Amori et dolori sacrum: La mort de Venise

Maurice Barrès · Chapitre 2 sur 27

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Amori et dolori sacrum: La mort de Venise

La Mort de Venise

 

Vous rappelez-vous l’Exposition des «Graveurs du Siècle» qu’il y

eut à Paris, voici quelques années? Je parcourais ses salles

désertes, quand soudain une lithographie d’Aimé de Lemud

m’arrêta, me vivifia, fit jaillir en moi un flot de poésie.

 

L’Enfance de Callot! Cela plut vers 1839. Une belle fille

bohémienne tient le petit Callot par la main. A grand pas ils

marchent vers l’Italie. De toute mon âme je les accompagne. Ah! que

ne puis je leur être utile!

 

Pourtant, ne cherchez pas aux cartons des étalagistes cette

vieille image mi-romantique, mi-bourgeoise. Elle serait dans votre

main déçue l’humble petite bête noiraude qui, la veille au soir, luisait

mystérieusement sous l’herbe du fossé: car vous n’avez point vécu

les destinées de la Lorraine, et cette lithographie ne vaut qu’à les

réveiller dans nos âmes. C’est ainsi que tels pauvres vers d’un

méchant livret italien emplissent de volupté et de mélancolie celui

qui possède le souvenir éternellement fécond d’un air de Bellini, dont

ils servent à désigner la passion ou les nuances de sentiment.

 

Lemud, enfant de Thionville, quand il fit à Metz son

apprentissage d’art, dut méditer avec nostalgie l’aventure de Callot

qui, gamin de douze ans, pour voir de la belle peinture, se sauva de

Lorraine jusqu’à Rome, avec des bohémiens. De là ce dessin, qui

exprime notre esprit de l’Est, bien que pour le styliser il se soit

souvenu du délicieux mythe méditerranéen, du petit Tobie guidé par

l’ange. Le jeune, l’heureux Callot! Les belles histoires dont le nourrit

son guide! Qu’ils sont excités! C’est l’image aimable d’une forte vocation; mais voyez-y davantage: reconnaissez le rêve d’une race

qui, depuis des siècles, se bat aux extrêmes avant-postes contre les

puissances de la Germanie pour l’idéal latin. Une prédisposition

transmise avec notre sang nous oriente vers le classicisme, nous

détourne d’Allemagne.

 

Cette médiocre lithographie déclenche (je ne sais pas de mot

plus direct) la chanson qu’a mise en moi ma race, et qui m’entraînait,

belle comme un ange, romanesque comme une fille tzigane, quand,

à vingt-trois ans, pour la première fois, j’allais de Nancy à Venise.

 

C’est à travers des cultures déjà méridionales, mais grasses,

miroitant de rosée le matin et frissonnant sans trêve aux caresses

fécondes du ciel, que du Gothard ou du Brenner on s’achemine vers

Venise, éclatante et sèche sur un marécage. Dans ces plaines, on

peut suivre, jour par jour, la mobilité des saisons, et je songe au

visage de Virgile qui rougissait aisément. Au printemps, ces arbres

me tendent leurs branches fleuries avec l’innocence infiniment

civilisée des Luini, et, quand l’automne les charge de fruits, tout ce

Veneto agricole se fait sociable et voluptueux comme un Concert du

Giorgione. Je ne puis décider dans lequel de ses styles cette nature

multiforme m’enchante davantage. Mais, au terme du voyage, on

trouve une ville toujours pareille sur une eau prisonnière.

 

Étincelante fête figée de Saint-Marc et du Grand Canal! Venise a

des caprices, mais n’a point de saisons, elle connaît seulement ce

que lui en racontent les nuages quand ils montent sur le ciel pour

épouser sa lagune.

 

Cette ville ma toujours donné la fièvre. En vain, le matin, avec

son bleu si tendre et quand elle sonne ses clairs angélus, en vain

l’après-midi sur la Piazza, quand une musique et des jolies filles en

châles ajoutent au meilleur des cafés, faisait-elle l’anodine.

«Menteuse, lui disais-je avec amour, je sais bien tes poisons.»

Où n’imaginais-je point d’en trouver? Pour les fiévreux tout est

fièvre. Vers 1889, je distinguais une mélancolie déchirante dans la

peinture en S de ce Tiepolo où je ne vois plus qu’un adorable maître

de ballet et le peintre aux teintes claires qui nous révéla les plus

délicieuses jambes. Combien d’heures je passai à la Bibliothèque de

Saint-Marc ou bien à la Querini, cherchant des interprétations

romanesques à ses recueils de «caprices!» Ils sont luxe, facilité,

invention intarissable, faiblesse, volupté, désespoir. Tiepolo dessine

de l’insaisissable: la tristesse physiologique, l’épuisement de Venise.

Partout un air de fête, mais rien ne nourrit plus les puissances de la

République. Splendide bouquet, dont les racines sont coupées à

Candie, en Morée, sur la terre ferme même. Sa lagune où elle

plonge la protège; elle s’y fane pourtant. L’opéra fait ses dernières,

ses plus hautes roulades; on va baisser, éteindre la rampe. L’État

meurt. Et Venise dont les forces tarissent ne dure que pour justifier

nos regrets de ses prestiges. Ainsi quand la délicieuse Chypre

vénitienne disparut sous le flot des Turcs, rien n’y survécut de la

métropole qu’Henri Martinengo. Les vainqueurs le mutilèrent au lieu

de le tuer; il demeura dans le sérail du grand vizir...

 

Voilà quelles sensations, quand j’avais vingt-quatre ans, je tirais

des albums que Tiepolo a dessinés aux temps d’extrême carnaval

où Venise adorait le brillant et léger Cimarosa. L’air fiévreux des

lagunes se mêle à mes jugements. Et puis dans cette ville flotte un

romantisme créé par nos pères, qui se précipite sur un visiteur

prédisposé.

 

Nul lieu qui se prête davantage à l’analyse des nuances du

sentiment, aux rêveries sur le Moi. Cette eau plate frissonne à peine

sous la barque qui m’emprisonne; de fastueux palais m’isolent de

l’immense nature et de l’océan mouvant des phénomènes; ici tout

est d’humanité et d’une humanité figée, semble-t-il, fixée. «Les forêts

futures se balancent imperceptiblement aux forêts vivantes,» dit

avec une délicatesse puissante le malade Maurice de Guérin. Il faut

tout le malaise où Venise nous met, et qui nous affine, pour que

nous puissions sentir ce quelle dégage de ses extrêmes maturités?

Sur le vaste miroir que la lune pâlissait, Jean-Jacques, puis

Gœthe, entendirent de l’une à l’autre rive deux chanteurs alternés se

jeter les vers du Tasse ou bien de l’Arioste. Plainte sans tristesse.

Ces voix lointaines ont quelque chose d’indéfinissable qui émeut

jusqu’aux larmes. Une personne solitaire chante pour qu’une autre

animée des mêmes sentiments l’entende et lui réponde. Le Tasse et

l’Arioste se taisent aujourd’hui. Mais si je m’écarte des hôtels où des

barques en feu débitent des couplets napolitains, l’eau balancée, qui

dans la nuit s’écrase contre les vieilles pierres, m’intéresse à ses

chuchotements, et puis, dans un flot gras, s’empresse de noyer son

éternelle confidence.

 

Au printemps, en été, en automne surtout, j’ai cherché à

déchiffrer ce soupir suspendu, cette tristesse voluptueuse dont

Venise éternellement se pâme. Mon objet n’est point ici de peindre

directement des pierres, de l’eau, des nuages, mais de rendre

intelligibles les dispositions indéfinissables où nous met le paludisme

de cette ruine romantique.

 

*

* *

 

La plupart des voyageurs qui décrivent Venise, et les artistes

avec qui tant de fois je l’ai parcourue, ne cessent de se lamenter:

«Ah! Venise, comme tu étais belle quand le Grand Canal reflétait les

façades de tes maisons peintes à fresque, quand tes gondoles

traînaient dans leurs sillages de fastueuses pièces de velours, et

surtout durant ces pompes annuelles où la galère à la tête de bœuf

paradait au large de San Giorgio Maggiore.»

 

Ces magnificences me parlent sans me conquérir. Tout comme

un autre, je puis goûter un décor où je tiens un rôle; mais suis-je un

marchand de curiosités, un collectionneur de bibelots, pour que des

objets auxquels rien ne me lie m’occupent? «Fort bien, dis-je à la

beauté qui n’est point ma parente, fort bien, mais on voudrait voir ton âme. Quand le poignard sortira-t-il de ce fourreau? Frappe donc, ô

beauté!» Rien ne m’importe qui ne va pas fouiller en moi très

profond, réveiller mes morts, éveiller mes futurs. Je ne dédaigne

point les grandes courses de taureaux, car le péril et le meurtre

troublent les jeunes femmes, ni certaines danses, car elles

paraissent asservir la beauté à la force mâle qui se repose et qui

regarde. Voilà des spectacles d’une valeur universelle. Ils agissent

sur notre inconscient et par là, en tous lieux, à toutes les époques,

ils intéressent la vaste humanité, ou, plus vaste encore, l’animalité

chez l’homme. Les taureaux de Séville, les danseuses de Bénarès

ou de Montmartre suscitent nécessairement un émoi vieux comme

l’amour et la mort. Mais cette foire de la Piazzetta que regrettent les

dévots de Venise, croyez-vous que, pour la visiter, je quitterais nos

expositions universelles? Et même, que me dirait la pompe des

rentrées victorieuses, le défilé devant San Giorgio des galéasses qui

vont atterrir au môle de la Giudecca? Je ne suis point prédestiné

pour les grandes cérémonies de cette religion municipale.

 

Bien que mon amour de l’ordre, amour auquel je m’oblige, et un

sentiment instinctif de reconnaissance, car il n’est point une

civilisation dont je ne me déclare débiteur, me convainquent de

respecter tous ceux qui présidèrent au développement des diverses

nationalités, je ne trouve qu’un froid plaisir au musée municipal

Correr et dans San Giovanni e Paolo, où l’on voit les effigies et les

ossements des chefs vénitiens. Ceux-ci réunissent à l’ordinaire trois

caractères de diplomate, de commerçant et de guerrier qui les

différencient des chefs de ma race. Ils n’ont pas collaboré à ma

notion de l’honneur. Quand je parcourais la Grèce et que les

forteresses franques m’occupaient, faut-il l’avouer? plus que les

vestiges de l’hellénisme, ce n’étaient pas les grands guerriers

commerçants de Venise que j’évoquais, mais tout mon cœur

rejoignait mes seigneurs naturels, les aventureux chevaliers de

Bourgogne et de Champagne.

Au terme d’un livre fameux, Condorcet, qui vient de tracer le

«tableau des progrès de l’esprit humain», déclare: «Cette

contemplation est pour moi un asile où le souvenir de mes

persécuteurs ne peut pas me poursuivre.» Cette phrase, qui me

touche vivement, ne me vint jamais à l’esprit quand j’essayais de

m’imaginer la Venise glorieuse, mais plusieurs fois elle exprima

délicieusement ma pensée intime, tandis que j’errais aux solitudes

de la Venise vaincue.

 

Le génie commercial de Venise, son gouvernement despotique et

républicain, la grâce orientale de son gothique, ses inventions

décoratives, voilà les solides pilotes de sa gloire: nulle de ces

merveilles pourtant ne suffirait à fournir cette qualité de volupté

mélancolique qui est proprement vénitienne. La puissance de cette

ville sur les rêveurs, c’est que, dans ses canaux livides, des

murailles byzantines, sarrasines, lombardes, gothiques, romanes,

voire rococo, toutes trempées de mousse, atteignent sous l’action du

soleil, de la pluie et de l’orage, le tournant équivoque où, plus

abondantes de grâce artistique, elles commencent leur

décomposition. Il en va ainsi des roses et des fleurs du magnolia qui

n’offrent jamais d’odeur plus enivrante, ni de coloration plus forte

qu’à l’instant où la mort y projette ses secrètes fusées et nous

propose ses vertiges.