Asphyxie
Chapitre 3
– 3 –
Cet instant suspendu passé, Charles s’écarta du groupe.
– À bientôt, tout le monde ! lança-t-il. Et bon vol !
– Tu ne nous accompagnes pas ? s’étonna Cecily.
– Non, je vous rejoins plus tard. J’ai encore quelques détails administratifs à régler ici, à Katmandou – et surtout, je suis déjà acclimaté à l’altitude.
Alors que ses compagnons se dirigeaient déjà vers les voitures, Cecily resta clouée sur place.
– Ne traînons pas, Cecily, il faut y aller, intervint Doug.
Le regard de la journaliste fit quelques allers et retours entre Doug et Charles. Celui-ci, percevant son inquiétude, s’approcha d’elle et, une main sur son épaule, lui chuchota à l’oreille :
– Ne te fais aucun souci, nous aurons tout le temps de bavarder pendant l’ascension.
Elle acquiesça, rassurée par le contact du célèbre alpiniste. Dire qu’elle avait entendu parler de Charles McVeigh pour la première fois moins de un an auparavant, c’était à peine croyable.
Le souvenir de ce matin d’octobre glacial n’était que trop présent dans sa mémoire. Les essuie-glaces s’acharnaient furieusement sur le pare-brise, malmenés par la pluie battante.
– Ça se voit dans son regard, avait dit James. Il réussira. S’il obtient le financement nécessaire avant sa première ascension, prévue le printemps prochain, il décrochera facilement le record.
Partis de Londres, James et Cecily étaient alors en route à destination de Fort William, afin de participer au célèbre défi des Trois Pics, qui consistait à enchaîner l’ascension des points culminants respectifs d’Écosse, d’Angleterre et du pays de Galles en seulement vingt-quatre heures. Ben, ami et collègue journaliste de James, était au volant ce jour-là, afin de permettre à James et Cecily de conserver toute leur énergie pour les ascensions. Réduite à l’état de boule de nerfs, Cecily s’inquiétait de la météo, de sa forme physique et de l’ampleur de la tâche qui se présentait à eux, si bien que James cherchait à la détendre en évoquant Charles. Il n’y avait que lui pour croire que lui parler d’un alpiniste envisageant d’accomplir un exploit quasi impossible pouvait apaiser ses angoisses, mais c’était plutôt prévenant de sa part. Quoi qu’il en soit, cela ne décrispait aucunement le nœud qui s’était formé dans sa poitrine.
– Il faut encore qu’il obtienne des autorisations, ajouta Ben. Ces derniers temps, le gouvernement chinois se montre de plus en plus strict vis-à-vis de ceux qui veulent s’attaquer au Shishapangma.
Ben était si grand qu’il n’avait d’autre choix que de se voûter sur le volant ; il n’était clairement pas confortablement installé.
– Il les aura, assura James. Les Chinois seraient vraiment stupides de lui créer des problèmes, sa tentative fait une publicité incroyable pour l’ensemble de l’industrie de la haute montagne.
Malgré ses réserves quant au défi, Cecily adorait voir James si enthousiaste. Il était rare qu’il se montre si généreux en louanges, d’ordinaire, il était le premier à critiquer les alpinistes les plus légendaires. Par ailleurs, elle ne pouvait que reconnaître être elle-même intriguée par cet exploit potentiel.
– Qu’est-ce qu’il a de spécial ce… Comment il s’appelle, déjà ? lança-t-elle depuis la banquette arrière, penchée vers les sièges avant.
– Charles McVeigh, répondit James.
– Les records sont souvent battus, en haute montagne, non ?
– Tu plaisantes ? ricana James, qui capta son regard dans le rétroviseur. Pas ce genre de record. Si Charles mène sa mission à bien, ce sera une révolution, et pas uniquement pour la communauté de l’alpinisme. Il aura repoussé les limites du corps humain et prouvé au monde entier ce dont l’humanité est capable. Ce serait vraiment un pas de géant.
– Cool…
James grimaça. Cecily avait conscience que « cool » était un euphémisme.
– J’ai couvert l’annonce de sa mission « les 14 sans assistance » pour le
compte du site ClimbersWeb2, mais il mérite davantage d’attention, raconta James. J’espère vivement convaincre National Geographic ou Wild Outdoors de me commander un article de fond sur son projet. Aucun journaliste n’a encore réussi à décrocher une collaboration exclusive avec lui sur cette aventure.
Tandis que James et Ben poursuivaient leur discussion sur la prouesse à venir de Charles, Cecily se cala contre le dossier de la banquette arrière et parcourut les divers réseaux sociaux sur lesquels Charles intervenait, intriguée par la passion et l’admiration que James vouait à cet homme. Elle fut époustouflée par les photos postées par Charles, parmi lesquelles d’immenses panoramas montagneux et des voies terrifiantes surplombées de monstrueux séracs. Elle n’avait foulé qu’une seule montagne de toute son existence : le Kilimandjaro, en Tanzanie. Cette ascension avait été suffisamment éprouvante à son goût, pourtant ce sommet africain était loin d’atteindre les altitudes des pics auxquels Charles comptait se mesurer.
– Pourquoi ces quatorze montagnes en particulier ? s’enquit-elle.
– Ce sont les seuls pics à culminer au-dessus de huit mille mètres, et ils se trouvent tous dans la chaîne de l’Himalaya. Ce sont les sommets de la « zone de la mort » ; à cette altitude, le corps humain se meurt un peu plus à chaque minute. La plupart des alpinistes s’équipent de bouteilles d’oxygène, mais pas Charles. C’est un puriste.
– Comment se fait-il qu’il en soit capable ?
– Je n’en sais rien, avoua James, la mâchoire crispée. J’aimerais lui poser cette question, justement, mais il n’a pour l’instant répondu à aucun de mes e-mails.
– Je devrais peut-être tenter de le contacter ? hasarda Ben.
– N’essaie même pas, putain ! gronda James.
Ben leva les mains du volant, comme s’il se rendait face à un ennemi :
– Je déconne, mec ! Tu auras ton interview. Les alpinistes sont superstitieux, tu le sais bien. Il n’a sans doute pas envie de se confier à qui que ce soit tant qu’il n’a pas accompli sa mission.
– Tu es un peu comme ça, toi aussi, Jay, dit Cecily, taquinant son compagnon afin de détendre l’ambiance. Tu portes les mêmes chaussettes que sur l’Aconcagua, non ?
Si James et Ben étaient journalistes concurrents, ils avaient par ailleurs vécu de nombreuses aventures ensemble. Cecily avait enduré vingt-quatre heures d’angoisse en attendant de leurs nouvelles quand ils s’étaient attaqués au point culminant d’Amérique du Sud. Ils avaient atteint ce sommet, et même si elle était restée en sécurité dans leur appartement londonien, elle avait partagé leur extase au moment de la victoire. En cet instant, elle avait eu un aperçu de la « fièvre des sommets », cette volonté qui vous pousse à atteindre la cime quoi qu’il advienne.
– Mes fidèles chaussettes des sommets, confirma James, avec un clin d’œil. Elles sont infaillibles.
– Sauf sur le Kilimandjaro, nuança Cecily, qui lui caressa le bras. Je m’en veux encore. J’espère que je ne te décevrai pas, cette fois.
Il se tourna vers elle et lui prit la main :
– Les conditions n’étaient pas les mêmes. Nous n’aurons pas de soucis d’altitude ici, bébé. Tu t’es bien entraînée, tout se passera bien, tu n’as aucun souci à te faire.
Or le défi ne se passa pas bien. Au cours de la troisième ascension, celle du mont Snowdon – Yr Wyddfa, en gallois –, Cecily fut rattrapée par l’épuisement, avec en prime quelques crises de délire, après plus de vingt heures d’efforts pour gravir le Ben Nevis, en Écosse, puis le Scafell, en Angleterre. Il faut dire qu’elle avait été incapable de dormir ou même de se reposer durant les longs transferts en voiture. Harcelée par de violentes rafales de vent et une pluie torrentielle, elle fut soudain paralysée, incapable d’aller plus loin, tremblante de froid. Ils se trouvaient alors à mi-parcours de l’arête Crib Goch, aussi effilée qu’une lame de couteau, progressant sur des rochers rendus glissants par les averses.
– Je n’y arriverai pas, dit-elle à James. Continue sans moi. Tu peux encore boucler le défi en moins de vingt-quatre heures si tu me laisses maintenant.
– Je ne vais pas t’abandonner, Cecily, répondit James, qui s’immobilisa.
Perché sur une éminence, il la regarda lutter pour le rejoindre, incapable d’assurer ses prises sur les rochers.
– C’est inutile, se lamenta-t-elle en secouant la tête. Je n’en peux plus. Je retourne à la voiture, elle n’est pas si loin. Ben a une Thermos de thé chaud. Je t’en prie, je ne supporterai pas de revivre le même calvaire que sur le Kilimandjaro.
Elle devina à son expression qu’il hésitait. En Afrique, il avait fait demi-tour avec elle pour la raccompagner. Mais là, il avait encore toutes ses chances de boucler le défi dans les temps.
– Si tu es sûre de le vouloir…
– Oui, certaine. Regarde, la pluie se calme. Je vais me débrouiller.
Elle était trempée jusqu’aux os, les doigts gelés et percluse de crampes.
Il lui souffla un baiser de loin :
– Retourne directement à la voiture, d’accord ? Le réseau ne passe pas bien, par ici, il est possible que je ne puisse pas t’appeler pour prendre de tes nouvelles. Je redescends aussitôt après avoir atteint le sommet ; je serai de retour d’ici deux ou trois heures.
– Ça marche. Allez, file !
James reprit sa marche.
Cecily ne parvint pas à la voiture. Après le départ de son compagnon, elle fut témoin d’une scène qui devait rester à jamais gravée dans sa mémoire.
Sous ses yeux, une femme glissa sur les rochers humides. S’ensuivirent les heures les plus terrifiantes de la vie de Cecily, tandis qu’elle attendait les secours, les orientant grâce à un sifflet.
– Tu es une héroïne, la félicita James après l’avoir retrouvée, en la serrant contre lui.
Elle n’avait guère le sentiment d’être une héroïne ; elle n’avait rien fait d’autre qu’attendre les secours, incapable de sauver la malheureuse randonneuse. Elle n’avait pu empêcher le pire.
De retour à Londres, James écrivit un article à propos de l’accident, qualifiant Cecily d’« héroïne du Snowdon ». Ce qu’elle regretta. Rongée par la honte, elle eut la réaction qui lui parut la plus naturelle, à savoir coucher sa version des faits, son expérience, sur le papier. Cela donna un billet de blog cru, issu de ses tripes, qu’elle intitula « Mise en échec ». Elle décrivit son état de choc, quand elle avait été témoin de la chute, ainsi que sa tristesse et son sentiment d’échec permanent. Après son demi-tour sur le Kilimandjaro, elle n’avait pas su boucler le défi des Trois Pics, et enfin elle n’avait pas réussi à sauver la vie de cette inconnue.
Elle envoya son texte à Michelle, qui gérait le blog de Wild Outdoors. À la surprise générale, ce récit connut un succès phénoménal, accumulant les like, à tel point qu’il fut l’article le plus lu du mois – il est vrai que, grâce à James, Cecily était déjà considérée comme une héroïne. Mieux encore, il eut une résonance largement plus vaste que l’audience habituelle du blog, notamment grâce à sa franchise totale concernant son incapacité à atteindre les sommets. Sa profonde tristesse au sujet de la randonneuse trop brièvement croisée sur ce flanc de montagne fut le seul point qu’elle ne développa pas dans son texte – c’était trop pénible.
Malgré cela, elle avait tout de même pris un risque en s’ouvrant, en livrant ce récit si personnel au grand public, et cela s’était révélé payant. Pour la première fois, elle avait la sensation d’être positionnée sur le pas de tir d’où elle s’élancerait peut-être vers le succès. Il ne lui manquait plus qu’un déclic pour propulser sa carrière.
C’est alors que Charles était intervenu dans sa vie.
Effet secondaire inattendu de l’expérience traumatisante vécue sur le mont Snowdon, Cecily considérait depuis ce jour le défi de Charles d’un tout autre œil. Quand, au printemps suivant, le célèbre alpiniste se lança à l’assaut de l’Annapurna, le premier pic de sa mission, James et elle suivirent sa progression sur Internet. Dans ses articles, James se montra de plus en plus dithyrambique. Lors de sa troisième ascension, sur le Dhaulagiri, Charles sauva un grimpeur italien d’une mort certaine, épisode qui marqua Cecily. En plus d’être prêt à fournir tous les efforts nécessaires pour atteindre son but, cet homme n’hésitait pas à risquer de tout perdre afin de secourir un collègue en difficulté. C’était un authentique héros. Contrairement à elle.
Cecily n’était pas la seule à être impressionnée par Charles, dont le spectaculaire sauvetage avait été largement relayé dans les médias, si bien que le monde entier avait à présent les yeux braqués sur lui. Cela n’avait fait qu’accentuer la pression qui pesait sur ses épaules, mais il l’acceptait sans sourciller. À chaque montagne vaincue, le buzz enflait.
Cecily fut donc stupéfaite quand elle constata qu’elle était la seule journaliste invitée à l’écouter s’exprimer dans le cadre d’une soirée de récolte de fonds se déroulant à Londres, après son ascension victorieuse du K2. Il avait alors dépassé la mi-parcours de sa mission, toutefois il avait besoin de nouveaux financements pour s’attaquer aux défis suivants. James s’agaça, jaloux de Cecily, mais celle-ci le calma en lui proposant de l’accompagner. Le grand soir venu, Charles fit une annonce qui souleva une relative controverse : il gravirait l’ultime montagne de sa mission, le Manaslu, avec une équipe, ce qui ne ferait que consolider sa légende. « Non seulement j’en suis capable, mais en plus je peux le faire en menant un groupe d’alpinistes. »
Charles vint trouver Cecily lors de la réception qui suivit, donnée dans la salle de bal de la Royal Geographic Society. L’endroit était rempli de personnes gardant en permanence un œil sur le dos de Charles, priant pour trouver le moyen de s’entretenir avec l’homme du jour. Or ce dernier ne se souciait que de Cecily :
– Je souhaite être accompagné par un ou une journaliste lors de mon ascension finale. J’aimerais que ce soit vous, Cecily.
Elle en cracha presque son champagne :
– Pardon ?
À côté d’elle, James s’était clairement raidi. Quant à Charles, s’il se rendit compte du malaise de James, il n’en montra rien :
– Venez avec moi sur le Manaslu. C’est une montagne abordable pour une débutante, et d’une beauté époustouflante. La seule façon de correctement relater mon histoire consiste à en être témoin sur place, à mes côtés.
Elle secoua la tête et gloussa, mais Charles ne plaisantait pas. Elle déglutit péniblement et jeta un bref regard à James avant de revenir à Charles :
– Attendez, vous êtes sérieux ? Je serais incapable de…
– Bien sûr que si. Et une fois que nous aurons tous les deux atteint le sommet, je vous accorderai une interview.
– Et si j’échoue ?
Charles sourit, son regard bleu métallique scintillant :
– Ce n’est pas une option.
Et ce fut tout. Le déclic qu’elle attendait s’était produit. C’était donc décidé, elle suivrait Charles en montagne.
Doug toussota dans son dos, consultant ostensiblement sa montre. Cet homme n’était guère patient. Captant son regard, il lui fit signe de le suivre et se dirigea vers les voitures.
– Amuse-toi bien à Samagaun et au camp de base, lui dit Charles. Focalise-toi sur ta préparation. Effectue les rotations de façon à être à l’aise en montagne. Fais en sorte que cette expédition soit la tienne, je sais que tu en es capable. Quand je vous rejoindrai, nous nous élancerons ensemble vers le sommet. Et nous aurons tout le temps de bavarder.
– Merci, Charles, et bonne chance pour tes problèmes administratifs à régler.
Cecily s’accorda une profonde inspiration avant de rejoindre le guide de l’expédition. Lorsque les portes automatiques du hall s’ouvrirent en coulissant, elle reçut en plein visage une rafale d’un air chaud et humide, presque collant. On aurait dit qu’un orage était sur le point d’éclater.
Elle tourna une dernière fois la tête en arrière, vers celui qu’elle interviewerait plus tard, au sommet. Les bras croisés, il regardait le groupe s’en aller. Elle prit place à côté de Zak et Grant sur la banquette arrière d’un des véhicules prêts à les conduire à l’hélicoptère qui devait les mener à Samagaun, au pied du Manaslu.
Bien que très enthousiaste à la perspective de s’enfoncer au cœur de l’Himalaya, Cecily ne pouvait ignorer la boule d’angoisse qui s’était formée dans son estomac.
L’objet de son article restait à Katmandou.
2. Littéralement « le Web des grimpeurs ».
OceanofPDF.com
EXTRAIT DU BLOG DE CECILY WONG
« LE MANASLU : L’ULTIME MONTAGNE »
3 SEPTEMBRE
SAMAGAUN, DISTRICT DE GORKHA, NÉPAL
3 500 MÈTRES
Bonjour à tous depuis le splendide village de Samagaun ! Nous y
sommes enfin !
Du moins, à une exception près, en la personne de l’élément
central de l’équipe, j’ai nommé Charles McVeigh. Pas d’inquiétude, il n’a pas renoncé à sa mission. Il est resté à Katmandou afin de régler quelques soucis administratifs. Entre les documents à remplir, l’inertie de la bureaucratie et le financement à boucler, la logistique de la mission constitue un défi encore plus immense que vaincre les sommets !
Tant de choses dépendent de la chance dans le monde de
l’alpinisme, à commencer par la possibilité de se rendre au pied de la montagne que l’on souhaite gravir. Alors que des pluies torrentielles menaçaient de nous coincer à Katmandou, une éclaircie providentielle est apparue. Cette météo plus clémente s’est maintenue suffisamment longtemps pour nous permettre de nous envoler à bord d’un hélicoptère. Gagner Samagaun – le village le plus proche du Manaslu – à pied depuis Katmandou nous aurait demandé une semaine (même si nos sherpas sont, dit-on, capables de couvrir la distance en deux jours). Doug a donc estimé logique que nous nous y rendions par la voie des airs.
Et quel vol ! Ayant décollé peu après 14 heures, nous avons
survolé à basse altitude la ville tentaculaire qu’est Katmandou. Le fatras de bâtiments a rapidement cédé la place à des terrasses de verdure ondoyante et une jungle dense tandis que nous suivions les méandres de la rivière, esquivant nuages et pluie. De temps à autre, les toits en tôle bleu clair d’habitations isolées perçaient la végétation – depuis les airs, j’aurais été incapable d’expliquer par quelle voie ces gens accédaient à leurs demeures perdues dans la jungle. Après une brève escale, le temps de faire le plein de carburant, le décor a de nouveau évolué. À mesure que nous prenions de l’altitude, nous avons survolé de plus en plus de forêts de pins et d’arêtes montagneuses toutes plus splendides les unes que les autres, avec de tous côtés des chutes d’eau se fracassant sur les rochers. Franchement, le spectacle offert par ce trajet en hélicoptère justifie à lui seul ma présence au sein de cette expédition.
Samagaun est situé au pied du Manaslu, mais la montagne ne s’est
pas encore montrée ; tel un enfant entêté, elle se dissimule derrière des nuages typiques de la fin de la saison de la mousson. Malgré cela, notre impatience ne fait que croître.
J’écris ces lignes depuis une auberge locale, installée près d’un
bon feu de bois. Shashi, la maîtresse des lieux, nous a préparé un café au lait qui nous a bien réchauffés, et j’ai déjà entamé mon stock de friandises. Les tables en bois sont toutes occupées par d’autres alpinistes venus des quatre coins du monde. Nous sommes tous sur le point de nous lancer dans l’aventure d’une vie.
Comme beaucoup d’entre vous le savent, je me suis fait connaître
en enchaînant les échecs lors de plusieurs ascensions. Heureusement, Charles est doté de la remarquable capacité à inspirer confiance aux personnes les moins sûres d’elles. Avec cet homme pour me guider, je suis certaine de réussir. Une aura de succès émane de lui. Le peu de temps passé en sa compagnie à Katmandou m’a clairement fait comprendre qu’il inspire toute une génération d’alpinistes. Cet homme est de ceux que nous devons célébrer. Chaque pas qu’il effectue sur une montagne le rapproche un peu plus du moment où il aura radicalement fait évoluer ce que nous pensons que le corps humain est capable d’accomplir, et ce dans les environnements les plus inhospitaliers de la planète. Et j’ai le privilège de participer à cette aventure.
Quelles sont les prochaines étapes ? Comme nous sommes déjà en
altitude, nous passerons une journée complète à nous habituer à l’air raréfié, motif qui se révélera récurrent au fil de l’expédition. Fidèles à l’antique maxime de l’alpinisme, nous grimperons régulièrement mais redescendrons pour dormir, de façon que notre corps s’acclimate à la haute altitude. Pour ce faire, nous procéderons à toute une série de rotations, montant et descendant les mêmes voies, franchissant chaque fois les mêmes obstacles terrifiants tels que séracs en surplomb, crevasses sans fond et parois de glace quasi verticales.
Bien entendu, Charles évoluera sans oxygène supplémentaire ni
cordes fixes. La facilité avec laquelle il supporte l’altitude, se déplaçant presque aussi aisément à huit mille mètres qu’au niveau de la mer, est déjà légendaire.
Qu’en sera-t-il me concernant ? Même avec de l’oxygène
supplémentaire, je n’ai aucune idée de la façon dont j’encaisserai cette épreuve. Il est impossible de le deviner à l’avance, et rien ne permet de vraiment y préparer son corps. Tout ce que je peux faire, c’est poser un pied devant l’autre jusqu’à atteindre le sommet – ou jusqu’au moment où l’on me demandera de faire demi-tour.
Se hisser au sommet d’un pic n’est évidemment que la moitié du
boulot. Nombre d’alpinistes affirment que la descente est parfois aussi ardue que l’ascension.
Alors souhaitez-moi bonne chance ! J’en aurai sans doute besoin.
Tout peut se produire en montagne.
OceanofPDF.com