Amori et dolori sacrum: La mort de Venise

Maurice Barrès · Chapitre 26 sur 27

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Amori et dolori sacrum: La mort de Venise

Leconte de Lisle

DISCOURS

PRONONCÉ POUR L’INAUGURATION

 

DE LA

 

STATUE DE LECONTE DE LISLE

au Luxembourg, le 10 juillet 1898.

 

Messieurs,

 

Bien souvent les étudiants ont salué Leconte de Lisle sur cette

terrasse qu’il traversait deux fois par jour. Sa structure, sa manière

de marcher, ses mouvements calmes, fiers et grandioses, sa figure

faite de plans accusés et d’espaces uniformes, sa force, sa lenteur,

sa solitude, tout son être et son atmosphère constituaient

d’ensemble un magnifique animal humain.

 

Quelques-uns de ces jeunes gens étaient admis avec d’illustres

artistes, le samedi soir, dans ce salon glorieux et modeste de l’École

des Mines que présidait le Moïse cornu de Michel-Ange. Le maître

les émerveillait par le pittoresque serré de ses propos et par sa

justice distributive; il n’avait d’indulgence que pour les débutants de

lettres, qui sont des lionceaux encore incapables de nuire.

 

Comme un athlète exerce continuellement ses muscles, ce grand

travailleur, à ses heures de délassement, se plaisait à faire jouer en

lui la tendresse et la férocité, qui sont plus favorables que la bonté à

l’inspiration d’un poète épris de relief, de couleur et de tumulte. Vous

vous rappelez, messieurs, ses phrases brèves, nettes et lourdes! Et

quel victorieux sourire venait affiner encore la belle ligne de sa

bouche, découvrir ses dents éclatantes et le rajeunir, tandis qu’il approchait son monocle de son œil par l’instinct du sagittaire qui

veut voir sa flèche dans le but!

 

De ses traits innombrables, il poursuivit surtout ces romanciers

encombrés et vulgaires, alors favoris du public et dont il disait qu’ils

ajoutent aux écuries d’Augias. Lui, pensions-nous, il épurait le

monde littéraire. Aussi, dans les hommages dont nous l’entourions, il

y avait le plaisir, si vif à vingt ans, d’aller contre l’opinion dominante.

 

Leconte de Lisle fut un poète impopulaire. Il dut supporter les

sarcasmes de la presse, l’indifférence du public et la fortune des

médiocres. Son pathétique et son tragique ne furent discernés que

par ceux dont il fit l’éducation et qui se groupent ici pour lui rendre

hommage.

 

Déjà son école était fameuse pour avoir ajouté des couleurs et

des sonorités aux gammes de notre langue, et l’on méconnaissait

encore son vrai titre poétique: c’est d’avoir concentré dans de courts

poèmes les émotions qui accompagnent les grands travaux de

résurrection historique.

 

Qu’un homme de ce temps s’attarde dans les musées où nous

avons entassé les colonnes des temples, les membres des dieux et

les poupées des morts; qu’il écoute les savants déchiffrer dans les

textes les institutions et les mœurs des sociétés disparues; qu’il

laisse son imagination avertie par les voyageurs s’enivrer des

horizons, du soleil et des feuillages qui réjouirent des ancêtres

épiques: il voit, sur un fonds de nature qui n’a jamais bougé, des

groupes historiques s’échelonner, qui tous portent leurs dieux, et par

là nul de ces groupes ne nous est étranger, car dans leurs dieux,

saugrenus parfois, ils mettent des illusions toujours vivantes dans

nos consciences.

 

Autour de telles évocations, flotte une certaine mélancolie vague

et passive. Elle nous dispose à mieux entendre le thème essentiel

de toute poésie: la caducité des choses humaines, opposée à

l’éternelle jeunesse de la nature.

La marque d’un grand poète, c’est le besoin qu’on ressent de son

œuvre. A certaines heures, semble-t-il, la France n’aurait pu se

passer d’un Musset, d’un Lamartine, d’un Hugo. Pour une élite que

nos grandes écoles augmentent chaque année, il était nécessaire

qu’un Leconte de Lisle allât s’asseoir à tous ces foyers de civilisation

récemment retrouvés, qui troublent notre imagination et qui nous

prêchent la vanité de l’effort. Il eut la virilité de maintenir longuement

son regard sur des ombres. Sans se laisser alanguir par une

atmosphère de sépulcre, il les porta en pleine lumière et les revêtit

avec une exactitude minutieuse de tout l’éclat de la vie. Par ce

travail, il nous sort de la position fausse où nous nous trouvions vis-

à-vis de ces revenants: au lieu d’être pour nous la cause

d’évagations énervantes, ils sont devenus les éléments les plus

essentiels de notre philosophie. Ces grandes rêveries

archéologiques, quand il les eut fait entrer dans la poésie,

s’épurèrent et devinrent même un ressort de notre vie intellectuelle.

 

Les poèmes splendides et monotones de Leconte de Lisle, d’un

abord si dur qu’on les crut inhumains, ont une vertu réconfortante. Ils

délivrent, au sens d’Aristote et de Gœthe, ceux qui, ayant pris une

vue d’ensemble de l’histoire, ne se dégagent pas de son tragique

nihilisme par la vie active.

 

Du moment qu’un grand poète a formulé avec netteté les

conclusions désespérantes où nous amène l’enquête scientifique sur

le développement des civilisations, nous voilà dispensés d’y revenir

indéfiniment et de nous éterniser en hésitations et en inquiétudes

stériles sur ce que la vie manque de but.

 

J’ignore si nos petits-fils retrouveront quelque sens dans

l’histoire, comme faisaient les Bossuet, les Condorcet, ou ce

politique qui crut pouvoir parler de justice immanente. Aujourd’hui

nous n’y découvrons nul chemin tracé et l’espérance ne sait où s’y

prendre. L’œuvre de Leconte de Lisle nie la Providence, la loi du

Progrès et les revanches du Droit. La pensée divine, faiseuse

d’ordre, qui construisit les sociétés et les temples, apparaît plus ou moins lumineuse sur des points divers de l’espace et des siècles,

sans qu’on discerne la moindre trace d’un programme, ni d’une

marche en avant. L’esprit souffle où il veut, nul ne sait d’où il vient,

où il va.

 

Chronologiquement, Leconte de Lisle appartient à une

génération enthousiaste qui a élaboré une philosophie de l’histoire

d’un optimisme candide; on ne s’en aperçoit que s’il parle de

l’hellénisme. Un instant, pense-t-il, autour de l’Acropole, la Liberté

dompta la Fatalité. Hors cette brève période d’un étroit pays, ce

grand poète voit partout la Fatalité planer au-dessus des hommes et

des dieux, qu’elle fait plier sous la loi sans appel de son bon plaisir.

Ce spectacle tragique lui fournit les fortes inspirations qu’utilisèrent

déjà Homère, Eschyle et Sophocle.

 

Comme s’il ne s’était pas rassasié d’horreur dans la série des

siècles, Leconte de Lisle en cherche dans la série naturelle. A nulle

étape la vie n’a de quiétude. Il prend possession des heures

implacables du jour, de toutes les solitudes et des grandes espèces

condamnées, pour leur faire exprimer sa philosophie héroïque et

morne. Les éléphants, les condors, les panthères et les buffles, tous

tragiques, que ce gigantesque pasteur promène dans des paysages

d’airain, semblent une autobiographie. Ses bêtes se désespèrent

d’un monde où l’action n’est pas la sœur du rêve.

 

Parfois le poète nous donne directement son opinion sur l’être;

c’est une imprécation égale aux plus désespérées de ce

christianisme qu’il maudit d’avoir précipité les Olympes païens.

 

Notre Maître, messieurs, ne fréquentait volontiers que les dieux.

Il mettait à leur service des accents et des allures d’une grandeur

sacerdotale. Ils lui donnèrent du mécontentement; il reconnut que

les meilleurs n’étaient pas immortels.

 

Heureuse désillusion, car elle fait le centre de sa poésie. Peut-

être son génie se nourrit-il d’une seule idée, mais inépuisable: la

mutabilité des formes du Divin.

L’absolu que Leconte de Lisle n’avait pu trouver dans la suite des

dieux, il croyait fermement le tenir dans l’art. Il affirmait les lois de

l’esthétique et formulait des canons. Il aura rempli l’office d’un

Boileau. Il a donné une discipline à la poésie française, quand le

génie des Musset, des Lamartine et des Victor Hugo allait entraîner

nos talents dans la faconde. Il a restauré l’art classique de resserrer

un sujet, d’ordonner des pensées et d’appuyer la poésie sur quelque

chose de réel. Il répétait à ses élèves que la forme n’est pas une

chose distincte du fond, et que bien écrire, ce n’est rien autre que

bien penser.

 

Dans le même temps, c’est vrai, il créait une manière, et son

gaufrier commence seulement à s’user. Le Parnasse, où personne

n’a pensé bassement, doit être loué comme une école de travail

minutieux et de respect. Des esprits nobles et libres s’y éveillèrent.

Chez les plus modestes des poètes qui apprirent de Leconte de

Lisle à travailler le vers et à transformer en matière poétique les

découvertes de l’archéologie et de la philologie, un anthologue peut

trouver le chef-d’œuvre qui sauve un nom et enrichit une littérature.

 

Ne fermons point cette cérémonie sans associer à la gloire du

Maître ceux des bons Parnassiens restés dans le demi-jour. Aux

plus humbles fragments d’un marbre éclaté sous l’action du génie, la

postérité curieusement honore la trace du ciseau magistral.

LE 2 NOVEMBRE EN LORRAINE