Asphyxie
Chapitre 40
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Ils marchaient vers le camp 1 sous un soleil radieux, à tel point que Cecily ôta sa veste étanche et remonta au-dessus des coudes les manches de son maillot de corps en laine mérinos, sans oublier d’étaler de la crème solaire sur ses avant-bras.
À présent qu’elle était acclimatée, sa progression lui semblait incroyablement plus facile que précédemment. Consciente de son corps plus affûté, elle bondissait avec confiance par-dessus les petites crevasses, enchaînant les décrochages et les accrochages aux cordes fixes. Malgré tout, ce début d’ascension exigeait un certain effort mental qui lui imposait de rester concentrée sur l’instant présent.
Ce que confirma un incident, sur une échelle. Alors qu’elle était perdue dans ses pensées, se demandant comment Charles pouvait franchir ces crevasses sans s’aider des échelles disposées par les sherpas, elle en était arrivée à estimer qu’il était très improbable qu’il ne triche pas.
Cette réflexion lui fit perdre sa concentration ; au lieu de correctement positionner sa botte sur un barreau de l’échelle, elle l’agrippa d’un crampon et perdit l’équilibre. Elle chuta à genoux sur l’échelle, qui, sous le choc, trembla un moment contre la glace.
L’écho de la vibration métallique résonna longuement dans ses oreilles, tandis qu’elle se stabilisait à quatre pattes, les doigts serrés sur un barreau gelé. Grinçant des dents, elle se releva avec hésitation.
Elle ne retrouva une respiration plus normale qu’une fois en sécurité de l’autre côté de la crevasse.
Une fraction de seconde. Un instant d’inattention.
Il n’en fallait pas davantage.
Elle fit l’effort de ne plus penser à quoi que ce soit d’autre que sa marche jusqu’à son terme.
Parvenue au camp, elle fut accueillie par une vue on ne peut plus différente de celle à laquelle elle avait eu droit la première fois. La brume précédemment omniprésente avait disparu, remplacée par un grand ciel bleu. Tout autour de Cecily se dressaient d’autres pics, une multitude de sommets se découpant sur l’horizon, et dans le lointain se devinaient les vastes plaines tibétaines. Les alpinistes se trouvaient à une telle altitude que les sommets formant le profil déchiqueté du toit du monde ne les dominaient plus.
Les prévisions météo fournies par Doug semblaient se vérifier, le beau temps tenait bon. Cependant, les équipes présentes au camp 1 étaient peu nombreuses et s’apprêtaient manifestement à redescendre dans la vallée.
Elle se tourna vers Zak, qui avait grimpé juste derrière elle tout du long :
– Tu as déjà vu un spectacle aussi extraordinaire ?
Elle eut alors la surprise de le voir la tête basse, les épaules voûtées. Il semblait avoir toutes les peines du monde à lever les pieds pour marcher. Ils n’avaient que très peu parlé au cours du trajet, mais Cecily avait supposé que c’était parce qu’ils étaient tous deux concentrés sur leur effort. Peut-être subissait-il davantage qu’elle ne l’avait cru les effets de l’altitude. Elle le prit par le bras et l’aida à gagner sa tente, puis elle alla lui chercher une tasse de thé pour lui redonner des forces. Il la remercia d’un grognement avant de disparaître dans sa tente.
Cecily déposa ensuite son sac à dos dans celle qu’elle partagerait avec Élise et en sortit son appareil photo. Puis elle se rendit en bordure du camp pour admirer la vue une fois encore. Elle ferma les yeux, inspirant l’air léger, puis les rouvrit pour assimiler au maximum le spectacle qui s’offrait à elle, pour enregistrer au mieux ce souvenir qui resterait gravé dans sa mémoire jusqu’à la fin de son existence.
Ensuite seulement elle prit quelques photos. Le ciel changeait déjà de couleur à l’approche du crépuscule, à présent nuancé de traînées orange vif et rouges. Quelques nuages avaient fait leur apparition, accrochés à des sommets lointains, mais la vue était encore dégagée. Cecily aurait pu admirer le ciel toute une journée sans se lasser.
S’éloignant quelque peu du camp, elle prit des photos sous autant d’angles que possible, par sécurité, au cas où Zak ne lui fournirait pas celles qu’il lui avait promises. Quelques tentes étaient vides, attendant les équipes qui avaient pour l’heure préféré rester au camp de base ; ces habitations fantômes émettaient une symphonie dérangeante, leur toile de plastique malmenée par le vent.
Cecily atteignit une couche de neige plus dure dans laquelle ses bottes s’enfoncèrent en craquant, créant une nouvelle piste. Quand parfois ses bottes plongeaient presque entièrement dans la poudre blanche, elle se figeait, le cœur battant, redoutant de poser le pied au pas suivant sur une corniche instable susceptible de se dérober sous son poids et la précipiter dans le vide.
Saisie d’un frisson, elle s’écarta de l’à-pic.
Elle avait tout de même la sensation d’ouvrir une piste, à son modeste niveau, faisant mine d’évoluer en style alpin l’espace de quelques instants.
Elle se jucha sur un affleurement rocheux, d’où elle leva les yeux sur l’itinéraire prévu pour le lendemain, s’imaginant là-haut aussi forte qu’aujourd’hui.
Soudain, elle aperçut quelque chose qui la stupéfia.
Une tente. Rouge à parements bleu marine.
Elle était dressée de l’autre côté du gouffre au bord duquel elle se trouvait, sur un petit plateau, un peu plus loin sur la montagne. Y accéder était inconcevable pour elle. Elle patienta un moment, espérant voir son occupant se montrer.
Envahie de frissons, elle serra les pans de sa veste.
La nuit tombant rapidement, elle sentit son cœur s’emballer lorsqu’elle se rappela qu’elle n’avait pas emporté sa lampe frontale. Elle devait rentrer sans délai, sans quoi elle risquait de se perdre et de faire une chute mortelle – et personne ne retrouverait jamais son corps.
À contrecœur, elle fit demi-tour et suivit ses propres traces de pas jusqu’à apercevoir le fanion Manners Mountaineering, vision rassurante. Elle se glissa dans sa tente.
– Ah ! Te voilà, je m’inquiétais ! dit Élise en lui prenant la main. Qu’y a-t-il ? On dirait que tu as vu un fantôme.
– J’ai vu… Je ne sais pas. Une tente isolée. De l’autre côté d’une crevasse, à l’écart du camp.
– Ah oui ?
– Elle ressemblait à celle que j’ai vue au camp de base, mais je pensais que c’était celle de Ben.
– Le type qui a volé l’argent ? Mais il est reparti à Katmandou…
– Exactement. Qui est là, alors ?
– Charles, peut-être ?
– J’ai pensé à lui, mais il ne nous avait pas encore rejoints la première fois que j’ai vu cette tente.
Élise haussa les épaules :
– Bon, eh bien c’est quelqu’un d’autre, alors.
Peu après, Galden « frappa » sur le rabat de la tente, chargé d’un bol de riz frit couvert. Quand elle souleva le couvercle, Cecily découvrit un plat encore fumant.
Le jeune homme se glissa dans la tente et, tandis que Cecily se restaurait, Phemba, le sherpa d’Élise, se joignit à eux, avec le dîner de celle-ci. Doug les rejoignit peu après, si bien qu’ils se retrouvèrent entassés à cinq dans ce volume réduit.
– Alors, comment vous sentez-vous, toutes les deux ? leur demanda-t-il.
– Super bien ! répondit Élise avec entrain.
– Ravi de l’entendre. Et toi, Cecily ?
– Le camp 1, c’est fait ; plus que trois ! répondit-elle avec un rire légèrement forcé.
En réalité, elle restait mal à l’aise, songeant encore à la mystérieuse tente. De qui s’agissait-il ?
– J’ai malheureusement dû modifier notre plan d’action, annonça Doug. La fenêtre météo est très serrée, nous avons tout intérêt à ne pas trop traîner sur la montagne. Par conséquent, pas de nuit au camp 2 demain soir ; nous filerons directement au camp 3. Nous dormirons là-bas, et le lendemain nous grimperons jusqu’au camp 4. Après un court repos, nous nous élancerons vers le sommet en pleine nuit. Nous devrions donc être de retour au camp de base dans trois jours. Qu’en pensez-vous ?
– Ça me convient, répondit Élise. Zapper une nuit de repos réduira d’autant mon temps d’ascension sans oxygène supplémentaire.
Cecily se mordilla un ongle, déjà nerveuse en songeant aux efforts du lendemain, parmi lesquels l’escalade du Gibet – qui l’avait épuisée, elle ne l’avait évidemment pas oublié, même si ce souvenir était à présent recouvert par celui de la mort d’Irina.
Quoi qu’il en soit, la modification apportée au plan lui imposerait de prolonger son ascension de plusieurs heures afin d’atteindre le camp 3.
Or le camp 3 était celui qu’elle redoutait le plus. Ils y parviendraient donc exténués, très tard dans la soirée, possiblement en pleine nuit. La gorge parcheminée, elle lécha ses lèvres craquelées :
– Ce n’est pas le camp 3 qui est le plus dangereux ? Ce n’est pas là que s’est produite… l’avalanche ?
– Les tentes ne sont plus dressées au même endroit qu’à l’époque, la rassura Doug. Bien entendu, je ne peux pas te garantir à cent pour cent que nous y serons en totale sécurité. S’attaquer au Manaslu revient à prendre des risques.
Elle hésita un instant, mais avait-elle vraiment le choix ?
– Je te fais confiance, dit-elle enfin.
C’est alors qu’un cri retentit.
Cecily sentit son sang se glacer dans ses veines : cette voix ne lui était pas inconnue.
– Qu’est-ce que c’est que ce raffut ? s’étonna Élise.
– Je vais jeter un coup d’œil, dit Doug, se faufilant vers l’entrée de la tente.
Tenant à savoir qui avait crié – et surtout priant pour que ses doutes soient démentis –, Cecily posa son bol et enfila ses bottes en un instant.
– Cecily ! intervint Galden. Attends, didi, il faut que tu manges !
Déterminée à en avoir le cœur net, elle sortit à son tour dans la semi-pénombre, luttant pour fixer sa lampe frontale. Doug masquait le mystérieux individu, mais plus elle l’entendait brailler, plus elle se sentait gagnée par la panique. Enfin, Doug s’écarta, permettant à Cecily d’éclairer l’intrus.
Grant.
Le visage rougi tant il avait beuglé, il avait visiblement été surpris en train de rôder près de la tente muni d’une caméra. Tenzing le maintenant par un bras, il se dégagea de l’emprise du sherpa.
– Qu’est-ce que tu fiches ici ? gronda Doug, les épaules crispées et les doigts remuants, ce qui fit comprendre à Cecily qu’il était tout aussi surpris qu’elle de voir Grant. Je t’avais dit de redescendre dans la vallée.
– Écoute, mec, les vidéos que j’ai prises sur le Cho Oyu ont été détruites et tu m’as viré. Il faut bien que je trouve un moyen de me faire du fric. Il y avait une place dispo chez Summit Extreme, ils me l’ont proposée. Je vais pouvoir – encore une fois – filmer Charles simulant un sauvetage. Je parie que certaines chaînes de télé seront très intéressées par mon reportage.
– Tu ne peux pas nous foutre la paix ? s’emporta Cecily.
– Toi, tu es là pour tenir le rôle de la victime suivante secourue par Charles, pas vrai ? C’est la seule raison qui puisse expliquer la présence de quelqu’un comme toi sur cette expédition.
– Tu l’as vraiment pris avec toi, Dario ? lança Doug.
Cecily n’avait pas remarqué que l’autre guide était posté derrière Grant.
– Oui, je confirme, répondit Dario. On l’a invité à nous rejoindre quand on l’a vu passer à hauteur de nos tentes, avec tout son matériel.
– Tu étais censé partir pour le sommet la semaine prochaine.
– Exact, mais Cecily m’a dit que vous vous élanciez aujourd’hui… Vu qu’on ne capte toujours aucun réseau, j’ai pensé qu’on pouvait en faire autant.
– Tu devrais le faire redescendre, Dario ! intervint Cecily. Ce type est dangereux. Il est même possible qu’il soit impliqué dans la mort d’Irina.
– Retourne dans ta tente, l’interrompit Doug. Je me charge de régler cette affaire.
– Mais…
– J’ai dit : rentre dans ta tente ! Tu préfères redescendre, peut-être ?
En haute montagne, les paroles de Doug avaient force de loi. Cecily en avait de toute façon assez vu ; elle avait noté le changement dans l’expression de Dario. Peut-être suivrait-il son conseil et chasserait-il Grant, après tout. Elle regagna sa tente d’un pas lourd.
– Grant a intégré une autre équipe ? lui demanda Élise quand elle l’eut rejointe à l’intérieur.
– Oui, Summit Extreme. Mon Dieu, le savoir tout près me donne envie de vomir. Franchement, je me sentais enfin en sécurité depuis son départ.
– Tu n’as rien à craindre avec nous, affirma la Canadienne. Grant est un électron libre, c’est vrai, mais il restera avec sa nouvelle équipe, et nous, entre nous. Tout ira bien.
Cecily ouvrit la bouche, décidée à défendre son point de vue, puis la referma. Élise ne partageait pas le moins du monde ses doutes à propos de certaines personnes de leur entourage, focalisée à cent pour cent sur les dangers naturels de la montagne.
Elle lui tapota le genou :
– Prenons un selfie ! Pour notre première nuit de l’ascension jusqu’au sommet.
– D’accord, vas-y ! dit Cecily, qui se pencha en avant et ajusta son bonnet.
Élise leva son appareil photo au-dessus d’elles et prit une photo.
Elles se glissèrent chacune dans son sac de couchage. Le réveil était prévu à 5 heures du matin, avec en perspective une interminable journée pour atteindre le camp 3.
Or l’esprit de Cecily refusait de lui accorder le sommeil que son corps réclamait, ressassant les mystères qui se succédaient. Entre l’inconnu qui avait dressé sa tente non loin de là et Grant présent à seulement quelques mètres… Le sommeil se ferait longuement désirer.
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