Asphyxie

Amy McCulloch · Chapitre 57 sur 57

Pages du PDF

Asphyxie

Chapitre 57

– 57 –

 

Katmandou, une semaine plus tard

 

Ces lignes ne seraient jamais publiées, mais Cecily avait eu besoin de les écrire, de coucher les mots sur le papier, quand bien même ses yeux seraient les seuls à se poser dessus.

Elle était restée trop longtemps à son goût à l’hôpital de Katmandou. Aussi incroyable que cela puisse paraître, elle s’en était sortie avec des blessures légères, souffrant essentiellement du genou gauche et de la main droite, ce à quoi il fallait ajouter une relative cécité des neiges encore présente sur sa rétine. Si le genou se remettait, elle ne récupérerait pas la dernière phalange de son annulaire. Il avait été établi que lorsqu’elle avait plongé ses moufles dans la neige pour grimper et retrouver la piste, après sa chute, le tissu ne l’avait pas vraiment protégée du froid. Cela étant, elle s’en tirait à bon compte si elle n’avait rien de plus grave à déplorer.

Zak souffrait quant à lui d’une commotion cérébrale assez sérieuse et d’une fracture de la jambe. Au moment où l’avalanche s’était déclenchée, il avait atteint le pied du Gibet mais était encore en train de franchir la crevasse qui se présentait ensuite. L’échelle sur laquelle il était juché avait basculé et s’était coincée dans la paroi de glace – ce qui lui avait sauvé la vie, au prix de sa jambe cassée. Encore en convalescence après avoir subi une intervention chirurgicale, il s’apprêtait à être rapatrié aux États-Unis.

Cecily lui avait rendu visite à l’hôpital, bien entendu. Il ne se souvenait plus du tout des événements survenus sur la montagne après la dernière nuit. Cela ne les avait pas empêchés de se serrer les mains avec force, unis pour la vie par cette épreuve à laquelle ils avaient survécu ensemble.

Dario était venu voir Cecily, anéanti, et avait aussitôt cru à son récit, hélas il n’avait aucun moyen d’incriminer Charles sans preuve.

– Je savais que j’aurais dû davantage insister pour convaincre Élise de redescendre avec moi, je savais que je l’envoyais dans la tanière du monstre. J’aurais dû tous vous secourir. Je suis désolé…

Le pire avait été les gros titres dans les journaux, ainsi que les interviews sur les principales chaînes d’information. Les commentateurs faisaient tous l’éloge de Charles, le héros qui avait annoncé avoir accompli son record. Il affirmait s’être ensuite dégagé de l’avalanche et avoir secouru Cecily. Plus qu’un conquérant, Charles était un sauveur. Le héros du Manaslu. Le grand public ne vibrait que pour le danger, l’horreur, la terreur, et tout cela ne faisait que renforcer la mythologie associée à Charles.

L’estomac de Cecily se retournait chaque fois qu’elle voyait le nom ou le visage de Charles dans un journal ou à l’écran. Elle était la seule à connaître la vérité : Charles était un assassin.

Elle aurait aimé comprendre pourquoi la montagne l’avait épargné. Apparemment, il avait réussi à enrayer sa dégringolade sur la vague de neige grâce à son piolet et s’en était tiré avec seulement un bras fracturé. Une fois dégagé par les secours, il avait insisté pour rester à leurs côtés et les « aider » à localiser les corps des autres.

En réalité, il avait tenu à rester sur place afin de mieux masquer ses crimes. Les corps de Grant et d’Élise n’avaient pas encore été retrouvés, et Cecily était bien placée pour savoir que celui d’Élise ne se trouvait pas sur les lieux de l’avalanche.

Les parents de Cecily voulaient qu’elle rentre sans délai, et Rachel avait promis de sauter dans le premier avion à destination de Katmandou. Cecily lui avait demandé de ne pas le faire, tout comme elle n’avait pas accédé à la demande de ses parents. Ils ignoraient tout de ce qu’elle avait vécu. Ils n’avaient pas découvert le corps d’Élise, ni tenu la main de Zak, ni assisté au sacrifice de Galden.

Sa survie n’aurait plus de sens si les histoires de ses compagnons étaient perdues sous la glace.

Avant de rentrer en Angleterre, avant de retrouver quiconque, Cecily devait se faire pardonner.

Tengboche, le village de Galden, était perché très haut dans la région himalayenne du Khumbu, loin du Manaslu – on y trouvait des géants plus célèbres tels que l’Everest. Plusieurs jours lui furent nécessaires pour s’y rendre. Après un vol à bord d’un avion branlant jusqu’à l’aéroport de Lukla – réputé comme étant le plus dangereux au monde –, Cecily prit place dans une Jeep pour gagner le village. Pour son genou blessé, la piste cahoteuse ne fut sans doute pas plus douce que ne l’aurait été une marche, mais Mingma avait insisté pour qu’elle ne se déplace plus qu’en voiture.

Arrivée avec lui le jour du Dashain, censé symboliser le triomphe du bien sur le mal, Cecily ne pouvait s’empêcher de penser que le mal était sorti vainqueur, cette fois.

L’heure n’était évidemment pas à la joie, néanmoins la famille de Galden accueillit chaleureusement Cecily et l’invita à participer au rituel du Dashain avec eux, ce qu’elle considéra comme un honneur.

Assise face à la mère de Galden, qui chantait en brûlant de l’encens, elle repensa à la puja et à sa grand-mère. Des larmes se formèrent dans ses yeux lorsqu’elle songea à tous ceux qu’elle avait perdus.

La mère de Galden se pencha en avant et appliqua une bénédiction sur le front de Cecily, un point rouge vif constitué de poudre de riz. Cecily s’inclina, les mains jointes, et la mère de Galden en fit autant, sans reprocher quoi que ce soit à quiconque. Mais Cecily se sentait ravagée de chagrin. Elle n’ignorait pas que la disparition de Galden toucherait durement toute sa famille d’un point de vue pratique. Elle ferait tout son possible pour les aider.

En repartant, elle passa à hauteur du monastère dont Galden lui avait parlé ; c’était une bonne occasion de laisser quelque chose en mémoire des victimes de Charles, ainsi qu’une offrande.

L’intérieur du monastère était une fête de couleurs, des rouges et des bleus vifs mis en valeur par des feuilles d’or. L’éclat des lieux lui évoqua Élise. Elle s’agenouilla et inclina la tête, pensant aux disparus.

Dans un minuscule sanctuaire, une statue de Bouddha était entourée de drapeaux de prière. Elle demanda au lama la permission de s’en approcher, qui lui fut accordée. Ne possédant aucun effet ayant appartenu à Zak, Doug et Galden, elle sortit son calepin et écrivit ces trois prénoms sur une feuille, qu’elle plia ensuite en minuscule grue, comme Galden le lui avait appris au cours des longues journées passées au camp de base, puis elle posa sa création sur une étagère, tout près de la statue du Bouddha. Elle sortit ensuite de sa poche le pendentif d’Élise, qu’elle avait pris sur son corps sans vie – la preuve que celle-ci n’était pas morte dans l’avalanche.

La preuve que ce n’était pas la montagne mais Charles qui l’avait tuée.

Elle baissa les yeux sur le bijou. Élise aurait voulu qu’il reste au Népal, où elle s’était toujours sentie comme chez elle.

Au moment de déposer l’objet sur le sanctuaire, Cecily pensa à la caméra. Aux caméras TalkForward. Ces appareils envoyaient leurs images directement dans le cloud par liaison satellite, pour qu’elles soient instantanément stockées. Et si…?

Cecily n’avait guère d’espoir, étant donné que Zak lui-même n’avait pas réussi à activer cette fonctionnalité lorsqu’ils se trouvaient au camp de base. Cela dit, Doug avait alors brouillé le signal. La liaison s’était peut-être rétablie à l’approche du sommet.

Les chances étaient minces, mais c’était mieux que rien.

– Merci, Élise, murmura Cecily, qui déposa un baiser sur le pendentif avant de le suspendre sur le sanctuaire.

Elle sortit du monastère :

– Mingma ?

– Oui ? répondit-il, les mains dans le dos, les épaules écrasées par une tristesse absente un mois auparavant.

– Est-il possible de se connecter à Internet par ici ? C’est urgent.

– Oui, bien sûr, allons-y.

S’appuyant sur l’épaule du sherpa, Cecily boitilla jusqu’à l’auberge Everest View. Ils grimpèrent sur la terrasse aménagée sur le toit du bâtiment et s’installèrent sous le soleil. Mingma porta à Cecily une tasse de masala chai assez fort mais sucré. Elle sortit son ordinateur portable de son sac et se connecta au wifi de l’établissement – non sans ironie, le débit se révéla élevé, malgré l’altitude.

Elle se connecta au serveur privé de Zak et découvrit deux dossiers verrouillés par un mot de passe. Elle tenta d’abord celui de Zak, dont elle n’avait pas oublié les paroles : « Le mot de passe est le nom de ma montagne préférée : ‘‘Rainier’’. »

Sa gorge se noua lorsque le dossier s’ouvrit : il n’y avait là aucune image du dernier jour.

Élise était son ultime espoir. Elle cliqua sur le second dossier.

Une fenêtre s’ouvrit, réclamant un mot de passe, heureusement Cecily savait quelle était la montagne préférée d’Élise : l’Eiger. Elle pianota ce mot, puis vit apparaître plusieurs fichiers. Se focalisant sur les dates, elle cliqua sur le document le plus récent… et ne put retenir un petit cri. Le sourire d’Élise emplissait l’écran, la sensibilité de l’appareil permettant de la distinguer en pleine nuit. Elle était vêtue de sa combinaison. Cecily reconnut les quelques tentes, en arrière-plan : le camp 4.

– Je m’élance vers le sommet, finalement ! disait-elle à ses followers, pleine d’espoir et d’enthousiasme. Charles m’a convaincue.

L’image fut ensuite instable un instant, le temps qu’Élise fixe la caméra sur sa poche avant, puis elle se mit en marche, lentement.

Incapable de détacher son regard de la scène, Cecily sentait la nausée la gagner. Des frissons parcoururent son crâne lorsque Élise se tourna vers son assassin, dont le visage apparut nettement à l’écran.

La Canadienne avait compris au dernier moment le sort qui lui était réservé. Pendant les ultimes secondes de la vidéo, elle courait – du moins elle essayait – dans la neige.

Puis l’écran vacilla et vira au noir.

Les mains plaquées sur la bouche, Cecily comprit que tout était dit. Elle avait là le dernier cadeau offert par Élise.

La preuve en vidéo que Charles était un assassin.

Elle le tenait.

Ce serait l’article le plus retentissant de l’histoire de l’alpinisme.

À côté d’elle, Mingma laissa échapper un hoquet de stupeur.

– Tu me crois, maintenant ? lui demanda-t-elle.

– Je dois te laisser.

Il se leva d’un bond, renversant bruyamment sa chaise sur le carrelage, et sortit en courant de l’auberge. Cecily ignorait ce qu’il avait en tête, mais n’avait aucune envie d’être dans la peau de Charles lorsque Mingma et les autres sherpas mettraient la main sur lui.

Elle rédigea un e-mail à l’intention de Michelle :

 

Si tu veux la vérité, je l’ai.

En guise de preuve, elle ajouta en pièce jointe une capture d’écran d’une des vidéos, ainsi que le brouillon de son article « Le mal sur l’Everest ».

Cela suffirait.

Sortie de l’auberge, elle avisa une balançoire en bambou installée à l’occasion du Dashain et qui oscillait sous la lueur de l’après-midi. Dans le lointain se dressait l’Everest, également appelé Sagarmatha, Chomolungma ou encore la Déesse mère du monde.

Cecily s’assit sur la balançoire et, contemplant ce qui se rapprochait le plus du paradis sur Terre, inspira à pleins poumons.

OceanofPDF.com

Vous avez terminé Asphyxie

Amy McCulloch

Des livres comme celui-ci

Après le livre

Pages fournies avec cette édition, gardées ici pour référence.