Asphyxie

Amy McCulloch · Chapitre 31 sur 57

Pages du PDF

Asphyxie

Chapitre 31

– 31 –

 

– Mon Dieu, Ben ! Que se passe-t-il ? s’écria Cecily, qui joua des coudes pour fendre la foule et s’agenouilla près du prisonnier.

Celui-ci s’agitait tant, cherchant à se libérer, qu’elle eut un mouvement de recul.

– Ce n’est pas moi qui ai volé votre argent ! protestait Ben. On m’a piégé !

– Menteur ! cracha Dario. On t’a surpris en train de filer en douce avec ce fric.

Il donna un coup de pied dans la terre, projetant des cailloux sur Ben.

Cecily grimaça en le voyant se protéger la tête des deux mains. Percevant la tension grandissante dans la foule, palpitant comme un cœur qui s’emballait, elle estima que la situation risquait de rapidement déraper. Elle s’adressa à Dario :

– Écoutons au moins ce qu’il a à dire, je t’en prie ! Je le connais, il y a forcément une explication.

– Cet argent est à moi, déclara Ben, quand la poussière fut retombée. Ma femme m’a appelé pour m’avertir que notre fille était malade, il faut que je rentre en urgence. J’ai consulté la météo : une accalmie est prévue demain. Il fallait que je parte immédiatement, c’était ma seule chance de rentrer chez moi au plus vite.

– Il ment ! hurla quelqu’un.

– Je pourrais le tuer sur place ! gronda Dario, les poings serrés, son agitation à son comble. C’est ce guignol qu’on a viré parce qu’il refusait de régler ses frais d’inscription. Apparemment, au lieu de foutre le camp, il a volé d’autres équipes pour survivre.

Une fureur évidente dans le regard, Dario avait clairement envie de tabasser Ben. Cependant, même si celui-ci avait peut-être transmis des infos à son ex, cherchant à lui piquer son exclusivité – et même si maintenant il semblait qu’il lui ait également volé son argent –, Cecily refusait qu’il soit blessé par ses accusateurs.

– C’est faux ! protesta Ben.

– Je sais comment prouver s’il ment ou non ! intervint Zak en les rejoignant. Je marque tous mes billets. Si dans ce tas il y en a qui portent un trait rouge d’un côté, ce sont les miens.

– Tu marques tes billets ? s’étonna Cecily.

– Bien sûr, précisément pour régler ce genre de situation.

– Ça ne te dérange pas qu’on vérifie, Ben ? cracha Dario, plus agressif que jamais.

Ben baissa la tête, n’ayant d’autre choix que d’accepter.

Sous les yeux de toute l’assistance, le sherpa en chef de Dario s’agenouilla et éplucha les liasses posées dans la neige. Les nombreuses lampes frontales toutes braquées sur lui, il y faisait clair comme en plein jour. Alors que tous les regards étaient fixés sur l’argent – aucun trait rouge n’était apparu pour l’instant –, Cecily s’attarda sur Ben… et devina la vérité avant même que le premier billet marqué n’apparaisse : sa mâchoire crispée et son regard dur indiquaient clairement qu’il était coupable. Il se savait sur le point d’être démasqué.

– Pourquoi, Ben…? lui demanda-t-elle.

Plusieurs têtes se tournèrent vers elle. Soudain, Dario poussa un hurlement ; il se pencha et attrapa un billet de vingt dollars américains marqué de rouge.

Ben détourna le regard, luttant pour se défaire de ses liens. Ce qui n’aurait servi à rien, étant donné que la totalité des occupants du camp de base ne le quittaient plus des yeux.

Voyant Dario s’approcher de lui, Ben eut le réflexe de s’en écarter :

– Bon, d’accord, j’avoue. Mais je n’avais pas le choix, je devais m’emparer de cet argent. Je devais m’enfuir de cette montagne.

– Arrête avec tes excuses ! lança Dario, les poings brandis.

Cecily tenta de s’interposer entre les deux hommes :

– Il dit devoir rentrer chez lui en urgence pour s’occuper de sa fille. Il a agi par désespoir, il n’avait plus toute sa tête. C’est bien ça, Ben ?

L’intéressé secoua la tête, pour la plus grande consternation de Cecily :

– Je devais filer d’ici à cause de la femme qui est morte.

Les yeux grands ouverts et injectés de sang, Ben avait en outre le teint cireux et les joues creusées, comme s’il n’avait rien avalé depuis des jours. Il avait l’air malade, à vrai dire. On avait déjà vu des gens souffrir d’œdèmes cérébraux à des altitudes aussi faibles que celle du camp de base.

– Ce n’était pas un accident, précisa-t-il. Elle a été tuée.

– N’importe quoi… grogna Doug.

– J’ai été témoin du meurtre ! jura Ben.

– Qu’as-tu vu, exactement ? le pressa Cecily, le cœur battant.

– Il faisait trop sombre, je n’ai pas distingué le visage du tueur. Tout le monde a la même allure, avec son équipement sur le dos. Mais je l’ai vu la pousser. Un tueur rôde dans la montagne. Je voulais foutre le camp avant d’être pris pour cible à mon tour.

– Il dit des conneries ! brailla un membre du groupe Summit Extreme. Allez, on lui casse la gueule !

Un sherpa s’avança, le poing levé. Galden se trouvait à côté de lui.

– Non ! cria Cecily.

Peu lui importaient les raisons ayant poussé Ben à voler l’argent, elle avait la certitude qu’il ne méritait pas d’être réduit en masse sanguinolente, voire pire, à en juger par la colère générale.

Son regard croisa celui de Galden, et son soulagement fut infini lorsqu’elle le vit empêcher son collègue de passer à l’action.

Doug retira son bonnet en laine et s’essuya le front :

– On va te redescendre à Samagaun, les autorités s’occuperont de toi là-bas.

– Ils vont me suivre et me tabasser ! protesta Ben, désignant Dario et les sherpas.

Doug considéra le groupe :

– Tenzing, raccompagne-le.

Cecily fut soulagée que Tenzing, aussi doux que respecté, soit chargé d’assurer la sécurité de Ben. Personne n’oserait s’en prendre à ce dernier sous l’œil vigilant de Tenzing.

L’aîné des sherpas détacha un couteau de sa ceinture et trancha les liens du prisonnier, puis Dario récupéra l’argent (s’ensuivrait la tâche peu enviable de le redistribuer, que Cecily laissait volontiers aux guides), et enfin l’attroupement d’alpinistes furieux se dispersa. Assommée par le contrecoup de la montée d’adrénaline, Cecily resta un moment pétrifiée, suivant des yeux Tenzing et Ben qui disparaissaient peu à peu dans les ténèbres.

– Allons dormir, dit Doug.

Cecily suivit ses équipiers en silence, accablée par un poids sur les épaules et incapable de chasser de son esprit une certaine phrase prononcée par Ben.

Un tueur rôde dans la montagne.

Celle-là même qui figurait sur le message anonyme. Au mot près.

OceanofPDF.com