Amori et dolori sacrum: La mort de Venise
V L’achilleion.
V
L’ACHILLEION.
C’était un conte de fées réalisé... Un rêve de
poète exécuté par un millionnaire poétique,
chose aussi rare qu’un poète millionnaire,
s’épanouissait comme une fleur merveilleuse des
contes arabes. (Fortunio, Théophile Gautier.)
Où donc eussent été satisfaits les désirs intimes de cette
impératrice méprisante et rassasiée?
Ses déplacements n’avaient point la belle et raisonnable
régularité des migrations d’un oiseau voyageur; c’était plutôt le
tournoiement d’un esprit perdu qui bat les airs, qui ne se trouve plus
de gîte et qu’aucune discipline ne règle. «Elle s’était organisé un peu
partout des résidences fastueuses ou originales. On la voyait errer
perpétuellement des somptueux châteaux historiques des
Habsbourg aux maisons inventées par sa fantaisie éphémère. De
Schœnbrunn, le Versailles autrichien, au pavillon de chasse de
Lainz, élevé par elle dans une profonde solitude forestière et qu’elle
avait baptisé le Repos de la forêt, elle allait à Miramar, sur les bords
de l’Adriatique, dans ce palais de marbre si tristement fameux par le
souvenir de l’empereur Maximilien; à Godollo, dont elle avait fait un
petit Trianon; au chalet d’Ischl; à la villa renaissance de Wiesbaden;
au château de Sassetot-le-Mauconduit dans le pays de Caux, près
des Petites-Dalles [17]; au cap Martin, où elle rencontrait l’impératrice
Eugénie; à Strephill Castle, en Irlande; dans l’Achilleion de Corfou.
La Hongrie, la Hollande, la Suisse, l’Écosse, les roseaux du Nil,
comme les bruyères de Man, la voyaient passer. Elle aimait à se promener, à se perdre dans Paris. Son yacht, le Miramar, un trois-
mâts de dix huit cents tonneaux et de quatre cent cinquante
chevaux, la menait de rive en rive.—Croirait-on que, la dernière
année de sa vie, c’est-à-dire de janvier à avril 1898, on l’aperçut à
Biarritz, à Paris, à San Remo, à Kissingen, à Dresde, au château de
Lainz, aux bains de Mannheim dans la Hesse, enfin sur le quai de
Genève?» (Ernest Tissot.) Sur tous ces chemins, où peut-être elle
regrettait le toit de son enfance et la vie paisible de Possenhoffen,
elle n’oubliait pas l’antique maison où son mariage l’avait introduite.
On l’a vue rêver sous les chênes qui entourent nos vénérables
ruines de Vaudémont. Elle y trouvait les mânes des Habsbourg-
Lorraine[18].
C’était une branche d’un grand arbre, mais une branche cassée.
Des malentendus d’abord, puis des catastrophes l’avaient détachée
de sa tradition propre. Les ancêtres dont elle était la suite morale, le
prolongement, ne pouvaient plus lui parler utilement. Leurs
conceptions fondamentales ne savaient plus chanter en sa
conscience. Elle ne se connaissait plus que comme un individu.
On aurait dû dire et redire à la petite Cendrillon de Possenhoffen
qu’«on n’est pas impératrice pour s’amuser, ni pour filer le parfait
amour et qu’il y a après tout des compensations à ce qui manque à
la femme dans la puissance pour le bien qui revient à la
souveraine». Ce joli thème d’éducation est de M me Arvède Barine.
Dès les premiers temps de son mariage, la jeune souveraine
s’évada sur son yacht à travers la Méditerranée, de peur d’être
obligée d’entendre une parole de raison de son mari, coupable, si
l’on veut, mais surtout étonné, qui se lançait à sa poursuite. La
duchesse Ludovica écrivit à sa fille ainsi fugitive: «Vous avez agi
comme si c’était vous qui fussiez coupable, et non votre mari... Plus
nous sommes haut sur l’échelle sociale, moins nous avons le droit
de venger nos offenses privées ou de nous libérer d’obligations
pénibles. Rappelez-vous le bon vieux dicton: Noblesse oblige. Vous
êtes partie intégrante de l’honneur d’une grande nation; vous
manquez à vos devoirs et aux traditions de vos aïeux en agissant ainsi pour une offense personnelle et sous l’entraînement de la
passion.»
Un autre jour, la voyant se ronger sans trêve sur ceci et sur cela,
cette mère infiniment sage lui disait: «Mon enfant, il y a deux
espèces de femmes dans ce monde: celles qui en viennent toujours
à leurs fins, et celles qui n’y arrivent jamais. Vous m’avez l’air
d’appartenir à la seconde catégorie. Vous êtes très intelligente, vous
savez réfléchir et vous ne manquez pas de caractère; mais vous
manquez de souplesse; vous ne savez pas vous mettre au niveau
des gens avec lesquels il vous faut vivre, ni vous plier aux exigences
de la vie moderne. Vous êtes d’un autre âge, du temps où il existait
des saints et des martyrs. Ne vous faites pas remarquer en ayant
trop l’air d’une sainte, et ne vous brisez pas le cœur en vous
imaginant que vous êtes une martyre.»
On voudrait surprendre quelque point où cette fugitive, cette
femme «d’un autre âge» et qui, pour prendre l’expression mystique,
n’était point du siècle,—contentât son rêve intérieur.
Il n’est personne qui n’ait visité, ou du moins qui ne connaisse
sur des récits enthousiastes, le palais de Corfou, le blanc palais
d’Achille, l’«Achilleion» construit par l’impératrice dans la baie de
Benizze. M. Christomanos y accompagna la souveraine. Quelle
bonne fortune de les suivre et de connaître ce qui touchait Elisabeth
de Bavière dans son «Eldorado»!
...Le canot impérial aborda. L’impératrice descendit sur le môle
de marbre blanc où se dresse un dauphin de pierre. Elle l’avait
montré du vaisseau à Christomanos en disant:
—Voyez là-bas, c’est mon philosophe riant qui me recevra le
premier.
La plage de Benizze, blanche de galets, développait sa douce
courbe et, dans son creux, tenait le village entre les orangers et les cyprès. L’impératrice, toujours en noir, abritée par son ombrelle
blanche, franchit la porte de fer dentelé que surmonte l’inscription
Achilleion en caractères grecs. Sous l’allée de citronniers en fleurs
qui monte doucement vers le château le jeune poète enivré par ce
prodigieux printemps murmura:
—Votre Majesté voit-elle comme ces arbres se sont parés pour
lui faire fête?
—Ils ont endossé leurs robes de mariage, répondit-elle en
souriant.
—Et ce parfum!
—Le parfum aussi s’en ira, et les citrons, après, sont fort aigres.
L’ensemble de la propriété est défendu par un mur de clôture très
blanc et très haut, et par un épais voile de feuilles d’olivier.
—Les Anglais sont désespérés, dit l’impératrice; ils se postent
pendant des heures sur la colline d’en face sans arriver à rien voir.
Le palais est bâti dans la montagne même. Sa façade, tournée
vers la grand’route qui de Corfou par Gasturi descend à Benizze et
au rivage, présente trois étages. Le premier fait un portique en
saillie, il soutient sur d’énormes colonnes une large véranda, et
comme le second et le troisième étage sont bâtis en retrait, il y a
place pour deux loggias à droite et à gauche de cette véranda
centrale, dite «des centaures». Les élégantes colonnes jumelles des
loggias soutiennent elles-mêmes, au troisième étage, des balcons.
L’autre façade, tournée vers l’intérieur de l’île, se compose d’un
seul étage qui donne sur une terrasse plantée d’arbres séculaires.
Sa longue véranda prend vue sur Gasturi et sur Aji-Deka. Un
Hermès ailé semble prêt à s’envoler de l’extrême bord de la
balustrade par-dessus le bois d’oliviers.
Pour apprécier cette construction, il faut la mettre dans cette
splendeur du paysage, de la chaleur, de la lumière, des parfums,
des nerfs hyperesthésiés et des grands souvenirs homériques. Mais,
dans un tel pays, l’inépuisable source des plaisirs, ce sont les jardins. Un escalier orné de Vénus, d’Artémis et de beaux
adolescents, conduit des parterres du bas aux terrasses plantées du
haut. Un péristyle, tout en marbre, borde l’édifice qui s’ouvre sur la
terrasse. La longue suite des colonnes en rectangle qui portent le
toit sont teintes à leur partie inférieure de cinabre; leurs chapiteaux
sont richement dorés et peints en bleu et rouge; leurs corps blancs
se détachent merveilleusement sur le mur pompéien du fond où de
grandes fresques évoquent tout l’Hellénisme fabuleux. Du côté de la
mer, à l’extrémité nord du péristyle, on voit une figure éblouissante
de blancheur: c’est la Péri, la fée de la lumière, qui, sur une aile de
cygne, glisse au-dessus de l’onde et sur son sein presse l’enfant
endormi. Devant chaque colonne du péristyle se tiennent des
muses, de grandeur naturelle, et à leur tête, Apollon Musagète.
—La plupart sont des antiques, dit l’impératrice, je les ai fait
acheter à Rome. Elles appartenaient au prince Borghèse, mais il a
fait banqueroute et, alors, il a dû aliéner ses dieux. N’est-ce pas que
c’est affreux qu’aujourd’hui les dieux même soient les esclaves de
l’argent?
Tout près d’Apollon, dans ce cercle des Piérides, l’impératrice
désigne une statue de Canova, la Troisième danseuse, dont on dit,
comme de la Venus victrix, qu’elle représente Pauline Borghèse.
—J’ai amené aux Muses une nouvelle compagne; j’espère
qu’elles l’auront bien accueillie. Apollon, tout au moins, la regarde
fort tendrement.
Une seule marche descend du péristyle à la terrasse jardin.
—«Le jardin des Muses», dit l’impératrice à Christomanos. Ici,
sans nul doute, des poèmes en foule vous viendront à l’esprit.
Parmi les cyprès, vieux de plusieurs siècles, raides et vraiment
hiératiques, et parmi les magnolias, épanouis en fleurs géantes,
l’impératrice montrait des oliviers sauvages:
—Je les ai laissés là exprès, parce que sur l’Acropole il y avait
aussi des oliviers consacrés à Pallas Athènè. Ici ils remplissent une haute mission: ils sont chargés de retenir à leurs sommets tous les
rayons de soleil qui glissent le long des cyprès.
Nous ne pouvons suivre M. Christomanos dans son inventaire de
cette architecture et de cette flore des jardins. La description la plus
précise suggère peu de choses à qui ne peut la doubler de ses
souvenirs. Après des parterres de roses et d’hyacinthes, à une
extrémité du jardin d’où la montagne glisse à la mer, sous des
vagues de feuillage, on atteint un banc de marbre hémi-circulaire,
comme on en voit à Athènes au théâtre de Dionysos et tel qu’Alma
Tadema les peint. Des taillis de lauriers l’entourent. C’est assise là
que l’impératrice habillée de deuil contemple la mer qui s’élève très
haut à l’horizon, la mer antique, passionnée, effrayante de mystère.
Plus haut encore, les montagnes violettes de l’Albanie se fondent
dans la buée du soleil.
Il y a trois de ces terrasses jardins. «Mes jardins suspendus», dit
l’impératrice. La troisième se nomme la «terrasse d’Achille», parce
que ses nombreuses allées couvertes de plantes grimpantes
rayonnent autour de la statue d’Achille mourant.
Si nous prenions la liberté—mais il faut laisser quelque mystère
—de parcourir l’intérieur du palais, nous verrions dans le grand
escalier une colossale peinture décorative, le Triomphe d’Achille,
Achille traînant autour des murs de Troie le cadavre d’Hector.
—J’ai consacré mon palais à Achille, dit l’impératrice, parce qu’il
personnifie pour moi l’âme grecque, la beauté de la Terre et des
hommes. Je l’aime encore parce qu’il était si rapide à la course. Il
était fort et altier et il a méprisé tous les rois et toutes les traditions,
et compté les foules humaines pour rien, bonnes seulement à être
fauchées par la mort comme des épis. Il n’a tenu pour sacré que sa
propre volonté, il n’a vécu que pour ses rêves, et sa tristesse lui était
plus précieuse que la vie entière.
Des indications de cette puissance relèvent soudain le sens de
ce palais où notre imagination peut-être insuffisante serait tentée de
se dégoûter sur des réalisations artistiques médiocres. Dans ses fameux châteaux de Bavière, Louis II, par la faute des peintres, des
sculpteurs et des tapissiers qu’il chargea d’exécuter ses rêves, subit
et nous inflige un pareil échec. C’est qu’il n’est pas donné à des
individus de grouper pour leurs caprices magnifiques, mais
singuliers, cet ensemble d’ouvriers que la France disciplinée par
plusieurs siècles mit à la disposition des volontés vraiment
nationales de Louis XIV dans Versailles.
Nous ne faisons pas cette distinction entre l’individuel et le
collectif pour diminuer la qualité d’Elisabeth de Bavière, car nous la
considérons elle-même comme un fruit historique et comme le type
expressif de cette étrange et grande famille des Wittelsbach. Et
d’ailleurs l’individuel devient la plus précieuse valeur sociale (encore
que je ne méconnaisse point ses dangers), quand il se hausse
jusqu’à tenir, dans quelque ordre que ce soit, l’emploi de héros.
L’impératrice vécut vraiment dans une obsession héroïque. Elle
disait un jour: «Les feuilles sont quelque chose d’accessoire, des
désirs morts, oubliés et inaccomplis, tandis que les fruits sont le but
direct de la création. Homère a raison, quand il compare les
hommes qui combattent autour des héros aux feuilles de la forêt. Ils
ne sont là que pour végéter à côté des sublimes.» Mais elle n’était
point la dupe de son imagination. Et voici son dernier mot sur ses
«Eldorados», sur ses rêves impuissants de vie héroïque:
—Lors de mon premier séjour à Corfou, je visitai souvent la villa
de Baila. Délicieuse et tout abandonnée au milieu de ses grands
arbres, elle m’attirait tellement que j’ai fait d’elle l’Achilleion. Hélas!
j’y ai détruit l’antique mélancolie. Maintenant, à vrai dire, je regrette
mon intervention: nos rêves sont toujours plus beaux quand nous ne
les réalisons pas... C’est aussi à cause du voisinage de l’Aja Kyriaki
que j’ai si fort désiré d’habiter ici. Je veux que l’on m’ensevelisse là-
haut. Il n’y aura que les étoiles au-dessus, et les cyprès me
donneront assez de soupirs, plus que ne sauraient faire les
hommes. Je trouverai une plus sûre éternité dans ces lamentations
des cyprès que dans la mémoire de mes sujets. Chez les cyprès, l’état de tristesse et les plaintes sont une fonction vitale, comme
chez les hommes les méchants propos et les calomnies.
Quand elle eut fini de montrer son palais à M. Christomanos, elle
dit:
—Nous passerons aussi peu que possible notre temps à la
maison. Il ne faut consumer les précieuses heures de la vie entre les
murs qu’autant qu’il est indispensable. Quant à nos logis, ils doivent
être tels qu’ils ne puissent jamais détruire les illusions que, chaque
fois, du dehors, nous y rapportons.
Voilà qui nous donne la mesure précise de l’importance qu’une
Elisabeth de Bavière ou encore qu’un Louis II donnent à leurs
châteaux, véritables rêves pétrifiés, sur lesquels des littérateurs en
voyage ont publié bien des pages qui sentent le badaud. «Nos logis
doivent être tels qu’ils ne puissent détruire les illusions que nous y
apportons du dehors!» Je prendrais cette phrase pour épigraphe, si
j’avais à récrire certain voyage que je fis autrefois à Neu-
Schwanstein, à Linderhof, à Chiemsee, isolés aux forêts ou que
baigne une eau morte. Mon récit se terminait sur ces mots que je
vérifie dans l’Achilleion: «A qui n’a pas l’état d’âme de Louis II, que
servirait de vivre aux châteaux de Bavière?»