Asphyxie
Chapitre 34
– 34 –
Le réfectoire était plein à craquer. Doug rôdait à l’écart, les bras croisés, la foule massée l’empêchant de s’adresser à son équipe. Les admirateurs de Charles étaient si nombreux que Cecily avait dû se résoudre à se percher sur un tabouret, les chaises étant toutes prises.
Dario brillait toujours par son absence.
Après avoir tenu salon toute la journée, Charles continuait de divertir sa cour en se restaurant, dominant l’assemblée de sa place en bout de table.
– On avait de la neige jusqu’à la taille, dit-il avec un geste de la main à hauteur de la ceinture, répétant le récit de son ascension du Shishapangma. J’ai vraiment cru qu’on n’y arriverait pas. Je n’ai jamais été si épuisé de ma vie. La couche de neige était si épaisse que j’ai zappé deux camps.
– C’est fou, ça ! Et tu as réussi ?
– Oui. J’ai atteint le véritable sommet après avoir franchi l’arête finale, aussi étroite qu’une lame de rasoir, quasiment à cheval dessus. Mes ascensions n’ont pas toutes été très sexy ! Enfin, je suis ravi d’être arrivé ici à temps pour vaincre l’ultime pic du projet avec mon équipe.
– La dernière ligne droite ! ajouta Zak.
Charles sourit, les mains calées sur la nuque :
– Ce n’est pas terminé tant qu’on n’a pas franchi la ligne d’arrivée, mais je le sens bien.
– Raconte-nous le sauvetage sur le Dhaulagiri, le pressa un membre de l’équipe Elbrouz Élite.
– Vous avez tous déjà entendu ce récit, rappela la star des montagnes, les mains légèrement levées.
– Non, vas-y, je t’en prie, s’écria Cecily, dominant les autres voix. Cette histoire m’intrigue énormément. Que s’est-il passé, exactement ?
Si les sauvetages effectués par Charles avaient été mille fois relatés dans les médias, elle tenait à entendre sa version des faits face à un auditoire de pairs.
Il changea de position sur sa chaise et baissa les yeux sur ses mains. C’était la première fois que Cecily le voyait afficher une certaine humilité. Un étonnant silence s’imposa, la totalité de l’assistance tendant l’oreille, fascinée.
– J’étais seul, ce jour-là, raconta-t-il. Je voulais en finir au plus vite, pas trop chargé. Après avoir quitté le camp de base en soirée, j’ai grimpé toute la nuit et atteint le sommet vers midi le lendemain. C’était fantastique. En redescendant, j’ai croisé deux gars en difficulté. Ils étaient affalés dans la neige. J’ai instantanément compris qu’ils étaient dans de sales draps. Esprit confus, hypoxie… L’un d’eux, Leonardo, était blessé à la jambe. Ils avaient tenté de mettre en place une attelle, mais il était incapable de marcher sans aide.
– Merde… laissa échapper Zak.
Arrachant son regard de Charles, Cecily constata que personne ne le quittait des yeux : l’attention générale était fixée sur l’audacieux aventurier. Enfin, pas tout à fait. Doug semblait fasciné par ses propres mains, qui s’agitaient sur ses genoux.
– Ils avaient besoin d’oxygène mais je n’en avais pas sur moi. J’ai lancé un appel par radio mais personne ne m’a répondu.
Il se pencha en avant, les avant-bras calés sur la table.
– Il fallait à tout prix qu’ils redescendent, malheureusement Leo n’avait plus la force de marcher. Marco, lui, était tout juste capable de rester assis sans s’effondrer. J’ai attendu avec eux aussi longtemps que possible, jusqu’au moment où j’ai jugé que, sans oxygène supplémentaire, je risquais d’être à mon tour touché par ce mal.
Il se carra contre son dossier et croisa les bras, puis il se frotta le front entre ses épais sourcils.
– Seul Marco semblait avoir encore assez d’énergie en lui. C’est la décision la plus difficile que j’aie jamais eue à prendre… Quelque chose dans son regard me disait qu’il avait envie de vivre. Quant à son frère… je n’ai vu que la défaite dans ses yeux. Nous étions encore largement au-dessus de huit mille mètres d’altitude. J’ai passé le bras de Marco autour de mon cou et je l’ai aidé à se relever. Je faiblissais moi aussi à vue d’œil, sans oxygène supplémentaire, mais j’ai réussi à regagner le camp 3 en le portant sur mon dos.
– Bon sang… souffla Zak. Je t’avais déjà entendu raconter cette histoire, ça me prend aux tripes chaque fois. Tu devais être exténué.
Charles lui jeta un regard d’acier :
– Quand je grimpe à ces altitudes, je suis si concentré que je ne ressens ni fatigue, ni peur, ni douleur. Je suis en mode agressif, déterminé à accomplir ma mission quoi qu’il advienne. Mais dès que je vois quelqu’un en difficulté, c’est comme si un interrupteur était actionné dans mon esprit : quelqu’un a besoin de moi, j’y vais. Je puise alors dans mes réserves d’énergie tapies au plus profond de moi et que je conserve précisément pour de telles situations. Du camp 3, nous avons transporté Marco au camp de base, d’où il a été évacué par hélicoptère. J’ai ensuite aidé Doug à organiser l’expédition de sauvetage pour secourir Leo. Quand je suis remonté au camp 3, un groupe était prêt à partir, mais il fallait que je précise l’endroit où se trouvait l’alpiniste en détresse. C’est bien ça, Doug ?
Le guide grogna en guise de réponse.
– Devinant que de simples indications de ma part n’auraient pas suffi pour que les sauveteurs localisent Leo, j’ai attrapé un masque à oxygène et une bouteille, ainsi qu’un peu de nourriture et un Coca-Cola, puis, avec l’équipe de secours, nous sommes remontés vers l’endroit où j’avais laissé le blessé. Hélas, il était mort quand on l’a retrouvé.
– Mon Dieu, c’est épouvantable, commenta Cecily.
– Personne ne survit longtemps dans la zone de la mort. Je suis vraiment navré de ne pas avoir réussi à les sauver tous les deux.
Terrifiée, Cecily se fit la réflexion que la mort était presque banale en haute montagne. Et sans Charles, il y aurait eu davantage de victimes à déplorer cette saison.
Tandis que la discussion se poursuivait, elle se leva pour remplir sa bouteille d’eau ; quelqu’un en profita pour s’asseoir sur son tabouret. Elle envisagea un instant de réclamer sa place, puis, sujette à une légère claustrophobie parmi cette foule, elle préféra finalement sortir. Elle aurait très bientôt tout le loisir d’interroger Charles en tête à tête, sans personne pour les écouter. C’était merveilleux de l’entendre relater ses aventures à tout un groupe, bien sûr, mais elle tenait à s’entretenir seule avec lui, afin de creuser davantage, de lui arracher les détails qui donneraient du relief à son article. Sortie de la tente, elle serra les pans de sa veste ; il neigeait toujours abondamment.
Des rires et une lumière chaude attirèrent son attention du côté de la cuisine. Elle s’y dirigea.
– Entre, didi ! l’accueillit Galden, qui se leva et attrapa une assiette métallique sur une haute pile. Tu as faim ?
– Non merci, Galden, ça ira, répondit Cecily, à la fois reconnaissante et touchée par la prévenance du jeune homme à son égard. Il y a juste un peu trop de monde au réfectoire.
– Tout le monde veut parler à M. Charles.
– Oui, eh bien moi je préfère parler avec toi, sourit-elle. Je suis contente de te trouver ici…
Galden se raidit et l’interrompit :
– Attends… Avant tout, je dois te présenter mes excuses pour la façon dont j’ai agi hier soir, didi, mais j’avoue que ce genre de comportement me rend fou de rage. Pour nous, la montagne est comme un dieu. Il nous appartient d’y faire régner la justice.
– Tu parles de Ben ? dit Cecily, clignant des yeux. Oui, je sais bien que ce qu’il a fait est mal. Je ne pouvais pas le laisser se faire frapper… mais tu sais, il est aux mains des autorités maintenant. Justice sera faite, n’aie crainte.
Galden hocha la tête.
– Accepterais-tu de répondre à quelques questions, pour mon article ? lui demanda-t-elle en lui effleurant le bras.
– Bien sûr, didi.
Il attrapa un tabouret pliant derrière une table et le tendit à Cecily pour qu’elle s’y asseye. Il lui servit ensuite une boisson chaude, puis Dawa déposa entre eux un bol de pommes de terre vapeur et une assiette de sel chili. L’interview débuta.
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EXTRAIT DES NOTES DE CECILY
INTERVIEW DE GALDEN SONAM SHERPA
12 SEPTEMBRE
Sans les sherpas, il n’y aurait aucune industrie de l’alpinisme au
Népal. C’est aussi simple que cela. Autrefois relégués au rang de figurants dans les livres d’histoire de ce sport, ils occupent aujourd’hui toute la lumière, légitimement considérés comme faisant partie des meilleurs grimpeurs au monde.
Désignant un groupe ethnique spécifique issu de la vallée du
Khumbu, située très haut dans le massif de l’Himalaya, le terme « sherpa » est devenu synonyme de « guide d’alpinisme en haute altitude ». Les sherpas de l’équipe de Charles sont tous originaires de cette région. Il les a personnellement sélectionnés, exactement comme il l’a fait avec les membres payants de l’équipe. Nous en avons quatre : Mingma Lapka Sherpa, l’associé de Doug et responsable des sherpas, Tenzing Kasang Sherpa, Phemba Tenji Sherpa et Galden Sonam Sherpa. Par fidélité à la tradition culturelle locale, leurs prénoms sont inspirés des jours de la semaine ou des écritures bouddhiques.
Si le peuple sherpa est célèbre dans le monde entier pour son
excellence sur les plus hautes cimes, ses représentants courent des risques immenses et ont déploré de nombreuses tragédies. Chaque année, des centaines de familles se retrouvent privées de ressources quand un sherpa trouve la mort en faisant son métier. Cela étant, l’argent qu’ils gagnent durant les deux mois de la haute saison sur l’Everest, par exemple, change radicalement leur existence. Et donc ils y reviennent tous les ans.
Âgé de vingt-quatre ans, Galden est originaire du village de Tengboche. Quand il était enfant, il se rendait à l’école à pied dans l’ombre de Sagarmatha, alias le mont Everest. C’est le guide dont je me suis le plus rapprochée au fil de l’expédition ; le fait qu’il me surnomme sa « grande sœur » depuis le premier jour et qu’il ne laisse jamais passer une heure sans s’assurer que j’ai une boisson chaude dans les mains n’est sans doute pas étranger à cela. Ce jeune homme est des plus calmes et réfléchis, tout en étant animé d’un sens de l’honneur et de la justice extrêmement développé.
J’ai la certitude que je serai en sécurité tant qu’il restera à
mes côtés sur cette ascension.
CECILY : J’aimerais savoir comment tu t’es retrouvé dans l’univers
de l’alpinisme.
GALDEN : J’ai eu de la chance. Mon oncle était guide de haute
montagne, il m’a intégré dans le métier alors que j’étais encore très jeune. Puis j’ai gravi ma première montagne – le pic oriental du Lobuche. J’ai ensuite atteint le sommet de l’Everest à dix-huit ans. On dit qu’une fois qu’on a accompli ça, on peut se considérer comme un authentique guide de haute montagne. Tenzing travaillait également avec mon oncle ; il est d’ailleurs comme un oncle, justement, pour moi. C’est un homme merveilleux, très fort en haute montagne.
CECILY : C’est une affaire de famille, en somme !
GALDEN : Mon père, mon frère et moi réunis avons plus de quarante
sommets de l’Everest à notre actif, et bien plus d’autres 8 000.
CECILY : Incroyable. Tu prends pourtant chaque fois des risques
considérables. Tu n’as jamais eu envie de gagner ta vie autrement ?
GALDEN : C’est la façon la plus efficace de rapporter de l’argent
à ma famille. Même si l’alpinisme est de plus en plus populaire et la demande très élevée, les plus jeunes membres de ma famille ont toujours du mal à s’en sortir. Trop de personnes se font passer pour des « sherpas » alors qu’elles n’ont que peu d’expérience en montagne. Pour nous, il est important que la réputation d’excellence et de sécurité du Népal en matière d’alpinisme soit préservée.
CECILY : Que penses-tu des alpinistes que tu accompagnes ? De ces
clients qui se déplacent de loin jusqu’ici et qui dépensent des fortunes dans le seul but de gravir des montagnes ?
GALDEN : Certains deviennent pour moi comme des membres de ma
famille – comme toi, didi.
CECILY : J’en suis honorée, Galden, mais j’imagine que tu ne les
apprécies pas tous…
GALDEN : Si ces personnes ne venaient pas grimper chez nous, nous
n’aurions pas de travail et je ne pourrais pas m’occuper de ma femme. Leur présence contribue au développement de notre pays. Je suis donc reconnaissant envers tous les alpinistes qui se présentent ici. Et nous faisons de notre mieux pour assurer votre sécurité à tous.
CECILY : Tu es un fin diplomate, Galden. Ça doit tout de même être
difficile de risquer sa vie en permanence ?
GALDEN : C’est mon choix.
CECILY : Mais…?
GALDEN : Certains n’ont pas conscience des risques. Ils nous
mettent en danger, ce qui me rend furieux. Heureusement, Doug ne tolère pas de tels comportements. C’est pour ça que je suis ravi de travailler pour lui.
CECILY : Tes paroles sont rassurantes. Tu as donc une épouse ?
Comment s’appelle-t-elle ?
GALDEN : Nima Doma. Elle est enceinte.
CECILY : Oh ! Félicitations !
GALDEN : C’est dur pour moi d’être loin d’elle en ce moment, mais
la haute saison sera bientôt terminée. Je pourrai rentrer à la maison et découvrir mon fils ou ma fille.
CECILY : C’est merveilleux ! Tes enfants grimperont-ils aussi vers
les sommets, d’après toi ?
GALDEN : En toute franchise, j’espère qu’ils n’y seront pas
contraints. C’est trop dangereux. J’espère qu’ils bénéficieront d’une bonne instruction et n’auront pas besoin d’en arriver là.
CECILY : Je l’espère aussi, mon ami. Sinon, que penses-tu de la
mission de Charles et de sa tentative de record ? Ne crois-tu pas qu’il serait plus logique qu’un sherpa accomplisse ce genre d’exploit, sous les yeux du monde entier ?
GALDEN : Nous sommes tous très heureux pour Charles, dai. C’est un
excellent alpiniste. C’est dans la nature de la culture bouddhiste d’être heureux pour autrui. Mon plus jeune frère suit une formation pour devenir moine. Il y a un magnifique monastère à Tengboche, mon village. J’aimerais te le faire découvrir un jour.
CECILY : J’en serais ravie. Ma grand-mère était bouddhiste.
GALDEN : Elle serait fière de toi si elle te voyait. Tu as des
dons pour l’alpinisme, Cecily. La montagne te protégera. Nous prions pour cela.
De vives acclamations s’élevèrent dans le réfectoire, interrompant leur discussion. L’estomac rempli de pommes de terre et de thé, Cecily bâilla à s’en décrocher la mâchoire. L’aller et retour à Samagaun, la peur déclenchée par son échange avec Ben et l’excitation due à l’arrivée de Charles… Tout cela l’avait éreintée.
– Je te raccompagne à ta tente, dit Galden.
– Merci.
Les paupières lourdes, elle enfila sa veste et remplit son mug de thé pour l’emporter dans sa tente. Galden et elle marchèrent ensuite un moment en silence sous une neige qui à présent tombait moins violemment.
– Je peux te poser une dernière question ?
– Bien sûr, didi, tout ce que tu voudras.
– Pourquoi Doug a-t-il été renvoyé de Summit Extreme ? Tu faisais partie de l’équipe, je crois. Je sais seulement qu’il a frappé quelqu’un.
Galden resta silencieux quelques pas avant de répondre :
– Lors d’une expédition d’automne sur l’Everest, il s’est très violemment disputé avec un client très riche et influent. Un énorme sérac menaçant de se fracasser sur notre chemin, il a refusé de nous faire traverser la cascade de glace du Khumbu. Nous autres sherpas soutenions sa décision, notamment parce que nous avons perdu beaucoup de compagnons lors d’une chute de sérac en 2012. Depuis ce jour, nous refusons de prendre un tel risque. Or ce client a tenté de nous forcer à traverser la cascade de glace. Doug a refusé, et ils en sont venus aux mains.
– Ah oui, quand même…
– Et donc, Summit Extreme l’a renvoyé.
– C’était habituel de réagir si violemment, de sa part ?
– Je ne l’avais jamais vu agresser quiconque, mais le truc, c’est que ce jour-là, il avait reçu des nouvelles d’Angleterre qui l’avaient fortement touché. Un problème familial, il me semble, mais il ne nous en a jamais parlé. Charles et Doug ont ensuite grimpé ensemble un certain temps. J’ai été ravi lorsque j’ai appris que Charles montait une équipe pour gravir le Manaslu ; ça a été pour moi l’occasion de retravailler avec Doug.
– Tu le respectes, donc.
– Oui, bien sûr. Doug Manners est le meilleur guide de haute montagne qui soit. Il a le plus profond respect pour la montagne.
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