Amori et dolori sacrum: La mort de Venise
III les Ombres qui Flottent sur les Couchants de L’adriatique[2].
III
LES OMBRES QUI FLOTTENT SUR LES COUCHANTS DE
L’ADRIATIQUE [ 2 ] .
Il faut pourtant faire un effort. Ne soyons pas si lâches que
d’épeler Venise, ses pierres, ses eaux, ses rivages et de renoncer à
lire sa pensée. Essayons de lui saisir l’âme. Si nous ne recueillons
rien de la grande Venise commerçante et dominatrice, qu’est-ce
donc que notre augmentation de poids sur ses lagunes? Au risque
de laisser en chemin une partie des sentiments dont un séjour à
Venise nous charge, essayons de les dénombrer. Révisons avec
une volonté systématique ce que nous avons d’abord enregistré à
notre insu. Le plaisir d’une longue réflexion méthodique n’est pas
inférieur aux abandons de la rêverie.
Il y a, tout au bas, dans Venise, une population débonnaire,
naïve, ignorante du mal: de vrais pigeons. Oui, des pigeons. Le
mouvement de l’oiseau, son frisson qui monte jusqu’à son cou en
soulevant un peu son duvet, c’est le geste de la Vénitienne écartant
soudain les coudes pour rouler son châle sur la nuque, pour mieux
en disposer les plis. Et puis, son regard si honnête, si doux, content
de plaire à l’étranger sans mauvaise pensée, moins d’une femme qui
connaît son prix que d’un bon animal qui promène et lustre, comme
veut la nature, sa beauté!
Les gens du peuple, à Venise, sont pauvres, très pauvres. Aussi
leurs frères, les pigeons de la place Saint-Marc, se méfient-ils. Les
chats aussi se méfient. Parfois, me promenant le soir, j’ai vu un
homme penché dans l’ombre, et puis une longue plainte; l’homme
serrait avec ses deux mains.
Au-dessus de cette plèbe, l’antique aristocratie subsiste, qui
habite toujours ses palais de famille. Désirez-vous y louer un étage,
vous l’aurez tout meublé, et, si vous insistez pour acheter le palais
même, je pense que pour cent mille francs vous obtiendrez une belle
demeure historique (mais il faudra dépenser la même somme pour
les réparations urgentes). Ce n’est point que ces descendants des
Magnifiques manquent d’argent, mais leurs intérêts sont dans leurs
propriétés du Veneto. Ils manquent encore moins d’esprit, mais ils
ne sont plus reliés à rien dans Venise où le patriotisme municipal fut
toujours leur vertu et le service de l’État leur emploi. Quand cette
grande tâche qui les portait leur fut enlevée, ils glissèrent
naturellement aux mœurs de leurs compatriotes, c’est-à-dire à
l’indolence.
A travers les siècles, en effet, les Vénitiens, doucement et
despotiquement gouvernés par une étroite oligarchie qui fit de
l’espionnage son principal moyen intérieur, ont vécu dans une telle
méfiance qu’ils se sont désintéressés de la chose publique. Quand
la ville perdit son indépendance, elle ne devint pas triste. En 1824,
Stendhal écrivait: «Les Vénitiens, les plus insouciants et les plus
gais des hommes, se vengent de leurs maîtres et de leurs malheurs
par d’excellentes épigrammes.» Aujourd’hui cette grande République
semble tout bonnement la ville italienne moderne, aimable,
cancanière, à peu près pareille aux autres (du moins pour nos yeux
mal avertis d’étrangers).
La République de Saint-Marc est morte, aussi morte que l’Égypte
des Pharaons. L’une comme l’autre ont laissé des témoignages
fastueux, mais leurs efforts et leur grandeur ne se rattachent plus à
rien de réel. L’activité et l’ordre de l’univers sont à cette heure
comme si Venise la guerrière, la dominante, n’avait point guerroyé ni
dominé. Nul de ceux qui poursuivent les aspects du soleil sur le
Grand Canal et qui prennent des glaces sur la Piazza et qui disent:
«Combien j’aime Venise!» ne signifie par là qu’il recueille l’héritage
de volontés et d’aspirations que symbolise le lion de Saint-Marc. A
proprement parler, pour nous, il n’est plus de Vénitiens. La
population réelle de Venise semble faite de cosmopolites, millionnaires ou artistes, à peu près fixés dans les vieux palais
historiques et sur lesquels passent d’incessantes caravanes de
touristes.
En avril 1797, le général Bonaparte dit au commissaire de la
République: «J’ai 80000 hommes... je ne veux plus d’inquisition, plus
de Sénat... Je serai un Attila pour Venise.» Sur ces terribles
menaces, dans un conseil hâtivement réuni par le doge épouvanté,
le procurateur François Pezaro prononça une phrase qui, plus
sûrement encore que l’épée de Bonaparte, déchire le vieux pacte et
désagrège Venise: «C’en est fait, dit-il de ma patrie. Je ne puis la
secourir, mais un galant homme se trouve toujours une patrie.»
Je vous propose de recueillir ces mots pour y voir dorénavant la
devise de Venise, la formule de sa moralité nouvelle.
Aussi bien, depuis longtemps, elle était en formation, cette
Venise cosmopolite. Il ne serait point malaisé de suivre à travers ses
annales un élément qui l’a toute envahie aujourd’hui. Le seigneur
Pococurante, noble Vénitien, chez qui Voltaire mène Candide, fait
voir une belle satiété de dilettante. Les six rois, de qui le souper
parut une mascarade de carnaval, précèdent dignement les
singularités et les malheurs de don Carlos.
Des causes variées peuvent nous déterminer à un séjour
habituel hors du pays natal; Madère, Cannes, Nice, Monaco,
Florence, Rome, Corfou, attirent, chacune, des catégories
différentes d’exilés volontaires. Les déracinés qui fréquentent Venise
sont, plutôt que des amuseurs mondains, des mélancoliques
naturels ou des attristés, des âmes ardentes et déçues. En effet,
pourraient-ils habiter un tel lieu s’ils ne cherchaient les voluptés de la
tristesse? Quelque composite que la fassent ses origines, la société
qui se soumet à l’action d’un si rare climat doit nécessairement
prendre des mœurs communes. Ce n’est point impunément qu’on
s’approprie un même fonds d’images, qu’on enregistre
continuellement des sensations si puissantes et si particulières.
Toute réunion d’hommes, la supposât-on plus incohérente encore
que les cosmopolites qui peuplent aujourd’hui Venise, tend à former une tradition. Elle travaille instinctivement à mettre debout un type