
environs. Ce fut l’origine de ses malheurs. L’enfant grandit en dehors
de l’idée monarchique, dans l’ignorance des sacrifices qu’elle exige
de ses victimes, les têtes couronnées. Les chaumières où elle
s’abritait familièrement pendant l’averse, où elle venait demander un
verre de lait, lui enseignaient une autre leçon, bien dangereuse pour
une future impératrice. Elle y apprenait à connaître les joies simples
des humbles, leur absence de contrainte, et s’accoutumait à l’idée
folle qu’elle pourrait y prétendre. Ce n’était pas sa faute; personne
ne lui avait expliqué ce que c’est qu’une princesse. Ses parents
croyaient avoir du temps devant eux; Elisabeth portait encore des
robes courtes et ne dînait pas à la grande table; on pouvait passer
des semaines entières chez eux, à leur château de Possenhoffen,
sans apercevoir leur Cendrillon. Celle-ci avait seize ans lorsqu’il
survint un grand événement dans sa famille. Le digne couple de
Possenhoffen avait été récompensé de ses peines; la fille aînée
venait d’être demandée en mariage par l’empereur d’Autriche. On
attendait le jeune monarque au château pour célébrer les fiançailles.
C’était à la fin de l’hiver de 1854, aux premières feuilles. François-
Joseph arriva. Il avait vingt-quatre ans. Presque au débarqué, l’idée
lui prit d’aller se promener tout seul dans les bois. Cette fantaisie a
peut-être changé l’avenir de l’Autriche, et d’une partie de l’Europe
avec lui. L’empereur vit venir à lui, sous les grands arbres, une petite
fée vêtue de blanc, d’une beauté merveilleuse. Ses yeux bleus
étaient pleins de lumière, sa chevelure flottante lui tombait jusqu’aux
genoux. Deux grands chiens blancs gambadaient à ses côtés.
Tandis que le jeune prince contemplait cette apparition, la fée
s’approcha et lui jeta sans façon les deux bras autour du cou. C’était sa cousine Elisabeth, qu’on ne lui avait jamais montrée et qui avait
reconnu son futur beau-frère d’après ses portraits. Le soir même,
l’empereur d’Autriche déclarait à Maximilien-Joseph des Deux-
Ponts-Birkenfeld, duc en Bavière, qu’il avait changé ses projets et
qu’il n’épousait plus sa fille aînée, mais la petite Elisabeth.» (Arvède
Barine, Les Débats, 8 novembre 1899.)
Le mariage eut lieu le 24 avril 1854. Le plus facile était fait pour
une créature aussi séduisante. Restait d’apprendre et d’accepter le
milieu et les charges d’une souveraine. Ce fut où échoua cette
impératrice de seize ans qui trouva assommant le cérémonial
minutieux et compliqué de la cour de Vienne, qui eut l’imprudence
de le laisser voir et qui, c’est pis encore, rêvait d’idylle sur le trône,
de bonheur tranquille et de fidélité bourgeoise.
C’est par la qualité particulière de sa sensibilité qu’Elisabeth de
Bavière a échoué comme impératrice. Pourtant il lui arriva de trahir
des pensées politiques singulièrement puissantes, vraiment issues
de cette source jaillissante qui la fournissait, sans discontinuer, de
passion et de sérieux.
—Le bonheur que les hommes demandent à la vérité est soumis,
disait-elle, à des lois tragiques. Nous vivons au bord d’un abîme de
misère et de douleur. C’est l’abîme entre notre état d’aujourd’hui et
cet autre dans lequel nous devrions nous trouver. Dès que nous
voulons le franchir, nous nous y précipitons et nous y fracassons.
Quand ce gouffre sera une fois rempli de souffrance humaine et de
cadavres de bonheur, alors on le traversera sans danger.
Peut-on pressentir avec plus de magnificence poétique cette loi
que les nationalistes français ont de leur côté dégagée: tout
dépaysement, tout déclassement, tout déracinement comporte les
plus grandes chances de désastre. Le pourcentage des pertes est
considérable. Mais cette rançon payée, l’individu qui est sorti de sa
tradition pour aller à ce qu’il jugeait la vérité peut se raciner derechef
et une société refleurir.