Amori et dolori sacrum: La mort de Venise

Maurice Barrès · Chapitre 20 sur 27

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Amori et dolori sacrum: La mort de Venise

V L’achilleion.

V

 

L’ACHILLEION.

 

C’était un conte de fées réalisé... Un rêve de

poète exécuté par un millionnaire poétique,

chose aussi rare qu’un poète millionnaire,

s’épanouissait comme une fleur merveilleuse des

contes arabes. (Fortunio, Théophile Gautier.)

 

Où donc eussent été satisfaits les désirs intimes de cette

impératrice méprisante et rassasiée?

 

Ses déplacements n’avaient point la belle et raisonnable

régularité des migrations d’un oiseau voyageur; c’était plutôt le

tournoiement d’un esprit perdu qui bat les airs, qui ne se trouve plus

de gîte et qu’aucune discipline ne règle. «Elle s’était organisé un peu

partout des résidences fastueuses ou originales. On la voyait errer

perpétuellement des somptueux châteaux historiques des

Habsbourg aux maisons inventées par sa fantaisie éphémère. De

Schœnbrunn, le Versailles autrichien, au pavillon de chasse de

Lainz, élevé par elle dans une profonde solitude forestière et qu’elle

avait baptisé le Repos de la forêt, elle allait à Miramar, sur les bords

de l’Adriatique, dans ce palais de marbre si tristement fameux par le

souvenir de l’empereur Maximilien; à Godollo, dont elle avait fait un

petit Trianon; au chalet d’Ischl; à la villa renaissance de Wiesbaden;

au château de Sassetot-le-Mauconduit dans le pays de Caux, près

des Petites-Dalles [17]; au cap Martin, où elle rencontrait l’impératrice

Eugénie; à Strephill Castle, en Irlande; dans l’Achilleion de Corfou.

La Hongrie, la Hollande, la Suisse, l’Écosse, les roseaux du Nil,

comme les bruyères de Man, la voyaient passer. Elle aimait à se promener, à se perdre dans Paris. Son yacht, le Miramar, un trois-

mâts de dix huit cents tonneaux et de quatre cent cinquante

chevaux, la menait de rive en rive.—Croirait-on que, la dernière

année de sa vie, c’est-à-dire de janvier à avril 1898, on l’aperçut à

Biarritz, à Paris, à San Remo, à Kissingen, à Dresde, au château de

Lainz, aux bains de Mannheim dans la Hesse, enfin sur le quai de

Genève?» (Ernest Tissot.) Sur tous ces chemins, où peut-être elle

regrettait le toit de son enfance et la vie paisible de Possenhoffen,

elle n’oubliait pas l’antique maison où son mariage l’avait introduite.

On l’a vue rêver sous les chênes qui entourent nos vénérables

ruines de Vaudémont. Elle y trouvait les mânes des Habsbourg-

Lorraine[18].

 

C’était une branche d’un grand arbre, mais une branche cassée.

Des malentendus d’abord, puis des catastrophes l’avaient détachée

de sa tradition propre. Les ancêtres dont elle était la suite morale, le

prolongement, ne pouvaient plus lui parler utilement. Leurs

conceptions fondamentales ne savaient plus chanter en sa

conscience. Elle ne se connaissait plus que comme un individu.

 

On aurait dû dire et redire à la petite Cendrillon de Possenhoffen

qu’«on n’est pas impératrice pour s’amuser, ni pour filer le parfait

amour et qu’il y a après tout des compensations à ce qui manque à

la femme dans la puissance pour le bien qui revient à la

souveraine». Ce joli thème d’éducation est de M me Arvède Barine.

Dès les premiers temps de son mariage, la jeune souveraine

s’évada sur son yacht à travers la Méditerranée, de peur d’être

obligée d’entendre une parole de raison de son mari, coupable, si

l’on veut, mais surtout étonné, qui se lançait à sa poursuite. La

duchesse Ludovica écrivit à sa fille ainsi fugitive: «Vous avez agi

comme si c’était vous qui fussiez coupable, et non votre mari... Plus

nous sommes haut sur l’échelle sociale, moins nous avons le droit

de venger nos offenses privées ou de nous libérer d’obligations

pénibles. Rappelez-vous le bon vieux dicton: Noblesse oblige. Vous

êtes partie intégrante de l’honneur d’une grande nation; vous

manquez à vos devoirs et aux traditions de vos aïeux en agissant ainsi pour une offense personnelle et sous l’entraînement de la

passion.»

 

Un autre jour, la voyant se ronger sans trêve sur ceci et sur cela,

cette mère infiniment sage lui disait: «Mon enfant, il y a deux

espèces de femmes dans ce monde: celles qui en viennent toujours

à leurs fins, et celles qui n’y arrivent jamais. Vous m’avez l’air

d’appartenir à la seconde catégorie. Vous êtes très intelligente, vous

savez réfléchir et vous ne manquez pas de caractère; mais vous

manquez de souplesse; vous ne savez pas vous mettre au niveau

des gens avec lesquels il vous faut vivre, ni vous plier aux exigences

de la vie moderne. Vous êtes d’un autre âge, du temps où il existait

des saints et des martyrs. Ne vous faites pas remarquer en ayant

trop l’air d’une sainte, et ne vous brisez pas le cœur en vous

imaginant que vous êtes une martyre.»

 

On voudrait surprendre quelque point où cette fugitive, cette

femme «d’un autre âge» et qui, pour prendre l’expression mystique,

n’était point du siècle,—contentât son rêve intérieur.

 

Il n’est personne qui n’ait visité, ou du moins qui ne connaisse

sur des récits enthousiastes, le palais de Corfou, le blanc palais

d’Achille, l’«Achilleion» construit par l’impératrice dans la baie de

Benizze. M. Christomanos y accompagna la souveraine. Quelle

bonne fortune de les suivre et de connaître ce qui touchait Elisabeth

de Bavière dans son «Eldorado»!

 

...Le canot impérial aborda. L’impératrice descendit sur le môle

de marbre blanc où se dresse un dauphin de pierre. Elle l’avait

montré du vaisseau à Christomanos en disant:

 

—Voyez là-bas, c’est mon philosophe riant qui me recevra le

premier.

 

La plage de Benizze, blanche de galets, développait sa douce

courbe et, dans son creux, tenait le village entre les orangers et les cyprès. L’impératrice, toujours en noir, abritée par son ombrelle

blanche, franchit la porte de fer dentelé que surmonte l’inscription

Achilleion en caractères grecs. Sous l’allée de citronniers en fleurs

qui monte doucement vers le château le jeune poète enivré par ce

prodigieux printemps murmura:

 

—Votre Majesté voit-elle comme ces arbres se sont parés pour

lui faire fête?

 

—Ils ont endossé leurs robes de mariage, répondit-elle en

souriant.

 

—Et ce parfum!

 

—Le parfum aussi s’en ira, et les citrons, après, sont fort aigres.

 

L’ensemble de la propriété est défendu par un mur de clôture très

blanc et très haut, et par un épais voile de feuilles d’olivier.

 

—Les Anglais sont désespérés, dit l’impératrice; ils se postent

pendant des heures sur la colline d’en face sans arriver à rien voir.

 

Le palais est bâti dans la montagne même. Sa façade, tournée

vers la grand’route qui de Corfou par Gasturi descend à Benizze et

au rivage, présente trois étages. Le premier fait un portique en

saillie, il soutient sur d’énormes colonnes une large véranda, et

comme le second et le troisième étage sont bâtis en retrait, il y a

place pour deux loggias à droite et à gauche de cette véranda

centrale, dite «des centaures». Les élégantes colonnes jumelles des

loggias soutiennent elles-mêmes, au troisième étage, des balcons.

 

L’autre façade, tournée vers l’intérieur de l’île, se compose d’un

seul étage qui donne sur une terrasse plantée d’arbres séculaires.

Sa longue véranda prend vue sur Gasturi et sur Aji-Deka. Un

Hermès ailé semble prêt à s’envoler de l’extrême bord de la

balustrade par-dessus le bois d’oliviers.

 

Pour apprécier cette construction, il faut la mettre dans cette

splendeur du paysage, de la chaleur, de la lumière, des parfums,

des nerfs hyperesthésiés et des grands souvenirs homériques. Mais,

dans un tel pays, l’inépuisable source des plaisirs, ce sont les jardins. Un escalier orné de Vénus, d’Artémis et de beaux

adolescents, conduit des parterres du bas aux terrasses plantées du

haut. Un péristyle, tout en marbre, borde l’édifice qui s’ouvre sur la

terrasse. La longue suite des colonnes en rectangle qui portent le

toit sont teintes à leur partie inférieure de cinabre; leurs chapiteaux

sont richement dorés et peints en bleu et rouge; leurs corps blancs

se détachent merveilleusement sur le mur pompéien du fond où de

grandes fresques évoquent tout l’Hellénisme fabuleux. Du côté de la

mer, à l’extrémité nord du péristyle, on voit une figure éblouissante

de blancheur: c’est la Péri, la fée de la lumière, qui, sur une aile de

cygne, glisse au-dessus de l’onde et sur son sein presse l’enfant

endormi. Devant chaque colonne du péristyle se tiennent des

muses, de grandeur naturelle, et à leur tête, Apollon Musagète.

 

—La plupart sont des antiques, dit l’impératrice, je les ai fait

acheter à Rome. Elles appartenaient au prince Borghèse, mais il a

fait banqueroute et, alors, il a dû aliéner ses dieux. N’est-ce pas que

c’est affreux qu’aujourd’hui les dieux même soient les esclaves de

l’argent?

 

Tout près d’Apollon, dans ce cercle des Piérides, l’impératrice

désigne une statue de Canova, la Troisième danseuse, dont on dit,

comme de la Venus victrix, qu’elle représente Pauline Borghèse.

 

—J’ai amené aux Muses une nouvelle compagne; j’espère

qu’elles l’auront bien accueillie. Apollon, tout au moins, la regarde

fort tendrement.

 

Une seule marche descend du péristyle à la terrasse jardin.

 

—«Le jardin des Muses», dit l’impératrice à Christomanos. Ici,

sans nul doute, des poèmes en foule vous viendront à l’esprit.

 

Parmi les cyprès, vieux de plusieurs siècles, raides et vraiment

hiératiques, et parmi les magnolias, épanouis en fleurs géantes,

l’impératrice montrait des oliviers sauvages:

 

—Je les ai laissés là exprès, parce que sur l’Acropole il y avait

aussi des oliviers consacrés à Pallas Athènè. Ici ils remplissent une haute mission: ils sont chargés de retenir à leurs sommets tous les

rayons de soleil qui glissent le long des cyprès.

 

Nous ne pouvons suivre M. Christomanos dans son inventaire de

cette architecture et de cette flore des jardins. La description la plus

précise suggère peu de choses à qui ne peut la doubler de ses

souvenirs. Après des parterres de roses et d’hyacinthes, à une

extrémité du jardin d’où la montagne glisse à la mer, sous des

vagues de feuillage, on atteint un banc de marbre hémi-circulaire,

comme on en voit à Athènes au théâtre de Dionysos et tel qu’Alma

Tadema les peint. Des taillis de lauriers l’entourent. C’est assise là

que l’impératrice habillée de deuil contemple la mer qui s’élève très

haut à l’horizon, la mer antique, passionnée, effrayante de mystère.

Plus haut encore, les montagnes violettes de l’Albanie se fondent

dans la buée du soleil.

 

Il y a trois de ces terrasses jardins. «Mes jardins suspendus», dit

l’impératrice. La troisième se nomme la «terrasse d’Achille», parce

que ses nombreuses allées couvertes de plantes grimpantes

rayonnent autour de la statue d’Achille mourant.

 

Si nous prenions la liberté—mais il faut laisser quelque mystère

—de parcourir l’intérieur du palais, nous verrions dans le grand

escalier une colossale peinture décorative, le Triomphe d’Achille,

Achille traînant autour des murs de Troie le cadavre d’Hector.

 

—J’ai consacré mon palais à Achille, dit l’impératrice, parce qu’il

personnifie pour moi l’âme grecque, la beauté de la Terre et des

hommes. Je l’aime encore parce qu’il était si rapide à la course. Il

était fort et altier et il a méprisé tous les rois et toutes les traditions,

et compté les foules humaines pour rien, bonnes seulement à être

fauchées par la mort comme des épis. Il n’a tenu pour sacré que sa

propre volonté, il n’a vécu que pour ses rêves, et sa tristesse lui était

plus précieuse que la vie entière.

 

Des indications de cette puissance relèvent soudain le sens de

ce palais où notre imagination peut-être insuffisante serait tentée de

se dégoûter sur des réalisations artistiques médiocres. Dans ses fameux châteaux de Bavière, Louis II, par la faute des peintres, des

sculpteurs et des tapissiers qu’il chargea d’exécuter ses rêves, subit

et nous inflige un pareil échec. C’est qu’il n’est pas donné à des

individus de grouper pour leurs caprices magnifiques, mais

singuliers, cet ensemble d’ouvriers que la France disciplinée par

plusieurs siècles mit à la disposition des volontés vraiment

nationales de Louis XIV dans Versailles.

 

Nous ne faisons pas cette distinction entre l’individuel et le

collectif pour diminuer la qualité d’Elisabeth de Bavière, car nous la

considérons elle-même comme un fruit historique et comme le type

expressif de cette étrange et grande famille des Wittelsbach. Et

d’ailleurs l’individuel devient la plus précieuse valeur sociale (encore

que je ne méconnaisse point ses dangers), quand il se hausse

jusqu’à tenir, dans quelque ordre que ce soit, l’emploi de héros.

 

L’impératrice vécut vraiment dans une obsession héroïque. Elle

disait un jour: «Les feuilles sont quelque chose d’accessoire, des

désirs morts, oubliés et inaccomplis, tandis que les fruits sont le but

direct de la création. Homère a raison, quand il compare les

hommes qui combattent autour des héros aux feuilles de la forêt. Ils

ne sont là que pour végéter à côté des sublimes.» Mais elle n’était

point la dupe de son imagination. Et voici son dernier mot sur ses

«Eldorados», sur ses rêves impuissants de vie héroïque:

 

—Lors de mon premier séjour à Corfou, je visitai souvent la villa

de Baila. Délicieuse et tout abandonnée au milieu de ses grands

arbres, elle m’attirait tellement que j’ai fait d’elle l’Achilleion. Hélas!

j’y ai détruit l’antique mélancolie. Maintenant, à vrai dire, je regrette

mon intervention: nos rêves sont toujours plus beaux quand nous ne

les réalisons pas... C’est aussi à cause du voisinage de l’Aja Kyriaki

que j’ai si fort désiré d’habiter ici. Je veux que l’on m’ensevelisse là-

haut. Il n’y aura que les étoiles au-dessus, et les cyprès me

donneront assez de soupirs, plus que ne sauraient faire les

hommes. Je trouverai une plus sûre éternité dans ces lamentations

des cyprès que dans la mémoire de mes sujets. Chez les cyprès, l’état de tristesse et les plaintes sont une fonction vitale, comme

chez les hommes les méchants propos et les calomnies.

 

Quand elle eut fini de montrer son palais à M. Christomanos, elle

dit:

 

—Nous passerons aussi peu que possible notre temps à la

maison. Il ne faut consumer les précieuses heures de la vie entre les

murs qu’autant qu’il est indispensable. Quant à nos logis, ils doivent

être tels qu’ils ne puissent jamais détruire les illusions que, chaque

fois, du dehors, nous y rapportons.

 

Voilà qui nous donne la mesure précise de l’importance qu’une

Elisabeth de Bavière ou encore qu’un Louis II donnent à leurs

châteaux, véritables rêves pétrifiés, sur lesquels des littérateurs en

voyage ont publié bien des pages qui sentent le badaud. «Nos logis

doivent être tels qu’ils ne puissent détruire les illusions que nous y

apportons du dehors!» Je prendrais cette phrase pour épigraphe, si

j’avais à récrire certain voyage que je fis autrefois à Neu-

Schwanstein, à Linderhof, à Chiemsee, isolés aux forêts ou que

baigne une eau morte. Mon récit se terminait sur ces mots que je

vérifie dans l’Achilleion: «A qui n’a pas l’état d’âme de Louis II, que

servirait de vivre aux châteaux de Bavière?»