Asphyxie
Chapitre 25
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Dans le gouffre de glace, l’alpiniste, sur le dos, agitait furieusement les bras et les jambes. Bien qu’ayant chuté dans la crevasse, il était encore en vie et ne devait son salut qu’à la taille de son sac à dos, qui s’était coincé entre les parois du trou.
Galden et Doug réagirent avec une efficacité robotique ; Doug décrocha le rouleau de corde qu’il portait autour de son torse et en lança une extrémité au blessé, qui l’accrocha à son baudrier, les doigts tremblants. Ils tentèrent ensuite de le hisser, en vain car le sac à dos restait bloqué. Son paquetage lui avait sauvé la vie mais l’empêchait à présent de regagner la surface. Il n’avait d’autre choix que de s’en délester.
Difficulté supplémentaire, cet individu ne parlait pas anglais. Apercevant l’insigne cousu sur sa veste, au niveau du torse, Cecily devina qu’il était membre d’une équipe chinoise, or personne ne parlait mandarin dans les environs immédiats. Ne maîtrisant elle-même que quelques mots de cette langue, elle ne sut que lui demander, non sans hésitation, s’il n’était pas blessé. Ses connaissances n’allaient pas plus loin.
Visiblement réconforté par ce modeste effort de la part de Cecily, le Chinois inspira posément pour la première fois depuis sa chute. Doug capta le regard de Cecily et, d’un signe de la tête, approuva son intervention, mais elle ne s’en féliciterait que lorsque le malheureux serait en sécurité.
Ce dernier dégagea ses bras des sangles de son sac, puis tenta tout de même de tirer dessus, espérant conserver son matériel. Le sac lui échappa, hélas, et disparut dans les profondeurs.
Ce qui mettait un terme à son ascension. Quand il eut été hissé hors du trou, Mingma lui offrit à boire afin de l’aider à se remettre du choc. Il avait l’air défait, mais au moins il était vivant.
– À ton tour, Cecily ! cria Doug. Grimpe ce machin !
Peut-être pouvait-elle tirer profit de l’afflux d’adrénaline dans ses veines pour s’attaquer à la paroi, qui lui semblait encore plus haute à présent.
Elle éleva sa poignée bloquante aussi haut que possible et entama son escalade. À chaque pas, elle prit le temps de planter ses crampons dans la glace jusqu’à être certaine de la solidité de la prise. Malgré cela et l’aide de la poignée bloquante, cet exercice se révéla beaucoup plus ardu qu’elle ne l’avait anticipé. La poignée bloquante n’étant pas conçue pour supporter tout le poids d’un alpiniste sur une paroi verticale, ses dents ne cessaient de glisser sur la corde.
Par ailleurs, de la neige et des morceaux de glace pleuvaient sur Cecily, débris dont la chute était provoquée par la personne qui la précédait.
Parvenue sur une saillie de glace, elle s’accorda une pause.
– Ne t’arrête pas ! lui cria Doug.
Facile à dire pour lui…
Certaines marches étaient par endroits beaucoup plus hautes que ce qu’elle avait cru voir avant de s’élancer. Au moment d’aborder l’une d’elles, elle leva le pied jusqu’à l’entaille, son genou frottant contre sa poitrine ; se hisser sur une telle hauteur semblait impossible. Malgré cela, elle fit une tentative en tirant sur la corde, hélas son pied glissa.
Les dents de la poignée bloquante mordirent la corde, enrayant sa chute, mais elle perdit tout contrôle et se retrouva tournoyant et luttant pour reprendre appui sur la paroi. Le souffle court, elle se stabilisa tant bien que mal puis remua tour à tour chacun de ses membres ; elle n’était pas blessée.
Seule sa dignité avait été mise à mal.
Elle n’osait pas baisser les yeux sur ses compagnons, de peur de lire leur piètre estime d’elle sur leurs visages. Son piolet étant encore sanglé sur son sac à dos, inutile, il lui était impossible de s’en servir pour s’aider à gravir le mur. Elle ne disposait que de ses mains, de sa poignée bloquante et de ses crampons. Elle ferma les yeux et prit une longue inspiration. Elle évoluait si près de la paroi que son nez effleura la neige ; elle sentit de la glace lui chatouiller le fond de la gorge.
– Merde ! grogna-t-elle.
Elle se trouvait à peu de chose près dans la même situation que sur le mont Snowdon, à savoir bloquée, perchée sur une minuscule saillie, sans aucune échappatoire, que ce soit vers le haut ou vers le bas. Clignant des yeux, elle eut la sensation d’être transportée dans le passé, sur l’arête Crib Goch.
– Je m’appelle Carrie Halloran. Et toi, tu t’appelles comment ?
Dans ses pensées avait surgi la voix de celle qui l’avait secourue ce jour-là. Si cool, si assurée, Carrie avait insufflé le calme en Cecily au moment où celle-ci s’embourbait dans sa panique. Elle se remémora ses traits : les quelques taches de rousseur disséminées sur le nez, les paillettes dorées dans ses yeux noisette, les mèches roux foncé s’échappant de sa capuche imperméable. En ces terrifiants instants, elle s’était focalisée sur ces détails pour apaiser son cœur qui battait à tout rompre.
– Ce… Cecily, avait-elle répondu.
– Ne t’inquiète pas, Cecily. Tu es accompagnée par quelqu’un ?
– Oui, mon compagnon, mais il est sans doute déjà au sommet. Je suis désolée. Je ne peux plus bouger.
Son visage était inondé de larmes. Chaque fois qu’elle tentait de bouger un bras ou une jambe pour reprendre son escalade et ne pas devoir être hélitreuillée, ses muscles tremblaient. Elle ne les contrôlait plus.
– Je comprends. Je vais prévenir les secours. Tu n’es pas obligée de bouger ni même de parler. Tout va bien. Contente-toi de m’écouter.
– Le réseau ne passe pas par ici ! J’ai déjà essayé d’appeler.
– J’envoie un appel d’urgence et j’attends avec toi qu’on vienne t’aider.
L’inconnue sortit un coupe-vent étanche de rechange de son sac à dos et le tendit à Cecily, qui, reconnaissante, s’en couvrit, par-dessus son poncho acheté en supermarché. Tandis qu’elles attendaient les secours, cette femme ne cessa pas un instant de lui parler, lui changeant les idées avec mille histoires vécues en Galles du Nord – ses footings sur les immenses plages d’Anglesey, son bivouac de nuit sur le mont Snowdon avant le défi des 3 000 des Galles, les détours nécessaires pour éviter des moutons turbulents dans la campagne… Elle lui confia notamment qu’elle se rendait chaque semaine dans le massif Snowdonia afin d’escalader diverses crêtes et se mesurer au terrain, par tous les temps.
– Où trouves-tu la force de faire ça si régulièrement ? lui demanda Cecily, qui claquait des dents.
– Pour gravir des montagnes ?
Cecily hocha la tête.
– J’ai ça dans le sang. Mais pour être franche, j’adore relever des défis. Cet environnement te met autant de bâtons dans les roues que possible, il met tes facultés à l’épreuve. Avec les années, j’ai appris à ne pas seulement survivre dans de telles conditions, mais également à m’y épanouir. Ici, je me sens puissante.
– Comment tu fais pour en arriver là ?
– En restant en permanence aux aguets et en mesurant les risques que je prends. Mon père me répétait toujours la même phrase : « Ne néglige aucun détail. » Cette phrase est devenue mon mantra quand je grimpe. Ne sois pas négligente et vérifie ton matériel. Range toujours ton baume à lèvres dans la même poche, afin de toujours savoir où le trouver. Refais tes lacets dès l’instant où tu remarques qu’ils ne sont plus tout à fait serrés. La fatigue, tant mentale que physique, incite fréquemment à négliger certains détails, lesquels ont vite fait de se métamorphoser en dangers mortels en montagne. Dès l’instant où tu te montres négligente, tu perds ta capacité à évoluer en montagne.
Ces paroles avaient distrait l’esprit de Cecily de l’épouvantable situation dans laquelle elle était coincée, tandis que la pluie la trempait malgré le coupe-vent et que le vent lui giflait le dos.
Voilà qu’elle se retrouvait sur une minuscule saillie, alors que des gens, au-dessus et en contrebas, attendaient qu’elle se bouge, sans que quiconque songe à l’encourager. Des débris de glace continuaient de pleuvoir sur son crâne, se glissant dans son col et la faisant frissonner.
Elle s’efforça de se concentrer sur la marche suivante. Cette fois, elle devait réussir. Fais-le pour Carrie ! s’intima-t-elle.
Elle mordit dans ses grosses moufles et tira pour s’en libérer, puis les laissa suspendues à ses poignets par leurs attaches. Elle retira ensuite ses gants plus fins en laine mérinos, qu’elle avait enfilés pour combattre le froid, et les fourra dans une poche. Elle avait besoin de toute sa dextérité, et pour ce faire elle devait avoir les mains nues. C’était la seule façon pour elle de poursuivre sa progression.
Elle agrippa la poignée bloquante, non sans grimacer au contact du métal glacé, et la poussa de nouveau vers le haut, le plus loin possible. De l’autre main, elle s’accrocha à une minuscule prise dans la glace, puis elle leva le pied, comme précédemment, et plongea ses crampons dans la marche. Les muscles déjà tremblants et les poumons déjà brûlants à la suite de ce bref effort, Cecily comprit qu’elle n’aurait droit qu’à une seule tentative. Elle devait à tout prix réussir du premier coup, sans quoi elle n’irait pas plus loin.
Or elle voulait pouvoir dire qu’elle avait atteint le sommet du Manaslu.
Elle voulait l’interview exclusive de Charles.
Elle n’allait tout de même pas renoncer avant même d’être parvenue au camp 2.
Ça passe ou ça casse…
Poussée par ces pensées, elle se hissa contre la paroi, faisant appel à toute sa force et priant pour que ses crampons ne cèdent pas. Malgré la sensation familière d’un pied qui commençait à glisser, elle serra les dents et poussa encore plus haut sa poignée bloquante, lui ordonnant de ne pas lâcher la corde. De l’autre main, elle plongea de nouveau les ongles dans la glace, priant pour que celle-ci ne cède pas.
Cet effort fut tout juste suffisant. Elle trouva la force de poser le genou à côté du pied avant que celui-ci ne glisse, ce qui lui permit de conclure son mouvement. Haletante, elle demeura un instant sur la saillie supérieure. Elle avait réussi.
Après s’être accordé une pause de quelques secondes pour fêter cette victoire, Cecily reprit son ascension malgré ses jambes cotonneuses, sous la pression des nombreuses personnes qui attendaient leur tour au pied du mur. Elle enchaîna encore quelques efforts et parvint enfin au sommet du mur.
Elle avait franchi le crux.
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