Asphyxie

Amy McCulloch · Chapitre 48 sur 57

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Asphyxie

Chapitre 48

– 48 –

 

Elle aurait dû faire demi-tour. Sa bouteille d’oxygène était hors service. Désormais, son corps se détériorait un peu plus à chaque pas. Ses cellules mouraient peu à peu, tandis que son cerveau et ses poumons réclamaient davantage d’oxygène. Elle déclinerait rapidement. Mais elle était si près du but…

Elle apercevait la cime. Personne… Seulement les drapeaux de prière colorés marquant le sommet, voletant dans le vent. Vu la quantité d’alpinistes présents au camp de base, elle avait presque imaginé devoir faire la queue. Mais non.

Son esprit lui jouait-il des tours ? Elle avança d’un pas, inspira. Encore quelques pas comme celui-ci et peut-être parviendrait-elle là-haut…

La voie menant au sommet passait par une crête raide, tout juste de la largeur de ses bottes, avec un à-pic de chaque côté. Elle attendit la venue de la panique, mais la peur n’avait plus sa place en elle. Elle se sentait détachée, comme si son corps se déplaçait de lui-même. Son cerveau reprit le dessus et convint que ses jambes avaient raison de continuer : elle était allée trop loin pour renoncer. Elle s’accrocha à la corde fixe suivante et s’aida de la poignée bloquante pour combler les derniers mètres. Un pas à la fois.

Un pas. Un pas.

Et enfin, elle se hissa au sommet de la montagne, parmi les drapeaux de prière emmêlés. Trois semaines après son départ d’Angleterre, et seulement trois mois après avoir accepté d’intégrer cette expédition, elle avait réussi.

Soulagement, joie, incrédulité… Noyée sous mille émotions, elle s’émerveilla du panorama. Dominant largement la couche nuageuse, elle avait la sensation de vivre dans un conte de fées, dans un château flottant surplombant le monde. La voie qu’elle avait suivie était déserte, pas âme qui vive.

Elle sortit son téléphone de sa poche et, soulagée de constater que sa batterie n’était pas morte, tendit le bras pour se prendre en selfie – ce qui n’eut rien d’évident, vu l’épaisseur de sa combinaison et le poids de sa bouteille d’oxygène inutile.

Elle parvint à prendre une photo – mais on la reconnaissait à peine, à cause de son énorme masque de ski. Elle le remonta sur son front, retira ses moufles afin de mieux tenir le téléphone, puis prit un autre selfie.

Alors qu’elle remisait son téléphone dans sa combinaison, elle fut frappée par une rafale soudaine qui manqua de peu de la faire chuter. De minuscules braises de peur furent instantanément ravivées en elle ; seule sur l’étroit plateau du sommet, elle était exposée au danger. Des nuages noirs grossissaient à l’horizon, annonçant peut-être le retour de la tempête. Frigorifiée jusqu’aux os, Cecily souffrait à présent en outre de crampes dans les doigts. C’est alors qu’elle se rendit compte qu’elle était restée mains nues après avoir pris sa photo. Elle enfila aussitôt ses moufles et glissa les mains dans sa combinaison, serrant les poings et remuant les doigts pour y activer la circulation du sang.

Elle avait presque oublié son fanion à déposer au sommet. Elle fouilla dans sa poche et en sortit son drapeau britannique, qu’elle étala sur les autres, puis elle s’agenouilla pour l’attacher. Il faisait partie de la montagne, désormais. Elle posa la main dessus et ferma les yeux.

Merci…

Elle se sentit désorientée quand elle les rouvrit. Avait-elle cligné un instant ou laissé passer un long moment ?

C’est alors qu’une voix se fit entendre :

– Caroline…

Les mains plaquées sur le cœur, elle se retourna et vit Doug se hisser sur le plateau du sommet, plantant son piolet dans la neige à chaque pas.

– Doug ! Je ne m’étais pas rendu compte que tu me suivais de si près ! Je ne voyais personne derrière moi, pourtant.

Les mots de Cecily sortaient par à-coups. Il est vrai qu’elle évoluait en pleine zone de la mort depuis… depuis un certain temps, elle n’aurait su être plus précise, mais trop longtemps, c’était sûr, étant donné qu’elle ne disposait plus d’oxygène supplémentaire.

– J’ai atteint le sommet ! s’écria-t-elle, titubant légèrement en arrière. C’est fou, non ? J’ai réussi ! J’ai vraiment réussi !

– Tu ne devrais pas être ici, dit Doug, affligé. Je t’avais pourtant demandé de redescendre avec le reste de l’équipe et les sherpas. Quand je me suis rendu compte que tu avais pris la direction du sommet, je t’ai suivie. Il fallait que je vienne te chercher.

– Tu m’as dit ça ? s’étonna Cecily, les sourcils froncés.

Elle n’avait aucun souvenir d’un tel ordre. Certaines de ses paroles lui avaient échappé, certes, mais lui avait-il réellement intimé de redescendre ?

– Tu as commis une grave erreur en venant ici, poursuivit le guide. Ton insouciance va te coûter cher. Caroline…

– Non, Doug, c’est Cecily !

Le guide avait-il perdu l’esprit ? Il ne portait pas plus qu’elle de masque à oxygène, toutefois il avait le regard vif.

– Oui, je sais… mais Caroline est morte… à cause de toi…

Le voyant approcher d’elle, Cecily recula d’un pas. Soudain, le plateau du sommet lui parut minuscule.

– Caroline était ma fille.

– Je ne l’ai pas connue, Doug, rappela Cecily, incapable d’arracher son regard de cet homme. Je crois que tout se mélange dans ta tête.

– Tu ne la connaissais pas mais tu l’as tuée.

Cette accusation heurta Cecily avec la puissance d’un ouragan :

– Quoi ?

Doug avait les yeux embués de larmes. Le dos calé contre le monticule de drapeaux de prière, Cecily en empoigna quelques-uns et les serra, s’accrochant de toutes ses forces comme si cela pouvait lui sauver la vie.

– Sur le Snowdon, tu as pris une décision stupide, irréfléchie. La jeune femme qui a tenté de t’aider…

Carrie.

Caroline.

Non, impossible.

– N… non… bégaya Cecily. Son nom de famille était Halloran.

– C’est le nom de jeune fille de ma femme.

Tandis que son cœur oubliait de battre quelques instants, Cecily revit en pensée le sourire rassurant de Carrie et repensa aux heures passées à parler avec elle, à son mantra sur la montagne : « Ne néglige aucun détail. » Puis il y avait eu le cri. L’accident qui aurait pu être évité… si seulement Cecily avait su faire un pas.

« Tu as appelé les secours, Cecily, tu es une héroïne », lui avait affirmé James, si sûr de lui. Elle avait ensuite traîné sa culpabilité et sa honte comme deux boulets. Et voilà qu’elle apprenait que Carrie était la fille de Doug…

En octobre dernier, Doug avait frappé un client de Summit Extreme, sur les nerfs après avoir reçu une mauvaise nouvelle… L’annonce de la mort de sa fille.

– Je suis vraiment désolée, Doug… Elle a glissé. Pardon, pardon…

Répétant plusieurs fois ces mots, Cecily se sentit bientôt au bord de la perte de connaissance, la vision brouillée. Elle tenta d’inspirer mais ne se sentait plus capable d’effectuer le moindre geste.

Doug ne la regardait même plus. Tourné vers le soleil naissant, il contemplait les quelques bulles de nuages rose pâle et les éclats de lumière dorée sur les cimes – on aurait dit un dessin d’enfant du paradis devenu réalité.

– Et maintenant, tu vas mourir à ton tour, dit-il, les poings serrés dans ses moufles.

La gorge nouée, Cecily vit une pensée se cristalliser dans la brume de son esprit engourdi par l’hypoxie : Doug représentait un danger. S’éloigner de lui était impératif.

– Doug, je t’en prie, ne fais pas ça… supplia-t-elle, farfouillant sur son baudrier, cherchant un objet précis. Je ne veux pas finir comme Irina.

Doug secoua la tête :

– Tu n’as vraiment rien compris. Personne ne te permettra d’échapper au sort que tu mérites.

Sur ces mots, Doug avança d’un pas, l’air menaçant et les bras tendus.

Cecily hurla.

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