Asphyxie
Chapitre 29
– 29 –
Elle plongea littéralement dans sa tente et fourra toutes ses affaires dans son sac. C’en était trop : il était hors de question qu’elle reste plus longtemps sur cette montagne.
Elle tira sur la khata accrochée à l’armature de la tente, mais l’écharpe résista.
– Allez ! s’agaça Cecily, dépassée par sa terreur et sa frustration.
Quand enfin la khata céda et tomba sur ses genoux, elle fit glisser le tissu orange entre ses mains. Pas très efficace, ce porte-bonheur, songea-t-elle. Deux personnes avaient trouvé la mort, deux personnes qu’elle avait connues, à qui elle avait parlé. Peut-être même était-elle la dernière à les avoir vues vivantes l’une et l’autre. Sa poisse du Snowdon l’avait suivie jusqu’ici. C’était peut-être elle, le problème, après tout.
Elle ferma les yeux et, caressant le tissu soyeux, s’efforça de respirer plus calmement.
Le message. Quelqu’un l’a laissé à ton intention. Quelqu’un veut que tu aies peur. Qui ?
Elle ouvrit les yeux et sortit de la tente, à la recherche du bout de papier qu’elle avait lâché aussitôt après l’avoir lu. Elle le retrouva, les caractères s’effaçant à mesure que la neige imprégnait la feuille. Elle le récupéra et regagna son abri.
« UN TUEUR RÔDE DANS LA MONTAGNE. FICHE LE CAMP D’ICI. »
Elle s’efforça de réfléchir avec logique.
L’auteur de ce mot ne l’avait pas signé, désirant rester anonyme, ce qui signifiait peut-être qu’il n’émettait qu’une supposition. Par ailleurs, à moins que ses équipiers aient eu droit à la même surprise, ce message lui était personnellement destiné. Pourquoi ? Était-ce un avertissement… ou une menace ?
Une voix retentit à l’extérieur :
– Cecily ?
– Zak ? s’écria-t-elle en plaquant le billet contre sa poitrine. Que se passe-t-il ?
Il glissa la tête dans la tente.
– Tu as reçu un message, toi aussi ?
– Quoi ? Non, mais tu ferais bien de nous rejoindre. Ce mec, Dario, a du nouveau, et ça m’a l’air grave.
– J’arrive.
Elle glissa le bout de papier dans sa poche et sortit. Il neigeait à gros flocons à présent, si bien que sa veste fut rapidement saupoudrée de blanc.
– Tu es pâle, constata Zak, une main sur l’épaule de Cecily. Quel choc ça a dû être pour toi de découvrir Irina.
– C’était épouvantable, mais…
Elle se figea, peu avant le réfectoire.
– Tu crois vraiment que c’est un accident ?
– Tu as les mêmes doutes que concernant Alain ?
Cecily jeta un regard à la ronde, afin de s’assurer que nul ne risquait de les entendre :
– Il y a peut-être quelqu’un de dangereux parmi nous.
– Tu crois ? À mon avis, tu penses trop au délire de Ben. Même s’il y avait un type à craindre dans les parages – ce qui semble un peu tiré par les cheveux –, on est en équipe. Aucun membre du groupe ne sera jamais seul, comme l’était Irina quand elle est redescendue. On dormait tous quand elle est morte. Tu ne crains rien avec nous.
– On dormait tous… sauf Grant.
– Je ne suis pas un grand fan de ce type, tu le sais bien, c’est un jeune con, mais je ne pense pas qu’il soit dangereux. Jamais il n’aurait été capable de faire ce dont tu le soupçonnes. Reviens sur terre, gamine.
Il passa un bras autour des épaules de Cecily et l’attira contre lui.
– Allez, rentrons au chaud.
Il écarta le rabat de la tente-réfectoire.
Dario faisait les cent pas le long de la paroi du fond. Voir un individu précédemment si sûr de lui nerveux à ce point déclencha des fourmillements dans la nuque de Cecily ; sa présence était à coup sûr liée au message qu’elle avait reçu.
Élise les rejoignit, avec Doug dans son sillage, qui apostropha aussitôt Dario :
– Qu’est-ce que tu fiches ici ?
– Notre campement a été cambriolé pendant notre acclimatation, révéla Dario, les dents serrées. Quelqu’un a fouillé dans nos sacs et volé l’argent destiné aux pourboires.
– Tu plaisantes ? dit Élise, les yeux écarquillés.
– J’aimerais bien. D’abord la Russe, qui meurt d’une façon plus que douteuse, et maintenant mes clients qui perdent plusieurs milliers de dollars. On nous a également volé du matériel. On n’est pas sur une petite colline, on est censés tous se faire confiance, ici. Il faudra que j’arme mes sherpas la prochaine fois, peut-être ?
– Du calme, Dario, dit Doug. Tu es certain que ce fric n’a pas été égaré ?
– Ne dis pas n’importe quoi. Tu traites mes clients de menteurs ? répliqua Dario.
Il se dressa de toute sa taille. Une tension à couper au couteau s’imposa dans la tente – Dario s’était aventuré sur le territoire de Doug – et Mingma et Galden se levèrent. Voyant cela, Dario recula d’un pas.
– Ton équipe est descendue avant nous, pas vrai ? poursuivit-il. Ils étaient tous avec toi ?
– Tu ferais mieux de t’en aller, maintenant, souffla Doug, à peine audible mais sur un ton inflexible.
– Je pose simplement la question, se défendit Dario, les mains levées. Si le coupable ne fait pas partie de ton équipe – et je ne prétends rien de tel –, alors il y a quelqu’un d’autre qui sévit dans le camp de base. On aura de meilleures chances de l’attraper en unissant nos forces.
– Au fait, vous avez vérifié si votre liquide est toujours à sa place ? lança Zak à ses compagnons.
– Allez tous vous assurer que votre argent et vos objets de valeur sont encore là, ordonna Doug.
Cecily avait le cœur lourd en approchant de sa tente. Son regard se posa malgré elle sur l’amas de rochers et au-delà, et soudain elle songea à la tente solitaire aperçue sur le plateau, au domaine du mystérieux siffleur. L’individu installé là-bas, à l’écart, n’avait eu qu’à attendre le bon moment, à savoir qu’ils soient tous partis vers le camp 1, pour explorer leurs tentes.
Cette pensée renforça sa décision de renoncer à l’ascension et filer d’ici. Ses sacs étaient calés près de l’entrée, pleins à craquer car elle les avait remplis à la va-vite. Elle conservait l’argent qu’elle destinait à son sherpa dans une enveloppe kraft fourrée au fond de son plus gros sac. Sans être vraiment dissimulée, elle était calée sous des pochettes étanches dont elle ne s’était pas encore servie, des sachets de friandises, des livres et des calepins.
Elle trouva l’enveloppe, pour son plus grand soulagement, mais se rendit aussitôt compte qu’elle était trop fine, trop légère. Elle l’ouvrit et sa crainte fut confirmée : elle était vide.
S’il n’y avait pas nécessairement un assassin au camp de base, il y avait au moins un voleur, c’était une certitude.
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