Amori et dolori sacrum: La mort de Venise

Maurice Barrès · Chapitre 5 sur 27

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Amori et dolori sacrum: La mort de Venise

III les Ombres qui Flottent sur les Couchants de L’adriatique[2].

III

 

LES OMBRES QUI FLOTTENT SUR LES COUCHANTS DE

 

L’ADRIATIQUE [ 2 ] .

 

Il faut pourtant faire un effort. Ne soyons pas si lâches que

d’épeler Venise, ses pierres, ses eaux, ses rivages et de renoncer à

lire sa pensée. Essayons de lui saisir l’âme. Si nous ne recueillons

rien de la grande Venise commerçante et dominatrice, qu’est-ce

donc que notre augmentation de poids sur ses lagunes? Au risque

de laisser en chemin une partie des sentiments dont un séjour à

Venise nous charge, essayons de les dénombrer. Révisons avec

une volonté systématique ce que nous avons d’abord enregistré à

notre insu. Le plaisir d’une longue réflexion méthodique n’est pas

inférieur aux abandons de la rêverie.

 

Il y a, tout au bas, dans Venise, une population débonnaire,

naïve, ignorante du mal: de vrais pigeons. Oui, des pigeons. Le

mouvement de l’oiseau, son frisson qui monte jusqu’à son cou en

soulevant un peu son duvet, c’est le geste de la Vénitienne écartant

soudain les coudes pour rouler son châle sur la nuque, pour mieux

en disposer les plis. Et puis, son regard si honnête, si doux, content

de plaire à l’étranger sans mauvaise pensée, moins d’une femme qui

connaît son prix que d’un bon animal qui promène et lustre, comme

veut la nature, sa beauté!

 

Les gens du peuple, à Venise, sont pauvres, très pauvres. Aussi

leurs frères, les pigeons de la place Saint-Marc, se méfient-ils. Les

chats aussi se méfient. Parfois, me promenant le soir, j’ai vu un

homme penché dans l’ombre, et puis une longue plainte; l’homme

serrait avec ses deux mains.

Au-dessus de cette plèbe, l’antique aristocratie subsiste, qui

habite toujours ses palais de famille. Désirez-vous y louer un étage,

vous l’aurez tout meublé, et, si vous insistez pour acheter le palais

même, je pense que pour cent mille francs vous obtiendrez une belle

demeure historique (mais il faudra dépenser la même somme pour

les réparations urgentes). Ce n’est point que ces descendants des

Magnifiques manquent d’argent, mais leurs intérêts sont dans leurs

propriétés du Veneto. Ils manquent encore moins d’esprit, mais ils

ne sont plus reliés à rien dans Venise où le patriotisme municipal fut

toujours leur vertu et le service de l’État leur emploi. Quand cette

grande tâche qui les portait leur fut enlevée, ils glissèrent

naturellement aux mœurs de leurs compatriotes, c’est-à-dire à

l’indolence.

 

A travers les siècles, en effet, les Vénitiens, doucement et

despotiquement gouvernés par une étroite oligarchie qui fit de

l’espionnage son principal moyen intérieur, ont vécu dans une telle

méfiance qu’ils se sont désintéressés de la chose publique. Quand

la ville perdit son indépendance, elle ne devint pas triste. En 1824,

Stendhal écrivait: «Les Vénitiens, les plus insouciants et les plus

gais des hommes, se vengent de leurs maîtres et de leurs malheurs

par d’excellentes épigrammes.» Aujourd’hui cette grande République

semble tout bonnement la ville italienne moderne, aimable,

cancanière, à peu près pareille aux autres (du moins pour nos yeux

mal avertis d’étrangers).

 

La République de Saint-Marc est morte, aussi morte que l’Égypte

des Pharaons. L’une comme l’autre ont laissé des témoignages

fastueux, mais leurs efforts et leur grandeur ne se rattachent plus à

rien de réel. L’activité et l’ordre de l’univers sont à cette heure

comme si Venise la guerrière, la dominante, n’avait point guerroyé ni

dominé. Nul de ceux qui poursuivent les aspects du soleil sur le

Grand Canal et qui prennent des glaces sur la Piazza et qui disent:

«Combien j’aime Venise!» ne signifie par là qu’il recueille l’héritage

de volontés et d’aspirations que symbolise le lion de Saint-Marc. A

proprement parler, pour nous, il n’est plus de Vénitiens. La

population réelle de Venise semble faite de cosmopolites, millionnaires ou artistes, à peu près fixés dans les vieux palais

historiques et sur lesquels passent d’incessantes caravanes de

touristes.

 

En avril 1797, le général Bonaparte dit au commissaire de la

République: «J’ai 80000 hommes... je ne veux plus d’inquisition, plus

de Sénat... Je serai un Attila pour Venise.» Sur ces terribles

menaces, dans un conseil hâtivement réuni par le doge épouvanté,

le procurateur François Pezaro prononça une phrase qui, plus

sûrement encore que l’épée de Bonaparte, déchire le vieux pacte et

désagrège Venise: «C’en est fait, dit-il de ma patrie. Je ne puis la

secourir, mais un galant homme se trouve toujours une patrie.»

 

Je vous propose de recueillir ces mots pour y voir dorénavant la

devise de Venise, la formule de sa moralité nouvelle.

 

Aussi bien, depuis longtemps, elle était en formation, cette

Venise cosmopolite. Il ne serait point malaisé de suivre à travers ses

annales un élément qui l’a toute envahie aujourd’hui. Le seigneur

Pococurante, noble Vénitien, chez qui Voltaire mène Candide, fait

voir une belle satiété de dilettante. Les six rois, de qui le souper

parut une mascarade de carnaval, précèdent dignement les

singularités et les malheurs de don Carlos.

 

Des causes variées peuvent nous déterminer à un séjour

habituel hors du pays natal; Madère, Cannes, Nice, Monaco,

Florence, Rome, Corfou, attirent, chacune, des catégories

différentes d’exilés volontaires. Les déracinés qui fréquentent Venise

sont, plutôt que des amuseurs mondains, des mélancoliques

naturels ou des attristés, des âmes ardentes et déçues. En effet,

pourraient-ils habiter un tel lieu s’ils ne cherchaient les voluptés de la

tristesse? Quelque composite que la fassent ses origines, la société

qui se soumet à l’action d’un si rare climat doit nécessairement

prendre des mœurs communes. Ce n’est point impunément qu’on

s’approprie un même fonds d’images, qu’on enregistre

continuellement des sensations si puissantes et si particulières.

Toute réunion d’hommes, la supposât-on plus incohérente encore

que les cosmopolites qui peuplent aujourd’hui Venise, tend à former une tradition. Elle travaille instinctivement à mettre debout un type